Virée dans le Tokyo libertaire


Texte inédit pour le site de Ballast

En juin der­nier, une loi « anti-conspi­ra­tion » était rati­fiée au Parlement japo­nais : elle entend lut­ter contre le « ter­ro­risme », faire face au « crime orga­ni­sé » et enca­drer les Jeux olym­piques de 2020, très contro­ver­sés sur le sol natio­nal. « C’est une loi qui punit jusqu’aux pen­sées des gens », concluait le jour­na­liste Abe Takashi. Sous un gou­ver­ne­ment où la police pou­vait déjà mettre en garde à vue n’im­porte lequel de ses citoyens durant trois semaines, sans aucun chef d’in­cul­pa­tion, ces res­tric­tions sont signi­fi­ca­tives. Dans sem­blable contexte, il nous est d’au­tant plus pré­cieux d’a­voir eu l’oc­ca­sion de ren­con­trer quelques mili­tants liber­taires de la ville de Tokyo. Nous en retrou­ve­rons cer­tains au Forum social mon­dial anti­nu­cléaire qui se tien­dra à Paris dans quelques jours. ☰ Par Maya Mihindou


Café Lavanderia

L’air est doux, mouillé. La belle sai­son bou­tonne les arbres et la nuit s’affiche en pleine lumière — néons paille­tés et pan­neaux lumi­neux guindent la ville depuis deux heures. Dans une cave, des concerts de rock éner­vé : jeu­nesse punk, artiste de butō contem­po­rain et vieux de la vieille se sont salués cour­toi­se­ment avant d’attacher leurs tripes au micro. Nous sommes à Tokyo, camé­ra en main, pour suivre un groupe fran­çais dans sa tour­née nip­pone. Les concerts ont com­men­cé en fin d’a­près-midi ; deux heures ont suf­fi pour déglin­guer l’atmosphère. À 21 heures, il en paraît quatre. Nous fuyons le bruit et la fumée pour pous­ser la porte, un peu médu­sés, d’un lieu asso­cia­tif, le Café Lavanderia — « Les JO tuent les pauvres ! Non aux JO ! », lit-on en fran­çais sur une vitrine cli­gno­tante. Quelques vélos sont garés gros­siè­re­ment sur le côté, non atta­chés. Juste en face, à l’angle, le Golden Finger : un bar les­bien illustre en bor­dure du quar­tier de Kabukichō.

« Dans le fond du café, Horinori, fameux tatoueur, construit à mains nues son ate­lier sur les ruines d’une énorme lessiveuse. »

Nous trou­vons Fujimoto — Fuji — der­rière son comp­toir, jeune homme de 50 ans tout en salo­pette de tra­vailleur et aux épaisses lunettes rondes et noires ; voix, sou­rire, doux et sin­cères : il est l’un des tenan­ciers. Ce soir-là, il est seul à rin­cer ses tasses à café tout en fai­sant la conver­sa­tion à une femme, Keiko. Quatre chats roux — des fran­gins — s’é­talent sur le comp­toir. Au-des­sus de nos têtes, d’autres affiches, plu­tôt impro­bables ici : sou­tien à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, « Mostra del llibre Anarquista », « Nora Brigade », des visuels zapa­tistes, l’im­po­sant logo de la CNT et même la repro­duc­tion d’un petit kiosque à jour­naux fran­çais titrant « L’Humanité ». Le comp­toir fait face à une impo­sante biblio­thèque d’ouvrages musi­caux, poli­tiques ou artis­tiques : il est temps de s’asseoir un peu. « Notre-Dame-des-Landes, j’y suis venue deux fois », nous dira Keiko. « J’ai mani­fes­té à Nantes et par­ti­ci­pé à l’occupation plu­sieurs mois pour faire des inter­ven­tions sur le nucléaire japo­nais. » C’est là-bas qu’elle a acquis les quelques notions de fran­çais qui nous per­mettent d’échanger, à grand ren­fort d’anglais.

Nous revien­drons les trois jours qui suivent, sur­pris à chaque pas­sage : un abri plan­qué dans une ville au ventre plein. Le Café Lavanderia, du nom de l’an­cienne lave­rie qui y tenait place, est un lieu cogé­ré par seize membres, dont Keiko et Yumiko, autre tenan­cière et com­pagne de Fuji ; c’est, depuis 2009, un lieu « anti­fas­ciste » de ren­contres et de musique : y sont pas­sés, le temps d’un café ou d’un échange, des objec­teurs de conscience, l’écrivain bos­niaque Aleksandar Hemon (lui qui écrit : « C’est la plaie des temps, quand les fous mènent les aveugles ») ou encore le lin­guiste amé­ri­cain Noam Chomsky (lui qui dit : « Le roi est nu mais il n’aime pas qu’on le lui dise »). Ce café de quelques mètres car­rés ras­semble les sen­si­bi­li­tés anar­chistes de la ville. S’y éla­borent des télé­vi­sions alter­na­tives, des réunions sur les actions à venir ain­si que des concerts et des pro­jec­tions, presque tous les soirs. « C’est aus­si un lieu de culture », pré­cise Keiko. Ces trois-là et d’autres cama­rades ras­semblent, orga­nisent, accueillent ; le reste du temps, Yumiko est employée dans une can­tine uni­ver­si­taire. Ne lui reste que la nuit et les vacances sco­laires pour tra­vailler à sa mai­son d’é­di­tion (Press Transistor, neuf titres en dix ans) : de la poé­sie et des textes nour­ris par la Beat gene­ra­tion, de Kerouac à Allen Ginsberg. « Je pense que les forces motrices de cette lit­té­ra­ture sont le rêve et l’es­poir que des incon­nus des­sinent dans leur vie quo­ti­dienne. » Elle nous offre sa der­nière paru­tion : Ginsberg Speaks, de Misako Yarita. Fuji, lui, est gra­phiste. Dans le fond du café, Horinori, fameux tatoueur, construit à mains nues son ate­lier sur les ruines d’une énorme les­si­veuse. En quelques jours, nous croi­se­rons, autour d’une bière ou d’un café zapa­tiste, un Allemand de pas­sage, des com­pa­gnons slo­vènes et bos­niaques et des Américains hilares. Une dame japo­naise nous fera la conver­sa­tion en espa­gnol ; une langue apprise par inté­rêt « pour le FC BARCA et pour la guerre d’Espagne, mais je n’y ai encore jamais été ! »

Keiko N.

« Le Japon est un pays très conser­va­teur. Et je veux être libre, vivre libre­ment, mais la socié­té japo­naise est une socié­té d’hommes. Le Premier ministre, les pro­fes­seurs, les méde­cins, ceux qui ont les métiers d’importance étaient, et sont encore aujourd’­hui, tous des hommes. Je suis en colère avec ça depuis mon enfance. »

Nous dis­cu­tons un long moment avec Keiko. Elle porte un jean, un t‑shirt et des lunettes. L’entente est immé­diate, quoique quelque peu entra­vée par la non-maî­trise de nos langues. Certains mots-clés créent tou­te­fois des ter­ri­toires de com­pli­ci­té. Nous lui deman­dons : a‑t-elle gran­di dans une famille poli­ti­sée ? « Mon père était un membre du Parti socia­liste [Nihon Shakaitō, ndlr] : il tra­vaillait dans une com­pa­gnie de che­mins de fer. Il y avait des réunions qui se tenaient direc­te­ment dans les locaux. Je vivais dans la ville de Chiba, qui dépen­dait beau­coup de l’entreprise qui l’employait. Les membres pré­sents aux réunions sont deve­nus séna­teurs, et mon père les a sou­te­nus. » La géné­ra­tion du père de Keiko fut celle qui, au sor­tir de la guerre, assis­ta aux « purges rouges » de la guerre froide, impo­sées par le tuteur nord-amé­ri­cain ; elles tou­chèrent par­ti­cu­liè­re­ment le milieu uni­ver­si­taire — ce fut la géné­ra­tion qui vit, en 1952, la signa­ture d’un trai­té « de paix » avec les États-Unis, offrant aux Japonais d’installer des cen­trales nucléaires sur leur sol1 : c’est le début du nucléaire civil2 et des essais amé­ri­cains de Castle Bravo, au large des côtes paci­fique. Les mou­ve­ments contes­ta­taires qui sui­virent furent spec­ta­cu­laires. « Les étu­diants des années 1960 ont été très actifs, il y a eu des mou­ve­ments poli­tiques impor­tants », pour­suit Keiko. Le Japon vécut cette période de remous mon­dial avec une radi­ca­li­té par­ti­cu­lière : les syn­di­cats étu­diants (proches des com­mu­nistes, mais ancien­ne­ment com­po­sés de mou­vances plus liber­taires), Zengakuren et Zenkioto, occu­pèrent par cen­taines de mil­liers rues et uni­ver­si­tés, élar­gis­sant bien vite leurs actions et par­ti­ci­pant à ce grand « non » qui carac­té­ri­sa la décen­nie : « non » aux trai­tés « de paix » et « de sécu­ri­té », « non » au réar­me­ment du pays, « non » aux essais nucléaires des États-Unis comme à ceux de l’URSS et, bien sûr, « non » à la guerre du Vietnam. C’est aus­si en 1960 que les mineurs de la ville de Miike, les « gueules noires », firent grève durant 282 jours (des syn­di­ca­listes furent assas­si­nés par des yaku­zas) et que le Premier ministre Nobusuke Kishi — grand-père de l’actuel Shinzo Abe — ne chan­gea pas une ligne de ses pro­jets3 mais démis­sion­na sous la pres­sion étu­diante. Keiko naquit dans ce sillage.

« Les États-Unis ont payé 2 mil­lions de dol­lars à l’État japo­nais pour étouf­fer l’affaire des pêcheurs conta­mi­nés par les essais nucléaires. »

« Non » au nucléaire. Elle nous résume les dif­fé­rents étapes des rela­tions amé­ri­ca­no-japo­naises concer­nant cette ques­tion : « En 1945, les États-Unis ont lâché les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki4. Ils mirent en place l’ABCC, l’Atomic Bomb Casualty Commission, en 1946. Dans le contexte de la guerre, beau­coup d’expériences avaient été faites sur des Laotiens et des Chinois par des méde­cins japo­nais. Des expé­riences chi­miques. Alors, après la guerre, ces uni­tés furent enga­gées dans l’ABCC amé­ri­cain5 au lieu d’être envoyées en pri­son. Les Américains n’étaient pas inté­res­sés à aider les res­ca­pés de la bombe, ils l’é­taient bien plus par ses dégâts et les résul­tats des recherches des méde­cins japo­nais », nous explique-t-elle. Le Japon d’après-guerre reste un ter­rain expé­ri­men­tal stra­té­gique pour la pre­mière puis­sance mon­diale. Elle ajoute : « Les États-Unis ont payé 2 mil­lions de dol­lars à l’État japo­nais pour étouf­fer l’affaire des pêcheurs conta­mi­nés par les essais nucléaires6. Un seul bateau de pêcheurs a reçu une com­pen­sa­tion du gou­ver­ne­ment ! Bien d’autres étaient pour­tant concer­nés : il y a eu des radia­tions mor­telles, d’autres sont tom­bés malades… »

Nous repre­nons un café. Keiko a étu­dié la lit­té­ra­ture pro­lé­ta­rienne du XIXe siècle : ce fut son che­min vers l’anarchisme. « À l’époque de l’anarchisme japo­nais, le gou­ver­ne­ment était mili­taire et n’hésitait pas à tuer les écri­vains. Kobayashi Takiji, Sakae Osugi… ils ont été assas­si­nés. J’ai étu­dié cette époque et ces écri­vains, cela a fait gran­dir ma colère. » La mili­tante est très atta­chée à l’Histoire et aux creux de mémoire qui acci­dentent son pays. Des pro­blé­ma­tiques peu à l’ordre du jour au Japon : l’Histoire loue les vain­queurs et les sol­dats, qu’im­porte les erreurs com­mises ; ici, on ne débou­lonne pas. Elle évoque avec assu­rance « l’impérialisme » et « l’histoire colo­niale » qu’il lui tient à cœur d’informer. À l’heure où nous par­lions, elle pré­pa­rait une confé­rence sur les femmes résis­tantes en Corée ; à l’heure où nous repor­tons ces lignes, elle s’apprête à venir assis­ter au Forum social mon­dial anti­nu­cléaire qui se tient cette année à Paris. « Dans la socié­té actuelle, je trouve mes propres moyens de me battre. En fai­sant par exemple de la sen­si­bi­li­sa­tion par des émis­sions ou en orga­ni­sant des évé­ne­ments. Samedi, ce sera autour de la mémoire des femmes coréennes. Avant la guerre, leur pays était une colo­nie du Japon. » Keiko nous montre le flyer séri­gra­phié de l’événement illus­tré d’une pho­to­gra­phie de Ryu Gwansun : « Cette Coréenne était une résis­tante à l’impérialisme japo­nais. Je vou­drais que les gens prennent conscience de l’action impé­riale du Japon. La jeune géné­ra­tion l’ignore tota­le­ment. La police du gou­ver­ne­ment ne veut pas ensei­gner cette par­tie de l’histoire du pays. Personne ne parle de la Seconde Guerre mon­diale, encore moins de l’impérialisme. Dans l’enseignement, il n’y a plus d’Histoire entre la moi­tié du XIXe et la moi­tié du XXe. » D’après Keiko, le minis­tère de l’Éducation japo­nais n’enseigne pas l’histoire moderne pour ne pas évo­quer l’invasion de la Chine et de la Corée.

Les liens entre le Japon et les États-Unis furent scel­lés bien avant la guerre. « En 1854, un impor­tant capi­taine amé­ri­cain, le com­mo­dore Perry, est entré au Japon, alors fer­mé sur lui-même [durant la période Edo, les marins étran­gers ne pou­vaient accos­ter sur l’archipel, et la popu­la­tion ne pou­vait en sor­tir, sous peine de mort, ndlr]. Le Japon s’est ouvert au monde après cela et a vou­lu se mon­trer plus fort : ils sont pas­sés d’une situa­tion de repli à une situa­tion de colo­ni­sa­teur, nous dit Keiko. La jeune géné­ra­tion ne connaît pas tout ça, même si cer­tains pro­fes­seurs bravent l’interdit. » Le gou­ver­ne­ment, pour­suit-elle, « vou­drait que le peuple croie dans des valeurs comme la force, la jus­tice, la paix. Mais l’Histoire, la vraie Histoire, contre­dit tout cela. » Le Japon serait aujourd’hui l’un des rares pays sans forces mili­taires auto­nomes : une situa­tion qui ne sied plus à son « pro­tec­teur » amé­ri­cain, qui, de ses bases du Sud-Japon, sur­veille la Corée de près. L’État nip­pon, membre de l’ONU, ne peut se consti­tuer en armée, en ver­tu de l’article 97 de sa Constitution : « Après la Seconde Guerre, une consti­tu­tion paci­fique fut mise en place et le Japon a aban­don­né l’armée. Il y avait seule­ment une armée locale. Il y a deux ans, Shinzo Abe a modi­fié cette poli­tique et, à pré­sent, le Japon peut par­ti­ci­per aux guerres. » Liquider l’article 9 est en effet le che­val de bataille de l’extrême droite japo­naise. « Lors de la guerre du Golfe, le Japon était pré­sent comme armée locale de défense, mais non habi­li­té à se battre ; seule­ment à l’arrière — pour la construc­tion des routes et autres ins­tal­la­tions publiques. Mais, à pré­sent, ils en ont la pos­si­bi­li­té. Ils étaient impli­qués dans un contin­gent de l’Onu dans le Sud-Soudan, par exemple, où sévit la guerre civile. Le gou­ver­ne­ment japo­nais les a fait reve­nir il y a peu. »

« Le Japon s’est ouvert au monde après cela et a vou­lu se mon­trer plus fort : ils sont pas­sés d’une situa­tion de repli à une situa­tion de colonisateur. »

La nuit s’enfonce : il est temps de rejoindre notre cave à musique. « Il faut que vous lisiez les articles de Kolin Kobayashi, il parle votre langue mieux que moi, il est spé­cia­liste des ques­tions nucléaires ! » Elle remonte ses lunettes sur son nez et note quelques adresses où se rendre en ville. « Allez voir Narita San dans sa librai­rie Irregular Rhythm Asylum. » Nous deman­dons à Fuji, le tenan­cier, com­bien coûte un café : 300 yens, me répond-il en fran­çais. « San gya­ku yen », répli­quons-nous en japo­nais. Comment se pro­curent-ils le café zapa­tiste, au fait ? « Nous le fai­sons venir d’Allemagne afin de sou­te­nir l’autogestion du Chiapas. » Keiko se pré­pare jus­te­ment, avec d’autres (notam­ment l’économiste Toshimaru Ogura), à par­ti­ci­per à un pla­teau de télé­vi­sion sur le sujet : expli­quer et ana­ly­ser les racines et l’objectif du mou­ve­ment zapa­tiste dans le contexte mexicain.

Narita K.

« Au Japon, la police peut déte­nir les gens en garde à vue pen­dant vingt-trois jours, sans aucune jus­ti­fi­ca­tion. Dans le cadre d’une mani­fes­ta­tion, si des per­sonnes sont arrê­tées, tout devient donc com­pli­qué. La moti­va­tion baisse très vite… »

Une librai­rie comme un kiosque per­ché au troi­sième étage d’une ruelle, enclave rési­den­tielle dans le quar­tier cen­tral de Shinjuku San-chô­mé. Nous sommes à Irregular Rhythm Asylum, « L’asile à rythme irré­gu­lier ». Narita, son gérant, nous parle de la période mili­tante qui sui­vit la triple catas­trophe du trem­ble­ment de terre, du tsu­na­mi et l’explosion de la cen­trale de Fukushima en 2011, qui relan­ça avec fra­cas les enjeux nucléaires sur l’archipel sis­mique. « On ne savait pas com­ment faire après tout ça, on était tous très cho­qués. On n’a rien pu orga­ni­ser pen­dant un mois. Mettre en place la pre­mière mani­fes­ta­tion anti­nu­cléaire, un mois après l’accident, a été com­pli­qué. Mais nous avons orga­ni­sé un ras­sem­ble­ment en une semaine à Tokyo. On atten­dait 5 000 ou 7 000 per­sonnes, il y en a eu 10 000 — et pour la plu­part, c’était leur pre­mière mani­fes­ta­tion : ça a été impor­tant. On a pu mani­fes­ter dans toute la rue sans l’intervention de la police. Au Japon, il n’est jamais pos­sible faire ça. On ne peut qu’utiliser un coin de rue, la police contrôle tout. Elle a com­men­cé à le faire très vite, lors des ras­sem­ble­ments sui­vants, en arrê­tant des gens. Mais on a per­sé­vé­ré à cinq ou six reprises, puis d’autres groupes se sont orga­ni­sés — et conti­nuent à le faire. »

La librai­rie de Narita est un autre lieu de mémoire et de relais pour les anar­chistes de la capi­tale. Elle est per­due dans des ruelles, il a fal­lu tour­ner autour un bon moment. Tokyo est une ville dont la géo­mé­trie invite à ne pas s’attarder seule­ment aux rez-de-chaus­sée — il faut avoir un œil sur les étages des immeubles et l’autre sur les dédales qui s’enfoncent dans les sous-sols : nous sommes dans une cité (la plus grande du monde) faite de super­po­si­tions et d’imbrications inter­mi­nables, où les refuges — nom­breux —, comme l’est ce lieu, existent en poin­tillé de la ville. « J’étais très impli­qué dans la scène Punk DIY [Do It Yourself, ndlr], nous raconte Narita. Je vou­lais en connaître plus sur l’anarchisme et je l’ai décou­vert par moi-même ; j’ai com­men­cé par rejoindre des mani­fes­ta­tions, j’ai ren­con­tré des per­sonnes qui sont deve­nues des proches. Puis, en 2004, il y a eu beau­coup de monde très actif dans les mou­ve­ments anti­guerre, au début des conflits en Irak, trois ans plus tôt. Ça a été impor­tant cette année-là. Alors j’ai com­men­cé à mani­fes­ter à chaque occa­sion. » Le télé­phone sonne, il se lève pour répondre. « Moshi moshi ? » Entre les immenses tours qui peuplent l’imaginaire que nous avons de la capi­tale japo­naise, des quar­tiers plus dis­crets font leur vie. De som­maires habi­ta­tions à tata­mis et murs légers s’empilent entre un kon­bi­ni — ces épi­ce­ries de quar­tier ouvertes sans inter­rup­tion — et un ter­rain de sport, où s’entraînent quelques enfants. Aussi : des res­tau­rants de ramens [nouilles japo­naises, ndlr], des vélos garés en bord de route, quelques pots de fleurs, des plantes grasses posées sur des dalles de terre cuite et de vieux bibe­lots à la lisière des trot­toirs, un chat calé entre deux. « Pendant la guerre d’Irak, le gou­ver­ne­ment japo­nais était impli­qué dans les opé­ra­tions amé­ri­caines car le gou­ver­ne­ment japo­nais obéit tout le temps aux poli­tiques étran­gères des États-Unis. »

« La librai­rie de Narita est un autre lieu de mémoire et de relais pour les anar­chistes de la capitale. »

Cet évé­ne­ment fut un moment de bas­cule par­ti­cu­lier pour Narita comme pour de nom­breux cama­rades. « J’ai ren­con­tré des anar­chistes de longue date, très pré­sents dans les mou­ve­ments anti­guerre, très accueillants. On a bu beau­coup. (rires) Certains d’entre eux s’occupaient d’une petite mai­son d’édition et d’impression, ici. Ils uti­li­saient tout cet espace mais vou­laient réduire les coûts. Ils m’ont pro­po­sé d’utiliser la moi­tié de l’espace. Alors j’ai déci­dé d’ouvrir une librai­rie à cet endroit. » Narita a com­men­cé à tra­vailler dans leur mai­son d’édition et d’impression tout en tenant sa librai­rie. « J’étais encore dans la scène punk, où je créais des fan­zines et m’occupais de la dis­tri­bu­tion indé­pen­dante : CD, livres… que j’ai fini par appor­ter ici, dans la librai­rie. » D’où l’aspect hété­ro­clite de l’endroit. Quelques mètres car­rés recou­verts d’affiches, de fan­zines, de por­traits datés (Kotoku Shusui, Sakae Osugi…), de gra­vures, d’au­to­col­lants écrits en slo­vène, alle­mand, espa­gnol, japo­nais, le fameux café zapa­tiste, des affiches de sou­tien aux indi­gènes (« No olym­pics on sto­len land ! »), des gants blancs où est écrit « NON » en hira­ga­na8 (ils servent à mani­fes­ter paci­fi­que­ment), des kef­fiehs pales­ti­niens sous plas­tique et des séri­gra­phies en trois cou­leurs. « Ce sont les œuvres d’anarchistes de Malaisie, qu’ils nous ont lais­sées lors de leur der­nier pas­sage ».

Sur une table, des femmes confec­tionnent des flyers bico­lores. Cet endroit est à la fois un petit musée et un lieu de conscien­ti­sa­tion actif, au cœur de la capi­tale d’un pays où la logique de consom­ma­tion s’a­vère des plus sophis­ti­quées ; pour­tant, nous sommes tra­ver­sés par la sen­sa­tion d’une fami­lia­ri­té éton­nante. Nous lui deman­dons : com­ment por­ter des idées anti­ca­pi­ta­listes dans une ville comme Tokyo ? « On se concentre davan­tage sur l’autogestion », répond-il. « Notre réseau s’agrandit peu à peu. Récemment, nous avons eu beau­coup de visi­teurs d’autres pays d’Asie, comme Taiwan, Hong Kong, la Corée du Sud, la Malaisie… Ces per­sonnes sont venues au Japon (ça ne coûte plus si cher de venir ici de ces pays). À pré­sent, nous nous atte­lons à créer des pro­jets avec des anar­chistes d’Asie. L’an der­nier, nous avons eu une semaine de fes­ti­val — No Limit : « Tokyo Auto­no­mous Zone » — avec d’autres acti­vistes. » Il s’agit d’un fes­ti­val qui, depuis 2011, ras­semble artistes, pen­seurs et acti­vistes venant du conti­nent. « Près de 2 000 per­sonnes sont venues à Tokyo pour une semaine. Il y a eu des ate­liers, des expo­si­tions et des confé­rences dans beau­coup de langues. Il a fal­lu des tra­duc­teurs, mais par­fois les per­sonnes venant de Corée et de Chine par­laient un peu le japo­nais et pou­vaient nous aider ; tout se dérou­lait ici, au Café Lavanderia et dans d’autres lieux. Les per­sonnes qui venaient de l’étranger séjour­naient ici ou chez des amis. » Le libraire a lui-même voya­gé sur le conti­nent à plu­sieurs reprises. « Nous avons à pré­sent un réseau d’espaces col­lec­tifs et auto­nomes par­tout », achève-t-il. Des alliances qui exis­taient déjà dans les années 1920, à l’âge d’or de l’a­nar­chisme japo­nais. Cette année 2017, le fes­ti­val se déplace en Corée du Sud.

Nous avions vécu dans cette ville il y a dix ans, le temps de six mois. Y reve­nir, et revoir les quelques amis ren­con­trés alors, n’est pas ano­din : cer­tains se sont mariés, d’autres sont deve­nus parents, d’autres passent encore leurs soi­rées dans les iza­kaya de la capi­tale. L’un, Dinesh, apprend à maî­tri­ser l’é­cri­ture de sa langue d’accueil ; musi­cien ici depuis vingt ans, il reste insé­pa­rable de ses tablas — il a même fait la tour­née japo­naise de Stevie Wonder, nous raconte-t-il, pho­to à l’appui ! « Nous étions à Yokohama quand il y a eu le trem­ble­ment de terre. Nous avons été coin­cés sur les routes embou­teillées pen­dant très long­temps. Il a fal­lu des heures pour reve­nir à Tokyo et, pen­dant six mois, nous avons eu du mal à trou­ver du lait, de l’eau et des œufs. » Et Naomi, son épouse, d’ajouter : « Les étran­gers sont vite ren­trés chez eux les jours sui­vants. Ils nous ont lais­sés. Mais pour­tant c’est comme ça ici, notre terre est comme ça : il faut l’accepter. » Un autre ami, Antoine, Français vivant ici depuis une décen­nie : masque anti­pol­lu­tion et horaires à cre­ver, il veut chan­ger de bou­lot. Nous échan­geons. « J’étais employé dans une gale­rie d’art quand le sol a trem­blé. Je voyais par la fenêtre les fils élec­triques sus­pen­dus faire des tours sur eux-mêmes, comme des cordes à sau­ter. Je ne pen­sais qu’aux tableaux qui pou­vaient tom­ber. J’ai gar­dé cette image en tête, presque au ralen­ti : les murs qui s’écroulent. Ils se sont écrou­lés len­te­ment, avec légè­re­té. Le sol trem­blait et je pen­sais Ha ! c’est pour ça qu’on construit des murs aus­si léger ici ! » Par peur des radia­tions, il m’a dit avoir calé des linges mouillés sous sa fenêtre l’année sui­vante, comme beau­coup d’autres.

« Je voyais par la fenêtre les fils élec­triques sus­pen­dus faire des tours sur eux-mêmes, comme des cordes à sau­ter. Je ne pen­sais qu’aux tableaux qui pou­vaient tom­ber. »

Le séisme de 2011 — 18 000 morts et dis­pa­rus — fait rup­ture dans la décen­nie ; à l’instar, quoique dans une autre mesure, des atten­tats de Paris : si ces tra­gé­dies n’ont rien à voir entre elles, cer­tains res­sen­tis, cepen­dant, se croisent étran­ge­ment quand de tels évé­ne­ments tranchent les quo­ti­diens et planent comme des cor­beaux autour des têtes. Nous en par­lons, pré­oc­cu­pés : de la peur qui a été plan­tée très for­te­ment dans les corps. Du besoin de soli­da­ri­té. De la cer­ti­tude que la catas­trophe va frap­per de nou­veau, n’importe qui, n’importe où : drôles de points com­muns… « À pré­sent, les gens sont pas­sés à autre chose et tentent d’oublier », nous dit Narita. « Ça a été très trau­ma­ti­sant, il y a tou­jours des eaux conta­mi­nées qui s’é­coulent vers la mer. Rien ne va, mais le gou­ver­ne­ment dit tout le contraire, que tout est sous contrôle. Ils ne veulent pas remettre en ques­tion les Jeux olym­piques, et les gens pré­fèrent le croire. Pourtant, tout l’est du Japon est sous les radia­tions. Mais les gens pré­fèrent ne pas y pen­ser, car si on accepte la réa­li­té, il faut tout chan­ger, chan­ger en pro­fon­deur notre vie quo­ti­dienne… »

En nous ren­dant à la librai­rie de Narita, nous avons tra­ver­sé l’important quar­tier de Shibuya. Une vieille dame nous avait accos­tés pour nous deman­der quelques pièces avec grand empres­se­ment. Sous un pont, de nom­breuses per­sonnes sans abri vivent au pied des murs : autant de scènes inima­gi­nables il y a dix ans, dans la capi­tale de la seconde puis­sance éco­no­mique du monde (en troi­sième posi­tion aujourd’hui, après les États-Unis et la Chine) ; non pas que la pau­vre­té fût moindre, mais les sans-abris japo­nais — des per­sonnes âgées condam­nées à de petits bou­lots, des sala­riés licen­ciés au mau­vais âge —, étaient gran­de­ment mis à l’écart, vivant dans des tentes bleues, concen­trés par quar­tier, comme celui de Sanya et Yoyogi, et men­diant à peine. Presque invi­sibles. La honte de l’échec social, ici, cloître encore davan­tage les gens dans leur condi­tion. J’en parle au libraire : « Beaucoup de sans-domi­cile ont per­du leur ter­ri­toire et leurs tentes bleues repé­rables. Ils vivaient dans les parcs, en com­mu­nau­té ; ils avaient des amis, des voi­sins. Le gou­ver­ne­ment les a dis­per­sés. Depuis, la plu­part ont per­du tous ces liens à cause de la gen­tri­fi­ca­tion des quar­tiers. C’est un chan­ge­ment énorme depuis dix ans. Ils étaient pré­sents en nombre dans le parc de Yoyogi : près de 300 per­sonnes, qui vivaient là depuis les années 2000. Désormais, ils sont 30 : tous les autres ont été déga­gés par le gou­ver­ne­ment et la police. Il y a beau­coup de jeunes aus­si. Le gou­ver­ne­ment les envoie dans des mai­sons, pro­vi­soires, pour un séjour limi­té à deux semaines : il est impos­sible pour eux de trou­ver un tra­vail ou une mai­son en si peu de temps. » Des asso­cia­tions chré­tiennes leur viennent en aide. « Des citoyens éga­le­ment, pré­cise Narita. Des amis tiennent par exemple un café soli­daire à Yoyogi : ils se sont ins­tal­lés avec eux. Sept ans plus tôt, le pro­jet de rem­pla­ce­ment d’un parc public en plein Shibuya par un parc pri­vé, le Miyashita Nike Park (estam­pillé Nike, donc), avait mobi­li­sé de nom­breuses per­sonnes. Il y a eu un mou­ve­ment impor­tant d’opposition au pro­jet ; nous avons occu­pé le parc pen­dant huit mois — hiver com­pris. Il y avait de nom­breuses per­sonnes sans-domi­cile qui vivaient dans ce parc ; nous nous sommes orga­ni­sés ensemble. »

La gen­tri­fi­ca­tion. C’est pour Narita le mal prin­ci­pal. Et un terme que nous connais­sons bien, puisqu’il désigne le déve­lop­pe­ment qui guette cha­cune de nos villes en France : les épi­ce­ries fines et les bars en bois rem­placent les bou­tiques ordi­naires, accom­pa­gnant une hausse des loyers et l’é­vic­tion des classes popu­laires. Mais ce terme prend ici une toute autre dimen­sion, car Tokyo comme toutes les cités japo­naises sont en constante construc­tion ; la cher­cheuse Natacha Aveline parle d’« amné­sie archi­tec­tu­rale9 ». Tout y est détruit et recons­truit constam­ment — logique d’un archi­pel sis­mique où tout peut s’écrouler n’importe quand, logique aus­si des maté­riaux uti­li­sés, flexibles et légers, contras­tant for­te­ment avec notre vieille Europe cam­pée dans ses murs cen­te­naires char­gés d’Histoire. Rien de tel en ces lieux : le patri­moine et les mémoires résident ailleurs que dans la vieille pierre. Affaire de savoir-faire, de gestes trans­mis et répé­tés par­fai­te­ment, réadap­tés tou­jours : c’est une réa­li­té qui façonne un rap­port au pas­sé et au futur fon­da­men­ta­le­ment particulier.

« Tout y est détruit et recons­truit constam­ment — contras­tant for­te­ment avec notre vieille Europe cam­pée dans ses murs centenaires. »

Et pour­tant « la gen­tri­fi­ca­tion, c’est la des­truc­tion de la manière de vivre des gens, et de la vie, par le capi­ta­lisme. La gen­tri­fi­ca­tion change nos vies vio­lem­ment, déplace les gens », nous dit Narita. « Cela concerne tous les quar­tiers, c’est pré­sent par­tout. Le quar­tier de Yoyogi, qui va accueillir un stade olym­pique, est proche de Shibuya. Les alen­tours de Shibuya sont en pleine gen­tri­fi­ca­tion. Et c’est très violent. Ils font des centres com­mer­ciaux, alors que nous en avons déjà par­tout ! » Les Jeux olym­piques qui se tien­dront au Japon sym­bo­lisent gran­de­ment, à ses yeux, la sur­di­té du gou­ver­ne­ment, dési­reux d’in­ves­tir dans de nou­velles infra­struc­tures (à hau­teur de 5,3 mil­liards de yens pour la seule ville de Tokyo) alors qu’il se relève à peine de 2011, et que le pays est irra­dié. « Récemment, nous avons créé un réseau anti-olym­pique, le Planetary no Olympic Network. Et ses membres ne viennent pas seule­ment de Tokyo ; il y a des gens de New York, de Los Angeles, de Rio de Janeiro… On échange ensemble là-des­sus. » Narita sou­ligne à plu­sieurs reprises la por­tée inter­na­tio­nale de ces pré­oc­cu­pa­tions. « Il y a eu le mou­ve­ment anti-G8 au Japon et la réunion de tous les pre­miers ministres en 2008. Il y a eu une mobi­li­sa­tion à Hokkaido. Ça n’a pas été cou­ron­né de suc­cès car les mesures de sécu­ri­té étaient mons­trueuses. Nous étions près de 10 000 per­sonnes dans les grosses mani­fes­ta­tions, mais peu de l’étranger. C’est peut-être un peu loin, et la langue n’est pas la même. Le mou­ve­ment anti­glo­ba­li­sa­tion a connu une baisse de régime après le G8, en Allemagne. Beaucoup d’activistes se sont concen­trés sur des pro­blé­ma­tiques locales. » Narita et d’autres s’étaient d’ailleurs ren­dus en Allemagne afin de rejoindre le mou­ve­ment inter­na­tio­nal d’opposition. « Il y a eu un échange d’expériences et de savoir-faire avec les acti­vistes, qui nous a per­mis de nous orga­ni­ser. Ça a été une expé­rience impor­tante pour nous. »

Nous sommes entou­rés de biblio­thèques impo­santes : à gauche, la lit­té­ra­ture japo­naise ; à droite, les lit­té­ra­tures étran­gères. Narita a un corps tout en lon­gueur, les mains fines. « Ma famille n’était pas poli­ti­sée, me dit-il. J’ai lu beau­coup d’anarchistes du début du XXe : cette période a été le moment déci­sif et impor­tant de l’anarchisme japo­nais. Ensuite ça s’est tari, avec l’arrivée du com­mu­nisme et de la guerre. » Quid du Parti com­mu­niste ? « Il est vivant. Mais ils sont ter­ri­ble­ment chiants. Ils ne sont pas radi­caux du tout. » Il rit, et une fille rit aus­si der­rière lui. Je lui demande de me sor­tir quelques livres de sa biblio­thèque. « Nous avons des livres de Kotoku Sushui, com­mu­niste liber­taire exé­cu­té par le gou­ver­ne­ment. » Il m’en montre un autre : « Des ouvrages de Sakae Osugi — acti­viste his­to­rique qui fut incar­cé­ré, entre bien des choses, pour ses écrits et pour avoir tra­duit un ouvrage de Kropotkine. Celui-ci est un essai plus moderne sur l’anarchisme, par divers auteurs. » Il me tend Introduction to the anar­chism, orches­tré par Motonao Gensai Mori, jeune plume. « C’est un bon écri­vain et son livre est un guide de base sur le sujet. On y évoque Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Élisée Reclus… » Quel auteur japo­nais nous conseille-t-il ? « Cet auteur moderne, Yasushi Kurihara, est très popu­laire. »

Il s’empare d’un autre ouvrage : « Ce livre parle d’une anar­chiste qui s’appelle Noe Itō. Elle était la par­te­naire de Sakae Osugi, elle a été tuée avec lui. C’était une fémi­niste et une anar­chiste féroce. Elle a tra­duit beau­coup de livres anglo­phones en japo­nais, notam­ment l’œuvre d’Emma Goldman. Elle était très puis­sante. » Le fémi­nisme est une ques­tion que nous n’a­vons fait qu’ef­fleu­rer… « J’ai des amies fémi­nistes qui tra­vaillent avec les sans-domi­cile. Mais le Japon n’est pas vrai­ment fémi­niste… Il y en a, mais ce sont des idées qui ne cir­culent pas vrai­ment. Moi, je me décris comme fémi­niste — en tout cas j’essaie —, car j’observe que sur la scène punk que je connais, c’est catas­tro­phique. Il y a beau­coup de sexisme. » Narita nous pré­sente pour finir des ouvrages de Gen Hirai. « Il a écrit de nom­breux essais poli­tiques se concen­trant sur la culture popu­laire, sur les ouvriers. » Il me montre un ouvrage. « Le sous-titre de ce livre sur Tokyo est Vue d’ensemble des classes popu­laires. Il est né et a gran­di pas loin d’ici, à l’en­droit même où se tient le Café Lavanderia. C’était sa mai­son, sa famille y tenait une lave­rie. »

Nami

« Je vou­drais faire des ate­liers de danse anti­ca­pi­ta­liste. Je m’ins­pire essen­tiel­le­ment du quo­ti­dien. Au Japon, les gens se touchent peu, ne se prennent pas dans les bras et conservent constam­ment une dis­tance avec les autres, je l’ai com­pris en voya­geant. C’est aus­si une vio­lence du sys­tème qui nous isole tou­jours plus. Je vou­drais tra­vailler cette réa­li­té avec la danse. »

La pre­mière fois que nous l’avons vue, elle séri­gra­phiait à la main les flyers de ses ate­liers dans la librai­rie de Narita. Puis au Café Lavanderia, avec… du rap fran­çais comme ambiance musi­cale. Nami a notre âge, elle est petite et porte les che­veux au car­ré ; c’est une dan­seuse acti­viste, anar­cho-fémi­niste, née dans la pré­fec­ture d’Aichi. « C’est très rural d’où je viens, il y a beau­coup de nature, c’est impor­tant pour moi. » Très impli­quée dans les mou­ve­ments anti­guerre et anti­nu­cléaire, elle a été volon­taire aux Nations unies pen­dant ses études. « Je n’ai pas pu gar­der mes sen­ti­ments pour moi. Là-bas, ils étaient béné­voles, comme si ce n’é­tait là qu’une étape de leur vie. J’ai com­pris qu’ils ne pou­vaient pas chan­ger la socié­té ain­si. Ensuite, quand je suis arri­vée à Tokyo, j’ai ren­con­tré des asso­cia­tions qui venaient en aide aux per­sonnes à la rue. C’étaient des mili­tants, ils ne fai­saient pas la cha­ri­té, ils se met­taient au niveau des gens comme étant leurs frères, leurs cama­rades. » Nami a rejoint par la suite Fujimoto, Yumiko, Narita et les autres. « J’ai com­pris avec eux ce que cela signi­fiait d’être anar­chiste. »

Sourire, aplomb et révolte. Son corps est en constant mou­ve­ment, elle parle avec ses mains. Elle tente de joindre ces deux pas­sions, l’en­ga­ge­ment poli­tique et la danse, pour en faire une seule acti­vi­té cohé­rente. « La danse est toute ma vie. » Pour la gagner, elle tra­vaille dans une entre­prise japo­naise (« un petit bureau » qu’elle a quit­té depuis) mais sou­hai­te­rait se consa­crer à son art. « Je fais des per­for­mances poli­tiques dans le cadre de mani­fes­ta­tions. » Elle nous montre une sélec­tion de vidéos : nous la voyons dan­ser devant l’Assemblée natio­nale, entou­rée de chaus­sures noires posées sur le sol, avec d’autres acti­vistes fémi­nistes (les Women in Black). Les chaus­sures « fan­tômes » sym­bo­lisent les dis­pa­rus (et futurs dis­pa­rus) du nucléaire. Une autre, avec le même groupe : elles lisent et dis­tri­buent l’article 9 de la Constitution japo­naise à des pas­sants, en pleine rue. « Aspirant sin­cè­re­ment à une paix inter­na­tio­nale fon­dée sur la jus­tice et l’ordre, le peuple japo­nais renonce pour tou­jours à la guerre comme droit sou­ve­rain de la nation et à la menace ou à l’utilisation de la force comme moyens de régler les conflits inter­na­tio­naux… » Une der­nière vidéo nous fait voir Nami, déter­mi­née, lors d’une mani­fes­ta­tion anti­fas­ciste en 2014. Il y a en elle une foi solaire, une force qui ne laisse pas indif­fé­rent. Vêtue dans le style caba­ret, elle mène le cor­tège d’une fan­fare où s’a­lignent une tren­taine de per­sonnes affi­chant des slo­gans contre le Premier ministre Shinzo Abe, dans une grande artère de Shinjuku. L’image est édi­fiante : trente per­sonnes, et presque autant de poli­ciers qui cha­pe­ronnent, à moins d’un mètre, chaque pas de ces créa­tifs réfractaires.


Visuel de cou­ver­ture : émeutes étu­diantes dans le quar­tier de Shinjuku, Tokyo (1960) / DR
Photographies de l’ar­ticle : Maya Mihindou


  1. Le 16 décembre 1955, le Parlement (« la Diète ») vote un pro­gramme nucléaire civil à la qua­si-una­ni­mi­té. Seuls s’y opposent quelques dépu­tés, dont les com­mu­nistes.
  2. « Le 8 décembre 1953, le pré­sident états-unien Eisenhower pro­nonce son dis­cours aux Nations unies, sur­nom­mé Atoms for peace. Le par­te­naire visé en pre­mier, c’est le Japon. Les diri­geants amé­ri­cains l’érigent en effet comme modèle à faire valoir auprès des pays du tiers-monde atti­rés par le com­mu­nisme, et auprès des pays euro­péens en recons­truc­tion. En convain­quant le peuple japo­nais ato­mi­sé des mérites du nucléaire civil, on sédui­ra plus faci­le­ment les autres peuples. Mais il faut sur­mon­ter l’allergie au nucléaire (gen­pat­su are­ru­gî) que le peuple japo­nais éprouve depuis les bom­bar­de­ments de Hiroshima-Nagasaki. » Source : Libération.
  3. Il fut ministre de l’armement pen­dant la Seconde Guerre mon­diale.
  4. C’est ain­si que l’empereur Hiro-Hito déclare, le 15 août 1945 : « L’ennemi a mis en œuvre une bombe nou­velle d’une extrême cruau­té, dont la capa­ci­té de des­truc­tion est incal­cu­lable et décime bien des vies inno­centes. Si nous conti­nuions à com­battre, cela aurait entraî­né non seule­ment l’effondrement et l’anéantissement de la nation japo­naise, mais encore l’extinction com­plète de la civi­li­sa­tion humaine. »
  5. « L’Institut natio­nal de la san­té du Japon créé en 1947, le Yoken, exa­mine, sans les soi­gner, les hiba­ku­sha. Il intègre des anciens membres de l’unité 731 qui, pen­dant la guerre, effec­tua des expé­riences sur des pri­son­niers (vivi­sec­tions sans anes­thé­sie, tests chi­miques et bac­té­rio­lo­giques…). De 1947 à 1983, tous ses direc­teurs pro­viennent de cette uni­té qui échappe à l’épuration en échange d’une col­la­bo­ra­tion avec les États-Unis. Les scan­dales du Yoken sont si nom­breux (tests sur des malades sans leur auto­ri­sa­tion, affaire de la vac­ci­na­tion de la variole au cours des années 1960, affaire du sang conta­mi­né en 1982–1997…) qu’il est restruc­tu­ré en 1997, sous un autre nom. » Source : Libération.
  6. « Une intense cam­pagne média­tique est lan­cée en sa faveur. S’y dis­tingue Shôriki Matsutarô, à l’origine un acti­viste d’extrême droite, membre du gou­ver­ne­ment jusqu’au-boutiste de 1944, pro­prié­taire d’un puis­sant quo­ti­dien (le Yomiuri shim­bun) et de la pre­mière chaîne de télé­vi­sion pri­vée, NTV, qui dif­fuse des pro­grammes four­nis par les Américains, dont le docu­men­taire Our Friend the Atom de Walt Disney. » Source : Libération.
  7. « Aspirant sin­cè­re­ment à une paix inter­na­tio­nale fon­dée sur la jus­tice et l’ordre, le peuple japo­nais renonce pour tou­jours à la guerre comme droit sou­ve­rain de la nation et à la menace ou à l’utilisation de la force comme moyens de régler les conflits inter­na­tio­naux. Afin de réa­li­ser cet objec­tif, aucune armée de terre, de mer et de l’air, de même qu’aucun poten­tiel de guerre ne seront jamais main­te­nus. Le droit de mettre l’État en état de guerre ne sera pas recon­nu. » Traduction de Jacques Gravereau.
  8. Alphabet japo­nais.
  9. « Le sol a acquis une telle valeur que les construc­tions, par rap­port à lui, n’en ont presque aucune. C’est donc sans états d’âme qu’on les détruit. Les villes japo­naises pra­tiquent depuis long­temps l’a­mné­sie archi­tec­tu­rale ; la mémoire du pas­sé y prend d’autres formes, comme l’at­mo­sphère vibrante des fes­ti­vals et des fêtes popu­laires (mat­su­ri) ou le pul­lu­le­ment des minus­cules autels shin­to (inari jin­ja) qui égayent les quar­tiers. » Source : Géoconfluences.

REBONDS

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Maya Mihindou

Illustratrice et autrice franco-gabonaise.

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