Blanqui et Bensaïd : l’Histoire ouverte

Notre huitième numéro sort le 19 septembre. Abonnez-vous dès maintenant !


Texte inédit pour le site de Ballast

Les pas­séistes aiment le pas­sé pour mieux le figer (ombres piquées sur le liège, gloires amères ou nos­tal­gies fos­si­li­sées) ; les révo­lu­tion­naires s’y plongent pour mieux remon­ter à la sur­face, les pou­mons char­gés des forts souffles d’an­tan. Bensaïd était bien sûr de ces der­niers. Il convo­quait les morts pour ragaillar­dir les vivants et fouet­ter le sang d’une époque lasse et cour­ba­tu­rée. Notre temps se paie comp­tant et n’a plus rien à offrir qu’une his­toire finie, disent-ils, se cha­maillant entre bon­net blanc démo­crate et blanc bon­net répu­bli­cain. Tous les pen­seurs ont leurs pen­seurs-pères : balises ou phares, bous­soles ou points d’ap­pui, mires ou roses des vents. Bensaïd n’y cou­pait pas et flot­taient, jamais loin de lui, des lueurs par­fois anciennes : Charles Péguy, Walter Benjamin et Auguste Blanqui l’ont escor­té sa vie durant. C’est ce der­nier, tête dure qui nous quit­ta en 1881, qui nous inté­resse ici. On le retrouve de la créa­tion du NPA jusque dans les ultimes notes du phi­lo­sophe, avant qu’il nous quitte à son tour, en 2010.

« Bensaïd était bien sûr de ces der­niers. Il convo­quait les morts pour ragaillar­dir les vivants et fouet­ter le sang d’une époque lasse et cour­ba­tu­rée. »

On a plus de chances de croi­ser le nom de Blanqui au hasard d’une rue que dans la bouche d’un homme poli­tique. Pour cause : la réfé­rence est embar­ras­sante. Inlassable com­bat­tant empri­son­né durant plus de trente années de sa vie, inven­teur de la célé­bris­sime for­mule « Ni Dieu ni maître », pri­son­nier de Thiers sous la Commune (ce répu­bli­cain bon teint qui englou­tit Paris dans le sang et dont Zola affir­ma qu’il était le « génie fran­çais incar­né ») et chat des rues doc­tri­naires (ni mar­xiste, ni anar­chiste, tout en se récla­mant du com­mu­nisme et d’une Anarchie régu­lière) ; l’homme a tout pour trou­bler les ban­quets et les hom­mages que la Nation se plaît à rendre à ses défunts. La République lui pré­fère Ferry ou Clemenceau ; nous avons pris bonne note. La mise au ban n’au­to­rise pour­tant pas l’ab­so­lu­tion : Blanqui n’eut jamais le pou­voir mais bien malin qui pour­rait jurer qu’il n’en aurait pas abu­sé, dans le cadre de la « dic­ta­ture pari­sienne » qu’il appe­lait de ses vœux ; Blanqui se bat­tit sans répit mais ne fit qu’a­mas­ser les défaites — son goût (confi­nant à l’ob­ses­sion) pour les avant-gardes armées et les coups de force n’a guère connu, le futur en fut témoin, de len­de­mains heu­reux.

Bensaïd pri­sait chez lui, à n’en pas dou­ter, l’in­flexi­bi­li­té, la droi­ture et la pas­sion. Cela reste un peu court. Les réfé­rences à sa pen­sée — Blanqui, dit l’Enfermé, n’é­tait pas un théo­ri­cien à pro­pre­ment par­ler, plu­tôt un homme d’ac­tion, mais la rue pense et Blanqui légua au socia­lisme radi­cal quelques grains à moudre — abondent dans ses ouvrages et ses articles. Trois lignes de force s’en dégagent : Bensaïd puise dans le « blan­quisme » (uti­li­sons ce terme en tant que cor­pus ori­gi­nel et non comme mou­ve­ment consti­tué de ses dis­ciples) son refus du pro­gres­sisme et du déter­mi­nisme his­to­rique, son mépris des uto­pies et sa pro­pen­sion à la mélan­co­lie.

Un socialisme sans Progrès

Le mot, en minus­cule, a bonne presse : qui serait contre ? Le sens com­mun veut même qu’on ne l’ar­rête pas. Il devient, en revanche, matière à conflits lors­qu’il se fait concept ou idéo­lo­gie. Dans les rangs tra­di­tion­nel­le­ment contre-révo­lu­tion­naires, cela s’en­tend 1De Joseph de Maistre à Éric Zemmour., mais aus­si, et cela s’i­gnore plus volon­tiers, dans le camp socia­liste et/ou cri­tique : des éco­lo­gistes radi­caux 2Ariès, Ellul, Charbonneau, Rabhi. aux anti­ca­pi­ta­listes acé­rés3Debord, Michéa, Pasolini., en pas­sant par Morin, Camus ou Barthes. Sauf à pen­ser le monde en deux blocs, noir face au blanc, se toi­sant d’une tran­chée l’autre au mépris de toutes les teintes exis­tantes (ce qui, dans le domaine médi­cal, porte le nom d’a­chro­ma­tie et tient de la patho­lo­gie), force est d’ad­mettre que les cou­rants se croisent et se che­vauchent plus qu’on ne veut bien l’ad­mettre : « pro­gres­siste », « conser­va­teur », « réac­tion­naire », « moderne » et « anti­mo­derne » n’é­clairent pas tou­jours, en tout cas pas assez, les enjeux et les forces en pré­sence. Mots fétiches qui aident à pros­crire plus qu’à pen­ser. Jaugeons-les plu­tôt avec modes­tie, ras les pâque­rettes, à la loupe plus qu’à la louche : il est des pro­grès qui abaissent et d’autres dont on ne sau­rait se pas­ser, des conser­va­tions salu­taires et d’autres à mettre au poteau — lieu com­mun : le cas par cas a, faute de charme, par­fois quelques mérites.

Tombe de Blanqui au Père-Lachaise (par Pierre-Yves Beaudoin)

En 2006, Bensaïd cosi­gna, avec le phi­lo­sophe Michael Löwy, l’ar­ticle « Auguste Blanqui, com­mu­niste héré­tique ». Les deux auteurs firent de l’Enfermé l’un des ava­tars de la troi­sième gauche : si la pre­mière est éta­tiste et raide et la seconde réfor­miste et démo­cra­tique, cette der­nière, plus radi­cale, s’a­vance hors des ins­ti­tu­tions. Elle rejette les pan­ta­lon­nades par­le­men­taires, ronds de ser­viette à la table des ministres, com­pro­mis et cotes mal taillées, et ne se contente pas des miettes ni des roga­tons. Il ne s’a­git pas d’une mou­vance struc­tu­rée, appoin­tée et enca­drée, mais, écri­virent-ils, d’une « constel­la­tion » : aréo­page d’âmes rétives, bric-à-brac d’é­toiles filantes — ils sont peu nom­breux et l’on compte dans ses flancs Sorel, Péguy, Lazare et ledit Blanqui. Bensaïd assume à deux mains son ins­crip­tion dans la tra­di­tion mar­xiste : il n’est nul­le­ment ques­tion, pour lui, de la dépas­ser mais de l’en­ri­chir, de l’é­mailler, de la fécon­der par des forces hété­ro­doxes et mécon­nues, plus enclines aux ombrages qu’aux homé­lies. Les deux pen­seurs l’as­su­rèrent : Blanqui porte sur ses épaules — avec ses frères incer­tains, che­mi­nant cahin-caha sur cette troi­sième voie — cette ten­dance anti-pro­gres­siste du socia­lisme. Et d’a­vouer : « Son image ne cesse de nous han­ter. »

« Les années passent mais ne pro­mettent rien : mal­heur à qui croit le des­tin don­né, tra­cé, plié. »

Auguste Blanqui fut un oppo­sant défi­ni­tif au posi­ti­visme (l’hu­ma­ni­té appré­hen­dée par stades, de l’ir­ra­tion­nel des temps pre­miers à la science comme som­met), au scien­tisme (la science comme hori­zon indé­pas­sable), au déter­mi­nisme et au carac­tère sup­po­sé­ment linéaire du deve­nir his­to­rique. Non, mar­te­lait-il, l’a­ve­nir ne porte pas en lui l’é­lé­va­tion de l’es­pèce. Le pas­sé, un sou­ve­nir amer ; le pré­sent, un trem­plin pour un futur enfin affran­chi des tares anciennes ? Farces et fou­taises. Le temps ne monte pas les marches de l’é­vo­lu­tion, de la tourbe ani­male aux cités radieuses de l’Homme libre. Les années passent mais ne pro­mettent rien : mal­heur à qui croit le des­tin don­né, tra­cé, plié. Blanqui écri­vit : « Je ne suis pas de ceux qui pré­tendent que le pro­grès va de soi, que l’hu­ma­ni­té ne peut pas recu­ler1. »

Le sul­fu­reux Sorel n’est pas cité en vain par Bensaïd. On lui doit son célèbre essai Les Illusions du pro­grès, paru en 1908. Le pen­seur fran­çais, par­ti­san du syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire, y retra­ça, page après page, les ori­gines de ce « dogme », le pro­grès, qu’il assi­mi­lait à « une doc­trine bour­geoise2 ». Quatre décen­nies plus tard, l’an­cien trots­kyste Dwight Macdonald, deve­nu liber­taire après les crimes de Trotsky (vis-à-vis des­quels Daniel Bensaïd se mon­tra, il faut bien le dire, plu­tôt indul­gent), publia The Root Is Man — tra­duit par son édi­teur fran­çais en Le Socialisme sans le Progrès —, dans lequel on peut lire : « Le pro­gres­siste, si prompt à taxer les autres de méta­phy­si­ciens ou d’uto­pistes, est en réa­li­té l’ar­ché­type du méta­phy­si­cien de notre temps, prêt à sacri­fier indé­fi­ni­ment et à très grande échelle les inté­rêts réels, maté­riels, concrets d’êtres de chair et de sang sur l’au­tel du concept méta­phy­sique de Progrès, dont il pos­tule (en termes méta­phy­siques là encore) qu’il est la véri­table essence de l’his­toire3. » Et Camus d’en­té­ri­ner, dans L’Homme révol­té : le pré­sent est sacri­fié au pro­fit d’un futur hypo­thé­tique et « le pro­grès, l’a­ve­nir de la science, le culte de la tech­nique et de la pro­duc­tion sont des mythes bour­geois4. »

trotsky

Léon Trotsky (DR)

Une pen­sée irrigue l’œuvre entière de Bensaïd : l’Histoire n’est pas une ligne droite obéis­sant à quelque des­sein (le telos d’Aristote, la Cité de Dieu de saint Augustin, l’âge posi­tif de Comte, le pro­ces­sus ration­nel de Hegel, la Révolution finale et uni­ver­selle, etc.). Elle ne se déroule pas méca­ni­que­ment et ne connaît pas d’é­pi­logue. Le mili­tant mar­xiste, s’ap­puyant sur Blanqui, Benjamin et Marx (Bensaïd reje­tait radi­ca­le­ment l’i­dée, pour­tant répan­due, que Marx fût un par­ti­san à tout crin du déter­mi­nisme éco­no­mi­co-his­to­rique), tenait à lais­ser la porte ouverte aux aléas comme aux accrocs, aux impré­vus comme aux hasards. Pour Blanqui, le monde se rit des lois qui pensent, bien arro­gantes et vani­teuses, pou­voir le décrire et, pis, le cir­cons­crire scien­ti­fi­que­ment. Le monde roule et s’é­lance, fai­sant fi des sché­mas et des pros­pec­tives. Boule capri­cieuse, sale gosse mar­chant contre les vents asser­men­tés. Chaque ins­tant porte son poids de doutes et de pos­sibles, d’es­quives et de peut-être. Et si rien n’est tra­cé, rien n’est fatal ; un fait n’est jamais accom­pli, sauf à croire les vain­queurs qui le déclarent. Dans son essai Marx, mode d’emploi, Bensaïd cite une phrase qui lui est chère, semble-t-il, à en juger par sa récur­rence dans son œuvre : « L’histoire ne fait rien5. » Signée Engels. Les hommes seuls la font et la façonnent, dans l’é­ter­nel com­bat quo­ti­dien. Et si les explo­sions révo­lu­tion­naires ne tombent pas du ciel, elles demeurent tou­te­fois inat­ten­dues, impromp­tues et intem­pes­tives (on sait l’u­sage pri­vi­lé­gié que Nietzsche fait de ce der­nier terme, sou­vent repris à son compte par Bensaïd). Qui pré­voit se perd : l’ac­tion aura tou­jours le der­nier mot.

« Boule capri­cieuse, sale gosse mar­chant contre les vents asser­men­tés. Chaque ins­tant porte son poids de doutes et de pos­sibles, d’es­quives et de peut-être. »

Dans ses mémoires, Une lente impa­tience, il consigne : « Le cher Blanqui voyait juste6 » dans sa cri­tique du posi­ti­visme. Plus loin : « Les bifur­ca­tions stra­té­giques de Blanqui lais­saient entre­voir un autre rap­port entre his­toire et évé­ne­ment, règle et excep­tion, récep­tion infer­nale de la catas­trophe et irrup­tion mes­sia­nique du pos­sible7. » Rien ne nous auto­rise « à nous lais­ser de nou­veau endor­mir par les ber­ceuses du pro­grès, comme si, à l’ins­tar des opé­rettes Belle Époque, tout devait s’ar­ran­ger, dans une apo­théose finale de paillettes et de chan­sons8 ». Il enfonce le clou dans son essai Un nou­veau théo­lo­gien, consa­cré à Bernard-Henri Lévy, en évo­quant Blanqui dere­chef : non, défi­ni­ti­ve­ment non, l’Histoire n’est pas close et la Révolution n’est pas son point final, sa lettre Z, son ter­mi­nus tant atten­du. Il n’y a pas d’en­gre­nage défi­ni­tif, de logiques per­cluses, mais, à toute heure, des points de fuite pos­sibles et pen­sables, des per­cées et des brèches à ten­ter ou à prendre, des fis­sures dans les grandes parois de l’ordre. Pas d’i­nexo­rable, de cours des choses aux semelles de plomb, de fatum sans failles. Le terme « bifur­ca­tion », qu’il emprunte à Blanqui, revient sans cesse sous la plume de Bensaïd : chan­ge­ment, dévia­tion — sans contre­dit, Tout est encore pos­sible (tel était le nom de l’un de ses livres, paru aux édi­tions La Fabrique en 2010).

Dans son article inache­vé « Walter Benjamin, thèses sur le concept d’histoire », Bensaïd revient sur la cri­tique du posi­ti­visme. Même pro­pos, autres for­mules. Il déve­loppe en revanche l’i­dée selon laquelle, chez Blanqui (et Benjamin), le pas­sé serait un gise­ment, un mag­ma enfoui prêt à sur­gir. Il parle d’une « caté­go­rie de la Résurrection/Réveil », d’un pas­sé qui sait, peut et doit, se défaire de ses pous­sières pour armer le pré­sent en son­geant au futur proche. L’Histoire est hachures, dents de scie, sauts et contre-sauts, elle gonfle, s’é­lance, s’é­broue puis se rétracte, prend du recul, cherche un biais, esquisse et esquive, puis repart avant de s’é­crou­ler ou de gagner la manche. Le pré­sent, estime Bensaïd, doit réveiller les « poten­tia­li­tés inex­plo­rées » du pas­sé. Le trotk­syte rejoint ici le répu­bli­cain Régis Debray, avec qui il polé­mi­qua fra­ter­nel­le­ment plus d’une fois : la mémoire est révo­lu­tion­naire et le fan­tasme de la page blanche, de la table rase, n’a­muse que la chan­son ou les tyrans. « Pour Blanqui, décla­ra Bensaïd en 2007, le pas­sé reste donc un champ de bataille sur lequel le juge­ment des flèches, le sort des armes, et le fait accom­pli ne prouvent rien quant au par­tage du juste et de l’injuste9 » : autre­ment dit, il per­met une approche éthique du socia­lisme, et plus seule­ment stra­té­gique (dans son texte « La dia­lec­tique et l’ac­tion », paru dans Pour et contre Marx, Morin insiste sur ce point : quand il n’y a que déter­mi­nisme, il n’y a « plus de mal, plus de bien, il n’y a plus d’é­thique, c’est-à-dire de puis­sance d’ac­tion »).

À la mort de Bensaïd, Michael Löwy tint à faire savoir : « Parmi toutes les contri­bu­tions de Daniel Bensaïd au renou­veau du mar­xisme, la plus impor­tante, à mes yeux, est sa rup­ture radi­cale avec le scien­tisme, le posi­ti­visme et le déter­mi­nisme qui ont si pro­fon­dé­ment impré­gné le mar­xisme ortho­doxe, notam­ment en France10. »

marx

Karl Marx, par Ottmar Hörl

La révolution n’est pas une utopie

Étymologiquement, le mot « uto­pie », inven­té par Thomas More en 1516, signi­fie « qui n’est d’au­cun lieu ». Il divise, dans les rangs contes­ta­taires, et l’af­faire n’est pas nou­velle. Si, de nos jours, Löwy ou Autain célèbrent en lui sa force éman­ci­pa­trice, ses poten­tia­li­tés et l’es­pé­rance qu’il porte, d’autres, à l’ins­tar de Bensaïd, refusent de l’in­té­grer à leur lexique cri­tique. La lutte sociale est l’af­faire des courtes durées, des temps sur les­quels on peut avoir prise. Bensaïd pré­fère les bâtisses ici et main­te­nant aux châ­teaux en Espagne, les plans B à ceux sur la comète. Aux songe-creux qui écha­faudent des socié­tés idéales, aux tis­seurs de chi­mères et aux ven­deurs de mirages, il oppose le réel et son impla­cable humi­li­té : « Là-des­sus, je suis blan­quiste jusqu’au bout des ongles : regar­der loin fatigue. […] On est là, on a des pro­blèmes à résoudre, on ne les résou­dra pas tous. On vit dans une époque où ce que l’on appelle la bar­ba­rie a pris plu­sieurs lon­gueurs d’avance, essayons de résoudre cela. Que sera une huma­ni­té demain ? Est-ce qu’il y aura une insa­tis­fac­tion chro­nique ? Est-ce qu’il y aura d’autres manières d’être mal­heu­reux ? Peut-être. Très pro­ba­ble­ment même. Mais enfin, c’est une inter­ro­ga­tion sans réponse. Je reste terre à terre, si tant est que cela soit terre à terre que de se deman­der quoi faire dans les deux siècles qui viennent pour évi­ter une catas­trophe11 »

« Notre époque pense par frag­ments et par miettes, par bouts de ficelle et pis-aller — elle veut se chan­ger « soi ». »

En son temps, Engels avait déjà opé­ré une dis­tinc­tion entre « socia­lisme uto­pique » et « socia­lisme scien­ti­fique ». Dans une bro­chure qui fit date, il ne man­qua pas de railler le pre­mier (par trop fan­tasque, fan­tai­siste et fan­tas­ma­go­rique) pour mieux louer le second : le socia­lisme maté­ria­liste, c’est-à-dire celui de son fidèle ami Marx. 127 ans plus tard, Bensaïd oppose « la rai­son stra­té­gique12 » aux uto­pies (éco­lo­gistes, liber­taires, petites-bour­geoises ou libé­rales) : l’u­to­pie d’an­tan — des Owen, des Saint Simon et des Fourrier (ceux, jus­te­ment, que tan­çait Engels) — avait au moins pour elle, pense Bensaïd, d’as­pi­rer à chan­ger le monde ; celle de notre temps pense par frag­ments et par miettes, par bouts de ficelle et pis-aller — elle veut se chan­ger « soi » ou « à son modeste niveau », elle pré­fère les petits chan­tiers alter­na­tifs et les micro­ré­sis­tances séces­sion­nistes au bou­le­ver­se­ment des struc­tures et des ins­ti­tu­tions, bref, au noyau dur du poli­tique. Notre temps de « petits trai­tés et petites gor­gées de bière13 », iro­nise-t-il.

Ailleurs, Bensaïd ajoute : « Marx, Blanqui, Sorel se défiaient des fabri­cants d’utopies trop par­faites, tou­jours prêts à bra­der leurs plans de la cité future au détail, sur le mar­ché noir des réformes accom­mo­dantes. Délestée de ses chi­mères, déli­vrée de son assi­gna­tion spa­tiale à l’ailleurs inac­ces­sible d’une cité par­faite, l’utopie stra­té­gique s’affaire au contraire dans les misères du pré­sent. Ses pousses renaissent à ras de terre, dans la défense élé­men­taire des droits bafoués, droits à l’emploi, au loge­ment, à l’hospitalité, à la san­té, au savoir14. » Le com­mu­nisme, jura Blanqui en 1870, « doit se gar­der des allures de l’u­to­pie et ne se sépa­rer jamais de la poli­tique15 ». L’un de ses bio­graphes, Maurice Dommanget, écrit dans son Blanqui qu’il fai­sait preuve d’un « sain réa­lisme » en refu­sant d’an­ti­ci­per sur l’a­ve­nir plus que de néces­saire : la volon­té et l’or­ga­ni­sa­tion valaient à ses yeux bien mieux, pour­suit Dommanget, que « les rêveurs de para­dis sociaux16 ».

urss

Daniel Bensaïd pri­vi­lé­giait l’i­dée de mes­sia­nisme laïc à celle d’u­to­pie. Qu’est-ce à dire ? « L’inquiétude éveillée du pos­sible », explique-t-il dans son article « Obscures lumières d’août ». Mais encore ? Le mes­sia­nisme qu’il pro­meut n’est pas celui de l’at­tente apa­thique, de l’es­poir reli­gieux, du désir d’un Messie sau­veur et rédemp­teur ; le sien est méta­pho­rique, sécu­la­ri­sé. Il sug­gère, dans le sillon de Walter Benjamin, qu’il faut se tenir sur le guet, prêt, en attente de, tou­jours dis­po­nible « à l’irruption du pos­sible17 ». Il expli­cite son pro­pos dans l’ou­vrage Éloge de la résis­tance à l’air du temps : aux côtés de Blanqui et de Sorel, il s’af­firme de nou­veau hos­tile à l’u­to­pisme et assure, au regard de la tra­di­tion juive, que le Messie peut arri­ver à tout ins­tant, qu’il peut « se fau­fi­ler dans la porte étroite de l’im­promp­tu évé­ne­men­tiel18 » — en lan­gage ordi­naire : un sou­lè­ve­ment condui­sant à une rup­ture révo­lu­tion­naire peut arri­ver mais rien ne le pré­sage jamais, et si cela arrive (toute l’in­ten­tion de Bensaïd se cris­tal­lise dans cette conjonc­tion de subor­di­na­tion), il fau­dra être là et, sur­tout, il aura fal­lu en amont, mais sans aucune cer­ti­tude, en sup­po­ser l’é­ven­tua­li­té. La Révolution n’est pas un des­tin ni un rêve irréa­li­sable : elle est un pos­sible, une brèche, qui ne naît que des actes.

Éloge de la mélancolie

« Le roman­tisme défie la moder­ni­té et tout ce qu’elle char­rie — le cal­cul, le désen­chan­te­ment, l’hé­gé­mo­nie ratio­na­liste et l’emprise bureau­cra­tique. »

Des dan­dys aux poètes per­dus dans leur spleen, des phra­seurs aux esthètes alan­guis dans leur Moi, le vague-à-l’âme est d’or­di­naire asso­cié aux garants de l’obs­cur, aux gar­diens de l’im­mo­bile. Il existe pour­tant une tra­di­tion révo­lu­tion­naire empreinte de mélan­co­lie : en 1992, Sayre et Löwy ont publié une étude appro­fon­die, Révolte et mélan­co­lie, sur ce cou­rant somme toute assez sou­ter­rain. Les auteurs se portent en faux contre l’i­dée que le roman­tisme serait inévi­ta­ble­ment contre-révo­lu­tion­naire et louent la force anti­ca­pi­ta­liste de celui-ci : le roman­tisme défie la moder­ni­té et tout ce qu’elle char­rie — le cal­cul, le désen­chan­te­ment, l’hé­gé­mo­nie ratio­na­liste et l’emprise bureau­cra­tique. « Le sou­ve­nir du pas­sé sert comme arme dans la lutte pour le futur19 », révèlent-ils, avant de mettre en lumière les tenants d’une telle mélan­co­lie révo­lu­tion­naire : Marx, Engels, Lukacs, Rosa Luxemburg, Péguy ou encore Ernst Bloch. Bensaïd apporte tou­te­fois une pré­ci­sion, à valeur de rec­ti­fi­ca­tion : la mélan­co­lie qu’il célèbre pour sa part est clas­sique et non pas roman­tique. La pre­mière ne donne pas dans l’emphase ni le pathos, elle ne s’embarrasse pas de vio­lons ni de larmes sous la lune ; elle est, pour citer le Clio de Péguy, « plus saine ». Dans Le Pari mélan­co­lique, Bensaïd en fait le por­trait : lucide, fru­gale, maî­tri­sée. Elle ne s’é­panche pas et espère, tout en ne sachant se défaire du pes­si­misme qui l’ha­bite. Elle risque, parie. Blanqui, à l’ins­tar de Saint-Just, en est l’un des plus justes repré­sen­tants, estime-t-il.

Le socio­logue Philippe Corcuff, par ailleurs ami de Bensaïd, rap­porte dans l’un de ses textes que la mélan­co­lie, comme thème, tra­verse l’in­té­gra­li­té de l’œuvre poli­tique et phi­lo­so­phique du pen­seur du NPA. C’est la mélan­co­lie des ventres noués et des yeux éra­flés des défaites, des corps sur les pavés, des espoirs au fond des rues, cre­vés, la gorge nue, la mélan­co­lie des dra­peaux ne bat­tant plus que sur les cer­cueils, la mélan­co­lie du souffle froid des oubliés, des vain­cus, des pau­més, celle des fosses com­munes face au sou­rire satis­fait des salauds. « Cette tris­tesse, en 1939, c’est l’Allemagne, c’est l’Espagne (celle de la culpa­bi­li­té ron­geuse et alcoo­lique de Lunar Caustic ou de Geoffrey Firmin). C’est l’imminence évi­dente de la guerre20. » C’est celle, para­phra­sant Nietzsche, de l’é­ter­nel retour des échecs qu’eut à connaître l’Enfermé (1830, 1839, 1848, 1871…), celle des révo­lu­tions tra­hies — et Bensaïd de lier alors Blanqui à Trotsky —, celle du Che n’i­gno­rant rien des dif­fi­cul­tés mais se bat­tant quand même. « La mélan­co­lie n’est pas pour moi un ali­bi à l’inaction, mais au contraire un levier de l’action dés­illu­sion­née (à ne pas confondre avec dépas­sion­née), d’un enga­ge­ment qui s’efforce de ne pas se racon­ter d’histoire, de ne pas mar­cher à la croyance21. »

Cela, pré­ci­sa Corcuff en super­vi­sant l’ou­vrage Une radi­ca­li­té joyeu­se­ment mélan­co­lique, ne contre­di­sait en rien le « mar­xisme radieux de la chair22 » de Bensaïd : humour et bon­heurs simples de vivre tra­çaient l’or­di­naire du théo­ri­cien (il serait dif­fi­cile d’é­tendre ces traits à Blanqui, que Vallès, dans L’Insurgé, décri­vit comme un mathé­ma­ti­cien froid de la révolte).

bensaidban

Daniel et Sophie Bensaïd (image du dos­sier de presse du film On est vivants)

***

Un mar­gi­nal, un out­si­der, un héré­tique23. C’est ain­si que Bensaïd se plai­sait à décrire celui que tant d’autres cou­vrirent d’in­sultes (Larousse le trai­ta de déma­gogue et de fana­tique, Hugo de violent hai­neux inca­pable d’ai­mer, Tocqueville d’in­di­vi­du immonde, méchant et dégoû­tant, et l’his­to­rienne Verdès-Leroux en fit le pré­cur­seur de la bande à Baader24). Bensaïd salua ses ver­tus sans igno­rer, avec le prisme poli­tique qui était le sien, ses fai­blesses, ses man­que­ments et ses lacunes. « On trouve, au cœur des écrits de Blanqui, a‑t-il affir­mé, un équi­libre instable entre l’illu­mi­nisme auto­ri­taire et une pro­fonde sen­si­bi­li­té liber­taire25 ». Tensions, en effet, dans l’œuvre-vie du révo­lu­tion­naire embas­tillé (dans son essai L’Émancipation des tra­vailleurs, Mathieu Léonard opte pour une des­crip­tion plus sèche, et moins anar­chiste, de l’Enfermé) : si son aile auto­ri­taire est mani­feste, à l’é­vi­dence ; l’autre, liber­taire, s’en­tend par son éloge de la plu­ra­li­té des doc­trines et des cou­rants au sein du socia­lisme, et, même, de leur néces­si­té (Blanqui déplo­rait les rixes entre prou­dho­niens et com­mu­nistes), et par son refus de la Terreur ins­ti­tuée — le sang n’é­tait pas sa langue : aux traîtres et aux contre-révo­lu­tion­naires, il pro­po­sait l’exil et non la guillo­tine robes­pier­riste26.

Concluons sur une for­mule de Blanqui que pri­sait tout par­ti­cu­liè­re­ment Bensaïd, puis­qu’elle syn­thé­tise au mieux l’at­ta­che­ment du second à la mémoire du pre­mier : « L’appel est tou­jours ouvert. »


NOTES

1. Cité par A. Decaux, Blanqui l’in­sur­gé, Perrin, 1976, p. 484.
2. G. Sorel, Les Illusions du pro­grès, Études sur le Devenir Social, Marcel Rivière et Cie, 1947, pp. 5–6.
3. D. Macdonald, Le Socialisme sans le Progrès, Éditions La Lenteur, 2011, p. 135.
4. A. Camus, L’Homme révol­té, Folio essais, 2008, p. 245.
5. Cité par D. Bensaïd, Marx, mode d’empoi, Zones, 2009, p. 74.
6. D. Bensaïd, Une lente impa­tience, Stock, 2004, p. 91.
7Ibid., p. 404.
8Ibid., p. 460.
9. D. Bensaïd, « Temps his­to­riques et rythmes poli­tiques »
10. M. Löwy, « Daniel Bensaïd, com­mu­niste héré­tique ».
11. Entretien « Pensée stra­té­gique et uto­pie », Mortibus n° 1, prin­temps 2006.
12. D. Bensaïd, « Socialismes uto­piques d’hier et d’aujourd’hui », 2007.
13. D. Bensaïd, Éloge de la résis­tance à l’air du temps, Textuel, 1999, p. 60.
14. D. Bensaïd, « L’arc ten­du de l’at­tente », Le Monde de l’éducation, de la culture et de la for­ma­tion, 1997.
15. A. Blanqui, Maintenant il faut des armes, La Fabrique, 2008, p. 216.
16. M. Dommanget, Blanqui, EDI, 1970, p. 75.
17. Entretien « À pro­pos de Walter Benjamin, sen­ti­nelle mes­sia­nique », Petit Périgord rouge, 1990.
18. D. Bensaïd, Éloge de la résis­tance à l’air du temps, Textuel, op. cit., p. 59.
19. Sayre & Löwy, Révolte et mélan­co­lie, Payot, 2011, p. 39.
20. D. Bensaïd, « Walter Benjamin, thèses sur le concept d’histoire ».
21. Entretien « La Politique et l’his­toire », Libre choix, Bruxelles, février 1998.
22Une radi­ca­li­té joyeu­se­ment mélan­co­lique, Textuel, 2010, p. 14.

23. « Visages et mirages du mar­xisme », Quatrième Internationale n° 46, sep­tembre-novembre 1993.
24. Voir Un révo­lu­tion­naire pro­fes­sion­nel, Auguste Blanqui, de Maurice Paz, Fayard, 1984.
25. D. Bensaïd & M. Löwy, « Auguste Blanqui, com­mu­niste héré­tique », 2006.
26. Lire à ce pro­pos ses « Notes inédites », parues dans le vingt-hui­tième numé­ro des Annales his­to­riques de la Révolution fran­çaise, en 1928.

NOTES   [ + ]

1.De Joseph de Maistre à Éric Zemmour.
2.Ariès, Ellul, Charbonneau, Rabhi.
3.Debord, Michéa, Pasolini.
Émile Carme
Émile Carme

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.