Élisée Reclus, vivre entre égaux


Texte inédit pour le site de Ballast

La vie d’Élisée Reclus ne sau­rait s’entendre sans le siècle qui fut le sien, celui du grand bas­cu­le­ment, de la pile élec­trique, de la loco­mo­tive, de la dyna­mite et du morse, ce siècle qui vit la France, pays agraire, s’industrialiser et se cou­vrir de machines ; siècle, donc, de la bour­geoi­sie triom­phante et de l’organisation du mou­ve­ment ouvrier. Né un jour de mars 1830 en Gironde, au sein d’une famille ardem­ment pro­tes­tante et sous l’égide d’un père pas­teur, Reclus gran­dit sous la monar­chie de Juillet, s’emballa pour la révo­lu­tion ratée de 1848 puis par­ti­ci­pa à la Commune de Paris. Tour à tour — ou plu­tôt en même temps — voya­geur, géo­graphe, mili­tant anar­chiste et com­mu­niste, par­ti­san végé­ta­rien de la cause ani­male, cri­tique de la domi­na­tion colo­niale1On lira avec pro­fit, afin de sai­sir les nuances et les contra­dic­tions du pen­seur, l’article de Béatrice Gibli : « Élisée Reclus et les colo­ni­sa­tions »Hérodote, vol. no 117, n° 2, 2005, pp. 135–152., défen­seur de « la terre nour­ri­cière » et de « la liber­té de [l]a femme » comme cri­tère défi­ni­tif de ce qu’est la tyran­nie, Reclus est l’homme de ce qu’il nom­mait la « lutte métho­dique et sûre contre l’oppression ». Une bous­sole, en somme. ☰ Par Roméo Bondon


S’il se des­tine d’abord à être pas­teur comme son père, Élisée Reclus se pas­sionne vite pour les langues étran­gères (il en par­le­ra six) et les voyages. Après des péré­gri­na­tions à tra­vers la France et une édu­ca­tion en Allemagne, il s’installe un temps à Berlin. Là, il se fami­lia­rise avec la géo­gra­phie dans les cours de l’un des réfor­ma­teurs de la dis­ci­pline, Carl Ritter. De retour en France, à Orthez, où s’est éta­blie sa famille, il est contraint au départ suite au coup d’État du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon Bonaparte. Il s’arrête d’abord à Londres, comme beau­coup de révo­lu­tion­naires qua­rante-hui­tards2Voir Maurice Agulhon, Les Quarante-hui­tards, Paris, Gallimard-Julliard, col­lec­tion « Archives », 1976.. Sa fami­lia­ri­té avec les expa­triés pro­gres­sistes des pays qu’il visite alors pose les jalons de son enga­ge­ment poli­tique. Mais c’est son expé­rience, sur­tout, qui fait de lui un détrac­teur infa­ti­gable de l’oppression. Ses années en Louisiane le confrontent à la pra­tique de l’esclavage, source pour lui de nom­breuses réflexions : il publie en 1860 dans la Revue des deux mondes « De l’esclavage aux États-Unis », et n’aura de cesse d’écrire sur ce pays. C’est éga­le­ment pour lui l’occasion d’affirmer ses convic­tions. Dans une lettre à sa mère Zéline, il écrit peu après : « par goût, je pré­fère vivre pau­vre­ment » — l’austérité pro­tes­tante dont il a héri­té se meut en enga­ge­ment quo­ti­dien. Ce pre­mier exil, for­cé mais riche en décou­vertes, se solde néan­moins par un échec per­son­nel : le but d’Élisée était alors de se faire pay­san, de trou­ver la meilleure terre afin de s’établir et, par­tant, de faire venir son frère aîné Élie, accom­pa­gné de son épouse Noémie. Écologiste avant l’heure, il sou­haite d’abord péren­ni­ser son lien avec la Terre à tra­vers la culture de celle-ci. Mais c’est avec ses mots qu’il en sera le meilleur arti­san ; ses échecs en Irlande, puis en Colombie — alors la Nouvelle-Grenade —, qu’il a par­cou­rue sur les pas du géo­graphe alle­mand von Humboldt, sont pour lui l’occasion d’approfondir sa sen­si­bi­li­té de géo­graphe. Il rentre en 1857 à Paris et s’installe dans le foyer d’Élie, ce « frère fra­tris­sime » selon sa propre expres­sion. Là, débute sa car­rière d’écrivain.

Pour une géographie sociale

« Décrire l’espace serait un exer­cice tron­qué si toute dimen­sion humaine en était sup­pri­mé, tout comme l’Homme ne se conçoit pas sans la prise en compte de son envi­ron­ne­ment immé­diat. »

S’il est impen­sable, voire impos­sible, pour Élisée Reclus, de dis­so­cier la Terre de ceux qui la peuplent, c’est bien parce que, en anar­chiste, il s’adonne sans res­tric­tion aucune à la géo­gra­phie — en témoigne son œuvre pro­li­fique. Son retour à Paris est, en effet, autant l’occasion d’écrire et de décrire ce qu’il a vu que de se confron­ter de nou­veau au monde poli­tique alter­na­tif de la capi­tale. Comme le sou­ligne le neu­ro­bio­lo­giste Jean-Didier Vincent dans sa bio­gra­phie, tout en res­tant « poète de la Terre », Élisée devient « poète de l’Homme3Jean-Didier Vincent, Élisée Reclus, géo­graphe, anar­chiste, éco­lo­giste, Paris, Flammarion, 2014. ». Il a tou­te­fois besoin d’appuis dans cette socié­té en ébul­li­tion du Second Empire. Avec l’aide de son frère, il veut se créer une « situa­tion » et se marier, ses deux pro­jets les plus urgents. Outre des tâches ponc­tuelles de pro­fes­seur par­ti­cu­lier, il devient rédac­teur de guides tou­ris­tiques pour Hachette et, le 13 décembre 1858, se marie civi­le­ment, lui le chantre de la liber­té, avec Clarisse, jeune fille métisse d’origine peule. Solidement éta­bli, il peut se plon­ger dans son tra­vail géo­gra­phique, d’autant qu’il est admis, en cette fin d’année 1858, dans la Société de Géographie de Paris. Si ce n’est pas l’Université qui le recon­naît, c’est tou­te­fois suf­fi­sant pour le lan­cer vers la renom­mée et lui assu­rer une rela­tive estime de ses pairs. Il réunit alors les notes qu’il a emma­ga­si­nées durant ces dix der­nières années de voyages : il pré­pare un grand livre, l’œuvre de sa vie peut-être (c’est ce qu’il confie à sa mère dans une lettre), dont la publi­ca­tion est pro­mise aux édi­tions Hachette. Après un pre­mier ouvrage retra­çant son voyage dans la Sierra Nevada en 1861, paraît en 1867 La Terre — Description des phé­no­mènes de la vie du globe. C’est un suc­cès. La rai­son en est, pro­ba­ble­ment, sa qua­li­té péda­go­gique. Le pre­mier tome s’intéresse aux conti­nents, le second aux océans ; les deux s’adressent à tous, et non aux seuls spé­cia­listes. Contrairement à ce qu’indique le titre, il n’est pas seule­ment ques­tion de géo­gra­phie phy­sique dans ce pre­mier ouvrage d’ampleur, mais éga­le­ment des humains. Suivant ain­si les ensei­gne­ments de Ritter et l’héritage lais­sé par Von Humboldt, Élisée Reclus fait œuvre de géo­gra­phie phy­sique et sociale avant qu’elle ne devienne liber­taire.

Pour lui, l’Homme n’est pas sépa­rable de son milieu. Décrire l’espace serait un exer­cice tron­qué si toute dimen­sion humaine en était sup­pri­mée, tout comme l’Homme ne se conçoit pas sans la prise en compte de son envi­ron­ne­ment immé­diat. Son Histoire d’un ruis­seau, paru en 1869, est un véri­table suc­cès ; davan­tage ouvrage de « géo­poé­sie » que de science, ce rap­port de l’Homme à son milieu y est par­fai­te­ment décrit : « Il me semble que je suis deve­nu par­tie du milieu qui m’entoure, je me sens un avec les herbes flot­tantes, avec le sable che­mi­nant sur le fond, avec le cou­rant qui fait oscil­ler mon corps… Tout ce monde exté­rieur est-il bien réel4Élisée Reclus, Histoire d’un ruis­seau, Arles, Actes Sud, 2015.» Il l’est, à condi­tion de se prendre en compte à l’intérieur de celui-ci. Reclus est bien un pré­cur­seur de l’écologie, la science des indi­vi­dus, vivants ou non, de leur habi­tat et de leur envi­ron­ne­ment. Sa cor­res­pon­dance avec le fon­da­teur des parcs natio­naux amé­ri­cains, John Perkins Marsh, confirme qu’Élisée se trouve à l’avant-garde de l’engagement dans ce domaine qui reste alors à bâtir.

Extrait de la toile Number 20 de Bradley Walker Tomlin, 1949

Pas à pas vers l’anarchisme

À Paris, où il revient entre deux voyages, Élisée vit tou­jours avec Clarisse, Élie et Noémie. À eux quatre, ils forment un éton­nant foyer qui, chaque semaine, accueille révo­lu­tion­naires en exil et socia­listes locaux. C’est dans ce lieu et dans ces années 1860 qu’Élisée affine sa conscience poli­tique. Il n’en passe pas moins le plus clair de son temps ailleurs, pour les guides Joanne ou pour son œuvre : l’Allemagne, la Suisse, Londres à nou­veau pour l’Exposition uni­ver­selle de 1862, l’Espagne, l’Italie, enfin, où il s’émerveille pour le géné­ral Garibaldi et s’entretient lon­gue­ment avec le liber­taire russe Bakounine, à Florence, en 1865. À Londres, trois ans aupa­ra­vant, les deux frères avaient assis­té aux réunions des délé­ga­tions ouvrières, leur per­met­tant de faire le lien entre leur culture socia­liste bour­geoise et les réa­li­tés vécues par les tra­vailleurs — s’ensuivit la créa­tion, avec le neveu du socia­liste uto­pique Cabet, de la Société du Crédit du Travail en 1863. Premier essai dans la mutua­li­sa­tion des outils de tra­vail et des capi­taux entre tra­vailleurs et bour­geois, la Société sera dis­soute en 1869. C’est éga­le­ment le moment où les mutuelles et les coopé­ra­tions fleu­rissent autour de Paris. Mais, sur­tout, cette décen­nie est l’occasion de grandes ren­contres : alors que Proudhon, vieillis­sant et affa­di, marque peu Élisée Reclus, Bakounine devien­dra son ami, et le res­te­ra jusqu’à la mort de ce der­nier. Fort de tant de com­bats, l’infatigable révo­lu­tion­naire russe éduque Élisée Reclus à l’engagement anar­chiste — et le géo­graphe de le suivre dans la scis­sion qui les coupe des mar­xistes de l’AIT, la Première inter­na­tio­nale, née à Londres en sep­tembre 1864.

« La République est per­çue comme un pro­grès pour les géné­ra­tions à venir autant qu’un pas­sage vers l’insurrection sociale qui habite chaque jour davan­tage notre homme. »

Il s’engage avec fer­veur dans les luttes sociales et les débats poli­tiques. C’est à l’occasion du second congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté à Berne, en 1868, qu’il tient son pre­mier dis­cours ouver­te­ment anar­chiste : « ce que nous vou­lons fon­der, c’est la République fédé­rale de la terre entière ». La géo­gra­phie enté­rine : « Il n’y a pas de fron­tière natu­relle ; l’Océan même ne sépare plus les pays. » Dans le sillage de Bakounine, Élisée s’insurge contre l’État et la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir : « Quelle sera la base de la socié­té nou­velle ? Ce sera l’association. » Mais après avoir don­né nais­sance à deux filles et tan­dis qu’elle venait d’en perdre une troi­sième, Clarisse mou­rut la même année : pour un temps, Élisée se rap­proche des siens. Avec ses filles, il s’arrête momen­ta­né­ment de fuir et s’installe dans le Sud-ouest. Meurtri par la perte de son épouse, la pas­sion revient après la ren­contre de Fanny L’Herminez, bien­tôt Fanny Reclus ; deuxième de ses quatre com­pagnes, elle par­tage la concep­tion libre qu’Élisée avait de l’amour. Mais leur début de vie com­mune est vite inter­rom­pu. Nous sommes en 1870 : suite au camou­flet de la dépêche d’Ems, la France déclare la guerre à la Prusse le 19 juillet.

Communard

Élisée s’engage. Pourtant, il haït la guerre — mais il y voit l’occasion de défendre la République, troi­sième du nom, qui est décré­tée par Gambetta le 4 sep­tembre. La République est per­çue comme un pro­grès pour les géné­ra­tions à venir autant qu’un pas­sage vers l’insurrection sociale qui habite chaque jour davan­tage notre homme. Pour Jean-Didier Vincent, « ce n’est pas comme patriote, c’est comme révo­lu­tion­naire qu’Élisée prit part à la guerre de 18705Jean-Didier Vincent, op. cit., p. 296. ». Car la révo­lu­tion couve — elle était même plus crainte par l’Empire qui vient de s’éteindre que la guerre avec la Prusse. Paris, encer­clé par les sol­dats alle­mands, s’éveille. Le 6 jan­vier 1871, le len­de­main des pre­miers bom­bar­de­ments sur la ville, l’affiche rouge est pla­car­dée : « Place au peuple ! Place à la Commune ! » Quelle fut la place d’Élisée dans ce bruis­se­ment révo­lu­tion­naire ? « Mon rôle pen­dant la Commune a été nul offi­ciel­le­ment. » Entendre qu’il par­ti­ci­pa à ses débuts comme simple ano­nyme, sol­dat du peuple révol­té, contre les pro­fes­sion­nels qui depuis l’armistice campent à Versailles avec l’Assemblée. C’est en tant que tel qu’il livre son unique com­bat le 4 avril : il y est fait pri­son­nier, et c’est comme pri­son­nier qu’il tra­verse fina­le­ment la Commune. Elle prend fin le 28 mai, dénoue­ment de la Semaine san­glante. Volontiers cri­tique des erre­ments de la Commune, il a aus­si salué l’espoir qui en a décou­lé. La mise en pra­tique des prin­cipes socia­listes s’est sol­dée par un échec, mais les convic­tions liber­taires d’Élisée en sortent affir­mées et affer­mies. Après avoir enchaî­né les pri­sons, il est jugé à Versailles. D’abord condam­né à la dépor­ta­tion en Nouvelle-Calédonie, comme tant de com­mu­nards, la peine est fina­le­ment allé­gée à dix ans de ban­nis­se­ment. Une péti­tion de savants d’outre-Manche, par­mi les­quels Darwin, a joué en sa faveur — son second exil com­mence en Suisse, à Zurich, où il retrouve les siens.

Extrait de la toile Number 9 : In Praise of Gertrude Stein de Bradley Walker Tomlin, 1950

Vers le communisme libertaire

C’est en exil qu’Élisée Reclus trouve le temps d’écrire sa grande œuvre, la Nouvelle géo­gra­phie uni­ver­selle ; celle qui ren­contre le plus de suc­cès, la plus volu­mi­neuse aus­si. Sorti de pri­son en révol­té, il doit pour­tant com­po­ser avec le retour à l’ordre en France, et plus lar­ge­ment en Europe. Il écrit à Bakounine : « Le fleuve débor­dé de la Révolution est ren­tré dans son lit sans avoir fait grand mal. » L’insurrection s’éloignant, il s’adonne avec ardeur à ses écrits. La Nouvelle géo­gra­phie uni­ver­selle voit son pre­mier volume paraître en 1875, et les dix-huit autres le suivent jusqu’en 1894. Reclus est un tra­vailleur achar­né ; ses amis disent de lui qu’il peut écrire douze à qua­torze heures par jour sans rien man­ger d’autre que quelques bis­cuits et légumes crus. Frugal dans sa vie, il ne l’est pas dans ses textes : les 18 000 pages de ces dix-neuf volumes sont aus­si lyriques que les pre­mières œuvres, agré­men­tées de nom­breuses cartes. Selon Yves Lacoste, l’un des pre­miers uni­ver­si­taires à avoir mis en lumière le tra­vail de Reclus, l’œuvre de ce der­nier est bien géo­po­li­tique : il y décrit chaque pays du monde en com­men­çant par ses fron­tières, l’histoire de son explo­ra­tion, sa géo­gra­phie phy­sique et sur­tout sa géo­gra­phie humaine. La Terre et l’Homme sont plus que jamais indis­so­ciables pour Élisée. La libé­ra­tion de l’Homme, à tra­vers le mili­tan­tisme anar­chiste, occupe le reste de son temps et de son éner­gie. La mort de Bakounine, en 1876, l’esseule momen­ta­né­ment, mais il fait la connais­sance de Kropotkine, géo­graphe et anar­chiste lui aus­si, russe éga­le­ment, avec qui les rap­ports ne manquent pas de deve­nir fra­ter­nels. Il faut rap­pe­ler ici ce qu’a dit Paul Reclus, fils d’Élie et neveu d’Élisée, à pro­pos de son oncle : « Élisée n’a jamais été le dis­ciple de per­sonne et il n’a jamais admis que per­sonne fût son dis­ciple. » Kropotkine recon­naît pareille­ment l’indépendance d’esprit de son ami ; il est pour lui « l’anarchiste dont l’anarchisme n’est que l’abrégé de sa vaste et pro­fonde connais­sance des mani­fes­ta­tions de la vie humaine, sous tous les cli­mats et à tous les âges de la civi­li­sa­tion ». La col­la­bo­ra­tion des deux hommes sur les plans scien­ti­fique, géo­gra­phique et poli­tique ne s’arrêtera qu’à la mort d’Élisée — voi­sins au bord du lac Léman, ils y mûrissent leur com­mu­nisme liber­taire.

La violence par les mots, la propagande par le fait

« Reclus, paci­fiste, récuse le ter­ro­risme ; il sou­tient pour­tant les jeunes gens don­nant leur vie pour leurs idées. »

Au même moment, un autre mili­tant, Paul Brousse, constate le virage que prend l’anarchisme ; c’est le début de la « pro­pa­gande par le fait » qui effraie toute l’Europe. La doc­trine est adop­tée en 1881, à Londres, par un congrès d’anarchistes, sur­nom­mé le Congrès noir. Reclus, paci­fiste, récuse le ter­ro­risme ; il sou­tient pour­tant les jeunes gens don­nant leur vie pour leurs idées et les nihi­listes russes l’impressionnent. S’il se montre lui aus­si pro­pa­gan­diste, ce n’est que par sa plume. Il mul­ti­plie les articles et pam­phlets liber­taires : « c’est bien la lutte contre tout pou­voir offi­ciel qui nous dis­tingue offi­ciel­le­ment », déclare-t-il lors d’une confé­rence à Bruxelles6Conférence reprise dans la revue Les Temps nou­veaux sous le titre « L’Anarchie ». Voir Écrits Sociaux, Genève, édi­tions Héros-Limite, 2012.. Ses pen­sées poli­tiques s’affinent dans l’article « Évolution et Révolution ». Et s’il ne l’exerce pas lui-même, l’auteur n’exclue pas l’usage de la vio­lence pour la cause : « De deux choses l’une ; ou bien la jus­tice est l’idéal humain et, dans ce cas, nous la reven­di­quons pour tous ; ou bien la force seule gou­verne les socié­tés et, dans ce cas, nous use­rons de la force contre nos enne­mis7Élisée Reclus, « Les pro­duits de la terre », paru dans la revue La Société nou­velle, 1889.. » Jusqu’à la fin du siècle, les atten­tats à la bombe ou à l’arme blanche se mul­ti­plient. Ils prennent sym­bo­li­que­ment fin en 1894, à Lyon. Le pré­sident de la République fran­çaise, Sadi Carnot, est assas­si­né par Caserio, un anar­chiste ita­lien. Sans cesse accu­sé, Kropotkine visite les pri­sons tan­dis qu’Élisée Reclus souffre de nom­breuses dif­fa­ma­tions. Dans ce contexte, les ventes de sa Nouvelle géo­gra­phie uni­ver­selle baissent. Élisée revient en France, où la lutte a gagné les tra­vailleurs. Le 1er mai 1891, les ouvriers de Clichy ou de Fourmies défilent pour fêter le tra­vail ; les forces de l’ordre les répriment dans le sang. Les lois scé­lé­rates de 1893–1894 finissent d’annihiler, pour un temps, la vague anar­chiste.

À l’avant-garde de toute les luttes

À côté de ses com­bats poli­tiques et de son tra­vail géo­gra­phique, Élisée Reclus mène une vie avant-gar­diste. Végétarien alors que la viande s’immisce de plus en plus dans les repas des riches comme des pauvres, fémi­niste alors que l’inégalité entre les sexes est la règle, apôtre de l’union libre, enfin, tan­dis que le divorce vient d’être léga­li­sé. À la table des Reclus, les ani­maux sont la plu­part du temps exclus : Élisée n’en goû­ta la chair qu’à de rares occa­sions, au début de sa vie, et plus jamais durant ses trente-trois der­nières années, selon son neveu Paul. Le socia­lisme, esti­mait-il, ne sau­rait se bâtir sur le dos et sur le sang des bêtes. À cette table dînent d’ailleurs des femmes telles que Louise Michel, dont l’engagement fémi­niste et anar­chiste rejoint celui d’Élisée. Ses mariages civils, ses rela­tions mul­tiples autant phy­siques que pla­to­niques mar­quèrent une vie où la liber­té se pra­tique jusque dans l’amour. Élie résume les idées des deux frères lors d’une céré­mo­nie de mariage sur les bords du Lac Léman, en 1880 : « Que faites-vous des garan­ties légales ? Nous n’en avons que faire : que le mari qui a trom­pé sa femme s’en aille, que l’épouse qui veut quit­ter son époux le quitte. Les enfants ? On les nom­me­ra bâtards ? Quelle impor­tance ? Ils répon­dront : mon père et ma mère me nomment enfant de l’amour8Cité par Hélène Sarrazin dans Élisée Reclus ou la Passion du monde, Paris, La Découverte, 1985.»

Extrait d’une toile sans-nom de Bradley Walker Tomlin, 1960

Dernières années

Le sou­la­ge­ment est grand pour Élisée lorsqu’en 1894 sort le dix-neu­vième et der­nier volume de sa Nouvelle géo­gra­phie uni­ver­selle. S’il déteste les mon­da­ni­tés, il reçoit tou­te­fois, en 1882, la médaille de la Société de Géographie de Paris, puis la médaille d’or de celle de Londres en 1892. Les der­niers voyages qu’il fit pour ache­ver son œuvre semblent bou­cler sa vie aven­tu­reuse. Les États-Unis d’abord, à pro­pos des­quels il pro­duit une véri­table réflexion géo­po­li­tique, déce­lant la puis­sance de ce nou­vel empire à tra­vers son indus­trie ; il nota le dan­ger de l’épuisement des res­sources employées, et sou­vent gas­pillées. Sa lec­ture des inéga­li­tés ne serait pas dépas­sée aujourd’hui. Puis il visi­ta le Canada, qu’il voyait pour la pre­mière fois, et l’Amérique du Sud, abor­dée qua­rante ans plus tôt. Mais le suc­cès lit­té­raire et scien­ti­fique n’efface pas les enga­ge­ments poli­tiques. Pour les auto­ri­tés qui livrent tou­jours la chasse aux anar­chistes, Élisée est un agi­ta­teur, voire le cer­veau d’une hypo­thé­tique orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale. Il vit entre Paris, où il risque à tout moment d’être arrê­té — comme le fut son cama­rade de lutte Jean Grave, rédac­teur en chef du Révolté —, et Bruxelles, où l’Université libre lui a offert une chaire de pro­fes­seur : aucun cours n’y sera déli­vré, les rumeurs concer­nant Élisée ayant effrayé l’institution belge… Il par­ti­cipe alors à la créa­tion de l’Université nou­velle de Bruxelles, d’obédience socia­liste plu­tôt que liber­taire, ain­si qu’à celle de l’Institut des hautes études. Quoique toute ins­ti­tu­tion soit à ses yeux délé­tère, celle-ci l’est moins que les autres : il peut y mener son com­bat pour une édu­ca­tion plus libre. Bruxelles l’accueille ain­si pour sa der­nière décen­nie. Par l’intermédiaire de son der­nier amour, Florence de Brouckère, Élisée accède au monde des artistes bruxel­lois domi­né par les sym­bo­listes. Avec cette nou­velle com­pagne, il retrouve sa vigueur un temps per­due, du fait des pour­suites poli­tiques, et ces dix der­nières années sont pour lui l’occasion d’écrire sa der­nière œuvre, L’Homme et la Terre, publiée de manière post­hume par son neveu. Il y affirme en exergue du pre­mier tome : « La Géographie n’est autre chose que l’Histoire dans l’Espace, de même que l’Histoire est la Géographie dans le temps. » C’est son ouvrage géo­gra­phique le plus tra­vaillé par ses convic­tions poli­tiques — le pre­mier titre pro­po­sé par l’auteur était Géographie sociale. Il y sou­ligne les bien­faits de l’entraide, la néces­si­té de la liber­té. Et c’est sur cette der­nière œuvre qu’Élisée Reclus s’éteint, en 1905, à Torhout, dans cette Belgique qui avait su l’adopter.


Illustration de ban­nière : Bradley Walker Tomlin, Number 3, 1948


REBONDS

☰ Lire « La Commune ou la caste — par Gustave Lefrançais », (Memento), juin 2017
☰ Lire notre « Abécédaire d’Emma Goldman », novembre 2016
☰ Lire notre article « Mohamed Saïl, ni maître ni valet », Émile Carme, octobre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Mathieu Léonard — « Vive la Première Internationale ! », mai 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Alain Bihr : « Étatistes et liber­taires doivent créer un espace de coopé­ra­tion », mai 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Daniel Colson : « L’anarchisme est extrê­me­ment réa­liste », février 2015
☰ Lire notre article « Georges Fontenis — pour un com­mu­nisme liber­taire », Winston, jan­vier 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Jean-Christophe Angaut : « Qui était vrai­ment Bakounine ? », novembre 2014

NOTES   [ + ]

1.On lira avec pro­fit, afin de sai­sir les nuances et les contra­dic­tions du pen­seur, l’article de Béatrice Gibli : « Élisée Reclus et les colo­ni­sa­tions »Hérodote, vol. no 117, n° 2, 2005, pp. 135–152.
2.Voir Maurice Agulhon, Les Quarante-hui­tards, Paris, Gallimard-Julliard, col­lec­tion « Archives », 1976.
3.Jean-Didier Vincent, Élisée Reclus, géo­graphe, anar­chiste, éco­lo­giste, Paris, Flammarion, 2014.
4.Élisée Reclus, Histoire d’un ruis­seau, Arles, Actes Sud, 2015.
5.Jean-Didier Vincent, op. cit., p. 296.
6.Conférence reprise dans la revue Les Temps nou­veaux sous le titre « L’Anarchie ». Voir Écrits Sociaux, Genève, édi­tions Héros-Limite, 2012.
7.Élisée Reclus, « Les pro­duits de la terre », paru dans la revue La Société nou­velle, 1889.
8.Cité par Hélène Sarrazin dans Élisée Reclus ou la Passion du monde, Paris, La Découverte, 1985.
Roméo Bondon
Roméo Bondon

Étudiant en géographie, historien amateur et amateur d'histoires, particulièrement sensible aux sujets qui manquent de visibilité : l'écologie, les luttes sociales et quotidiennes, la souffrance animale — entre autres.

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.