Vive la Première Internationale !


Entretien inédit pour le site de Ballast

La Première Internationale, fon­dée en 1864, don­nait à voir un socia­lisme plu­ra­liste : prou­dho­niens, trade-unio­nistes, uto­pistes, col­lec­ti­vistes, com­mu­nistes, liber­taires, etc. Pour ravi­ver son sou­ve­nir, nous nous sommes entre­te­nus avec Mathieu Léonard, auteur de l’es­sai L’Émancipation des tra­vailleurs, tra­vail his­to­rique entiè­re­ment consa­cré à la Première Internationale (aus­si appe­lée AIT). Nous le retrou­vons dans l’ar­rière-salle sans éclai­rage d’un café : il porte une gavroche — au mur, der­rière lui, une pho­to­gra­phie de Marylin Monroe.


Avec Éric Hazan, des édi­tions La Fabrique, vous vous êtes éton­nés du peu d’ouvrages sur le sujet. Comment l’expliquez-vous ?

C’est en effet le constat qui a moti­vé la rédac­tion de mon livre. Il y avait un rela­tif oubli, de la part des his­to­riens, qui pen­saient que tout avait été dit, qu’il n’y avait plus grand-chose à décou­vrir, en terme his­to­rio­gra­phique, et qu’il s’agissait là de débats poli­tiques qui n’intéressaient plus le milieu universitaire1. Oubli, aus­si, de la part des mili­tants. Peut-être lié à une forme de décom­po­si­tion de la gauche radi­cale… L’AIT consti­tue une réfé­rence un peu mytho­lo­gique du mou­ve­ment ouvrier et révo­lu­tion­naire, mais, curieu­se­ment, on trou­vait peu de livres syn­thé­tiques sur la ques­tion. Les édi­tions La Fabrique, qui ont à cœur de res­ti­tuer les mémoires révo­lu­tion­naires — même si je ne par­tage pas tou­jours leurs choix —, ont jugé que l’histoire de l’AIT y avait toute sa place. Éric Hazan m’a don­né l’opportunité de le faire. De dis­cus­sions en dis­cus­sions, il m’a mis le pied à l’étrier et m’a pro­po­sé de m’éditer si je me lan­çais dans ce pro­jet. Au début, je ne savais pas encore sous quel angle l’aborder ; c’était assez ver­ti­gi­neux et, en même temps, très stimulant.

Dans une confé­rence, vous disiez que vous aviez vou­lu trai­ter ce sujet « par en bas ».

« Il y avait un rela­tif oubli, de la part des his­to­riens, qui pen­saient que tout avait été dit, qu’il n’y avait plus grand-chose à découvrir. »

Avant d’entamer l’écriture à pro­pre­ment par­ler, j’ai vite consta­té que cette pre­mière ten­ta­tive d’organisation de masse mon­diale, dans laquelle se sont des­si­nées les grandes lignes direc­trices du mou­ve­ment ouvrier, ne se rédui­sait pas à l’image cari­ca­tu­rale qu’on pou­vait en avoir, celle d’une lutte entre « mar­xistes » et « anar­chistes » qui se solde par l’expulsion fra­cas­sante de Bakounine par Marx, lors du Congrès de La Haye, en 1872. Comment fal­lait-il envi­sa­ger une his­toire syn­thé­tique de l’AIT ? Dégager des thé­ma­tiques ? En faire un court résu­mé des ten­dances poli­tiques ? Une fois plon­gé dans cette his­toire, j’ai déci­dé de suivre un fil chro­no­lo­gique qui per­met­tait de recon­tex­tua­li­ser au mieux les options qui se sont posées aux indi­vi­dus de l’é­poque. Il me parais­sait impor­tant de reve­nir à ce foi­son­ne­ment et à son pro­ces­sus évo­lu­tif : ce qu’il faut bien réa­li­ser, c’est que ces gens ne savaient pas pré­ci­sé­ment ce qu’ils allaient faire. Ils n’avaient pas de mode d’emploi pré­éta­bli. Ce sont des échanges, des ren­contres, des décla­ra­tions, des tâton­ne­ments. C’est une évi­dence pour nous, on connaît toute l’histoire, rétros­pec­ti­ve­ment ; pas eux : même s’ils s’imaginaient par­ti­ci­per à une trans­for­ma­tion du monde et œuvrer pour l’émancipation, même s’ils redou­taient la guerre, même s’ils espé­raient être les acteurs d’une révo­lu­tion, les choses ne se déroulent jamais de la façon dont on les ima­gine. Plus que les débats théo­riques et idéo­lo­giques, j’ai vou­lu m’approcher de leurs pro­jec­tions, en matière d’implication his­to­rique, et de ce qu’ils allaient ensuite en faire.

Combien de temps vous a pris l’écriture ?

Pour la rédac­tion, onze mois à plein temps. Avec aupa­ra­vant un temps de lec­ture et de recherches en poin­tillé — envi­ron deux ans et demi, en tout.

[Bakounine]

Pour les gens qui connaissent mal ce sujet, pou­vez-vous déjà resi­tuer les prin­ci­pales ten­dances qui coha­bitent au sein de la Première Internationale ?

Il y a, au départ, l’impulsion des trade-unio­nistes anglais — le plus impor­tant mou­ve­ment syn­di­cal du XIXe siècle, qui pré­co­nise une forme de syn­chro­ni­sa­tion à l’échelle euro­péenne pour contrer la mise en concur­rence des ouvriers dans un moment d’accélération de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Ils ne sont pas les plus révo­lu­tion­naires, mais les plus orga­ni­sés : leurs diri­geants se nour­rissent sou­vent d’une pen­sée posi­ti­viste. Il y a les ouvriers fran­çais, qua­li­fiés sou­vent de prou­dho­niens — mais qui ne sont pas seule­ment réduc­tibles à cette seule influence : ils puisent éga­le­ment chez les uto­pistes (pen­sons à Fourier) —, qui cherchent à ce moment de libé­ra­li­sa­tion du Second Empire des nou­velles voies d’organisation de la classe ouvrière, tant par les élec­tions (Manifeste des soixante) que par la consti­tu­tion de cor­po­ra­tions syn­di­cales. Il y a la pré­sence des « com­mu­nistes » alle­mands, notam­ment par­mi les exi­lés à Londres, dont Marx, bien sûr. En péri­phé­rie, on constate l’intérêt de tout un tas de pros­crits démo­crates qui gre­nouillent à Londres, et par­ti­cipent aux débats ini­tiaux dans l’espoir d’y défendre leur cause par­ti­cu­lière. Schématiquement, on peut dis­tin­guer deux axes prin­ci­paux dans le pro­jet ini­tial de l’Internationale : la soli­da­ri­té entre les tra­vailleurs ; la fra­ter­ni­té entre les peuples. En 1868, Bakounine se rap­proche de l’AIT en rom­pant avec la Ligue pour la paix, qu’il juge trop bour­geoise. Il va consti­tuer un réseau paral­lèle et aura rapi­de­ment une grande influence sur cer­taines sec­tions de l’Internationale, notam­ment par­mi les inter­na­tio­naux suisses, ita­liens ou espa­gnols. Le pro­gramme par­ti­cu­lier de l’Alliance se carac­té­rise par la mise en avant de l’athéisme, le rejet de l’État ou encore l’égalité entre les sexes — ce qui explique qu’on pour­ra par­ler d’une ten­dance anar­chiste, ou plu­tôt anti-auto­ri­taire, même si ceux-là se disent alors « socia­listes révo­lu­tion­naires » ou « col­lec­ti­vistes anti-autoritaires ».

Votre livre s’ouvre sur l’échec des révo­lu­tions et la néces­si­té de s’organiser poli­ti­que­ment pour y faire face. Comment cela s’articule-t-il ?

« Nombreux sont ceux qui en viennent à pen­ser qu’il faut pas­ser par d’autres formes d’actions et d’organisations politiques. »

Seize ans avant la créa­tion de l’Internationale, il y a l’échec de 1848. Répression de masse, exil… Il y a dans l’air l’idée d’un cré­pus­cule des révo­lu­tions au XIXe siècle, même si la Commune sem­ble­ra contre­dire cette impres­sion. Nombreux sont ceux qui en viennent à pen­ser qu’il faut pas­ser par d’autres formes d’actions et d’organisations poli­tiques, d’autant que quelques États euro­péens s’ouvrent peu à peu à un cer­tain plu­ra­lisme, qui per­met la consti­tu­tion de par­tis ou de syn­di­cats. La construc­tion de l’AIT ne se fait pas sur le pro­jet d’une insur­rec­tion armée, même si des inter­na­tio­na­listes, comme les blan­quistes (sur­tout à par­tir de la Commune), y sont favo­rables. Son but est d’y aller pia­no. C’est le jeu de l’Histoire et la lutte des classes qui conduit l’Internationale à la Révolution, ce n’est pas une aspi­ra­tion de sédi­tion qu’elle porte en elle-même. Les patrons et les grandes puis­sances vont peu à peu la dési­gner comme une force sub­ver­sive et la dia­bo­li­ser. Pourtant, il faut relire la défi­ni­tion de la Révolution dans La Révolution poli­tique et sociale, un jour­nal de l’AIT sous la Commune, pour mesu­rer la pru­dence des inter­na­tio­naux pris dans le feu de l’Histoire : « Nous sommes pour la Révolution, c’est-à-dire un état de choses tel que, sans secousse, sans désordre, sans coup d’État, sans émeutes, sans léser aucun inté­rêt légi­time, les réformes poli­tiques et sociales ces­sant par la liber­té com­plète de pen­sée d’être un épou­van­tail pour les niais et les igno­rants, puissent pas­ser aisé­ment du domaine de la théo­rie sur le ter­rain de la pra­tique… »

D’ailleurs, la grève est loin de faire l’unanimité dans le mou­ve­ment social de l’époque. Cela peut éton­ner, aujourd’hui.

Oui, notam­ment par­mi les prou­dho­niens. Proudhon esti­mait que c’était un moyen de lutte contre-pro­duc­tif, ou, du moins, insuf­fi­sant. Il pen­sait que c’était un outil illé­gal dans les rap­ports de pro­duc­tion, et qu’elle se retour­nait sys­té­ma­ti­que­ment contre les gré­vistes eux-mêmes, car le patron trou­ve­ra tou­jours une autre façon de pal­lier, de sur­en­ché­rir… Mais il faut rap­pe­ler qu’il écri­vait cela à une époque où les syn­di­cats étaient inter­dits. D’une manière géné­rale, dans l’esprit de ceux qui avaient connu la féro­ci­té de juin 1848, il y avait toutes sortes de défiances et de pru­dences par rap­port à ce qui pou­vait entraî­ner un risque de répres­sion. Par la force des choses, cela va évo­luer — notam­ment à par­tir de la grève des bron­ziers, en 1867, qui fut assez déci­sive dans le rap­port des mou­ve­ments ouvriers à cette forme de lutte. Tout va se dur­cir et se radi­ca­li­ser à la fin des années 1860 : les grèves vont être de plus en plus répri­mées, dans les bas­sins miniers notam­ment. La ques­tion de la légi­ti­mi­té de la grève est alors dépas­sée : il faut main­te­nir un rap­port de force et le dépas­ser. De même, face au risque de guerre, l’idée de grève géné­rale émerge pro­gres­si­ve­ment — Marx n’y est d’ailleurs pas spé­cia­le­ment favo­rable. Toute cette période per­met de rela­ti­vi­ser ce qu’on a pu consi­dé­rer depuis comme des prin­cipes acquis du mou­ve­ment social ; tout y est encore empi­rique et en débat.

[Marx]

Venons-en à la Commune. Un moment char­nière, donc ?

C’est effec­ti­ve­ment un moment cru­cial dans l’histoire de l’AIT. Il y a un avant et un après. La guerre fran­co-prus­sienne puis la Commune vont, d’une cer­taine façon, pré­ci­pi­ter l’échec de l’Internationale. Le mas­sacre des com­mu­nards glace le mou­ve­ment ouvrier fran­çais pen­dant une décen­nie, mais aus­si, plus lar­ge­ment, l’ensemble des mou­ve­ments euro­péens. L’AIT est accu­sée d’avoir fomen­té le sou­lè­ve­ment. À peu de frais, les gou­ver­ne­ments des grandes puis­sances vont la décla­rer illé­gale dans beau­coup de pays (France, Allemagne, Espagne, Italie, Portugal). La plu­part des com­mu­nards sont dépor­tés en Nouvelle-Calédonie, cer­tains fuient en Angleterre ou en Suisse. L’Allemagne inter­dit tout lien avec une orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale. En France, la pos­si­bi­li­té d’une Internationale, ou sim­ple­ment d’un droit d’association, est inter­dite jusqu’aux lois Waldeck-Rousseau, à la fin du XIXe. L’Europe n’est donc plus un ter­rain pos­sible pour l’AIT.

Nous par­lions tout à l’heure des dif­fé­rents cou­rants pré­sents en son sein. De quelle façon les retrouvent-on dans la Commune ?

« Le mas­sacre des com­mu­nards glace le mou­ve­ment ouvrier fran­çais pen­dant une décen­nie, mais aus­si, plus lar­ge­ment, l’ensemble des mou­ve­ments européens. »

Comme le note Jacques Rougerie, l’AIT est une force poten­tielle dans la Commune — plu­sieurs dizaines de mil­liers d’affiliés —, mais une fai­blesse orga­ni­sa­trice… L’AIT n’a aucun rôle dans le 18 mars : c’est la foule pari­sienne qui déclenche l’insurrection. Les grands orga­ni­sa­teurs de la fédé­ra­tion pari­sienne de l’Internationale, comme Varlin ou Theisz, sont des par­ti­ci­pants achar­nés à la Commune, mais ils vont agir à titre indi­vi­duel : ils sont à la garde natio­nale, aux comi­tés d’arrondissements, dans les clubs… Un tiers des com­mu­nards réper­to­riés sont membres de l’AIT, mais ils n’agissent pas spé­cia­le­ment en tant que tels. Parmi les cou­rants, on dis­tingue les blan­quistes, qui ont afflué dans l’Internationale après sep­tembre 1870, pen­sant qu’elle pour­rait être un outil pour pré­ci­pi­ter les choses, puis les col­lec­ti­vistes, et quelques prou­dho­niens — il y a aus­si des « prou­dho­niens obtus », comme Tolain et Fribourg, qui se déclarent contre la Commune et se séparent de l’AIT. Grosso modo, les pre­miers pré­co­nisent la consti­tu­tion d’un Comité de salut public, durant la Commune, tan­dis que les socia­listes refusent l’aventure et la dic­ta­ture — on leur repro­che­ra d’ailleurs par­fois la fai­blesse de leur léga­lisme. On retrouve les inter­na­tio­naux aux postes éco­no­miques et sociaux de la Commune, on leur doit la prin­ci­pale influence sur le carac­tère social de cette der­nière. Parallèlement, le Conseil géné­ral de Londres et les cor­res­pon­dants de Marx à Paris, Seraillier, Frankel, déplorent le manque de struc­ture et de dis­ci­pline de l’AIT pari­sienne, qui s’é­par­pille à la moindre com­mo­tion poli­tique. Ce défaut d’organisation appa­raît pour eux comme une des leçons de l’échec de la Commune.

On sent vos affi­ni­tés, entre les lignes de votre livre. Était-ce conscient ? Aviez-vous des ambi­tions aca­dé­miques et objec­tives, ou non ?

C’est com­pli­qué, cette ques­tion. Il faut bien sûr avoir de l’empathie avec son sujet, et je ne peux pas nier que j’en ai. Mais, à aucun moment, je n’ai pen­sé ou vou­lu faire un livre idéo­lo­gique. Je ne pré­tends pas dire aux lec­teurs ce qu’il faut pen­ser. Je tra­vaille sur les contra­dic­tions, pas sur l’inamovible. (il réflé­chit) Je peux assu­mer une forme de sub­jec­ti­vi­té… Je ne sais pas… Vous pen­sez à quelque chose en particulier ?

[Blanqui]

Vous n’avez pas l’air de por­ter les blan­quistes dans votre cœur. Et vous sem­blez pré­fé­rer Bakounine à Marx. En fait, nous avons trou­vé votre ouvrage bien plus proche des liber­taires que des mar­xistes ou des éta­tistes, pour faire court.

Oui, c’est vrai… Mais ce n’est pas tant mon regard qui pré­vaut… Je ne pré­tends pas dis­tri­buer les bons ou les mau­vais rôles, je me suis nour­ri des com­men­taires des contem­po­rains à l’AIT, des réflexions sou­vent acerbes des uns sur les autres. Les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes de cette his­toire sont des per­son­nages hauts en cou­leur, avec des egos ter­ribles ; ce sont aus­si des duel­listes. Et si les cri­tiques que j’ai pu lire dans mes recherches portent davan­tage sur les blan­quistes que sur Varlin, il y a peut-être une rai­son… Varlin est une figure incon­tes­ta­ble­ment atta­chante, modeste mais déter­mi­née, le contraire d’un poseur ou d’un « révo­lu­tion­naire de la phrase ». Blanqui sus­cite cer­tai­ne­ment un res­pect una­nime, à l’époque, mais c’est moins le cas pour bien de ses émules… Gustave Lefrançais, dans son Étude sur le mou­ve­ment com­mu­na­liste, écrit : « Nous sommes de ceux qui, trop socia­listes pour être par­ti­sans d’une dic­ta­ture quelle qu’elle soit, ont consta­té chez Blanqui et ses amis trop de ten­dances auto­ri­taires pour admettre qu’on puisse jamais leur lais­ser la direc­tion d’un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire. » Les blan­quistes sont éva­lués à plus de deux mille à Paris, au milieu des années 1860, ce qui est un peu plus consé­quent qu’un simple grou­pus­cule : ils sont dans la pré­pa­ra­tion de coups et croient prin­ci­pa­le­ment dans le rôle d’une mino­ri­té agis­sante qui pousse au sou­lè­ve­ment et ins­taure une « dic­ta­ture pari­sienne ». D’un point de vue roman­tique, les blan­quistes nous fas­cinent car ils sont très por­tés sur l’action. Et, dans leur évo­lu­tion ulté­rieure, après la mort du « Vieux », on peut s’interroger sur ce qui a pu pré­fi­gu­rer, dans leur doc­trine et leurs pra­tiques, le ral­lie­ment de nom­breux blan­quistes au natio­na­lisme (son­geons à Ernest Granger), plus lar­ge­ment au Parti socia­liste (autour d’Édouard Vaillant) et, dans une moindre mesure, à l’anarchisme (Constant Martin).

« Marx est une figure brillante intel­lec­tuel­le­ment, en effet, mais fina­le­ment peu connue par ses contemporains. »

D’autre part, je tenais aus­si à rap­pe­ler que les dif­fé­rents cou­rants mar­xistes, ou d’ailleurs anti­marxistes, ont édi­fié, à tort selon moi, l’image d’un Marx tout-puis­sant dans la Première Internationale. Son fidèle ami Engels y a contri­bué en tout pre­mier lieu. Or, si l’on s’en tient aux faits his­to­riques, Marx est une figure brillante intel­lec­tuel­le­ment, en effet, mais fina­le­ment peu connue par ses contem­po­rains, en dehors de son cercle fami­lial et de quelques cor­res­pon­dants en Allemagne ! Il n’est pas l’organisateur de l’AIT, du moins jusqu’en 1871, ou cela devient pro­blé­ma­tique, mais un secré­taire effi­cace — à qui l’on doit la rédac­tion des rap­ports du Conseil géné­ral. Maximilien Rubel le dit : ce n’est pas Le Capital qui rend Marx célèbre de son vivant, mais la Commune. Il est dési­gné dans les jour­naux bour­geois de l’époque comme le lea­der occulte de l’Internationale — et ça le flatte même un peu d’accéder au rang de « l’homme le plus calom­nié de Londres ». Par la suite, les mar­xistes ont vou­lu faire de l’AIT une orga­ni­sa­tion qui por­tait en germe la forme obli­gée du Parti révo­lu­tion­naire : ce n’était pas le cas. Elle n’était au contraire pas une struc­ture ver­ti­cale ; c’était même son ori­gi­na­li­té. Marx le dit lui-même dans une inter­view à un jour­na­liste amé­ri­cain, en juillet 1871 : « L’internationale n’est nul­le­ment le gou­ver­ne­ment de la classe ouvrière, c’est un lien, ce n’est pas un pou­voir. […] L’Association n’impose aucune forme aux mou­ve­ments poli­tiques : elle exige seule­ment le res­pect de leur but. » Sa posi­tion évo­lue­ra en faveur d’une forme de cen­tra­li­sa­tion poli­tique, peu de temps après, avec l’adoption de l’article 7a, à la Conférence de Londres, en sep­tembre 1871 (qui sti­pule que le pro­lé­ta­riat doit se consti­tuer en par­ti poli­tique — ce qui va sus­ci­ter un tol­lé chez les anti-autoritaires).

Mais on ne peut, en même temps, pas idéa­li­ser l’aspect hori­zon­tal et plu­ra­liste de la Première Internationale. Dès le com­men­ce­ment, les que­relles éclatent et cha­cun se tire dans les pattes.

Oui, c’est vrai. Mais au moins les débats per­mettent de confron­ter des opi­nions et d’affiner cer­taines ques­tions. Et c’est néces­saire, cette conflic­tua­li­té. On ne peut pas se satis­faire d’un rela­ti­visme consen­suel, où tout le monde doit être d’accord pour le seul prin­cipe d’être d’accord, ou de faire silence dans les rangs.

La revue Contretemps vous a repro­ché d’écrire que Marx, contrai­re­ment à Bakounine, n’avait pas su, ou vou­lu, anti­ci­per le bureau­cra­tisme rouge. Que répon­dez-vous à ça ?

Je repro­duis en conclu­sion un texte assez vision­naire de Bakounine sur la bureau­cra­tie rouge, en rap­pe­lant que c’est le reproche qu’il fait à Marx. Est-il juste ? On peut noter que Marx a cri­ti­qué, dans ses notes sur la Commune, la bureau­cra­tie éta­tique, qu’il qua­li­fie « d’excroissance para­si­taire gref­fée sur la socié­té civile », mais, en revanche, il est vrai qu’il n’a jamais vou­lu prendre au sérieux les cri­tiques que les anti-auto­ri­taires for­mu­laient sur l’État. Bakounine a fait de cette ques­tion, au contraire, la colonne ver­té­brale de sa pen­sée. Cela ne fait pas de Marx un bureau­crate inté­gral — même si ses intrigues au moment du Congrès de la Haye ne sont pas à son hon­neur, comme l’ont eux-mêmes recon­nus des bio­graphes mar­xistes comme Franz Mehring ou Otto Rühle —, mais la ques­tion se posait déjà à ce moment-là, et Marx l’a, disons, éva­cuée… L’historien du mou­ve­ment socia­liste George Haupt sou­ligne d’ailleurs que Marx « refuse de recon­naître le sys­tème de pen­sée de Bakounine, non parce qu’il dénie sa consis­tance, comme il l’affirme péremp­toi­re­ment, mais parce que Marx cherche à le dis­cré­di­ter et à le réduire aux dimen­sions d’un chef de secte et de conspi­ra­teur de type ancien. » Au-delà des que­relles d’influence, le pro­fond cli­vage entre Marx et Bakounine porte sur la ques­tion poli­tique et l’autonomie du pro­lé­ta­riat. Pour Bakounine, rien — ni par­le­men­ta­risme, ni bureau­cra­tie — ne doit se sub­sti­tuer à l’action du pro­lé­ta­riat et aux formes dont il se dote par et pour lui-même, tan­dis que Marx pense que la conquête du pou­voir poli­tique est une condi­tion préa­lable à l’émancipation éco­no­mique. C’est un cli­vage qui nour­rit tou­jours la réflexion sur l’émancipation, en regard des cala­mi­teuses expé­riences éta­tiques se récla­mant du com­mu­nisme au XXe siècle.

[Proudhon, par Courbet]

Et quels sont pour vous les angles morts de la Première Internationale ?

La ques­tion des femmes, c’est le ren­dez-vous man­qué. Il y a pour­tant des grèves de femmes : il aurait été pos­sible des les accueillir dès 1869, après la révolte des ouvrières ova­listes, à Lyon, mais pour des rai­sons d’intrigues des uns et des autres, cela n’a pas eu lieu. C’est inex­cu­sable, même si les reproches a pos­te­rio­ri portent tou­jours une forme de condes­cen­dance. C’est d’ailleurs, à la fin des années 1840, une femme socia­liste, Flora Tristan, qui a eu l’intuition de cette idée inter­na­tio­na­liste, mais elle est tou­jours res­tée une paria, y com­pris dans les milieux socia­listes. Les femmes ont une place indé­niable dans le mou­ve­ment ouvrier, mais on ne les retrouve pas en pro­por­tion dans l’AIT… Il y a bien Élisabeth Dmitriev, qui fai­sait par­tie de la sec­tion russe de Genève, Nathalie Le Mel, proche de Varlin, ou André Léo [Léodile Béra, de son vrai nom], la com­pagne de Benoît Malon, qui a écrit de nom­breux textes et articles, notam­ment un Appel aux pay­sans, durant la Commune. Il y avait des grandes réti­cences de cer­tains élé­ments de l’AIT, notam­ment les prou­dho­niens pari­siens « de droite », à consi­dé­rer l’égalité entre les sexes. Ce n’était pas, pour eux, une priorité.

Et la ques­tion coloniale ?

« La ques­tion des femmes, c’est le ren­dez-vous man­qué. C’est inexcusable. »

C’est une grosse incu­rie, aus­si. L’abolition de l’esclavage aux États-Unis a été saluée dès 1864, c’est d’ailleurs une des pre­mières décla­ra­tions publiques de l’AIT, mais elle n’a pas relié le sort des colo­ni­sés à celui des ouvriers euro­péens. En 1871, il y a bien des insur­rec­tions en Guadeloupe et en Kabylie, mais je n’ai pas trou­vé de sources qui fassent un pont entre les sujets. L’historienne Jeanne Moisand, qui se penche sur les révoltes dans l’Empire espa­gnol à la même époque, constate les mêmes lacunes de soli­da­ri­té entre le mou­ve­ment ouvrier et les luttes anticoloniales.

Il y aura, après, Louise Michel qui sou­tien­dra les rebelles kanak.

Oui, c’est une excep­tion remar­quable par­mi les com­mu­nards en exil. Ceci étant, elle n’était pas membre de l’AIT. Il y a aus­si la ques­tion de la pay­san­ne­rie, qui n’a pas été suf­fi­sam­ment trai­tée. Elle est fon­da­men­tale, sur­tout si l’on consi­dère ce qu’il s’est pas­sé par la suite, en Russie, en 1917. Collectivisation for­cée ou res­pect du mar­ché pay­san et de la com­mune vil­la­geoise ? Ces débats n’ont pu être tran­chés. Et il y a encore la ques­tion des machines, en marge des dis­cus­sions de l’AIT, sujet qu’a étu­dié récem­ment François Jarrige, pour en arri­ver à la conclu­sion que « l’AIT fut donc à la fois un for­mi­dable ins­tru­ment de lutte contre les inéga­li­tés et de résis­tance au capi­ta­lisme indus­triel, et l’un des lieux de l’acceptation pro­gres­sive de l’usage des machines dans les mondes du tra­vail ». On peut dire avec le recul que l’AIT a pu por­ter poli­ti­que­ment les débats les plus avan­cés pour l’émancipation de son temps, mais qu’elle n’a pas pu se pro­je­ter sur tout.

[Louise Michel]

Parmi les rares figures, aujourd’hui, qui en appellent à l’AIT, il y a Löwy et Besancenot. Ils veulent s’appuyer des­sus pour récon­ci­lier le mar­xisme et l’anarchisme. Cela vous parle-t-il ?

Pour tout vous dire, je ne me sens pas très concer­né par l’usage de ces mots, ni par ses dépo­si­taires. Je le dis sans mépris à l’égard de ces deux-là. J’aime d’ailleurs beau­coup les livres de Michael Löwy, comme Rédemption et uto­pie. Mais même dans l’esprit d’une syn­thèse, je crains tou­jours les ins­tru­men­ta­li­sa­tions et les réduc­tions. Ce sont des iden­ti­tés poli­tiques qui ont leur impor­tance his­to­rique, mais dont je doute de l’utilité, aujourd’hui, pour de nou­velles pers­pec­tives révo­lu­tion­naires. Je me demande si ce n’est pas dépas­sé, si ça parle encore aux gens, si ces concepts n’ont pas les pieds dans le marbre. L’enjeu contem­po­rain, selon moi, c’est fina­le­ment plus la praxis et ses contra­dic­tions vivantes, que l’idéologie et ses véri­tés froides.

Mais vous n’écrivez pas tout ceci pour sim­ple­ment évo­quer un pas­sé oublié : vous tenez à en faire un levier, n’est-ce pas ?

Il faut bien admettre que l’internationalisme a bien du plomb dans l’aile. Nous vivons une sorte d’apothéose du capi­ta­lisme mon­dia­li­sé, mais la ten­dance lourde du mou­ve­ment social est au repli, alors même qu’il fau­drait de nou­velles pers­pec­tives trans­na­tio­nales — notam­ment face à la géné­ra­li­sa­tion du dum­ping social. L’esprit de l’Internationale reste un anti­dote contre les per­cées natio­na­listes et iden­ti­taires. Il ne faut pas ces­ser de tis­ser et retis­ser des liens, avec les migrants, entre les luttes des tra­vailleurs, avec les mou­ve­ments de résis­tance face à l’emprise de la moder­ni­té tech­no-capi­ta­liste… Aujourd’hui, quelles sont nos pers­pec­tives d’émancipation réelles ? Je ne sais pas. Récemment, j’ai rele­vé une ins­crip­tion dans le métro, une cita­tion d’Adorno, qui donne peut-être matière à réflexion : « La pen­sée de l’émancipation ne pro­cède pas de ce qu’elle vise l’idéal d’une socié­té juste, mais qu’elle se sépare d’une socié­té fausse. »


  1. Le col­loque de la Sorbonne, de juin 2014, pour les 150 ans de la fon­da­tion de l’AIT a cher­ché à sti­mu­ler les nou­velles pistes de recherches.

REBONDS

☰ Lire notre article « Blanqui et Bensaïd : l’Histoire ouverte », Émile Carme, mai 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Michael Löwy : « Sans révolte, la poli­tique devient vide de sens », décembre 2014
☰ Lire notre entre­tien avec Jean-Christophe Angaut : « Qui était vrai­ment Bakounine ? », novembre 2014

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