Blanqui et Bensaïd : l’Histoire ouverte


Texte inédit pour le site de Ballast

Auguste Blanqui fut, selon Marx, l’homme qui man­qua à la Commune : le révo­lu­tion­naire se trou­vait alors sous les bar­reaux. Contre « l’o­dieuse domi­na­tion des pri­vi­lé­giés », le mili­tant, dif­fi­ci­le­ment clas­sable dans quelque cou­rant consti­tué, a inlas­sa­ble­ment pro­mu le ren­ver­se­ment du pou­voir cen­tral par une mino­ri­té socia­liste orga­ni­sée. Le phi­lo­sophe Daniel Bensaïd, trots­kyste de for­ma­tion et théo­ri­cien de la LCR (puis du NPA), l’a mobi­li­sé de très nom­breuses fois dans son œuvre. Retour un com­pa­gnon­nage intel­lec­tuel.


Les pas­séistes aiment le pas­sé pour le figer (ombres piquées sur le liège, gloires amères, nos­tal­gies fos­si­li­sées) ; les révo­lu­tion­naires s’y plongent pour remon­ter à la sur­face, les pou­mons char­gés des forts souffles d’an­tan. Daniel Bensaïd était bien sûr de ces der­niers. Il convo­quait les morts pour ragaillar­dir les vivants et fouet­ter le sang d’une époque cour­ba­tu­rée. Notre temps se paie comp­tant et n’a plus rien à offrir qu’une Histoire finie, disent-ils, se cha­maillant entre bon­net blanc démo­crate et blanc bon­net répu­bli­cain. À tout pen­seur ses ancêtres : balises ou phares, bous­soles ou points d’ap­pui, mires ou roses des vents. Bensaïd n’y cou­pait pas et flot­taient, jamais loin de lui, quelques lueurs anciennes : Charles Péguy, Walter Benjamin et Auguste Blanqui l’ont escor­té sa vie durant. C’est ce der­nier, tête dure dis­pa­rue en 1881, qui nous retient ici. On retrouve sa trace de la créa­tion du NPA aux ultimes notes du phi­lo­sophe, avant qu’il ne nous quitte à son tour, en 2010.

« Notre temps se paie comp­tant et n’a plus rien à offrir qu’une Histoire finie, disent-ils, se cha­maillant entre bon­net blanc démo­crate et blanc bon­net répu­bli­cain. »

La réfé­rence reste embar­ras­sante. Impénitent com­bat­tant empri­son­né plus de 30 années de sa vie, inven­teur de la célé­bris­sime for­mule « Ni Dieu ni maître », pri­son­nier de Thiers sous la Commune (ce répu­bli­cain bon teint qui englou­tit Paris dans le sang et dont Zola affir­mait qu’il était le « génie fran­çais incar­né »), chat des rues doc­tri­naires (ni mar­xiste, ni anar­chiste, tout en se récla­mant du com­mu­nisme et d’une Anarchie régu­lière), l’homme a tout pour trou­bler les ban­quets et les hom­mages que la Nation se plaît à rendre à ses défunts. La République lui pré­fère donc Ferry ou Clemenceau. La mise au ban n’au­to­rise tou­te­fois pas l’ab­so­lu­tion : Blanqui n’eut jamais le pou­voir et bien malin qui pour­rait jurer qu’il n’en aurait pas abu­sé dans le cadre de la « dic­ta­ture pari­sienne » qu’il appe­lait de ses vœux. Son goût, confi­nant à l’ob­ses­sion, pour les avant-gardes armées et les coups de force n’a guère connu, le futur en est témoin, de len­de­mains radieux.

À n’en pas dou­ter, Daniel Bensaïd pri­sait chez lui l’in­flexi­bi­li­té, la droi­ture et la pas­sion. Les réfé­rences à sa pen­sée — Blanqui, dit l’Enfermé, était un homme d’ac­tion plus qu’un théo­ri­cien, mais la rue pense et l’intéressé a légué au socia­lisme radi­cal quelques grains à moudre — abondent dans ses ouvrages et ses articles. Trois lignes de force s’en dégagent : Bensaïd puise dans le « blan­quisme » (uti­li­sons ce terme en tant que cor­pus ori­gi­nel et non comme mou­ve­ment consti­tué par ses dis­ciples) son refus du déter­mi­nisme his­to­rique, son mépris des uto­pies et sa pro­pen­sion à la mélan­co­lie.

Ilya Bolotowsky

Un socialisme sans Progrès

Le mot, en lettre minus­cule, a bonne presse : qui serait contre ? Le sens com­mun veut même qu’on ne l’ar­rête pas. Il devient matière à bis­billes sitôt qu’il se fait concept. Dans les rangs tra­di­tion­nel­le­ment contre-révo­lu­tion­naires, cela s’en­tend, mais aus­si, et cela se sait moins, dans le camp anti­ca­pi­ta­liste. Sauf à pen­ser le monde en deux blocs, noir face au blanc, se toi­sant d’une tran­chée l’autre au mépris des teintes entières exis­tantes (ce qui, dans le domaine médi­cal, porte le nom d’a­chro­ma­tie et tient de la patho­lo­gie), force est d’ad­mettre que les cou­rants se croisent et se che­vauchent plus qu’on ne veut l’ad­mettre : « pro­gres­siste », « conser­va­teur », « réac­tion­naire », « moderne » et « anti­mo­derne » n’é­clairent pas tou­jours, en tout cas pas assez, les enjeux comme les forces en pré­sence. Mots fétiches qui aident donc à pros­crire plus qu’à pen­ser. Jaugeons-les avec modes­tie, ras les pâque­rettes, à la loupe plus qu’à la louche : il est des pro­grès qui abaissent et d’autres dont on ne sau­rait se pas­ser, des conser­va­tions salu­taires et d’autres à mettre au poteau. Lieu com­mun : le cas par cas a, faute de génie, par­fois quelques ver­tus.

« Les années passent mais ne pro­mettent rien : mal­heur à qui croit le des­tin don­né, tra­cé, plié. »

En 2006, Daniel Bensaïd a cosi­gné, avec le phi­lo­sophe Michael Löwy, l’ar­ticle « Auguste Blanqui, com­mu­niste héré­tique ». Les deux auteurs fai­saient de l’Enfermé l’un des ava­tars de la troi­sième gauche : si la pre­mière est d’une rai­deur toute éta­tiste, la seconde réfor­miste et démo­cra­tique, cette der­nière, plus radi­cale, s’a­vance hors des ins­ti­tu­tions. Elle rejette les pan­ta­lon­nades par­le­men­taires, ronds de ser­viette à la table des ministres, com­pro­mis et cotes mal taillées. Elle n’est pas une mou­vance struc­tu­rée, appoin­tée et enca­drée, mais, écri­vaient-ils, une « constel­la­tion » : aréo­page d’âmes rétives, bric-à-brac d’é­toiles filantes — ils sont peu nom­breux et l’on compte en ses flancs Sorel, Péguy, Lazare et ledit Blanqui. Bensaïd signait à deux mains son ins­crip­tion propre dans la tra­di­tion mar­xiste : il n’est à ses yeux nul­le­ment ques­tion de la dépas­ser mais de l’en­ri­chir, de l’é­mailler, de la fécon­der par des forces hété­ro­doxes mécon­nues, plus enclines aux ombrages qu’aux homé­lies. Et les deux pen­seurs d’as­su­rer : Blanqui porte sur ses épaules cette ten­dance non pro­gres­siste du socia­lisme. « Son image ne cesse de nous han­ter. »

L’Enfermé fut un oppo­sant réso­lu au posi­ti­visme (l’hu­ma­ni­té appré­hen­dée par stades, de l’ir­ra­tion­nel des temps pre­miers à la science comme som­met), au scien­tisme, au déter­mi­nisme et au carac­tère sup­po­sé­ment linéaire du deve­nir his­to­rique. Non, mar­te­lait-il, l’a­ve­nir ne porte pas en lui l’é­lé­va­tion de l’es­pèce. Le pas­sé, un sou­ve­nir amer ; le pré­sent, un trem­plin pour un futur enfin affran­chi des tares anciennes ? Farces et fou­taises. Le temps ne monte pas les marches de l’é­vo­lu­tion, de la tourbe ani­male aux cités radieuses de l’Homme libre. Les années passent mais ne pro­mettent rien : mal­heur à qui croit le des­tin don­né, tra­cé, plié. Blanqui : « Je ne suis pas de ceux qui pré­tendent que le pro­grès va de soi, que l’hu­ma­ni­té ne peut pas recu­ler1. »

Ilya Bolotowsky

Le hasard n’a pas pous­sé Bensaïd à convo­quer le sul­fu­reux Sorel. On lui doit son célèbre essai Les Illusions dupro­grès, paru en 1908. Le pen­seur fran­çais, par­ti­san du syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire, y retra­çait, page à page, les ori­gines de ce « dogme », le pro­grès, qu’il assi­mi­lait à « une doc­trine bour­geoise2 ». Quatre décen­nies plus tard, l’an­cien trots­kyste Dwight Macdonald, deve­nu liber­taire pour n’être pas com­plice du sang ver­sé par le lea­der de l’Armée rouge (vis-à-vis duquel Daniel Bensaïd, il faut bien le dire, fai­sait montre d’une large indul­gence), publiait The Root Is Man. On y lit : « Le pro­gres­siste, si prompt à taxer les autres de méta­phy­si­ciens ou d’uto­pistes, est en réa­li­té l’ar­ché­type du méta­phy­si­cien de notre temps, prêt à sacri­fier indé­fi­ni­ment et à très grande échelle les inté­rêts réels, maté­riels, concrets d’êtres de chair et de sang sur l’au­tel du concept méta­phy­sique de Progrès, dont il pos­tule (en termes méta­phy­siques là encore) qu’il est la véri­table essence de l’his­toire3. » Camus enté­ri­ne­rait bien­tôt, dans L’Homme révol­té : « [L]e pro­grès, l’a­ve­nir de la science, le culte de la tech­nique et de la pro­duc­tion sont des mythes bour­geois4. »

« Si rien n’est tra­cé, rien n’est fatal ; un fait n’est jamais accom­pli, sauf à croire les vain­queurs qui le déclarent. »

C’est qu’une pen­sée irrigue l’œuvre entière de Bensaïd : l’Histoire n’est pas une ligne droite obéis­sant à quelque des­sein (le telos d’Aristote, la Cité de Dieu de saint Augustin, l’âge posi­tif de Comte ou la Révolution finale). Elle ne se déplie ni ne connaît d’é­pi­logue. Le mili­tant trots­kyste, s’ap­puyant sur Blanqui, Benjamin et Marx, tenait à lais­ser la porte ouverte aux aléas comme aux accrocs, aux impré­vus comme aux hasards. Le monde est une boule capri­cieuse, sale gosse mar­chant contre les vents pré­dits. Chaque ins­tant porte son poids de doutes et de pos­sibles, d’es­quives et de peut-être. Et si rien n’est tra­cé, rien n’est fatal ; un fait n’est jamais accom­pli, sauf à croire les vain­queurs qui le déclarent. Dans son essai Marx, mode d’emploi, Bensaïd convo­quait une phrase chère à son cœur, à en juger par sa récur­rence dans son œuvre : « L’histoire ne fait rien5. » Signée Engels. Les hommes seuls la font et la façonnent, dans l’é­ter­nel com­bat quo­ti­dien.

Dans ses Mémoires, Une lente impa­tience, Bensaïd consi­gnait encore : « Le cher Blanqui voyait juste6 » dans sa cri­tique du posi­ti­visme. Plus loin : « Les bifur­ca­tions stra­té­giques de Blanqui lais­saient entre­voir un autre rap­port entre his­toire et évé­ne­ment, règle et excep­tion, récep­tion infer­nale de la catas­trophe et irrup­tion mes­sia­nique du pos­sible7. » Rien ne nous auto­rise « à nous lais­ser de nou­veau endor­mir par les ber­ceuses du pro­grès, comme si, à l’ins­tar des opé­rettes Belle Époque, tout devait s’ar­ran­ger, dans une apo­théose finale de paillettes et de chan­sons8 ». Il enfon­çait le clou dans son essai Un nou­veau théo­lo­gien, évo­quant Blanqui dere­chef : non, défi­ni­ti­ve­ment non, l’Histoire n’est pas close et la Révolution n’est pas son point final, sa lettre Z, son ter­mi­nus atten­du. Il n’est pas d’en­gre­nage, de logiques per­cluses, mais, à toute heure, des points de fuite pos­sibles et pen­sables, des per­cées et des brèches à ten­ter ou à prendre, des fis­sures dans les grandes parois de l’ordre. Pas de cours des choses aux semelles de plomb, de fatum sans failles. Le terme « bifur­ca­tion », emprun­té au même Blanqui, revient conti­nuel­le­ment sous la plume de Bensaïd : Tout est encore pos­sible, tel est bien le nom de l’un de ses der­niers livres, paru aux édi­tions La Fabrique en 2010.

Ilya Bolotowsky

Dans son article inache­vé « Walter Benjamin, thèses sur le concept d’histoire », Bensaïd est reve­nu sur sa cri­tique du posi­ti­visme. Même pro­pos, autres for­mules. Il déve­loppe en revanche l’i­dée selon laquelle, chez Blanqui (et Benjamin), le pas­sé serait un gise­ment, un mag­ma enfoui prêt à sur­gir. Il parle d’une « caté­go­rie de la Résurrection/Réveil », d’un pas­sé qui sait, peut et doit, se défaire de ses pous­sières pour armer le pré­sent en son­geant au futur proche. L’Histoire est hachures, dents de scie, sauts et contre-sauts ; elle gonfle, s’é­lance, s’é­broue puis se rétracte, prend du recul, cherche un biais, esquisse et esquive, puis repart avant de s’é­crou­ler ou de gagner la manche. Le pré­sent, esti­mait Bensaïd, doit réveiller les « poten­tia­li­tés inex­plo­rées » du pas­sé. Le trots­kyste rejoint ici le répu­bli­cain Régis Debray, avec qui il polé­mi­qua fra­ter­nel­le­ment : la mémoire est révo­lu­tion­naire et le fan­tasme de la page blanche, de la table rase, n’a­muse que la chan­son ou les tyrans. « Pour Blanqui, décla­rait Bensaïd en 2007, le pas­sé reste donc un champ de bataille sur lequel le juge­ment des flèches, le sort des armes, et le fait accom­pli ne prouvent rien quant au par­tage du juste et de l’injuste9 » : autre­ment dit, il per­met une approche éthique du socia­lisme, non plus seule­ment stra­té­gique.

La révolution n’est pas une utopie

« On pri­vi­lé­gie les petits chan­tiers alter­na­tifs et les micro­ré­sis­tances au bou­le­ver­se­ment glo­bal des struc­tures et des ins­ti­tu­tions. »

Étymologiquement, le mot « uto­pie », inven­té par Thomas More en 1516, signi­fie « qui n’est d’au­cun lieu ». S’il est des anti­ca­pi­ta­listes, à com­men­cer par Löwy, pour louer en lui sa force éman­ci­pa­trice, d’autres, à l’ins­tar de Bensaïd, refusent de l’in­té­grer à leur lexique cri­tique. La lutte sociale est l’af­faire des courtes durées, des temps sur les­quels on peut avoir prise : Bensaïd pré­fère les plans B à ceux sur la comète. Aux socié­tés idéales et aux ven­deurs de mirages, il oppose le réel et son impla­cable humi­li­té : « Là-des­sus, je suis blan­quiste jusqu’au bout des ongles : regar­der loin fatigue. […] On est là, on a des pro­blèmes à résoudre, on ne les résou­dra pas tous. On vit dans une époque où ce que l’on appelle la bar­ba­rie a pris plu­sieurs lon­gueurs d’avance, essayons de résoudre cela. Que sera une huma­ni­té demain ? Est-ce qu’il y aura une insa­tis­fac­tion chro­nique ? Est-ce qu’il y aura d’autres manières d’être mal­heu­reux ? Peut-être. Très pro­ba­ble­ment même. Mais enfin, c’est une inter­ro­ga­tion sans réponse. Je reste terre à terre, si tant est que cela soit terre à terre que de se deman­der quoi faire dans les deux siècles qui viennent pour évi­ter une catas­trophe10 »

Face à l’u­to­pisme, Bensaïd dresse « la rai­son stra­té­gique11 ». Celles d’an­tan — Owen, Saint Simon ou Fourrier — avaient au moins pour elles, esti­mait le mili­tant, d’as­pi­rer à chan­ger le monde ; celles qu’offre notre temps s’af­fichent par frag­ments et miettes, bouts de ficelle et pis-aller. On veut se chan­ger « soi » ou faire bou­ger la donne « à son modeste niveau », on pri­vi­lé­gie les petits chan­tiers alter­na­tifs et les micro­ré­sis­tances au bou­le­ver­se­ment glo­bal des struc­tures et des ins­ti­tu­tions. Une époque de « petits trai­tés et petites gor­gées de bière12 », iro­ni­sait le phi­lo­sophe.

Ilya Bolotowsky

Le com­mu­nisme, jurait quant à lui Blanqui en 1870, « doit se gar­der des allures de l’u­to­pie et ne se sépa­rer jamais de la poli­tique13 ». À l’u­to­pie, le phi­lo­sophe pri­vi­lé­giait en réa­li­té la notion de mes­sia­nisme laïc. Qu’est-ce à dire ? « L’inquiétude éveillée du pos­sible », expli­quait-il dans son article « Obscures lumières d’août ». Mais encore ? Ce mes­sia­nisme n’est pas celui de l’at­tente apa­thique, de l’es­poir reli­gieux, du désir d’un Messie sau­veur et rédemp­teur ; le sien est méta­pho­rique, sécu­la­ri­sé. Dans le sillon de Walter Benjamin, Bensaïd sug­gère qu’il faut se tenir sur le guet, prêt, en attente de, tou­jours dis­po­nible « à l’irruption du pos­sible14 ». Il expli­ci­ta son pro­pos dans l’ou­vrage Éloge de la résis­tance à l’air du temps : aux côtés de Blanqui et de Sorel, il assu­rait ain­si, au regard de la tra­di­tion juive, que le Messie peut arri­ver à tout ins­tant, qu’il peut « se fau­fi­ler dans la porte étroite de l’im­promp­tu évé­ne­men­tiel15 ».

Éloge de la mélancolie

« C’est la mélan­co­lie des ventres noués et des yeux flin­gués par les défaites, des corps sur les pavés et des espoirs au fond des rues, cre­vés la gorge nue. »

Des dan­dys aux poètes per­dus dans leur spleen, des phra­seurs aux esthètes alan­guis dans leur Moi, le vague-à-l’âme est d’or­di­naire asso­cié aux gar­diens de l’im­mo­bile. Il existe pour­tant une tra­di­tion révo­lu­tion­naire empreinte de mélan­co­lie : en 1992, Sayre et Löwy ont publié une étude appro­fon­die, Révolte et mélan­co­lie, sur ce cou­rant somme toute sou­ter­rain. Les auteurs se portent en faux contre l’i­dée que le roman­tisme serait inévi­ta­ble­ment contre-révo­lu­tion­naire et célèbrent la force anti­ca­pi­ta­liste de celui-ci : le roman­tisme défie la moder­ni­té, donc sa part de cal­cul, de désen­chan­te­ment, d’hé­gé­mo­nie ratio­na­liste et d’emprise bureau­cra­tique. « Le sou­ve­nir du pas­sé sert comme arme dans la lutte pour le futur16 », révèlent-ils, avant de mettre en lumière les tenants d’une telle mélan­co­lie révo­lu­tion­naire : Marx, Engels, Lukacs, Rosa Luxemburg, Péguy ou encore Ernst Bloch. Bensaïd apporte tou­te­fois une pré­ci­sion, à valeur de rec­ti­fi­ca­tion : la mélan­co­lie qu’il célèbre est clas­sique et non roman­tique. La pre­mière ne donne pas dans l’emphase ni le pathos, ne s’embarrasse pas de larmes sous la lune. Dans Le Pari mélan­co­lique, Bensaïd en brosse le por­trait : lucide, fru­gale, maî­tri­sée. Elle ne s’é­panche pas et espère, tout en ne sachant se défaire du pes­si­misme qui l’ha­bite. Elle risque, parie. Blanqui, estime-t-il, en est l’un des plus justes repré­sen­tants.

Philippe Corcuff, socio­logue et ami de Bensaïd, rap­porte dans l’un de ses textes que la mélan­co­lie, comme motif, tra­verse l’in­té­gra­li­té de l’œuvre poli­tique et phi­lo­so­phique du pen­seur du NPA. C’est la mélan­co­lie des ventres noués et des yeux flin­gués par les défaites, des corps sur les pavés et des espoirs au fond des rues, cre­vés la gorge nue, celle des dra­peaux ne bat­tant plus que sur les cer­cueils, celle du souffle froid des oubliés, des vain­cus et des pau­més, celle des fosses com­munes face au sou­rire satis­fait des salauds. « Cette tris­tesse, en 1939, c’est l’Allemagne, c’est l’Espagne (celle de la culpa­bi­li­té ron­geuse et alcoo­lique de Lunar Caustic ou de Geoffrey Firmin). C’est l’imminence évi­dente de la guerre17. » C’est encore celle, para­phra­sant Nietzsche, de l’é­ter­nel retour des échecs qu’eut à connaître l’Enfermé (1830, 1839, 1848, 1871…), celle des révo­lu­tions tra­hies — et Bensaïd de lier alors Blanqui à Trotsky —, celle, enfin, du Che n’i­gno­rant rien des obs­tacles mais se bat­tant tout de même. « La mélan­co­lie n’est pas pour moi un ali­bi à l’inaction, mais au contraire un levier de l’action dés­illu­sion­née (à ne pas confondre avec dépas­sion­née), d’un enga­ge­ment qui s’efforce de ne pas se racon­ter d’histoire, de ne pas mar­cher à la croyance18. »

Ilya Bolotowsky

*

Un mar­gi­nal, un out­si­der, un héré­tique : c’est ain­si que Bensaïd se plai­sait à décrire Blanqui, que tant d’autres ont cou­vert d’in­sultes (déma­gogue et fana­tique pour Larousse ; brute inca­pable d’a­mour pour Hugo ; indi­vi­du immonde, méchant et dégoû­tant pour Tocqueville). Mais Bensaïd a salué ses ver­tus sans igno­rer ses fai­blesses. « On trouve, au cœur des écrits de Blanqui, un équi­libre instable entre l’illu­mi­nisme auto­ri­taire et une pro­fonde sen­si­bi­li­té liber­taire19. » Tensions, en effet, dans l’œuvre-vie du révo­lu­tion­naire : si son aile auto­ri­taire est mani­feste ; l’autre, liber­taire, s’en­tend par son éloge de la plu­ra­li­té des doc­trines et des cou­rants au sein du socia­lisme, et, même, de son impé­rieuse néces­si­té contra­dic­toire, ain­si que par son refus de la Terreur ins­ti­tuée — aux traîtres et aux contre-révo­lu­tion­naires, il pro­po­sait l’exil en lieu et place de la guillo­tine robespierriste20. « L’appel est tou­jours ouvert », jurait Blanqui, pour la plus grande joie sans illu­sions de Bensaïd.

  1. Cité par Alain Decaux, Blanqui l’insurgé, Perrin, 1976, p. 484.
  2. Georges Sorel, Les Illusions du pro­grès, Études sur le Devenir Social, Marcel Rivière et Cie, 1947, pp. 5–6.
  3. Dwight Macdonald, Le Socialisme sans le Progrès, Éditions La Lenteur, 2011, p. 135.
  4. Albert Camus, L’Homme révol­té, Folio essais, 2008, p. 245.
  5. Cité par Daniel Bensaïd, Marx, mode d’empoi, Zones, 2009, p. 74.
  6. Daniel Bensaïd, Une lente impa­tience, Stock, 2004, p. 91.
  7. Ibid., p. 404.
  8. Ibid., p. 460.
  9. Daniel Bensaïd, « Temps his­to­riques et rythmes poli­tiques », 2007.
  10. Entretien « Pensée stra­té­gique et uto­pie », Mortibus n° 1, prin­temps 2006.
  11. Daniel Bensaïd, « Socialismes uto­piques d’hier et d’aujourd’hui », 2007.
  12. Daniel Bensaïd, Éloge de la résis­tance à l’air du temps, Textuel, 1999, p. 60.
  13. Auguste Blanqui, Maintenant il faut des armes, La Fabrique, 2008, p. 216.
  14. Entretien « À pro­pos de Walter Benjamin, sen­ti­nelle mes­sia­nique », Petit Périgord rouge, 1990.
  15. Daniel Bensaïd, Éloge de la résis­tance à l’air du temps, Textuel, op. cit., p. 59.
  16. Robert Sayre et Michael Löwy, Révolte et mélan­co­lie, Payot, 2011, p. 39.
  17. Daniel Bensaïd, « Walter Benjamin, thèses sur le concept d’histoire ».
  18. Entretien « La Politique et l’histoire », Libre choix, Bruxelles, février 1998.
  19. Daniel Bensaïd et Michael Löwy, « Auguste Blanqui, com­mu­niste héré­tique », 2006.
  20. Lire à ce pro­pos ses « Notes inédites », parues dans le vingt-hui­tième numé­ro des Annales his­to­riques de la Révolution fran­çaise, en 1928.
Émile Carme
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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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