Notre dixième numéro sort le 2 décembre en librairie.
 

La Commune des communes : le municipalisme à l’épreuve


Entretien inédit pour le site de Ballast

Deux mois après le sou­lè­ve­ment des gilets jaunes, une Assemblée des assem­blées voyait le jour à Commercy, petite com­mune de la Meuse : près de 75 délé­ga­tions, venues des quatre coins du pays, s’y retrou­vèrent pour dis­cu­ter d’une pos­sible construc­tion du mou­ve­ment. En jan­vier 2020, Commercy relan­çait la machine, avec cette fois la Commune des com­munes : au pro­gramme ? la mise en place d’un contre-pou­voir com­mu­nal. C’est que les élec­tions muni­ci­pales arrivent à grands pas : les 15 et 22 mars pro­chains, les citoyens fran­çais seront conviés à se rendre aux urnes. Participer à un scru­tin ne fait, bien sûr, pas l’u­na­ni­mi­té ; l’u­ti­li­ser comme outil à des fins muni­ci­pa­listes ou com­mu­na­listes, lar­ge­ment ins­pi­rées par le théo­ri­cien éco­lo­giste Murray Bookchin, voi­là qui peut son­ner tout autre­ment. Nous en dis­cu­tons, concrè­te­ment, avec plu­sieurs des membres de la liste « Vivons et déci­dons ensemble » : sur des bases plus larges que les seuls gilets jaunes, elle entend ain­si don­ner tout le pou­voir de déci­sion aux habi­tants de Commercy — et, qui sait, faire tâche d’huile à échelle natio­nale et internationale.


Aux pre­miers temps des gilets jaunes, à Commercy, les assem­blées étaient quo­ti­diennes. Nous en avons fait plus d’une cen­taine ! Nous orga­ni­ser ensemble pen­dant des mois autour de notre cabane, sur les ronds-points ou dans les mai­sons du peuple, mettre en place des assem­blées locales fon­dées sur l’ho­ri­zon­ta­li­té, tout ça nous a don­né le goût de la dis­cus­sion et de la déci­sion col­lec­tive. Certains et cer­taines, à Commercy, connais­saient bien la notion de muni­ci­pa­lisme : la pro­po­si­tion était déjà ins­crite dans nos pre­miers tracts mais elle avait été noyée dans la masse des autres reven­di­ca­tions. Un des élé­ments déclen­cheur a été la confron­ta­tion avec la mai­rie, autour de notre « cabane de la soli­da­ri­té ». Nous avions alors expé­ri­men­té le pre­mier RIC [Référendum d’i­ni­tia­tive citoyenne] local, avec près de 600 par­ti­ci­pants (pour envi­ron 3 500 élec­teurs), pour déci­der de sa sau­ve­garde ou non. Le maire, en face, nous a sim­ple­ment rétor­qué que ce n’é­tait « pas aux Commerciens de déci­der ». Cette his­toire nous a don­né du grain à moudre ; elle a contri­bué à entrer dans cette démarche municipaliste.

« Dans le mou­ve­ment des gilets jaunes, quan­ti­té d’éner­gie a été déployée : hélas, sans obte­nir de résul­tats véri­ta­ble­ment durables — du moins pour le moment. Petit à petit, les gens se sont fatigués. »

Il ne faut pas non plus oublier l’organisation de l’Assemblée des assem­blées, qui a été une expé­ri­men­ta­tion de démo­cra­tie directe — cette fois-ci à plus grande échelle. Une culture com­mune s’est for­gée. Si nous n’a­vions pas fait tout ça, pas sûr que nous serions aujourd’­hui dans cette démarche visant à reprendre le pou­voir poli­tique local. L’idée du muni­ci­pa­lisme est tout sim­ple­ment deve­nue sérieuse, voire la seule alter­na­tive envi­sa­geable. Dans le mou­ve­ment des gilets jaunes, quan­ti­té d’éner­gie a été déployée : hélas, sans obte­nir de résul­tats véri­ta­ble­ment durables — du moins pour le moment. Nous avons été très mobi­li­sés, nous avons orga­ni­sé de nom­breuses assem­blées, des mani­fes­ta­tions, mais, petit à petit, les gens se sont fati­gués. La répres­sion gran­dis­sante des forces de l’ordre, les cam­pagnes de dia­bo­li­sa­tion menées par le gou­ver­ne­ment et par cer­tains médias, les dif­fi­cul­tés réelles à lier vie quo­ti­dienne et mili­tante : autant de pres­sions sociales, fami­liales et pro­fes­sion­nelles qui expliquent cet épui­se­ment. Et puis, à un moment don­né, il faut bien prendre le temps de se poser. Car si nous per­dons cette bataille — ce qui est en par­tie arri­vé —, que nous reste-t-il ? Quels débou­chés à toutes ces énergies ?

Les gilets jaunes, et au-delà

Mettre en place la Commune des com­munes pour prendre ce temps, être dans la construc­tion de pro­po­si­tions et non plus se posi­tion­ner en réponse aux attaques. La dif­fé­rence entre l’Assemblée des assem­blées et la Commune des com­mues ? Pour résu­mer, disons que l’Assemblée est un outil au ser­vice du mou­ve­ment des gilets jaunes : il per­met de coopé­rer entre les dif­fé­rents groupes ; la Commune, elle, est une sor­tie « poli­tique » pos­sible, au sens noble du terme, ini­tia­le­ment construite autour du muni­ci­pa­lisme. Elle est un pro­lon­ge­ment de l’expérience de l’Assemblée et du mou­ve­ment des gilets jaunes… tout en étant autre chose ! Le 18 jan­vier 2020, au ren­dez-vous de la Commune des com­munes, il y avait, en plus des com­mu­na­listes de Commercy, quatre ou cinq autres groupes de gilets jaunes. Malgré l’ap­pel lan­cé sur le réseau de com­mu­ni­ca­tion de l’Assemblée, ils ne sont pas arri­vés en masse car la mani­fes­ta­tion natio­nale contre la réforme des retraites à Paris est tom­bée le même jour.

En route vers Commercy (Stéphane Burlot)

Durant ce week-end, tous les types de col­lec­tifs ont été invi­tés : les assem­blées citoyennes locales ins­crites dans une démarche muni­ci­pa­liste, les éco­lo­gistes, les gilets jaunes, les ZADBure ou Notre-Dames-des-Landes. Il y avait éga­le­ment La belle démo­cra­tie, Désobéissance Écolo Paris et Émancipation col­lec­tive, qui œuvre acti­ve­ment à l’é­du­ca­tion popu­laire. Des « citoyen­nistes », aus­si, qui prônent la démo­cra­tie « directe », et d’autres la « par­ti­ci­pa­tive ». Enfin, ceux qui font alliance avec des par­tis poli­tiques. Tous ces gens ont pu appor­ter leurs propres expé­riences. Alors, évi­dem­ment, c’est plus com­pli­qué pour se mettre d’ac­cord quand d’un coté il y a des « citoyen­nistes » et de l’autre des per­sonnes qui tendent plu­tôt vers l’a­nar­chisme ! Ces ren­contres ont cham­bou­lé ce que nous pou­vions pen­ser et pro­je­ter en amont. Notre vision s’est lar­ge­ment élargie.

Des lignes, un cap : la démocratie directe

« L’assemblée des habi­tants sera déli­bé­ra­tive et déci­sion­nelle ; la mai­rie, qu’exé­cu­tive. Voilà la dif­fé­rence fondamentale ! »

Il y a eu deux écoles, deux visions qui se sont « oppo­sées » : ceux qui sou­haitent pas­ser par les élec­tions et ceux qui dési­rent créer une sorte de dou­blure des ins­ti­tu­tions par le biais d’es­paces d’au­to­ges­tion. L’école muni­ci­pa­liste pour les uns, l’é­cole com­mu­na­liste pour les autres — un dis­tin­guo qui s’est affir­mé au fur et à mesure des dis­cus­sions, de manière empi­rique. Murray Bookchin, lui, pro­pose ces deux tac­tiques de façon indifférente1. L’enjeu, pour nous, est de réus­sir à ne pas oppo­ser « deux mondes » mais de réus­sir à com­prendre com­ment ils peuvent se nour­rir. La Commune veut ten­ter de fédé­rer et de mutua­li­ser ces ini­tia­tives, ces savoirs, ces connais­sances et ces outils en fai­sant office de pla­te­forme. Il faut que nous réus­sis­sions à les vul­ga­ri­ser pour aider les dif­fé­rents groupes qui sou­haitent se mobi­li­ser et n’ont pas tou­jours les res­sources ni les savoirs pour. Nous ne vou­lons pas réin­ven­ter la poudre : c’est un tra­vail qui a déjà été ini­tié par des col­lec­tifs comme Nos com­munes ou La belle démo­cra­tie. On aurait aimé que Tristan Réchid, qui a beau­coup tra­vaillé avec Saillans [depuis 2014, ce bourg de la Drôme expé­ri­mente un sys­tème de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et éco­lo­gique, ndlr], puisse ani­mer des ate­liers sur les outils démo­cra­tiques — des com­pé­tences qui nous manque à Commercy. Nous avons essayé d’in­vi­ter ces dif­fé­rents col­lec­tifs pour tra­vailler en col­la­bo­ra­tion avec eux, mais nous n’a­vons pas vrai­ment réus­si : il est vrai que, débar­quant avec nos gros sabots comme si rien n’exis­tait au préa­lable, le mal avait peut-être déjà été fait… C’est un reproche que nous nous fai­sons à nous-mêmes. Réussir à tra­vailler direc­te­ment avec eux sera donc un des enjeux au centre de notre pro­chaine ren­contre, après les muni­ci­pales. Alors oui, il y a l’é­chéance élec­to­rale de mars qui se pré­sente entre­temps, mais l’i­dée de la Commune est éga­le­ment de sor­tir de ce calen­drier et des élec­tions. Car cer­tains vont réus­sir à rem­por­ter leur mai­rie, mais beau­coup vont échouer…

Par contre, atten­tion ! Ici, nous ne pro­po­sons pas la démo­cra­tie « par­ti­ci­pa­tive » ; nous ban­nis­sons ce mot ! Le par­ti­ci­pa­tif, qui existe déjà, prend forme au tra­vers de conseils de quar­tiers qui donnent leur avis. Mais au final, c’est bien le conseil muni­ci­pal qui décide. L’avis de la popu­la­tion n’y est que consul­ta­tif, c’est-à-dire, le plus sou­vent, un ver­nis de démo­cra­tie refai­sant la vitrine… Nous vou­lons mettre en place la démo­cra­tie directe, c’est-à-dire choi­sir, déci­der, voter, échan­ger. L’assemblée des habi­tants sera déli­bé­ra­tive et déci­sion­nelle ; la mai­rie, qu’exé­cu­tive. Voilà la dif­fé­rence fon­da­men­tale ! Nous ne sommes pas si nom­breux en France à vou­loir aller aus­si loin. En consé­quence, nous n’a­vons pas de pro­gramme pré­dé­fi­ni : il devra être éla­bo­ré avec et par les habi­tants. Ils choi­si­ront les sujets qu’ils consi­dé­re­ront comme importants.

Assemblée des assemblées, Sorcy Saint-Martin, janvier 2019 (Stéphane Burlot)

Le pouvoir à l’assemblée

Nous sou­hai­tons mettre en place un sys­tème de garde-fou au sein de nos assem­blées pour qu’au­cun sujet ne passe à la trappe. Imaginons que quel­qu’un ou qu’un groupe ait fait une pro­po­si­tion refu­sée par l’as­sem­blée. Il aura la pos­si­bi­li­té de deman­der un recours et, si 10 % du corps élec­to­ral de la com­mune se ras­semble, l’as­sem­blée sera tenue de réexa­mi­ner cette pro­po­si­tion. Mais il faut dans le même temps qu’il y ait un filtre à même d’écrémer l’en­semble des pro­po­si­tions faites : l’as­sem­blée ne pour­ra pas tout trai­ter ; il ne peut pas y avoir des réunions toutes les semaines. Ça ne fonc­tion­ne­ra pas, les habi­tants s’é­pui­se­raient trop vite. Et si jamais l’as­sem­blée ne se consi­dère pas repré­sen­ta­tive sur un sujet de grande impor­tance, elle pour­ra dili­gen­ter un réfé­ren­dum local pour impli­quer davan­tage les habi­tants. Ou bien sou­mettre chaque vote à l’en­semble de ceux-ci grâce à une appli­ca­tion qui vien­drait com­plé­ter le vote en assem­blée — car nous com­men­çons à étu­dier ce qu’offrent les outils numé­riques. Il y plé­thore d’ap­pli­ca­tions et de pla­te­formes, mais elles ne sont pas for­cé­ment adap­tées à la pra­tique de la démo­cra­tie directe dans une col­lec­ti­vi­té. On reste sou­vent dans l’ordre du consul­ta­tif. On peut donc ima­gi­ner déve­lop­per notre propre appli­ca­tion. En atten­dant, pour que l’as­sem­blée soit repré­sen­ta­tive, et donc valide, nous avons ima­gi­né ins­tau­rer un cer­tain seuil de par­ti­ci­pa­tion, qui serait au moins égal au nombre de per­sonnes du conseil muni­ci­pal, soit 29 per­sonnes dans le cas de Commercy.

« Il existe encore l’i­dée que ça va être insur­mon­table, que les habi­tants ne sont pas légi­times car ils ne sont pas des pro­fes­sion­nels poli­tiques ni des experts. »

Mais ne nous trom­pons pas : le muni­ci­pa­lisme n’est pas une obli­ga­tion de par­ti­ci­pa­tion. Il donne les moyens aux habi­tants de s’im­pli­quer, sui­vant la période, le contexte, les envies, les sujets… S’il y a par­fois peu de per­sonnes mobi­li­sées, ça ne remet pas en cause le pro­ces­sus, pas plus que la rai­son d’être du muni­ci­pa­lisme. Dans ce contexte, la notion même d’op­po­si­tion peut se poser : sous démo­cra­tie directe, peut-on encore par­ler d’op­po­sants ? L’assemblée est cette arène, ce quo­rum où s’a­mé­nage la mise en oppo­si­tion d’i­dées : c’est son prin­cipe même. Dans les faits, nous avons déjà pra­ti­qué cette ges­tion de la parole au cours des diverses assem­blées géné­rales réa­li­sées durant le mou­ve­ment des gilets jaunes. Nous avons appris en mar­chant. Au début, il y avait par­fois de l’agressivité ; petit à petit, nous avons réus­si à lis­ser les choses et les par­ti­ci­pants eux-mêmes étaient deman­deurs de règles pour pou­voir s’entendre.

Ceci dit, l’as­sem­blée post-élec­to­rale ne sera pas de même nature que celle des gilets jaunes : ce sera une assem­blée de ges­tion de la com­mune et non une assem­blée de lutte. Il va fal­loir s’oc­cu­per de pro­jets concrets. Les habi­tants devront dis­cu­ter de leur vision de la com­mune, de leur cadre de vie, de l’a­ve­nir de leur ter­ri­toire en ayant véri­ta­ble­ment prise des­sus. Notre seule crainte, c’est que ce ne soit que plus pas­sion­nant ! Certains des listes dites d’op­po­si­tion nous ont déjà fait savoir qu’ils vien­draient par­ti­ci­per à l’as­sem­blée, si nous gagnons les muni­ci­pales. Il est vrai que ce sys­tème n’est pas évident à com­prendre, au départ, car il cham­boule notre repré­sen­ta­tion du poli­tique — mais une fois com­pris, une bonne par­tie de la popu­la­tion se le réap­pro­prie­ra. À Ménil-La-Horgne, à 10 kilo­mètres d’i­ci, il y a une assem­blée citoyenne : nous sommes sûrs de gagner car il n’y a qu’une liste. Les habi­tants sont enthou­siastes, il y a un véri­table engoue­ment. « Est-ce que la forêt sera gérée par l’as­sem­blée ou lais­se­ra-t-on ceci au conseil muni­ci­pal ? » Ils se posent de nom­breuses ques­tions, ils ont com­pris les enjeux. Dans le cadre d’un vil­lage, c’est vrai­ment facile : il n’y a que 200 habi­tants. À Commercy, il existe encore l’i­dée que ça va être insur­mon­table, que les habi­tants ne sont pas légi­times car ils ne sont pas des « pro­fes­sion­nels poli­tiques » ni des « experts ». La ques­tion des ser­vices tech­niques revient sou­vent. Il faut expli­quer, ras­su­rer. D’ailleurs, les pro­fils ins­crits sur la liste sont équi­li­brés : autant de jeunes que de chô­meurs, de tra­vailleurs que des retraités.

Assemblée des assemblées, Sorcy Saint-Martin, janvier 2019 (Cyrille Choupas)

Fédérer les communes

Pour tout ce qui est « ges­tion cou­rante », le conseil muni­ci­pal fonc­tion­ne­ra comme n’im­porte quelle autre mai­rie. Les habi­tants ne se mobi­li­se­ront prin­ci­pa­le­ment que sur les grands sujets : l’au­to­no­mie éner­gé­tique et ali­men­taire, la créa­tion de lieux com­muns… Il y aura bien sûr des sujets qui s’im­po­se­ront de manière des­cen­dantes, par l’in­ter­com­mu­na­li­té. De nom­breuses com­pé­tences lui sont délé­guées, ce qui limite par­fois le pou­voir de la mai­rie. À Commercy, nous ne sommes que 6 500, soit un peu moins d’un quart de l’in­ter­com­mu­na­li­té, soit 14 élu·es sur 80. Nous serons en mino­ri­té. Pour autant, il y a tou­jours pos­si­bi­li­té de faire pres­sion. Il y a envi­ron 50 com­munes qui en font par­tie ; deux ou trois, dont nous-mêmes, sont ins­crites dans une démarche municipaliste.

« Les conseils de quar­tiers existent déjà, mais il fau­drait leur redon­ner un pou­voir et une auto­no­mie, comme au Kurdistan syrien. »

Localement, nous essayons d’entraîner d’autre vil­lages alen­tour, comme Ménil-la-Horgne. On aime­rait for­mer un véri­table contre-pou­voir. On espère pou­voir peser sur l’in­ter­com­mu­na­li­té par cette fédé­ra­tion de com­munes. Si nous sommes élus, nous ferons du « lob­bying » au sein de l’in­ter­com­mu­na­li­té de com­munes : un lob­bying citoyen en faveur de la démo­cra­tie directe. Mais pour faire vivre cet espace démo­cra­tique, il y a une véri­table néces­si­té de for­mer et d’in­for­mer les gens, de faire de l’é­du­ca­tion popu­laire. Beaucoup de per­sonnes ne sont peu ou pas au fait des poli­tiques locales. La ques­tion qui se pose est : quelle culture poli­tique com­mune nous nous for­geons ? Pour réus­sir à mobi­li­ser, nous avons pen­sé à orga­ni­ser plu­sieurs réunions sur le même sujet à dif­fé­rents jours et horaires afin de favo­ri­ser la par­ti­ci­pa­tion du plus grand nombre.

La ques­tion du temps dis­po­nible, notam­ment pour les tra­vailleurs, se pose : dans notre socié­té, c’est de plus en plus com­pli­qué. Les Grecs, pour leur ago­ra, avaient droit à des jours de congés men­suels pour par­ti­ci­per aux assem­blées. Il va nous fal­loir amé­na­ger les choses. La ques­tion de l’é­chelle des com­munes est, elle aus­si, épi­neuse. Il faut relire Bookchin sur ce point. Le contour admi­nis­tra­tif, le décou­page ter­ri­to­riale impo­sé actuel­le­ment peut être revu. Prenons un exemple : la ville de Nancy. Il y a Nancy-centre, qui cor­res­pond à une com­mune de 100 000 habi­tants, et autour il y a des villes comme Laxou, Saint-Max, de plus petites com­munes de 15 ou 20 000 habi­tants. Vue du ciel, c’est une même ville — pour autant, elle est admi­nis­tra­ti­ve­ment décou­pée en six ou sept com­munes. Il est pos­sible de redé­cou­per le ter­ri­toire en de plus petites cir­cons­crip­tions, par exemple à l’é­chelle d’un quar­tier. Ce quar­tier pour­ra fonc­tion­ner comme une com­mune, avec son assem­blée, et des délé­gués seront envoyés à l’é­chelle ter­ri­to­riale supé­rieure. Les conseils de quar­tiers existent déjà, mais il fau­drait leur redon­ner un pou­voir et une auto­no­mie, comme au Kurdistan syrien. Chaque quar­tier, chaque groupe d’ha­bi­tants asso­ciés autour d’intérêts com­muns ou d’un ter­ri­toire com­mun devien­dra une sorte de com­mune. La démo­cra­tie directe est ingé­rable avec un trop grand nombre d’ha­bi­tants ; les réponses à cette ques­tion d’échelle res­tent donc en deve­nir. Tout est à bâtir, à penser.

Manifestation de gilets jaunes, Paris, 2019 (Cyrille Choupas)

Esquisses futures

Il nous faut éga­le­ment réflé­chir à une échelle plus large, autre­ment dit à une confé­dé­ra­tion de com­munes auto­nomes. Nous ado­re­rions que Commercy soit jume­lée à une com­mune du Rojava : réus­sir à jeter les bases d’une confé­dé­ra­tion inter­na­tio­nale en tis­sant ce lien sym­bo­lique, ce serait un bel hom­mage ! Si le muni­ci­pa­lisme et la démo­cra­tie directe arrivent à réa­li­ser une confé­dé­ra­tion, ça veut dire qu’une bonne par­tie de la popu­la­tion adhé­re­ra à cette forme. Ça don­ne­ra une légi­ti­mi­té, du poids. Ça ne sera pas juste une bande d’illu­mi­nés ! Dans une vision encore plus loin­taine — un peu folle d’ailleurs, il faut bien l’a­vouer —, nous pour­rions même ima­gi­ner faire séces­sion de l’État. Quant à votre ques­tion sur la répres­sion éta­tique et la réponse que pro­pose Bookchin en matière d’au­to­dé­fense popu­laire, il est vrai que, si deux grands sys­tèmes viennent un jour à se faire face, ça se joue­ra dans un rap­port de force qui pour­rait deve­nir mili­taire. Pensons à Notre-Dames-des-Landes… Dans ce bras de fer, l’État pos­sède les forces publiques, les forces de l’ordre. Mais, pour le moment, il nous est dif­fi­cile de réflé­chir au rap­port de force mili­taire et à la construc­tion d’une armée popu­laire. Arriver à la pen­sée muni­ci­pa­liste nous a pris un cer­tain temps, déjà, et, prag­ma­ti­que­ment, les tra­vaux sont innom­brables aujourd’­hui. Ce conflit se pose­ra, ou pas, en temps et en heure…

Et si jamais la Commune des com­munes échoue, l’a­ven­ture ne s’arrêtera pas pour autant. Nous conti­nue­rons à orga­ni­ser des assem­blées et nous tâche­rons de mon­ter des pro­jets, à Commercy. L’idée est sem­blable aux ZAD : réus­sir à recréer du com­mun, s’au­to­gé­rer. C’est dans l’air du temps ! L’exemple de Là Qu’on Vive — une asso­cia­tion d’i­ci — a vrai­ment ins­pi­ré une par­tie des gilets jaunes. Il y a là un exemple concret, un déjà-là qui démontre que c’est pos­sible. L’association a rache­té une mai­son : elle est deve­nue un lieu auto­gé­ré qui pro­pose toutes sortes d’ac­ti­vi­tés, de la biblio­thèque par­ta­gée à l’é­pi­ce­rie soli­daire. Il y a l’i­dée d’é­tendre ces ini­tia­tives, par exemple par la créa­tion d’un mai­son inter­gé­né­ra­tion­nelle. Donc créer d’autres lieux col­lec­tifs, retis­ser du lien social, s’ins­crire et réin­ves­tir le ter­ri­toire, acqué­rir des ter­rains et des bâti­ments pour les gérer col­lec­ti­ve­ment par des coopé­ra­tives d’ha­bi­tants, comme le pro­pose le col­lec­tif La Suite du Monde, pré­sent à la Commune des com­munes. Autant de pro­jets qui peuvent se pas­ser du pou­voir muni­ci­pal. Évidemment, ce sera moins facile sans avoir la mai­rie ! Car en la récu­pé­rant, elle et les moyens qui vont avec, ça nous per­met­trait de démul­ti­plier l’im­pact et l’ef­fi­ca­ci­té des actions que nous menons actuel­le­ment, et ouvri­rait bien des possibles…


Photographies de ban­nière et de vignette : Stéphane Burlot


REBONDS

☰ Lire notre article « Le moment com­mu­na­liste ? », Elias Boisjean, décembre 2019
☰Lire notre article « Proudhon en gilet jaune », Édouard Jourdain, novembre 2019
☰ Lire notre repor­tage « Contre le mal-vivre : quand la Meuse se rebiffe » Djibril Maïga et Elias Boisjean, février 2019
☰ Voir notre port­fo­lio « Commercy : le pou­voir au peuple », Stéphane Burlot , jan­vier 2019
☰ Lire notre abé­cé­daire de Murray Bookchin, sep­tembre 2018
☰ Lire notre article « Le muni­ci­pa­lisme liber­taire : qu’est-ce donc ? », Elias Boisjean, sep­tembre 2018

  1. Pour plus d’in­for­ma­tions à ce sujet, se repor­ter aux articles « Le muni­ci­pa­lisme liber­taire : qu’est-ce donc ? » et « Le moment com­mu­na­liste ».
Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Notre neuvième numéro est disponible en ligne et en librairie ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Marie et Thierry : le pain et la terre (Roméo Bondon) ▽ Les ouvriers sacrifiés de l'industrie du verre (Léonard Perrin) ▽ Rencontre avec Aminata Traoré ▽ Émancipation socialiste et religions (avec Stéphane Lavignotte et Nedjib Sidi Moussa) ▽ Le pouvoir chinois en quête du nouvel Homme (Wang Daoxiu) ▽ Une grève de femmes de chambre (Louise Rocabert) ▽ L'eau est si belle que je m'y suis baignée (Magali Cazo) ▽ Animaux de laboratoire : voir la réalité en face (Audrey Jougla) ▽ Quand on sabote la montagne (Élie Marek et Lucas Guazzone) ▽ Suprématie mâle : histoire d'un concept (Francis Dupuis-Déri) ▽ La Nouvelle Métisse : paroles de Gloria Anzaldúa (Maya Mihindou) ▽ Hirak algérien, An I (Awel Haouati) ▽ Drôle de temps, ami (Maryam Madjidi) ▽ Déplacements (Laëtitia Ajanohun) ▽ Feu bleu (Zéphir)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.