Bure, laboratoire de la répression


Entretien inédit pour le site de Ballast

Bure : une com­mune de la Meuse. Un réseau de gale­ries sou­ter­raines : le labo­ra­toire de recherche de Meuse/Haute-Marne. Un exploi­tant : l’Andra, ou Agence natio­nale pour la ges­tion des déchets radio­ac­tifs. Une lutte : vieille de 20 ans, elle a pris, selon les mots du jour­na­liste et mili­tant Gaspard d’Allens, « un tour­nant inédit » depuis l’occupation de la forêt avoi­si­nante, l’élévation de bar­ri­cades et la pra­tique assu­mée du sabo­tage. Le 16 octobre 2018, d’Allens était jugé à Bar-le-Duc pour « oppo­si­tion par vio­lence ou voie de fait » à des tra­vaux publics : de « vio­lence », il n’y en eut pas, et il ne fut pas pré­ve­nu de l’audience, ne pou­vant dès lors s’y rendre et encore moins se défendre. Il nous raconte cette lutte, à la fois col­lec­tive et per­son­nelle.


Quelque chose pour­rit en France : c’est ce qu’on voit à tra­vers l’exemple de Bure. Une cer­taine idée de la jus­tice. Depuis deux ans, les oppo­sants à la pou­belle radio­ac­tive y subissent une répres­sion très féroce : on compte pas moins d’une cin­quan­taine de pro­cès, 28 inter­dic­tions de ter­ri­toire, deux ans de pri­son ferme et plu­sieurs cen­taines de mois avec sur­sis cumu­lés. On a vécu une suc­ces­sion de situa­tions com­plè­te­ment ubuesques : une admi­nis­tra­trice du Réseau Sortir du nucléaire de plus de 60 ans est mise en garde à vue pen­dant 70 heures, un maraî­cher est pour­sui­vi pour avoir lais­sé un opi­nel et une pelle à tarte dans son camion, un agri­cul­teur a pris plu­sieurs mois de pri­son avec sur­sis pour avoir prê­té son trac­teur lors d’une mani­fes­ta­tion (lequel trac­teur a été mis à la four­rière pen­dant plus d’un an), et un avo­cat a été per­qui­si­tion­né et son bureau fouillé (ce qui a été jugé illé­gal). Même un voi­sin a pris du sur­sis pour avoir insul­té des gen­darmes : il n’en pou­vait plus de les voir patrouiller 10 à 15 fois par jour devant chez lui, le fil­mer, rou­ler sur ses champs… Pour ma part, j’ai eu un pro­cès le mar­di 16 octobre, sans même en être pré­ve­nu, sans avo­cat, sans pou­voir m’exprimer. Mon pro­cès a eu lieu en mon absence ! Une pure et simple néga­tion des droits à la défense, des droits les plus élé­men­taires. C’est un exemple par­mi tant d’autres, une goutte d’eau dans le kar­cher répres­sif qui vise à net­toyer Bure de toute forme d’opposition, et qui vise l’ensemble du mou­ve­ment : col­lec­tifs auto­nomes, pay­sans, habi­tants, asso­cia­tifs.

« Les per­sonnes à l’intérieur leur ont dit : Vous ne pou­vez pas ren­trer comme ça, sans man­dat ; la réponse a été très claire : On est à Bure, on fait ce qu’on veut ! »

La répres­sion s’est peu à peu radi­ca­li­sée lorsque la lutte a com­men­cé à avoir une vraie prise sur ce pro­jet, à le mettre en dif­fi­cul­té, notam­ment avec l’occupation du bois Lejuc via l’installation dans les vil­lages alen­tours de plu­sieurs dizaines d’opposants, qui ont rache­té des mai­sons, lan­cé des pro­jets agri­coles et essayé de faire revivre ces lieux déser­tés en créant un ter­ri­toire de résis­tance. Un seuil a été fran­chi dans la répres­sion à l’été 2017, avec la consti­tu­tion d’une soi-disant « asso­cia­tion de mal­fai­teurs » en vue de nous incri­mi­ner : sept per­sonnes sont aujourd’hui mises en exa­men, trois témoins assis­tés — dont notre avo­cat. Cette « asso­cia­tion de mal­fai­teurs » est un moyen de nous atta­quer en cal­quant le sys­tème mafieux sur notre orga­ni­sa­tion. Les per­sonnes visées ne peuvent plus « entrer en contact » : des contrôles judi­ciaires leur inter­disent de se croi­ser et de com­mu­ni­quer, quelles que soient les cir­cons­tances. Cela cri­mi­na­lise les ami­tiés et consti­tue une atteinte grave à la liber­té d’association, pour­tant garan­tie par l’article 20 de la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’Homme1« Toute per­sonne a le droit à la liber­té de réunion et d’association. ». Des inter­dic­tions de ter­ri­toire ont éga­le­ment été assi­gnées, empê­chant les per­sonnes de cir­cu­ler où elles veulent : cer­tains sont seule­ment inter­dits de Bure et de Saudron [Haute-Marne], d’autres du dépar­te­ment entier, mais tous se trouvent ato­mi­sés.

La qua­li­fi­ca­tion d’association de mal­fai­teurs a entrai­né quatre séries de per­qui­si­tions en sep­tembre 2017, février, juin et octobre 2018, dans des domi­ciles pri­vés mais aus­si dans des lieux col­lec­tifs : des lieux d’information cri­tique sur le nucléaire, ou des lieux d’accueil. C’est le cas de la Maison de la résis­tance, à Bure, qui a été en par­tie ache­tée par le Réseau Sortir du nucléaire et l’association Bure zone libre. La der­nière per­qui­si­tion date du 8 octobre : ils sont ren­trés sans man­dat, sans papiers offi­ciels, juste pour véri­fier s’il n’y avait pas quelqu’un inter­dit de ter­ri­toire à Bure. Les per­sonnes à l’intérieur leur ont dit : « Vous ne pou­vez pas ren­trer comme ça, sans man­dat », et la réponse a été très claire : « On est à Bure, on fait ce qu’on veut ! ». Ces per­qui­si­tions sont des moments trau­ma­tiques, dif­fi­ciles à vivre. On voit les gen­darmes mobiles entrer au pied de biche dans une mai­son et cas­ser la porte avec, défon­cer les portes des cara­vanes, mena­cer les gens avec des flingues en leur disant « À terre ! », mettre des menottes à des cama­rades, etc. Ils laissent les affaires en bor­del, ils cassent des choses, ils fouillent tout. Parfois des affaires dis­pa­raissent… En sep­tembre 2017, ils ont pris une cin­quan­taine d’ordinateurs, des télé­phones, des clés USB ; ils ont même embar­qué notre impri­mante. Leur volon­té était de nous nuire, de nous inti­mi­der et de cou­per nos moyens de com­mu­ni­ca­tion ! Ils ont aus­si pris des livres sur l’écologie — dont mon manus­crit Bure, la bataille du nucléaire — et les ont mis sous scel­lés. Vivre une per­qui­si­tion, c’est être tou­ché dans son inti­mi­té, c’est être pri­vé de ses outils, c’est se sen­tir iso­lé, dému­ni, fra­gi­li­sé. C’est aus­si avoir peur qu’ils reviennent la nuit, c’est se mettre à guet­ter les bruits de pas der­rière la porte, la voi­ture qui ralen­tit dans la rue.

3 mars 2018, JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN/AFP

L’« asso­cia­tion de mal­fai­teurs » a été un magni­fique ali­bi pour enga­ger une contre-insur­rec­tion et per­mettre au pro­jet d’avancer sans trop de heurts. Ce qui a été visé, ce sont nos outils de lutte : l’auto­mé­dia (les per­sonnes qui contactent les jour­na­listes, écrivent, com­mu­niquent), l’équipe juri­dique qui suit les pro­cès et dépose des recours contre l’Andra et les méde­cins qui soignent en mani­fes­ta­tion. S’il y a des auto­mé­dias aujourd’hui, c’est parce que la plu­part des médias domi­nants sont inféo­dés aux logiques du capi­tal ; s’il y a des équipes médi­cales, c’est parce que la répres­sion et la vio­lence poli­cière sont de plus en plus fortes ; s’il y a une équipe juri­dique, c’est parce que les auto­ri­tés méprisent des règles élé­men­taires du droit (l’Andra a d’ailleurs été plu­sieurs fois condam­née par la jus­tice, notam­ment pour tra­vaux illé­gaux). Mais main­te­nant que tous les oppo­sants sont en pri­son ou asphyxiés par des pro­cès, ils ont de nou­veau le champ libre. Ils viennent d’ailleurs de relan­cer les tra­vaux pré­pa­ra­toires sur la voie fer­rée qui ache­mi­ne­ra les déchets. Au même moment — « en même temps », dirait Macron avec hypo­cri­sie —, le gou­ver­ne­ment annonce en grande pompe qu’il va faire un débat public sur la ges­tion des déchets radio­ac­tifs ! Macron est pénard, les oppo­sants sont muse­lés ! Ils n’ont même plus le droit d’être sur place ! Intensifier la répres­sion, ten­ter de dia­bo­li­ser les oppo­sants, c’est un moyen pour l’État de nous faire détour­ner le regard, de nous éloi­gner des vrais enjeux. Depuis plu­sieurs années, Cigéo [Centre indus­triel de sto­ckage géo­lo­gique] est fra­gi­li­sé sur le plan tech­nique : sa sûre­té a été remise en ques­tion par l’ASN début 2018 car il y a de grands risques d’explosion et d’incendie avec le sto­ckage en pro­fon­deur. L’État pense que c’est à coup de lacry­mo, de matraques et de pro­cès iniques qu’il étouf­fe­ra ces ques­tions-là. Comme le disent les asso­cia­tions anti-nucléaire, « cette répres­sion est direc­te­ment pro­por­tion­nelle aux failles du pro­jet ».

« Macron est pénard, les oppo­sants sont muse­lés ! Ils n’ont même plus le droit d’être sur place ! »

Le gou­ver­ne­ment et la contre-insur­rec­tion ont tiré les leçons de l’affaire Tarnac, dans laquelle le groupe de Tarnac, consti­tué lui aus­si en « asso­cia­tion de mal­fai­teurs », a été jugé res­pon­sable du sabo­tage d’un train alors même que des mili­tants alle­mands avaient reven­di­qué ce geste. D’ailleurs, cette affaire est à l’origine un sabo­tage anti-nucléaire contre des trains de déchets radio­ac­tifs, éga­le­ment en hom­mage à la mort de Sébastien Briat, un oppo­sant à Bure, qui avait été ren­ver­sé en 2004 par l’un de ces trains. À l’époque, Michèle Alliot-Marie disait par­tout « Nous avons arrê­té des ter­ro­ristes ! » : pour­tant, ils se sont réta­més la gueule 10 ans plus tard ! À Bure, on voit qu’ils ont tiré le bilan de leur échec à Tarnac et ont réin­ven­té leur stra­té­gie. Ils font ça de manière plus sub­tile ; ils avancent dans l’ombre, ils nous attaquent sans faire de vague média­tique et de manière ciblée, tou­chant direc­te­ment nos moyens d’organisation. Plus géné­ra­le­ment, on assiste à un appro­fon­dis­se­ment de l’arsenal juri­dique pour répri­mer les mou­ve­ments sociaux. Je suis retom­bé récem­ment sur une cir­cu­laire écrite en sep­tembre 2016, suite aux mobi­li­sa­tions contre la loi Travail. Elle avait été envoyée par la Chancellerie — donc le minis­tère de la Justice — à toutes les juri­dic­tions, pour dire com­ment gérer les cor­tèges de tête et les mou­ve­ments issus des ZAD : les judi­cia­ri­ser, c’est-à-dire les cri­mi­na­li­ser en menant des pro­cès expé­di­tifs et en lan­çant des enquêtes pour « asso­cia­tion de mal­fai­teurs ». Cette cir­cu­laire s’applique par­fai­te­ment à Bure. Et les moyens légis­la­tifs ne cessent de se déve­lop­per. Fin octobre, le Sénat a fait voter en pre­mière lec­ture une nou­velle pro­po­si­tion de loi contre les vio­lences en mani­fes­ta­tion qui consti­tue un véri­table dan­ger pour notre liber­té de mani­fes­ter. Cette loi vise notam­ment à créer un fichier natio­nal des per­sonnes inter­dites de mani­fes­ta­tion. Toutes ces offen­sives doivent être mises en rela­tion.

Sous la vitrine smart de « start-up nation » se cache une forme d’autoritarisme. La macro­nie sait très bien user de la matraque : on le voit dans la forte mili­ta­ri­sa­tion de la répres­sion. Il suf­fit de regar­der les chiffres du nou­veau mar­ché public pour l’achat de gre­nades : les mar­chands de canon n’ont jamais été aus­si bien lotis qu’aujourd’hui. Nous en avons, là encore, fait les frais à Bure : nous avons eu des bles­sés lors des mani­fes­ta­tions ou des expul­sions — notam­ment Robin, qui a failli perdre son pied en août 2017. Sur le ter­rain, nous subis­sons une occu­pa­tion mili­taire quo­ti­dienne com­plè­te­ment asphyxiante. Il faut ima­gi­ner qu’un camion de gen­darmes sta­tionne jour et nuit devant la Maison de la résis­tance, qu’une cen­taine de gen­darmes mobiles cir­culent tous les jours en 4x4 bana­li­sés à tra­vers les vil­lages, pas­sant 5 à 10 fois par jour devant des domi­ciles pri­vés, sur­veillant le bois Lejuc et fil­mant les habi­tants. Leur pré­sence est d’autant plus visible que la région de Bure est un ter­ri­toire com­plè­te­ment déser­ti­fié, avec six habi­tants au kilo­mètre car­ré : dans cer­tains vil­lages, il y a plus de gen­darmes que d’habitants ! Tout est en train de cre­ver dans les vil­lages alen­tours, l’épicerie, la bou­lan­ge­rie, le col­lège de Montiers-sur-Saulx ferment, mais, par contre, ils vont peut-être y rou­vrir la gen­dar­me­rie. On voit où sont les prio­ri­tés !

22 février 2018, AFP/Archives/JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN

Que nous reste-t-il pour lut­ter ? Nous sommes dému­nis, et ce que j’ai vécu per­son­nel­le­ment en est une preuve. Je risque trois mois de pri­son avec sur­sis et 3 000 euros d’amende pour un acte de déso­béis­sance tout simple, à une période où le bois Lejuc était dans un flou juri­dique com­plet. C’était en jan­vier 2017 et, un mois plus tard, le tri­bu­nal admi­nis­tra­tif de Nancy allait inva­li­der la pro­prié­té du bois Lejuc par l’Andra [Agence natio­nale pour la ges­tion des déchets radio­ac­tifs]. Donc l’Andra avait non seule­ment fait des tra­vaux illé­gaux, mais elle n’était pas pro­prié­taire du bois. On avait donc toute légi­ti­mi­té à s’opposer à l’arrivée des pel­le­teuses qui détrui­saient des cabanes alors même qu’on n’était pas expul­sables. Je me suis retrou­vé à visage décou­vert devant une pel­le­teuse pen­dant une minute et ça leur a suf­fit pour m’attaquer, pour judi­cia­ri­ser ce geste. Ce qui est assez incroyable, c’est qu’ils ont mis un an et demi d’enquête, d’analyses vidéos, d’écoutes télé­pho­niques pour en arri­ver là. C’est com­plè­te­ment anec­do­tique mais ça illustre vrai­ment le cli­mat actuel. Si même des gestes sym­bo­liques sont cri­mi­na­li­sés, c’est que chaque mou­ve­ment, chaque corps qui se lève contre l’atomisation est sur­veillé et péna­li­sé. Des mili­tants qui collent des sti­ckers sur une vitrine peuvent aller en garde à vue. Une femme a fait 15 heures en garde à vue pour avoir des­si­né des coque­li­cots sur la voie publique avec de la pein­ture à l’eau. On ne tire plus sur le mili­tant pour le tuer, comme il y a 60 ans, on le désarme ; main­te­nant, on pour­rait dire qu’« un bon mili­tant, c’est un mili­tant impuis­sant ». On essaie de le rendre spec­ta­teur du désastre, de sépa­rer son indi­gna­tion de toute prise avec le réel.

« Des mili­tants qui collent des sti­ckers sur une vitrine peuvent aller en garde à vue. Une femme a fait 15 heures en garde à vue pour avoir des­si­né des coque­li­cots sur la voie publique. »

Au Parquet de Bar-le-Duc, il y a comme un sys­tème mafieux qui ne dit pas son nom, avec des pra­tiques étranges et une éton­nante pro­mis­cui­té entre la police et la jus­tice qui doit nous inter­ro­ger. Que peut-on pen­ser d’un tri­bu­nal où les gen­darmes encadrent les arri­vées des pro­cès et vident la salle d’audience ? L’avocate de l’Andra, Carine Broelle, est aus­si bâton­nière de la Meuse. Pendant une garde à vue, un offi­cier de police appelle le juge d’instruction — un cer­tain Monsieur Le Fur — par son pré­nom, le tutoie, lui passe des coups de télé­phone. Même les condi­tions d’exercice du tra­vail des jour­na­listes sont atta­quées : Sébastien Bonetti, par exemple, a été visé par quatre gre­nades en août 2017 alors qu’il était en train de fil­mer ; un autre jour­na­liste a per­du son ordi­na­teur pen­dant une per­qui­si­tion. Pourtant, le tra­vail d’investigation est néces­saire : depuis 15 ans, plus d’un mil­liard d’euros a été déver­sé par la filière nucléaire dans ces ter­ri­toires (60 mil­lions d’euros par an dans la Meuse et la Haute-Marne). Des liens de conni­vence s’établissent avec les élus (à l’instar de Gérard Longuet, por­teur de ce pro­jet Cigeo). L’Andra orga­nise même des par­ties de chasse pour les notables locaux, et des expo­si­tions régu­lières pour les enfants de 6 à 12 ans sur les forêts lor­raines, sur l’archéologie ! La filière nucléaire civile est à mes yeux la digne héri­tière de la filière mili­taire : il règne dans l’une comme dans l’autre une opa­ci­té hal­lu­ci­nante.

La ques­tion qui se pose main­te­nant est celle de la puis­sance col­lec­tive face à cette épée de Damoclès. L’histoire du mou­ve­ment anti-nucléaire est fami­lière de tels déploie­ment de la force répres­sive et de la vio­lence d’État2Ce fut le cas notam­ment sur le site Creys-Malville qui abrite Superphénix, un réac­teur nucléaire défi­ni­ti­ve­ment arrê­té en 1997. Les mani­fes­ta­tions de 1976–1977 ont été mar­quées par la mort d’un mili­tant anti-nucléaire, Vital Mitalon.. À Bure, les oppo­sants ont réus­si pen­dant deux ans à mettre en dif­fi­cul­té l’État et la filière nucléaire : en s’installant sur place, bien sûr, mais aus­si grâce à des actes de sabo­tage col­lec­tifs assu­més ensemble par plus de 700 per­sonnes, de belles mani­fes­ta­tions offen­sives et une vraie com­plé­men­ta­ri­té des tac­tiques entre dif­fé­rentes com­po­santes de la lutte (que ce soient les pay­sans, les zadistes, les mili­tants du coin, les auto­nomes, le mou­ve­ment anti-nucléaire citoyen, etc.). Claude Kayser, oppo­sant his­to­rique au pro­jet et ancien maire d’un vil­lage voi­sin, avait eu une parole très forte à pro­pos des actes de sabo­tage que les auto­ri­tés veulent assi­mi­ler à de la simple délin­quance : « Les cas­seurs, ce sont vos nièces, vos cou­sins, vos enfants qui sont dégoû­tés par tant de mépris et qui aujourd’hui ont déci­dé de se lever et de résis­ter. » À Bure se joue quelque chose de pro­fon­dé­ment sub­ver­sif qui découle d’une grande dés­illu­sion. C’est le sen­ti­ment de tra­hi­son des élus, d’abord — on l’a vu avec Hulot et de Rugy, qui, avant d’être ministres, était tous deux oppo­sés au pro­jet… Mais c’est aus­si la prise de conscience de la mas­ca­rade de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. En 2005, lors du pre­mier débat public, toutes les asso­cia­tions avaient déci­dé de par­ti­ci­per : la conclu­sion avait été qu’il fal­lait un sto­ckage en sur­face et conti­nuer les recherches, mais ne sur­tout pas sto­cker en pro­fon­deur. Et l’État s’est assis des­sus. Évidemment, en 2013, le nou­veau débat public a été boy­cot­té — comme aujourd’hui. C’est ce qui explique que des oppo­sants à ce pro­jet peuvent affir­mer : « Bure m’a fait pas­ser de répu­bli­cain bon teint à anar­chiste révo­lu­tion­naire » ou « On a été trop gen­tils, dès le début on aurait dû secouer les grilles, poser des bon­bonnes de gaz au fond du labo »…

Mars 2018, AFP

Tout cela sug­gère qu’on ne peut pas poser la ques­tion des déchets nucléaires et de leur ges­tion sans poser la ques­tion révo­lu­tion­naire. C’est tout ce qui a ame­né à ce pro­jet et à l’implantation de l’Andra qu’il faut condam­ner. C’est le fait que la popu­la­tion de la Meuse a été bafouée par ses élus et colo­ni­sée par la filière nucléaire. C’est la chape de plomb judi­ciaire et poli­cière qui fait qu’une mani­fes­ta­tion — comme celle de mars der­nier — et une action sym­bo­lique (construire une vigie à l’orée du bois) peut mobi­li­ser 1 000 gen­darmes mobiles pour inter­dire tout sta­tion­ne­ment dans les com­munes de Bure et Mandres-en-Barrois, sous peine de four­rière, d’amendes, etc. Dans les dif­fé­rents ter­ri­toires en lutte confron­tés à ces enjeux, comme Notre-Dame-des-Landes, Bure, Roybon ou l’Amassada, etc., on n’assiste pas tel­le­ment à la « conver­gence des luttes » — un for­mule magique que la gauche affai­blie invoque dans les mani­fes­ta­tions où elle peine à ras­sem­bler, et qui part du pos­tu­lat qu’il fau­drait addi­tion­ner des com­bats dis­pa­rates pour être plus fort. Non, ce qu’on vit dans ces ter­ri­toires, c’est plu­tôt le par­tage d’une sen­si­bi­li­té com­mune, la recherche d’une exis­tence plus col­lec­tive, la volon­té d’habiter un ter­ri­toire, de mêler nos vies à la lutte, de sor­tir du règne de l’économie, d’acquérir plus d’autonomie tant sur le plan maté­riel, ali­men­taire que poli­tique. Des liens se font aus­si avec l’étranger : du fait de leur proxi­mi­té géo­gra­phique et de leur impli­ca­tion dans la lutte contre le nucléaire, les Allemands sont mobi­li­sés à Bure. Il y a une lutte très simi­laire à Gorleben, où des mili­tants se sont ins­tal­lés sur place sur un ter­ri­toire com­plè­te­ment pau­pé­ri­sé et aban­don­né pour lan­cer une auberge, des acti­vi­tés maraî­chères, pour créer un ter­ri­toire de résis­tance contre les déchets nucléaires. Un autre lien existe, plus triste cette fois, qui sont les accords entre la France et l’Allemagne pour la répres­sion des soi­rées émeu­tières de Hambourg pen­dant le G20 : la mai­son d’un cama­rade arrê­té a été per­qui­si­tion­née à la fois par la police fran­çaise, pour Bure, et par la police alle­mande, pour Hambourg. Ils l’ont fait exprès : c’est une stra­té­gie média­tique pour faire pas­ser les mili­tants de Bure pour les lea­ders des Black blocs inter­na­tio­naux.

« Ce qu’on vit dans ces ter­ri­toires, c’est la recherche d’une exis­tence plus col­lec­tive, la volon­té d’habiter un ter­ri­toire, de mêler nos vies à la lutte, de sor­tir du règne de l’économie, d’acquérir plus d’autonomie. »

On cherche les uns et les autres à sor­tir du consu­mé­risme éner­gé­tique sans limite que décri­vait Claude Lévi-Strauss dans Race et Histoire : « Le but de la socié­té occi­den­tale, c’est la maxi­mi­sa­tion de l’énergie par habi­tant. » Cela implique de cri­ti­quer à la fois le nucléaire et la tran­si­tion éner­gé­tique qui repose sur l’illusion des éner­gies renou­ve­lables indus­trielles. On n’aura pas le nucléaire ou le renou­ve­lable ; on aura les deux. Notre sys­tème de tran­si­tion éner­gé­tique vise à addi­tion­ner dif­fé­rents types d’énergie, addi­tion qui sup­pose tou­jours une crois­sance expo­nen­tielle. Il faut que la cri­tique soit plus fine, plus pro­fonde. C’est aus­si cela que l’on par­tage avec les dif­fé­rents lieux de lutte : la recherche d’une prise sur ce sys­tème par l’occupation des chan­tiers, que ça soit au quar­tier des Lentillières à Dijon, qui lutte contre un éco-quar­tier visant à gen­tri­fier la ville, à Bure, où le nucléaire devient le che­val de Troie de la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique, ou à l’Amassada, contre le grand trans­for­ma­teur et les éoliennes indus­trielles. Une tri­bune parue sur le site de Lundi matin appe­lait à ce type de révoltes. C’est un rap­port à la terre, une manière de s’ancrer quelque part et de par­ler depuis ce lieu, de par­ler de ce qu’on y vit, de rede­ve­nir ter­restre.


Photographie de ban­nière : Jef Klak


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Alessandro Pignocchi : « Un contre-pou­voir ancré sur un ter­ri­toire », sep­tembre 2018
☰ Lire notre article « Déchets nucléaires : impasse et résis­tance », Laure Barthélemy et Djibril Maïga, juin 2018
☰ Lire notre article « Un liqui­da­teur à Fukushima », Djibril Maïga, juin 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Kolin Kobayashi : « Nucléaire : on vit vrai­ment dans la folie », juin 2018
☰ Lire notre article « N’être pas gou­ver­nés », Roméo Bondon, mai 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Michaël Ferrier : « Fukushima, c’est une situa­tion de guerre », octobre 2017
☰ Lire notre article « Sahara algé­rien — des essais nucléaires aux camps de sûre­té », Awel Haouati, juin 2017
☰ Lire notre article « Bure réen­chante la lutte anti­nu­cléaire », Gaspard d’Allens, juin 2017

NOTES   [ + ]

1. « Toute per­sonne a le droit à la liber­té de réunion et d’association. »
2. Ce fut le cas notam­ment sur le site Creys-Malville qui abrite Superphénix, un réac­teur nucléaire défi­ni­ti­ve­ment arrê­té en 1997. Les mani­fes­ta­tions de 1976–1977 ont été mar­quées par la mort d’un mili­tant anti-nucléaire, Vital Mitalon.
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