Détruire le capitalisme : Lordon et Bookchin, une discussion croisée


Texte inédit | Ballast

Deux pen­seurs : Murray Bookchin et Frédéric Lordon. L’un, éta­su­nien, a consa­cré sa vie à struc­tu­rer le com­mu­na­lisme et l’é­co­lo­gie sociale ; l’autre, fran­çais, s’emploie à remettre sur pied le terme « com­mu­nisme » et réflé­chit à quoi pour­rait, concrè­te­ment, res­sem­bler une socié­té débar­ras­sée du capi­ta­lisme. Bookchin, ouvrier puis phi­lo­sophe, a dis­pa­ru en 2006 sans savoir que sa théo­rie ins­pi­re­rait l’une des rares révo­lu­tions de l’ère contem­po­raine — celle du Rojava, en plein Moyen-Orient — ain­si qu’une aile des gilets jaunes. Lordon, éco­no­miste puis phi­lo­sophe, compte par­mi les prin­ci­pales voix du champ cri­tique hexa­go­nal et défend l’i­dée d’une rup­ture révo­lu­tion­naire natio­nale et inter­na­tio­nale. Accoler ces deux noms propres peut sem­bler incon­gru. A prio­ri seule­ment. Car Frédéric Lordon dis­cute, depuis plus de quatre ans, les thèses book­chi­niennes et com­mu­na­listes. De façon plus ou moins frag­men­taire, il est vrai, mais la chose revient avec une régu­la­ri­té qui ne per­met plus le doute : ces pen­sées-là, il faut les dis­cu­ter ensemble. ☰ Par Victor Cartan


Posons tout de suite quelques jalons.

Après avoir mili­té suc­ces­si­ve­ment dans les rangs du Parti com­mu­niste, du trots­kysme et de l’a­nar­chisme (puis rom­pu avec l’a­nar­chisme), Murray Bookchin, né en 1921, s’est impo­sé comme le porte-voix inter­na­tio­nal d’une stra­té­gie poli­tique qu’il a tenue pour l’œuvre de sa vie : le « com­mu­na­lisme », éga­le­ment nom­mé par ses soins « muni­ci­pa­lisme confé­dé­ral » ou « muni­ci­pa­lisme liber­taire ». Trois for­mu­la­tions qui répondent d’une tra­di­tion plu­tôt mécon­nue emprun­tant à la fois au com­mu­nisme et à l’a­nar­chisme : le com­mu­nisme liber­taire. Si ce pro­jet de socié­té post-capi­ta­liste n’est pas sor­ti armé de pied en cap du cer­veau de l’Étasunien1, s’il existe des « muni­ci­pa­listes » indé­pen­dants du cou­rant book­chi­nien (réfor­mistes et citoyen­nistes, pour l’es­sen­tiel) et si l’on peut sans doute trou­ver, de nos jours, quelques « com­mu­na­listes » che­mi­nant loin de lui, l’af­faire ne souffre aucune dis­cus­sion : tout en pro­lon­geant les tra­vaux de Proudhon (sys­tème fédé­ra­tif), de Bakounine (fédé­ra­tion de com­munes libres auto­nomes) et de Kropotkine (fédé­ra­tion libre des forces popu­laires), Bookchin a reco­dé, et donc annexé, l’en­semble de ces termes.

Pareil imbro­glio nomi­nal nous est épar­gné par Frédéric Lordon. Quoique.

D’abord appa­ru dans le champ intel­lec­tuel fran­çais comme éco­no­miste hé­té­ro­doxe régu­la­tion­niste, le pen­seur, né en 1962, s’est pro­gres­si­ve­ment affir­mé mar­xiste (héré­tique), com­mu­niste et, même, depuis 2021, néo-léni­niste. Mais le com­mu­nisme dont il se réclame s’a­vère pour le moins aty­pique : lec­teur cri­tique mais assi­du du Comité invi­sible, élec­teur per­plexe de la France insou­mise et sou­tien assu­mé de la jeune orga­ni­sa­tion trots­kyste Révolution Permanente, celui qui témoigne d’un inté­rêt cer­tain pour les expé­riences de l’Autonomie ita­lienne, du Chiapas zapa­tiste et du Rojava syrien n’est pas loin de se qua­li­fier de « com­mu­niste liber­taire2 » et pro­met que sa pro­po­si­tion « néo-léni­niste » doit être « déta­chée des condi­tions his­to­riques de son appa­ri­tion ».

D’une proximité distante

Depuis 2018, Frédéric Lordon a régu­liè­re­ment fait men­tion de Murray Bookchin ou de la pen­sée communaliste.

« Discutons, sur la base de leur œuvre res­pec­tive, deux des plus sti­mu­lantes pro­po­si­tions stra­té­giques révo­lu­tion­naires contemporaines. »

Évoquant dans nos colonnes la pos­si­bi­li­té toute book­chi­nienne de « vider l’État » par la construc­tion d’un contre-pou­voir paral­lèle, il tranche : « [S]auf retour géné­ra­li­sé à l’économie pota­gère auto­suf­fi­sante, je ne peux pas y croire. À un moment il faut remettre la main sur les moyens de pro­duc­tion. […] Ce sera donc soit les iso­lats, soit la gigan­to­ma­chie révo­lu­tion­naire. » L’année sui­vante, c’est par une allu­sion à peine voi­lée qu’il évoque Bookchin dans les pages de son livre Vivre sans ? : « [J]e ne crois pas que le capi­ta­lisme tom­be­ra par un mou­ve­ment de fuite conti­nue vers des com­munes qui l’é­vi­de­rait de sa sub­stance pour le lais­ser à l’é­tat d’en­ve­loppe creuse, bonne à s’af­fais­ser toute seule […]. » Abordant ensuite la ques­tion du déploie­ment de com­munes confé­dé­rées dans l’ombre de l’État, Lordon explique à L’Humanité : « [Ç]a, c’est un scé­na­rio à la Bookchin, et je n’y crois pas une seconde. » Même période, répon­dant à l’é­ton­nante absence du théo­ri­cien com­mu­na­liste dans les réfé­rences biblio­gra­phiques dudit livre, il explique : « Bookchin voit des choses qui consonnent très très fort dans mon esprit. Ses his­toires de struc­tures confé­dé­rales consti­tuent, a prio­ri, une forme extrê­me­ment inté­res­sante à étu­dier. Là où je me sépare de lui, c’est dans sa pen­sée stra­té­gique, dans sa pen­sée de la dyna­mique qui pour­rait nous emme­ner vers l’é­tat book­chi­nien accom­pli, le muni­ci­pa­lisme liber­taire ache­vé. […] Je n’y crois pas un ins­tant. […] Le pou­voir sta­to­ca­pi­ta­liste ne lais­se­ra pas faire. » En mai 2020, inter­ro­geant l’hy­po­thèse d’une trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire sans pas­ser par la case État, il affirme : « On ne refait pas une éco­no­mie — puisqu’il ne s’agit pas d’en sor­tir mais de la refaire — par une jux­ta­po­si­tion de com­munes. Le mou­ve­ment com­mu­na­liste échoue­ra s’il ne pense pas la divi­sion du tra­vail. » Synthétisant quelques jours plus tard sa posi­tion, il ajoute : « Mon seul désac­cord avec Bookchin tient au pro­ces­sus de conquête de l’hé­gé­mo­nie — là, je crois qu’il rêve abso­lu­ment. Mais, pour le reste, je me sens très proche de lui3. » Il consacre en 2021 quelques pages à Bookchin et au com­mu­na­lisme dans Figures du com­mu­nisme, pré­sen­tant les mêmes argu­ments, puis, en mai 2022, déclare au cours d’un échange avec les Éditions sociales : « Je doute, dans la forme que Bookchin lui a don­née à la fin […], qu’elle [l’ar­chi­tec­ture com­mu­na­liste] puisse sou­te­nir à elle seule une for­ma­tion sociale d’en­semble. » Enfin, il asso­cie quelques semaines plus tard la stra­té­gie du pen­seur éta­su­nien au gra­dua­lisme, autre­ment dit au chan­ge­ment progressif.

C’est cette ten­sion — visi­ble­ment irré­duc­tible — qui retien­dra notre atten­tion. Discutons, sur la base de leur œuvre res­pec­tive, deux des plus sti­mu­lantes pro­po­si­tions stra­té­giques révo­lu­tion­naires contemporaines.

[Répression des opposants à la loi Travail, à Paris, le 14 juin 2016 | Cyrille Choupas]

Le b.a.-ba de la révolution communaliste

Après avoir misé sur l’Europe (et notam­ment l’Allemagne), puis comp­té, en vain, sur son Vermont natal, c’est fina­le­ment au nord de la Syrie que Bookchin ver­ra, mais depuis sa tombe, son nom asso­cié à un bou­le­ver­se­ment poli­tique majeur. La révo­lu­tion du Rojava, lan­cée au cours de l’é­té 2012 suite au départ des forces armées du gou­ver­ne­ment Assad4, lui a per­mis d’ac­cé­der au sta­tut, post­hume, de théo­ri­cien de l’é­man­ci­pa­tion et d’ins­pi­ra­teur, après Marx, d’une véri­table révo­lu­tion. Par le tru­che­ment d’Abdullah Öcalan, cofon­da­teur du PKK déte­nu depuis 1999 dans les geôles turques et dis­ciple auto­pro­cla­mé de Bookchin, le com­mu­na­lisme éta­su­nien s’est déployé au Rojava sous le nom de « confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique » — un ajus­te­ment visant à répondre aux pro­prié­tés turques, syriennes, ira­kiennes et iraniennes5. Après avoir tour­né le dos à son désir ori­gi­nel d’in­dé­pen­dance éta­tique — deve­nue, sous la plume d’Öcalan, une uto­pie petite-bourgeoise6 —, le PKK a ain­si pro­mu un « nou­veau socia­lisme7 », post-léni­niste, com­mu­nal, fédé­ral, fon­dé sur l’é­man­ci­pa­tion des femmes et l’é­co­lo­gie. Il n’é­tait plus ques­tion d’é­ri­ger un nou­vel État (kurde, en l’es­pèce, lequel ne ferait que « ren­for­cer l’in­jus­tice8 ») : il s’a­gis­sait, pour les forces révo­lu­tion­naires des quatre par­ties du Kurdistan, d’œu­vrer à une « nation démo­cra­tique » décen­tra­li­sée, plu­ri­cul­tu­relle et débar­ras­sée du capi­ta­lisme. Seul le Kurdistan syrien est par­ve­nu, pour l’heure, à s’emparer de cette doc­trine puis à la mettre en place à grande échelle.

Quelle était la pro­po­si­tion exacte de Bookchin ? Résumons-la en quelques traits : il n’est de démo­cra­tie authen­tique que locale, autre­ment dit à l’é­chelle de son espace de vie ; le com­mu­na­lisme doit faire émer­ger des assem­blées démo­cra­tiques non repré­sen­ta­tives (vil­lages, quar­tiers, villes) puis, par le biais des élec­tions municipales9, leur allouer les pleins pou­voirs afin de radi­ca­li­ser, dans cha­cune des sphères quo­ti­diennes de l’exis­tence, le déjà-là démo­cra­tique. Cet essai­mage de com­munes (par­fois nom­mées « éco­com­mu­nau­tés »10), conçu comme une « crois­sance presque cel­lu­laire11 », don­ne­ra nais­sance à un contre-pou­voir soli­de­ment struc­tu­ré : un vaste réseau natio­nal coor­don­né paral­lè­le­ment à l’exis­tence de l’État. Un pays dans le pays, en somme. Les com­munes, non auto­nomes, s’ar­ti­cu­le­ront les unes aux autres, admi­nis­trées de bas en haut par un méca­nisme non pro­fes­sion­nel de délé­ga­tion révo­cable. Une ins­tance supé­rieure, le « Congrès de délé­gués » (éga­le­ment nom­mé « Conseil fédé­ral » ou « Commune des com­munes confé­dé­rées »), enca­dre­ra l’en­semble. Ce pou­voir cen­tral pren­dra en charge ce qui néces­site de l’être au niveau natio­nal. Il s’intégrera dans le même temps à une nou­velle Internationale. On ne peut que son­ger au sys­tème pro­po­sé par le phi­lo­sophe et éco­no­miste Cornelius Castoriadis, lui aus­si bâti sur « la coopé­ra­tion ver­ti­cale et hori­zon­tale12 » autour de Conseils syn­chro­ni­sés par un Conseil central.

« Le com­mu­na­lisme n’est nul­le­ment affaire d’î­lots réfrac­taires, de foyers sépa­ra­tistes, de séces­sions frag­men­taires, d’af­fran­chis­se­ments insulaires. »

Lordon a la main trop vive lors­qu’il asso­cie, dans Figures du com­mu­nisme, le com­mu­na­lisme au loca­lisme et, « pour faire simple, [aux] ZAD et [aux] pota­gers13 ». Car la chose, chez Bookchin, est sans équi­voque : le com­mu­na­lisme concourt à abo­lir le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste en vue d’ins­tau­rer une socié­té juste, via la muni­ci­pa­li­sa­tion de l’é­co­no­mie, c’est-à-dire l’ex­pro­pria­tion des pos­sé­dants et la mise en com­mun de la pro­prié­té pri­vée et des moyens de pro­duc­tion. Il n’est jamais ques­tion de se satis­faire d’une poi­gnée de com­munes affran­chies ou de quelques mai­ries inves­ties. Encore moins de s’en tenir à ce qui, en son temps, ne se nom­mait pas encore « ZAD » — mais, sous la plume de l’a­nar­chiste Hakim Bey, « TAZ » (« zones auto­nomes tem­po­raires », c’est-à-dire des « oasis for­ti­fiées14 »). Le com­mu­na­lisme n’est nul­le­ment affaire d’î­lots réfrac­taires, de foyers sépa­ra­tistes, de séces­sions frag­men­taires, d’af­fran­chis­se­ments insu­laires, de poches de résis­tance vouées à res­ter telles. Le « tri­ba­lisme muni­ci­pal15 » — lit-on dans Le Municipalisme liber­taire, bré­viaire qua­si offi­ciel du com­mu­na­lisme rédi­gé par la cama­rade et com­pagne de Bookchin, l’au­trice Janet Biehl — est dénon­cé comme un dan­ger réel. Dans un entre­tien accor­dé en 1992, le pen­seur insis­tait : le com­mu­na­lisme ne relève pas du loca­lisme (ni, a‑t-il dit ailleurs, d’un agen­ce­ment contrac­tuel entre indi­vi­dus sup­po­sé­ment « libres »). Les usines, l’infrastructure tech­no­lo­gique moderne et l’a­gri­cul­ture de masse seront d’ailleurs main­te­nues — mais, cela va de soi, recon­fi­gu­rées en fonc­tion des nou­velles normes éco­lo­giques et socia­listes. Une telle archi­tec­ture sociale, bien qu’ins­pi­rée par de nom­breuses expé­riences his­to­riques, n’a, avan­çait Bookchin, encore jamais exis­té dans l’his­toire humaine.

Mais quand l’État fâché, lui…

« Pourquoi [la bour­geoi­sie] lais­se­rait-elle faire la des­truc­tion de la socié­té capi­ta­liste, puisque la socié­té capi­ta­liste est pour elle16 ? », demande Lordon dans Figures du com­mu­nisme. Il oppose au com­mu­na­lisme trois objec­tions : 1) l’État empê­che­ra la pro­gres­sion com­mu­na­liste ; 2) le com­mu­na­lisme néglige la divi­sion du tra­vail ; 3) le fédé­ra­lisme com­mu­nal anti-éta­tiste recon­dui­ra l’État qu’il pré­tend détruire. Première objec­tion, donc : l’État ne per­met­tra jamais qu’un contre-pou­voir com­mu­nal se répande, que, pas à pas, des cel­lules de base au futur Conseil fédé­ral, se maille une ample struc­ture anti­ca­pi­ta­liste. L’État, jure Lordon, fera ce qu’il a tou­jours fait : entra­ver, cogner, puis tuer. Comme en 1848, comme en 1871, comme au Chili du temps d’Allende. Comme, sous règne macro­niste, il matraque, éborgne, arrache des mains ou plonge dans le coma les citoyens insu­bor­don­nés. « L’État du capi­tal ne lais­se­ra pas le ter­ri­toire se cou­vrir de gen­tilles enclaves com­mu­na­listes. Au bout d’un moment, il enver­ra les pré­fets, puis les CRS, et puis17… »

[Champs-Élysées : soulèvement des gilets jaunes contre la vie chère et le pouvoir oligarchique, en novembre 2018 | Stéphane Burlot]

Bookchin a, évi­dem­ment, anti­ci­pé la répres­sion du pou­voir éta­tique et capi­ta­liste. La bour­geoi­sie n’ab­di­que­ra pas : il l’a même écrit noir sur blanc. Le peuple devra for­mer des uni­tés d’au­to­dé­fense com­mu­nales en armes (ou « gardes civiques ») ; si l’État attaque, le pou­voir com­mu­nal doit pou­voir ripos­ter. L’armement du peuple est la condi­tion sine qua non du com­mu­na­lisme. Mais le pari de Bookchin — car il faut bien admettre qu’il s’a­git d’un pari — pour empê­cher que la situa­tion ne tourne, sur le ter­rain, au désa­van­tage de la popu­la­tion affran­chie est que la révo­lu­tion com­mu­na­liste aura à ce point gagné les esprits du grand nombre que l’État, délé­gi­ti­mé, désa­voué, désa­cra­li­sé, s’en trou­ve­ra fra­gi­li­sé à tel point que l’af­fron­te­ment, défi­ni­tif, violent, entre le pou­voir com­mu­nal et le pou­voir éta­tique pour­rait alors accor­der la vic­toire au pre­mier — à l’i­mage de l’ef­fon­dre­ment du tsa­risme au début de l’an­née 1917. Ainsi, au terme de force patience et orga­ni­sa­tion, le peuple réus­si­ra à « ren­ver­ser l’État et [à] le rem­pla­cer par une socié­té com­mu­niste liber­taire18 ». 

Sans doute faut-il s’ar­rê­ter un ins­tant sur la ques­tion des armes. De vastes pans de la tra­di­tion socia­liste ont, de longue date, défen­du l’ar­me­ment popu­laire — Rosa Luxemburg appe­lait à celui du pro­lé­ta­riat mas­cu­lin et l’Espagne des années 1930 a comp­té nombre de milices révo­lu­tion­naires. Cette tra­di­tion s’est per­due. On pour­rait nous rétor­quer que le Chiapas et le Rojava sont de nos jours indis­so­ciables de leurs forces mili­taires d’au­to­dé­fense, et l’ob­jec­tion serait par­fai­te­ment rece­vable. Mais Lordon note, à rai­son, que, dans la France contem­po­raine, « on ne voit pas trop qui se sent de les empoi­gner » (pré­ci­sant : « à bien des égards c’est tant mieux19 »)20. On connaît du reste le lien sin­gu­lier — cultu­rel — que les États-Unis entre­tiennent avec le port d’armes. Banalement, Murray Bookchin en pos­sé­dait lui-même plu­sieurs (ima­gine-t-on Jacques Rancière avec un fusil ?). L’auteur espa­gnol Floréal M. Romero, pen­seur contem­po­rain du com­mu­na­lisme ins­pi­ré par le Chiapas et le Rojava, four­nit ici une réponse en deux temps : mailler de façon non-vio­lente le ter­ri­toire puis se pré­pa­rer à « l’inéluctable affron­te­ment entre deux pou­voirs ». Et Romero d’op­po­ser au « point L » de Lordon (pour « Lénine ») un « moment M » (pour « mou­ve­ment ») : celui où le pou­voir com­mu­nal fera une fois pour toutes face au pou­voir éta­tique capitaliste.

« La pos­si­bi­li­té social-démo­crate est close. Les com­pro­mis sont impos­sibles. Pour abattre un titan, il faut dès lors lui oppo­ser un autre titan. »

Lordon pré­dit lui aus­si une « confron­ta­tion ter­mi­nale, réso­lu­toire, déci­sive21 » avec le Capital (et il faut se figu­rer, par « Capital », ses forces armées, ses médias, sa finance et, pos­si­ble­ment, ses sou­tiens étran­gers), mais il ne croit pas, comme Bookchin l’a assu­ré au cours d’un débat tenu en 1989, qu’il soit pos­sible d’« arra­cher d’im­por­tantes et immé­diates conces­sions au sys­tème [éta­tique] exis­tant pour finir par le sup­plan­ter22 ». L’État capi­ta­liste contem­po­rain, gagné par des pul­sions « pro­to-fas­cistes23 » et même tota­li­taires, entra­ve­ra la pro­gres­sion com­mu­na­liste aus­si­tôt qu’elle mar­que­ra des points : elle sera tuée dans l’œuf. Le capi­ta­lisme contem­po­rain ne per­met plus, pour­suit Lordon, la moindre marge de manœuvre, la moindre brèche effec­tive en son sein. La pos­si­bi­li­té social-démo­crate est close. Les com­pro­mis sont impos­sibles. « [L]es solu­tions gra­dua­listes n’existent plus. Je ne crois pas à l’ins­tal­la­tion pro­gres­sive du com­mu­nisme24 », note-t-il dans En tra­vail. Pour abattre un titan, il faut dès lors lui oppo­ser un autre titan. Et l’an­cien éco­no­miste d’en tirer cette conclu­sion : puis­qu’on ne veut pas fuir et lais­ser la majo­ri­té seule face au sys­tème, puis­qu’on ne peut pas dis­lo­quer pas à pas le capi­ta­lisme, reste à s’emparer du pou­voir éta­tique puis, par le som­met et par la base, avec le sou­tien du grand nombre, des masses, enclen­cher un refonte de nature révo­lu­tion­naire. Autrement dit : un « Grand soir ». Lordon n’i­gnore rien de la charge pro­vo­ca­trice de cette for­mule — qu’il contes­tait d’ailleurs dans Capitalisme, désir et ser­vi­tude —, mais on se four­voie­rait à n’y voir que pro­vo­ca­tion : « Je pense que c’est une caté­go­rie qui n’a rien per­du de sa per­ti­nence25 ».

Précisons s’il est besoin que la période dans laquelle s’enchâsse la pen­sée de Lordon est celle de la France des années 2000/2020 — et, dans une moindre mesure, celle de l’aire occi­den­tale capi­ta­liste des mêmes années (on songe à ses ana­lyses de la Grèce de Tsípras et de l’Espagne de Podemos). Une période qu’il per­çoit comme « une mon­tée aux extrêmes26 ». C’est donc dans ce cadre, for­cé­ment incon­nu de Bookchin, qu’il inter­roge la fai­sa­bi­li­té de la pro­po­si­tion com­mu­na­liste et, en miroir, la sienne propre, com­mu­niste, éla­bo­rée au fil des ans et connais­sant inflexions et dépla­ce­ments. Le Lordon de 2010 dément par exemple celui de 2021, quand le second tance ce « via­tique des plus minces27 » qu’est la fameuse défi­ni­tion mar­xiste du com­mu­nisme — « le mou­ve­ment réel qui abo­lit l’é­tat des choses » —, sen­tence que le pre­mier célé­brait au motif que l’ho­ri­zon du com­mu­nisme ne devait pas être enfer­mé dans « une liste, un plan ou un pro­gramme défi­ni28 ».

[Combattantes des Unités de résistance de Sinjar (YBŞ) en août 2017 : milice d'autodéfense yézidie formée contre Daech par le PKK et les forces armées kurdes du Rojava | DR]

Pourtant : le Chiapas et le Rojava

Au cours d’un débat orga­ni­sé par les édi­tions Libertalia en octobre 2019, les expé­ri­men­ta­tions menées au Chiapas et au Rojava ont été oppo­sées à Lordon comme autant de suc­cès contem­po­rains sus­cep­tibles de s’af­fran­chir, ici et main­te­nant, démo­cra­ti­que­ment, des schèmes mar­xistes, léni­nistes ou maoïstes — caducs aux yeux de ses débatteurs.

De nou­veau, quelques jalons.

Le 1er jan­vier 1994, jour d’en­trée en vigueur d’une zone de libre-échange entre le Mexique, le Canada et les États-Unis, la rébel­lion chia­pa­nèque a sur­gi au terme d’une décen­nie d’or­ga­ni­sa­tion clan­des­tine. La guerre était décla­rée au gou­ver­ne­ment fédé­ral. Deux ans plus tard, des accords étaient signés entre les deux par­ties, bien­tôt pié­ti­nés par le pou­voir éta­tique. En réponse, le zapa­tisme a mis en place une tren­taine de muni­ci­pa­li­tés auto­nomes. « Rébellion », disions-nous, et non « révo­lu­tion ». Le sous-com­man­dant Marcos (aujourd’­hui Galeano) s’en expli­quait en 2001 : « Nous nous défi­nis­sions plu­tôt comme un mou­ve­ment rebelle qui réclame des chan­ge­ments sociaux. Le terme révo­lu­tion­naire n’est pas appro­prié, parce que tout diri­geant ou mou­ve­ment révo­lu­tion­naire tend à vou­loir deve­nir diri­geant ou acteur poli­tique. […] Le révo­lu­tion­naire se dit : je prends le pou­voir et, d’en haut, je trans­forme le monde. Le rebelle social agit dif­fé­rem­ment. Il orga­nise les masses et, à par­tir d’en bas, il trans­forme peu à peu les choses sans se poser la ques­tion de la prise du pou­voir29. » En 2012, 40 000 zapa­tistes quit­taient leurs mon­tagnes et leurs forêts pour défi­ler en silence dans les rues du Chiapas ; sept années plus tard, ils célé­braient les vingt-cinq ans de leur sou­lè­ve­ment après avoir appe­lé « à lever un réseau mon­dial de rébel­lion et de résis­tance contre la guerre qui, si le capi­ta­lisme triomphe, signi­fie­ra la des­truc­tion de la pla­nète ». Les muni­ci­pa­li­tés auto­nomes sont désor­mais au nombre de 43.

De for­ma­tion mar­xiste-léni­niste et gué­va­riste, l’EZLN — l’ar­mée zapa­tiste — a, au contact des popu­la­tions indi­gènes, pro­gres­si­ve­ment rom­pu avec ce logi­ciel. De cette ren­contre, raconte Marcos/Galeano, est né « quelque chose de neuf30 » : une hybri­da­tion, une syn­thèse, « un cock­tail31 ». Appel à la socié­té civile, refus de se sai­sir du pou­voir cen­tral ou (jus­qu’à peu) de prendre part aux élec­tions : le zapa­tisme défend l’au­to­no­mie et l’au­to-orga­ni­sa­tion de ceux d’en bas. Il ne s’op­pose pas aux par­tis, aux pro­ces­sus élec­to­raux, au gou­ver­ne­ment ni à l’État en tant que tels (« on veut un pou­voir qui fasse son tra­vail32 ») : il s’or­ga­nise paral­lè­le­ment à eux. Cette expé­rience, aus­si pré­cieuse soit-elle, impose néan­moins d’être regar­dée avec luci­di­té : de l’a­veu même de sa direc­tion, les zapa­tistes demeurent seuls et, comme l’a fran­che­ment admis Marcos/Galeano, inca­pables de se lier au pro­lé­ta­riat urbain. « Le zapa­tisme a du mal à embrayer sur le mou­ve­ment ouvrier en géné­ral, pas seule­ment sur les maqui­la­do­ras [usines, ndlr]. Il a eu beau­coup d’impact dans les com­mu­nau­tés indiennes, chez les employés, les ensei­gnants, les intel­lec­tuels, les artistes, mais pas dans la classe ouvrière mexi­caine. […] C’est un échec fla­grant33. »

« Le zapa­tisme s’est levé avec fra­cas contre l’ordre néo­li­bé­ral, rele­vant le dra­peau anti­ca­pi­ta­liste des ruines du com­mu­nisme d’État : sa lon­gé­vi­té impres­sionne, et inspire. »

Le zapa­tisme s’est levé avec fra­cas contre l’ordre néo­li­bé­ral, rele­vant le dra­peau anti­ca­pi­ta­liste des ruines du com­mu­nisme d’État : sa lon­gé­vi­té impres­sionne, et ins­pire. Ses prises de posi­tion (fémi­nistes, éco­lo­gistes et pro-LGBT) et sa pra­tique séces­sion­niste séduisent volon­tiers, en France, les espaces auto­nomes, zadistes ou « situa­tion­nistes » (au prix, par­fois, de la confec­tion d’un zapa­tisme ima­gi­naire, comme expur­gé de cer­taines de ses pro­prié­tés : fort patrio­tisme mexi­cain, impor­tance de l’u­ni­fi­ca­tion eth­nique — ce « grand esprit de corps34 » indien, dit Marcos/Galeano —, « struc­ture pyra­mi­dale35 » de l’ar­mée, enca­dre­ment strict des dépla­ce­ments des indi­vi­dus hors de la com­mu­nau­té, inter­dic­tion abso­lue de l’al­cool, etc.). C’est non sans logique que l’his­to­rien Jérôme Baschet, franc par­ti­san de l’au­to­no­mie et ferme cri­tique de Lordon, soit l’un des prin­ci­paux relais intel­lec­tuels hexa­go­naux du zapa­tisme. Le pou­voir d’État, estime-t-il, est deve­nu « micro­sco­pique et lar­ge­ment impuis­sant36 » face au capi­ta­lisme glo­ba­li­sé : ren­voyant dos à dos l’i­so­lat loca­liste et le léni­nisme, la solu­tion réside à ses yeux dans la construc­tion d’es­paces libérés.

« Les Indiens du Chiapas comme les Kurdes de Syrie ne demandent pas leur indé­pen­dance, mais l’autonomie, le droit de se gou­ver­ner eux-mêmes dans un cadre fédé­ra­liste, au sein des fron­tières du Mexique et de la Syrie », a cor­rec­te­ment résu­mé l’au­teur et syn­di­ca­liste anar­chiste Pierre Bance. Et, de fait : le Rojava et le Chiapas se sou­tiennent l’un l’autre. Le Rojava (qu’il convient plu­tôt d’ap­pe­ler AANES, pour « Administration auto­nome du Nord et de l’Est de la Syrie ») est à ce jour la der­nière révo­lu­tion vic­to­rieuse en date. Majoritairement kurde, l’AANES défend — non sans heurts par­fois — un pro­jet plu­ri­cul­tu­rel et incarne l’une des prin­ci­pales voix éman­ci­pa­trices du Moyen-Orient. Donc, inter­na­tio­na­lisme oblige, du monde. Ainsi que l’in­dique un volon­taire enga­gé au sein de ses forces d’au­to­dé­fense (YPG), cette expé­rience appar­tient « au patri­moine mon­dial des révo­lu­tion­naires37 » — aux côtés des révo­lu­tions russe et espa­gnole ou de la lutte de libé­ra­tion du Vietnam. Mais, là encore, la luci­di­té conduit notre sou­tien : le Rojava n’a pas sol­dé la ques­tion de l’État ni géné­ra­li­sé le socia­lisme ; une « admi­nis­tra­tion pro­to-éta­tique et un par­ti se retrouvent hégé­mo­niques38 » ; il s’est vu contraint, pour sur­vivre face aux forces turques, isla­mistes et dji­ha­distes, de négo­cier avec les États-Unis (les­quels ont ins­tal­lé des bases en son sein) et la dic­ta­ture Assad (avec qui, en dépit de plu­sieurs confron­tions mor­telles, une sorte de pacte de non-agres­sion a été conclu) ; il reste, mois après mois, sou­mis aux humeurs du régime fas­ciste turc, qui n’en finit pas de mena­cer le Rojava d’un nou­vel assaut ter­restre ; il connaît actuel­le­ment une période de stag­na­tion et de bureau­cra­ti­sa­tion du fait de la domi­nance mili­taire et des pres­sions libé­rales exer­cées par les ONG.

[Le sous-commandant Marcos/Galeano durant les célébrations du 25e anniversaire du soulèvement zapatiste, le 31 décembre 2018 | Víctor Camacho | La Jornada]

Il se trouve, nous l’a­vons dit, que Lordon suit ces deux rup­tures radi­cales avec enthou­siasme. Dans Figures du com­mu­nisme, il les décrit comme autant « d’au­then­tiques expé­riences démo­cra­tiques39 ». Pourquoi, par consé­quent, ne les convoque-t-il pas comme modèles ? S’il confie en tirer « de l’a­gré­ment, de l’éner­gie, et un sens de l’o­rien­ta­tion40 », il alerte tou­te­fois sur leur pos­sible trans­po­si­tion occi­den­tale et, plus encore, française41 (des expé­riences « peu repro­duc­tibles42 », note-t-il dans Vivre sans ?). Aussi, on le devine, lui est-il impos­sible de faire sien l’i­déal auto­no­miste régio­nal du Rojava comme celui du Chiapas : Lordon aspire à une refonte glo­bale, totale, macro­sco­pique — d’en­ver­gure natio­nale puis, éven­tuel­le­ment, inter­na­tio­nale — capable d’en­traî­ner le très grand nombre, la masse des gens ordi­naires. Refonte que le pen­seur arti­cule depuis quelque temps à la pro­po­si­tion com­mu­niste for­mu­lée par l’é­co­no­miste et socio­logue Bernard Friot, chef de file du Réseau Salariat : le « salaire à vie » (renom­mé par Lordon « garan­tie éco­no­mique géné­rale »). En trois mots : mise en place d’un salaire à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle conçu comme « droit poli­tique » pour tous les citoyens majeurs (échelle de 1 à 3) ; abo­li­tion du mar­ché de l’emploi ; abo­li­tion de la pro­prié­té lucra­tive. Mais pour ce faire, il faut l’État.

Donc : Lénine ?

Bookchin se décri­vait dans sa jeu­nesse comme un « bol­che­vik ». Plus tard, rom­pant avec le com­mu­nisme ortho­doxe puis avec le trots­kysme, il s’est mon­tré cri­tique à l’en­droit de Lénine. On lit dans Post-Scarcity Anarchism, à pro­pos de l’é­cra­se­ment bol­che­vik des marins (révo­lu­tion­naires) de Cronstdat en 1921 : « [L]e par­ti bol­che­vik a atteint son degré maxi­mal de cen­tra­li­sa­tion à l’é­poque de Lénine. Non pour réa­li­ser une révo­lu­tion ou répri­mer la contre-révo­lu­tion des gardes blancs, mais pour effec­tuer sa propre contre-révo­lu­tion contre les forces sociales qu’il pré­ten­dait pour­tant repré­sen­ter. Les fac­tions étaient inter­dites et un par­ti mono­li­thique a vu le jour, non pour empê­cher une res­tau­ra­tion capi­ta­liste mais pour conte­nir un mou­ve­ment de masse de tra­vailleurs favo­rables à la démo­cra­tie sovié­tique et à la liber­té sociale. Le Lénine de 1921 s’op­po­sait au Lénine de 191743. » Si le zapa­tisme est le nom stra­té­gique de la construc­tion non-éta­tique d’un ter­ri­toire affran­chi, le zadisme d’oa­sis auto­gé­rées, le com­mu­na­lisme d’une coor­di­na­tion natio­nale de com­munes, le léni­nisme est celui de la prise du pou­voir d’État par un par­ti d’a­vant-garde dis­ci­pli­né, cen­tra­li­sé et prêt à l’af­fron­te­ment armé.

« Lordon va plus loin : tout ce que l’Histoire a connu sous le nom de com­mu­nisme, ça n’é­tait pas le communisme. »

La revue auto­nome lun­di­ma­tin s’est éton­née du carac­tère « désuet » de la pro­po­si­tion néo-léni­niste de Lordon. Mais l’in­té­res­sé n’est pas seul dans sa volon­té de res­sus­ci­ter le nom « Lénine » — son­geons au phi­lo­sophe slo­vène Slavoj Žižek, sou­cieux de « renou­ve­ler le même élan [léni­niste] dans la confi­gu­ra­tion actuelle44 », à l’é­co­lo­giste sué­dois Andreas Malm, cer­tain que « le geste léni­niste est le seul qui puisse indi­quer une voie de sor­tie », ou encore au phi­lo­sophe maoïste Alain Badiou, invi­tant en avril 2023 à refon­der un « léni­nisme authen­tique ». Mais quid, donc, de ce « néo-léni­nisme » ? Lordon n’in­vente pas le terme mais en refor­mule le sens. « Détachée des condi­tions his­to­riques de son appa­ri­tion pour en déga­ger la géné­ra­li­té, une défi­ni­tion pos­sible du néo-léni­nisme pour­rait poser ceci : le léni­nisme consiste en 1) une visée, 2) une visée macro­sco­pique, 3) un impé­ra­tif expli­cite de coor­di­na­tion stra­té­gique dans une forme adé­quate. » Il ne s’a­git pas, pour lui, de rejouer les années 1917–1924 (« le léni­nisme vin­tage ») ni de réha­bi­li­ter en bloc la pen­sée et l’ac­tion du révo­lu­tion­naire mar­xiste. « Les der­niers qui ont indi­qué une direc­tion révo­lu­tion­naire sont les bol­che­viks, et de ceux-là nous ne vou­lons plus. C’est vrai que, de la manière bol­che­vik et de ce qui s’en est sui­vi, nous ne vou­lons plus », sou­ligne-t-il. « Parmi les dou­lou­reux ensei­gne­ments du léni­nisme his­to­rique, l’annihilation de toute vie locale auto­nome a été l’un des cor­ré­lats désas­treux de la cen­tra­li­sa­tion éta­tique tota­li­taire — une sorte de modèle de ce qu’il ne faut pas refaire », sou­ligne-t-il encore. Et il va plus loin : tout ce que l’Histoire a connu sous le nom de « com­mu­nisme », ça n’é­tait pas le com­mu­nisme. À savoir : le com­mu­nisme dans sa vérité.

Le « néo-léni­nisme » lor­do­nien a valeur de concept qua­si a‑historique. Il est syno­nyme de force d’af­fir­ma­tion, de posi­ti­vi­té, de ligne direc­tion­nelle natio­nale, de volon­ta­risme orga­ni­sé à grande échelle. Peut-être, ain­si for­mu­lé, s’op­pose-t-il même davan­tage qu’il ne pro­pose. À quoi ? Au cli­mat d’ex­trême gauche (donc à la réponse qu’une large part de celle-ci a for­mu­lée en vue d’af­fron­ter l’é­chec du com­mu­nisme d’État et l’im­passe du par­le­men­ta­risme). Son néo-léni­nisme tente, à grand bruit, de se frayer un che­min par­mi le loca­lisme, le zadisme, les invi­ta­tions à la déser­tion, à la des­ti­tu­tion, à la défec­tion, à l’in­gou­ver­na­bi­li­té, à la « dis­so­lu­tion du pou­voir45 », à l’esca­ping, à la fur­ti­vi­té et à l’ar­chi­pe­li­sa­tion chers à bien des radi­ca­li­tés contem­po­raines. Précisons : Lordon ne décrie pas ces voies en tant que telles (c’est là une incom­pré­hen­sion répan­due) ; il en fait même l’é­loge. Dans quelque confé­rence suisse, ain­si : « [Les ZAD] sont abso­lu­ment indis­pen­sables. Pourquoi ? Parce que les ZAD sont des lieux, par­mi d’autres, où s’ex­pé­ri­mente la pra­tique du com­mu­nisme. Et c’est très très impor­tant à mes yeux. Parce que le com­mu­nisme, ça ne se défi­nit pas seule­ment comme un mode de pro­duc­tion, un cer­tain agen­ce­ment des ins­ti­tu­tions, des struc­tures ou des rap­ports sociaux ; le com­mu­nisme appelle aus­si — et peut-être même à titre de condi­tion préa­lable — son habi­tus. C’est-à-dire son habi­tua­tion à une cer­taine pra­tique. Donc tous les lieux, si modestes soient-ils, où se déve­loppe cette pra­tique du com­mu­nisme en acte sont des lieux où se pré­pare le com­mu­nisme comme for­ma­tion poli­tique après qu’on aura dégom­mé le capi­ta­lisme46. »

[Le 17 septembre 2013, le mouvement Occupy Wall Street est retourné dans la rue, à New York, pour célébrer son 2e anniversaire et dénoncer la finance et la corruption politique | Emmanuel Dunand]

Lordon les récuse uni­que­ment en tant que ces agen­ce­ments inter­sti­tiels, frag­men­taires, mino­ri­taires ou molé­cu­laires se posent comme fin. Comme ambi­tion de l’é­man­ci­pa­tion. Comme idéal de la lutte anti­ca­pi­ta­liste. On croi­rait — et la chose n’est cocasse qu’à la condi­tion de méju­ger le com­mu­na­lisme — lire Bookchin en per­sonne : « Non, je ne suis pas oppo­sé aux coopé­ra­tives par prin­cipe. Elles sont ines­ti­mables, sur­tout comme écoles pour apprendre aux gens com­ment coopé­rer. J’ai seule­ment ten­té de mon­trer qu’elles ne sont pas capables d’é­li­mi­ner le capi­ta­lisme en le colo­ni­sant par la mul­ti­pli­ca­tion des coopé­ra­tives47 ».

En 2006, le phi­lo­sophe mar­xiste Daniel Bensaïd pro­po­sait, afin de répondre aux reven­di­ca­tions contem­po­raines (en matière de démo­cra­tie ou de fémi­nisme) tout en ne cédant rien aux néces­si­tés d’une cer­taine forme de cen­tra­li­sa­tion, une voie qui n’est, aujourd’­hui, pas sans rap­pe­ler celle de Lordon : « l’hy­po­thèse d’un léni­nisme liber­taire conti­nue d’être un défi de notre temps ». Hasardons cepen­dant que Bensaïd était un léni­niste plus ortho­doxe. Puis deman­dons-nous : le signi­fiant « léni­niste », fût-il arron­di par le pré­fixe « néo » et rafraî­chi concep­tuel­le­ment, est-il en mesure d’af­fec­ter la jeune popu­la­tion insu­bor­don­née, pour le moins atta­chée aux égards démo­cra­tiques et tout entière façon­née par des luttes, des démê­lés et des réfé­rents qui, on peut le déplo­rer, ne s’af­fi­lient guère à l’é­po­pée sovié­tique ? Au regard de ce qu’en­tre­voit concrè­te­ment Lordon, le poids d’un tel signi­fiant (on se sou­vient de Rosa Luxemburg, pour­tant peu sus­pecte d’a­nar­chisme, repro­chant à Lénine et Trotsky cette « erreur fon­da­men­tale » : avoir pié­ti­né la démo­cra­tie popu­laire au pro­fit d’une « dic­ta­ture d’une poi­gnée de per­sonnes48 ») n’est-il pas trop cher payé ?

« Comment, dans une socié­té post-capi­ta­liste, conti­nuer à pro­duire et dis­tri­buer une simple bat­te­rie com­po­sée de cobalt et de car­bone graphite ? »

Car s’il est ques­tion, comme l’a avan­cé Lordon dans nos colonnes, de viser un « 1936 accom­pli », c’est-à-dire un 1936 révo­lu­tion­naire qui ver­rait, par la com­bi­nai­son inédite d’une vic­toire élec­to­rale (hier le Front popu­laire, aujourd’­hui La France insou­mise/NUPES) et d’un immense mou­ve­ment popu­laire (un « ras­sem­ble­ment de forces abso­lu­ment consi­dé­rables ») qui, cette fois, contrain­drait le gou­ver­ne­ment à fran­chir le Rubicon, c’est-à-dire à décla­rer la « guerre à outrance » au Capital, s’il est ques­tion de cela, nous pou­vons, effec­ti­ve­ment, nous deman­der si le « néo-léni­nisme » est bien le nom, conforme et dési­rable, d’une pro­po­si­tion stra­té­gique fina­le­ment bien éloi­gnée de Lénine. D’autant que Lordon semble n’exal­ter de la révo­lu­tion russe que sa pre­mière année : « Cronstadt sym­bo­lise le coup d’arrêt à la puis­sance consti­tuante des soviets (coup d’arrêt en réa­li­té don­né dès 191849) ». Alors, oui : le geste lor­do­nien a valeur de bra­vade construc­tive. C’est un mot-obus. En convo­quant le spectre russe, Lordon espère faire entendre que les voies élec­to­rales (seules) et les voies « ingou­ver­nables » sont sans ave­nir ; que, pour tour­ner la page du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste éco­ci­daire et de l’ordre finan­cier, il faut, à l’ins­tar des élec­to­ra­listes, cap­tu­rer l’État, mais le pilo­ter tout autre­ment — via un mou­ve­ment per­ma­nent entre une base popu­laire active et un som­met démo­cra­tique, une ossa­ture fédé­rale, un réseau ter­ri­to­rial et une réelle prise en consi­dé­ra­tion de la forme locale (une « excel­lente chose50 » en soi).

L’État comme levier d’af­fran­chis­se­ment macro­sco­pique, donc. Et c’est là sa deuxième objec­tion : une socié­té moderne ne peut enjam­ber la divi­sion du tra­vail, ou, autre­ment dit, l’or­ga­ni­sa­tion éco­no­mique com­plexe visant à décom­po­ser l’exécution de tâches hau­te­ment spé­cia­li­sées (vous lisez peut-être cet article sur un smart­phone : com­ment, dans une socié­té post-capi­ta­liste, conti­nuer à pro­duire et dis­tri­buer une simple bat­te­rie com­po­sée de cobalt et de car­bone gra­phite ?). S’il est mani­feste qu’un réan­crage zadiste mas­sif ne per­met­trait plus pareille pro­duc­tion (sauf à se ravi­tailler à l’ex­té­rieur, lequel demeu­re­rait donc capi­ta­liste), le com­mu­na­lisme résiste autre­ment mieux, nous semble-t-il, à l’ob­jec­tion. Bookchin lui-même esti­mait que le loca­lisme était « éco­no­mi­que­ment impos­sible ».

[Assemblée de gilets jaunes à Commercy (Meuse), le 26 janvier 2019 : ici, on appelle à « reprendre le pouvoir » et à lutter « contre tous ceux qui se gavent » | Stéphane Burlot]

État ou État général ? 

Résumons.

Ce qui lie Bookchin et Lordon ? Une même ambi­tion d’en finir avec le capi­ta­lisme, un même sou­ci de pen­ser les ins­ti­tu­tions et le pou­voir (tous deux insur­mon­tables), un même désir de for­mu­ler une pro­po­si­tion posi­tive glo­bale, un même rejet des radi­ca­li­tés « style de vie51 », une même reprise de l’al­ter­na­tive bien connue posée par Engels puis Rosa Luxemburg (« Socialisme ou Barbarie52 »). À quoi il convient d’a­jou­ter (quoi qu’en dise le phi­lo­sophe Pierre Charbonnier, affir­mant que la ques­tion cli­ma­tique « dégoûte53 » Lordon) la pré­oc­cu­pa­tion éco­lo­gique, désor­mais essen­tielle chez l’an­cien éco­no­miste et, bien sûr, cen­trale chez ce pion­nier de l’é­co­lo­gie poli­tique qu’a été Bookchin. « La réa­li­té, écri­vait Lordon en 2018, c’est que pour agir avec l’urgence qui évi­te­rait de tous griller, il va plu­tôt fal­loir pas­ser sur le corps de cer­tains gars. Eux ont voué leur argent, leur pou­voir et fina­le­ment le sens de leur exis­tence entière à ce jeu même qui détruit la pla­nète. Et comme ils ne lâche­ront pas tout seuls l’affaire de leur vie, il va bien fal­loir la leur faire lâcher. » Contre la des­truc­tion capi­ta­liste des exis­tences humaines et non humaines, Lordon convie à s’emparer col­lec­ti­ve­ment d’une idée. Une idée nette — on l’a com­pris : le com­mu­nisme. « C’est une course de vitesse car la pla­nète ne nous laisse qu’un temps comp­té. Alors que ses limites — dont il faut rap­pe­ler la défi­ni­tion : ce sont des seuils anthro­po­cides —, alors que ses limites, donc, sont allè­gre­ment fran­chies les unes après les autres, la course de vitesse n’a qu’un enjeu : l’acquisition col­lec­tive de l’idée avant qu’il soit trop tard comme dirait Le Monde, mais pour de bon. » D’où, cor­ré­lat : lutte impla­cable contre les moda­li­tés consen­suelles, média­tiques, cultu­relles, esthé­tiques, una­ni­mistes et bour­geoises de l’é­co­lo­gie. Un demi-siècle plus tôt, Bookchin mobi­li­sait déjà le terme d’« envi­ron­ne­men­ta­lisme » afin de fus­ti­ger l’in­con­sé­quence des éco­lo­gistes sou­cieux de lut­ter contre la pol­lu­tion et le sac­cage de la nature tout en écar­tant le remède à ces maux : la révo­lu­tion. Sans elle, l’é­co­lo­gie n’est qu’une « sou­pape de sécu­ri­té au sys­tème actuel d’ex­ploi­ta­tion de la nature et des hommes54 ».

Ce qui les sépare ? Venons-en à la troi­sième et der­nière objec­tion : l’a­bo­li­tion de l’État. On connaît les vues cano­niques en la matière : Marx et Engels ont appe­lé à son « dépé­ris­se­ment » pro­gres­sif via l’instauration d’une phase tran­si­toire, la « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat » ; la plu­part des anar­chistes ont appe­lé à sa des­truc­tion immé­diate de crainte que la tran­si­tion ne soit ame­née à durer plus que de rai­son. Face à la muta­tion néo­li­bé­rale du capi­ta­lisme, quelques révo­lu­tion­naires ont cepen­dant amen­dé leur cri­tique. Ainsi de Noam Chomsky, endos­sant l’ap­pa­rente contra­dic­tion : « [M]es objec­tifs immé­diats ont été et sont tou­jours de défendre et même de ren­for­cer cer­tains élé­ments de l’au­to­ri­té de l’État qui subissent actuel­le­ment des attaques sévères. […] [L]e déman­tè­le­ment du sys­tème de l’État est un objec­tif bien plus loin­tain55[…]. » Un ajus­te­ment condam­né par Bookchin, pour qui l’État « marque l’a­po­gée des ins­ti­tu­tions de la civi­li­sa­tion mas­cu­line56 » et s’a­vère être, dans sa nature même, une force coer­ci­tive et un « appa­reil dis­tinct […] enra­ci­né dans des inté­rêts de classe57 ». Ciblant Chomsky, le com­mu­na­liste affir­mait dans un entre­tien, en 199658, que le néo­li­bé­ra­lisme ne sau­rait atten­ter à cette vieille aspi­ra­tion anar­chiste et com­mu­niste. Deux ans plus tard, Janet Biehl rap­por­tait que le com­mu­na­lisme était même « l’an­ti­thèse de l’État59 ».

« Il fau­dra bien en finir avec la dic­ta­ture du Capital — il en va de la vie des humains, des ani­maux et des écosystèmes. »

En 2016, Radio liber­taire a dénon­cé le « natio­nal-éta­tisme » de Frédéric Lordon. L’accusation est mon­naie cou­rante à son encontre. Il suf­fit pour­tant de le lire, mot après mot, pour s’as­su­rer que défen­seur de l’État, il ne l’est pas. « Il vaut mieux être le pire meur­trier d’enfant que l’ennemi de l’État60 », lance-t-il, sar­cas­tique, dans Imperium. Et tout est à l’a­ve­nant : l’État, comme les ins­ti­tu­tions, c’est « la merde ». Alors quoi ? Ceci : ados­sé à une lec­ture de Spinoza, Lordon rompt, effec­ti­ve­ment, avec l’a­na­lyse usuelle de l’État comme appa­reil de pou­voir dis­so­cié de la socié­té. Il pro­pose de pen­ser l’État à « un haut niveau de géné­ra­li­té et d’abstraction », autre­ment dit de l’ap­pré­hen­der concep­tuel­le­ment sous le nom d’« État géné­ral ». Par-delà ses nom­breuses trans­for­ma­tions sécu­laires, l’État (féo­dal, bour­geois, capi­ta­liste, poli­cier, tota­li­taire, etc.) n’est jamais qu’une décli­nai­son his­to­rique de l’État géné­ral. Lequel État géné­ral est, donc, « la struc­ture d’où naît toute poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle », « la struc­ture élé­men­taire de la poli­tique61 ». S’ensuit : l’intégralité des for­ma­tions poli­tiques insi­tu­tion­nelles dont les com­mu­nau­tés humaines sou­ve­raines se dotent sont des États (la Commune de Paris est un État, le Chiapas zapa­tiste est un État, le Rojava est un État). Dans Les Affects de la poli­tique, il pose même : « [L]’État, c’est nous62. » Raison pour laquelle on ne pour­ra qu’assister à son « éter­nel retour63 » ; rai­son pour laquelle, aus­si, il convien­drait d’en finir avec les « pro­cla­ma­tions illu­soires d’en finir avec l’État64 ». Lordon, sup­pu­tons-le, conclue­rait : Bookchin exhorte à abattre l’État mais n’en pro­pose pas moins, à son corps défen­dant, de le recon­duire — mais autre­ment (sous le nom de « Conseil fédé­ral »). Et c’est pré­ci­sé­ment cet adverbe qui, chez Lordon, fait toute la dif­fé­rence : la dif­fé­rence émancipatrice.

Ces jours-là

« Comment redé­fi­nir, alors, dans les condi­tions actuelles, une pers­pec­tive révo­lu­tion­naire65 ? », inter­ro­geait Slavoj Žižek dans son ouvrage L’Actualité du Manifeste du par­ti com­mu­niste. Après une longue « éclipse du débat stra­té­gique66 », la ques­tion des ques­tions — « Que faire ? » — est de retour. Des esquisses de trans­for­ma­tion concrète occupent une place gran­dis­sante sur les étals des librai­ries et les tables mili­tantes. Le com­mu­na­lisme et le com­mu­nisme y trônent en bonne place. Si le pre­mier se concentre d’a­bord sur la sai­sie locale du pou­voir et le second sur celle de l’ap­pa­reil d’État, on ne sau­rait les tenir pour deux modèles en tout point anta­go­niques : nous avons vu les dis­tances et les zones de contact. Reste à dire que l’heure n’est pas encore, en France, à la révo­lu­tion. Tout, pour­tant, indique sa néces­si­té. Les ten­ta­tives com­mu­na­listes demeurent mar­gi­nales (l’initiative L’Offensive, l’éphémère Faire com­mune ou la petite ville de Commercy) et l’ac­tuelle pro­tes­ta­tion contre la réforme des retraites, mas­si­ve­ment reje­tée par la popu­la­tion, s’a­voue inca­pable de blo­quer le pays et d’é­bran­ler un régime si copieu­se­ment haï.

Il fau­dra bien en finir avec la dic­ta­ture du Capital — il en va de la vie des humains, des ani­maux et des éco­sys­tèmes. Ces jours tardent à venir. Que notre « lente impa­tience67 » ne soit pas vaine : ces jours-là, il nous fau­dra dis­po­ser de quelques idées claires. Ce n’est pas nous qui le disons : « [N]ous pen­sons qu’il faut avoir une bonne pen­sée pour s’or­ga­ni­ser. Autrement dit, on a besoin de théo­rie, de pen­sée cri­tique68. » Signé : sous-com­man­dant Marcos/Galeano, depuis les mon­tagnes du Sud-Est mexi­cain, avril-mai 2015.


Photographies de ban­nière et de vignette : mobi­li­sa­tion contre la réforme des retraites, mars 2023 | Stéphane Burlot


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  1. Le cou­rant anar­chiste mène, depuis Proudhon, une intense réflexion sur la ques­tion fédé­rale et com­mu­nale. Voir, par exemple, les tra­vaux d’Édouard Jourdain parus dans nos colonnes : « Proudhon en gilet jaune » (2019), « La part anar­chiste des com­muns » (2020), « La Commune et ses usages liber­taires » (2021).
  2. « Ça semble une assez bonne syn­thèse. » Écouter l’é­pi­sode 5 (« L’utopie et la ques­tion de l’art ») de l’en­tre­tien « Le capi­ta­lisme nous détruit, détrui­sons le capi­ta­lisme ! Ben oui, mais com­ment ? » sur Là-bas si j’y suis, dif­fu­sé en sep­tembre 2022.
  3. Correspondance pri­vée, mai 2020.
  4. Voir, pour le dérou­lé le plus détaillé qui se puisse lire en fran­çais, le livre Kurdistan : il était une fois la révo­lu­tion d’Enguerran Carrier, paru aux édi­tions Syllepse (2022).
  5. Pour un exa­men pré­cis des deux concep­tions théo­riques, on se repor­te­ra à l’ou­vrage de Pierre Bance, Un autre futur pour le Kurdistan ?, paru aux édi­tions Noir & Rouge en 2017.
  6. Voir Abdullah Öcalan, Carnets de pri­son. La Feuille de route vers les négo­cia­tions, International Initiative Edition, 2013.
  7. Dixit Cemil Bayik, cadre du PKK. La Commune du Rojava. L’alternative kurde à l’État-nation, Éditions Syllepse, 2017, p. 70.
  8. Abdullah Öcalan, La Révolution com­mu­na­liste. Écrits de pri­son, Libertalia, 2020, p. 86.
  9. Ce point est aujourd’­hui contes­té par Floréal M. Romero, pen­seur espa­gnol du com­mu­na­lisme. Voir Agir ici et main­te­nant. Penser l’é­co­lo­gie sociale de Murray Bookchin, Éditions du com­mun, 2019.
  10. Murray Bookchin, Pouvoir de détruire, pou­voir de créer. Vers une éco­lo­gie sociale et liber­taire, L’Échappée, 2019, p. 31.
  11. Murray Bookchin, Quelle éco­lo­gie sociale ? Écologie sociale et éco­lo­gie pro­fonde en débat, Atelier de créa­tion liber­taire, 2020, p. 136.
  12. Cornelius Castoriadis, « Le conte­nu du socia­lisme, II », Le Contenu du socia­lisme, op. cit., p. 181.
  13. Frédéric Lordon, Figures du com­mu­nisme, La Fabrique, 2021, p. 93.
  14. Hakim Bey, TAZ, L’Éclat, 2011, p. 25.
  15. Janet Biehl, Le Municipalisme liber­taire. La poli­tique de l’é­co­lo­gie sociale, Écosociété, 2013, p. 110.
  16. Frédéric Lordon, Figures du com­mu­nisme, op. cit., p. 181.
  17. Voir la confé­rence « Vous avez dit com­mu­nisme ? », 28 juin 2022 [1’07’45].
  18. Janet Biehl, Le Municipalisme liber­taire. La poli­tique de l’é­co­lo­gie sociale, op. cit., p. 160.
  19. Frédéric Lordon, Figures du com­mu­nisme, op. cit., pp. 190–191.
  20. Il n’ex­clut tou­te­fois pas l’i­dée d’ar­mer le peuple, comme il le confie lapi­dai­re­ment au cours d’une confé­rence [59′].
  21. Voir la confé­rence « Vous avez dit com­mu­nisme ? », 28 juin 2022 [1’08’50].
  22. Murray Bookchin, Quelle éco­lo­gie sociale ? Écologie sociale et éco­lo­gie pro­fonde en débat, op. cit., p. 136.
  23. Frédéric Lordon, Vivre sans ? Institutions, police, tra­vail, argent…, La Fabrique, 2019, p. 171.
  24. Frédéric Lordon et Bernard Friot, En tra­vail. Conversation sur le com­mu­nisme, La Dispute, p. 210.
  25. Frédéric Lordon, Vivre sans ? Institutions, police, tra­vail, argent…op. cit., p. 247.
  26. Frédéric Lordon et Bernard Friot, En tra­vail. Conversation sur le com­mu­nisme, op. cit., p. 208.
  27. Ibid., p. 69.
  28. Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et ser­vi­tude. Marx et Spinoza, La Fabrique, 2010, p. 172.
  29. Ignacio Ramonet, Marcos. La digni­té rebelle. Conversations avec le sous-com­man­dant Marcos, Galilée, 2001, pp. 50–51.
  30. Cité par Jérôme Baschet, La Rébellion zapa­tiste, Flammarion, 2005, p. 53.
  31. Sous-com­man­dant Marcos et Yvon le Bot, Le Rêve zapa­tiste, Seuil, 1997, p. 165.
  32. Ibid., p. 240.
  33. Ibid., pp. 252–253.
  34. Ibid., p. 169.
  35. Selon Marcos/Galeano. Cité par Orsetta Bellani, Indios sans roi. Rencontres avec des femmes et des hommes du Chiapas, Atelier de créa­tion liber­taire, 2017, p. 38.
  36. Jérôme Baschet, Basculements. Mondes émer­gents, pos­sibles dési­rables, La Découverte, 2021, p. 188.
  37. Enguerran Carrier, Kurdistan : il était une fois la révo­lu­tion, Syllepse, 2022, p. 294.
  38. La Démocratie sous les bombes. Syrie-Le Rojava entre idéa­li­sa­tion et répres­sion, sous la direc­tion de Pierre Crétois et Édouard Jourdain, Le Bord de l’eau, 2022, p. 42.
  39. Frédéric Lordon, Figures du com­mu­nisme, op. cit., p. 189.
  40. Ibid., p. 190.
  41. À la ques­tion de savoir si, comme au Chiapas et au Rojava, une révo­lu­tion pour­rait se dérou­ler en France sans « convul­sion ultime », Lordon répond au cours d’une confé­rence : « Hélas, je n’en crois rien. » [25’38′]
  42. Frédéric Lordon, Vivre sans ? Institutions, police, tra­vail, argent…, op. cit., p. 213.
  43. Nous tra­dui­sons de l’an­glais.
  44. Slavoj Žižek, La Révolution aux portes. Sur Lénine, Le Temps des Cerises, 2019, p. 18.
  45. John Holloway, « Douze thèses sur l’an­ti-pou­voir », in Changer le monde sans prendre le pou­voir ? Nouveaux liber­taires, nou­veaux com­mu­nistes, Contretemps, n° 6, Textuel, février 2003, p. 39.
  46. Voir à par­tir de 1’01’02.
  47. Janet Biehl, Le Municipalisme liber­taire. La poli­tique de l’é­co­lo­gie sociale, op. cit., p. 176.
  48. Rosa Luxemburg, La Révolution russe, L’aube, 2013, p. 55.
  49. Frédéric Lordon, Vivre sans ?, Institutions, police, tra­vail, argent…, op. cit., p. 197.
  50. Frédéric Lordon, La Société des affects. Pour un struc­tu­ra­lisme des pas­sions, Seuil, 2015 [2013], p. 286.
  51. Voir Murray Bookchin, Changer sa vie sans chan­ger le monde. L’anarchisme contem­po­rain entre éman­ci­pa­tion indi­vi­duelle et révo­lu­tion sociale, Agone, 2019.
  52. Même si Lordon rem­place le pre­mier des deux termes par « Communisme ».
  53. Tweet du 3 décembre 2019.
  54. Murray Bookchin, Pouvoir de détruire, pou­voir de créer. Vers une éco­lo­gie sociale et liber­taire, op. cit., p. 32.
  55. Noam Chomsky, Comprendre le pou­voir, troi­sième mou­ve­ment, Éditions Aden, 2009, pp. 214–215.
  56. Murray Bookchin, Une socié­té à refaire. Pour une éco­lo­gie de la liber­té, Atelier de créa­tion liber­taire, 1992, p. 64.
  57. Ibid., p. 68.
  58. On le retrou­ve­ra en annexe de Le Municipalisme liber­taire. La poli­tique de l’é­co­lo­gie sociale, Écosociété, 2013.
  59. Janet Biehl, Le Municipalisme liber­taire. La poli­tique de l’é­co­lo­gie sociale, op. cit., p. 36. Notons tou­te­fois que Biehl a inflé­chi sa posi­tion, jus­qu’à défendre l’hy­po­thèse d’un com­mu­na­lisme arti­cu­lé à l’exis­tence d’un État régu­la­teur (Janet Biehl, Écologie ou cas­ta­trophe. La vie de Murray Bookchin, L’Armourier édi­tions, 2018.).
  60. Frédéric Lordon, Imperium. Structures et affects des corps poli­tiques, La Fabrique, 2015, p. 16.
  61. Ibid., p. 119.
  62. Frédéric Lordon, Les Affects de la poli­tique, Seuil, 2016, p. 108.
  63. Frédéric Lordon, Imperium, Structures et affects des corps poli­tiques, op. cit., p. 239.
  64. Ibid., p. 330.
  65. Slavoj Žižek, L’Actualité du Manifeste du par­ti com­mu­niste, Fayard, 2018, p. 9.
  66. Daniel Bensaïd, Penser agir, Lignes, 2008, p. 163.
  67. Daniel Bensaïd, Une lente impa­tience, Stock, 2004.
  68. Commission Sexta de l’EZLN, Pistes zapa­tistes. La pen­sée cri­tique face à l’hydre capi­ta­liste, Albache-Nada-Solidaires, 2018, p. 443.

REBONDS

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☰ Lire notre article « Le moment com­mu­na­liste ? », Elias Boisjean, décembre 2019
☰ Lire notre ren­contre en trois volets avec Frédéric Lordon, novembre 2018
☰ Lire notre article « Le muni­ci­pa­lisme liber­taire : qu’est-ce donc ? », Elias Boisjean, sep­tembre 2018
☰ Lire notre abé­cé­daire de Murray Bookchin, sep­tembre 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Janet Biehl : « Bookchin a été mar­gi­na­li­sé », octobre 2015

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