Rosa Luxemburg, une vie


Texte inédit pour le site de Ballast

Une légende ne requiert que deux dates : naître quelques jours avant que n’éclate la Commune de Paris et mou­rir assas­si­née au len­de­main de la Première Guerre mon­diale. La balle qui l’atteignit lui ôta la vie mais lui don­na l’éternité : un siècle est pas­sé sans effa­cer son nom. En 2009, la comé­dienne Anouk Grinberg lisait ses lettres de pri­son sur les planches d’un théâtre pari­sien, en par­te­na­riat avec France Culture ; un an plus tard, la chan­teuse Claire Diterzi met­tait en scène le spec­tacle Rosa la rouge – la pre­mière loua pour l’occasion son ouver­ture et sa joie de vivre ; la seconde y vit matière à « délire » et « fan­tai­sie ». En jan­vier 2011, Jean-Luc Mélenchon se recueillait devant sa tombe, jurant « de ne pas lais­ser rou­ler au néant le flam­beau reçu des beaux com­bats du pas­sé contre l’inhumanité du capi­ta­lisme ». Le film Ich bin eine Terroristin, road movie ingé­nu, n’allait pas tar­der à lui rendre hom­mage tan­dis que les édi­tions Smolny et Agone com­men­çaient à réédi­ter son œuvre com­plète. Un col­loque s’est tenu à la Sorbonne en son hon­neur, en 2013 ; un an plus tard on inau­gu­rait à Paris des jar­dins à son nom. Les mythes arron­dissent et arasent les angles et les teintes : ils sont la somme des rumeurs et de l’air du temps. Rosa Luxemburg, rebelle sym­pa, rock et gauche bon teint ? Rosa, puisqu’il semble d’usage de la nom­mer par son pré­nom, « icône fémi­niste » – aux dires de la BBC ? On nous par­don­ne­ra de chi­ca­ner.


luxemburgBerlin, 15 jan­vier 1919.
Rosa Luxemburg se repose dans sa chambre. Quartier cos­su de Wilmersdorf. Voilà quelques jours qu’elle vit clan­des­ti­ne­ment dans cet immeuble. Des affiches, col­lées aux murs de la cité, exigent sa mise à mort. Il est un peu plus de vingt-et-une heures lorsqu’elle entend des sol­dats. Combien sont-ils ? Qui a bien pu la dénon­cer ? Elle ramasse quelques livres – dont Faust, de Goethe. Les mili­taires font irrup­tion dans la pièce ; elle est debout, sa valise prête. La nuit porte du noir et Luxemburg boite. Elle a tou­jours boi­té – trace de tous ces mois qu’elle pas­sa, plâ­trée et ali­tée, lorsqu’elle n’était qu’enfant ? Peut-être. À moins que ce ne soit cette jambe, fichu tas d’os, la droite ou la gauche, celle qui fut tou­jours et réso­lu­ment plus courte que l’autre ?… Ils l’installent dans une voi­ture puis roulent en direc­tion de l’hôtel Eden. Karl Liebknecht, cama­rade et fon­da­teur, à ses côtés, de la Ligue Spartakiste, s’y trouve déjà. On la couvre d’injures. Imagine-t-elle que bien­tôt tout s’achèvera ? « L’ordre règne à Berlin », pou­vait-on lire, la veille, dans l’article qu’elle avait écrit pour le jour­nal Die Rote Fahne. Ses mots tenaient soli­de­ment sur leurs pieds. Ses mots n’avaient pas l’œil flot­tant. Ses mots ne cla­quaient pas des dents.

« Que nous enseigne toute l’histoire des révo­lu­tions modernes et du socia­lisme ? La pre­mière flam­bée de la lutte de classe en Europe s’est ache­vée par une défaite. Le sou­lè­ve­ment des canuts de Lyon, en 1831, s’est sol­dé par un lourd échec. Défaite aus­si pour le mou­ve­ment char­tiste en Angleterre. Défaite écra­sante pour la levée du pro­lé­ta­riat pari­sien au cours des jour­nées de juin 1848. La Commune de Paris enfin a connu une ter­rible défaite. La route du socia­lisme – à consi­dé­rer les luttes révo­lu­tion­naires – est pavée de défaites. Et pour­tant cette his­toire mène irré­sis­ti­ble­ment, pas à pas, à la vic­toire finale ! Où en serions-nous aujourd’hui sans toutes ces « défaites », où nous avons pui­sé notre expé­rience, nos connais­sances, la force et l’idéalisme qui nous animent ? » Des mots comme ça, il faut bien les payer un jour et Rosa Luxemburg n’est pas sans l’ignorer. Les sol­dats crachent leur ran­cœur. « Votre « ordre » est bâti sur le sable. Dès demain la révo­lu­tion « se dres­se­ra de nou­veau avec fra­cas » pro­cla­mant à son de trompe pour votre plus grand effroi J’étais, je suis, je serai ! » Le capi­taine Waldemar Pabst l’interroge. Elle refuse de lui répondre. Ses mots ne sont pas pour lui.

Le Salut par les masses

« Des affiches, col­lées aux murs de la cité, exigent sa mise à mort. Il est un peu plus de vingt-et-une heures lorsqu’elle entend des sol­dats. »

Le Peuple. Elle n’en venait pas mais ne voyait que par lui. Elle ne vivait pas au quo­ti­dien à ses côtés mais n’écrivait que pour lui. Les masses allaient un jour, une fois conscien­ti­sées, une fois sûres de leur des­tin his­to­rique et de la mis­sion qui repo­sait sur leurs épaules jusqu’alors écra­sées, écra­sées sous les coups de fouets et de crosses, sous les mau­vais coups et les coups durs, ces masses, oui, un jour, à n’en point dou­ter, allaient rele­ver la tête pour que tombe la leur, tyrans, bour­geois, pos­sé­dants et exploi­teurs. Ceux-là. Tous ceux-là, les opu­lents et les pros­pères, qui consi­dèrent, écri­vit-elle dans son article « Masse et Chefs », « la masse comme un enfant à édu­quer auquel il n’est pas loi­sible de tout dire, auquel, dans son propre inté­rêt, on a même le droit de dis­si­mu­ler la véri­té, tan­dis que les « chefs », hommes d’État consom­més, pétrissent cette molle argile pour éri­ger le temple de l’avenir selon leurs propres grands pro­jets. Tout cela consti­tue l’éthique des par­tis bour­geois aus­si bien que du socia­lisme réfor­miste, si dif­fé­rentes que puissent être les inten­tions des uns et de l’autre. »

Mais les masses étaient-elles mûres ? Voici la ques­tion que Luxemburg conti­nuait de poser au len­de­main de l’armistice et de l’abdication de Guillaume II d’Allemagne. L’Europe cre­vait le ventre à l’air, râles amers, gorge ouverte. Quatre années à écor­cher le cœur des nations. Quatre années à creu­ser la terre pour n’y voir que du sang. Quatre années à ram­per pour les rois et les rats. Cadavres écla­tés, tran­chées et gueules cas­sées, mitrailleuses MG 08–15, chlore et ypé­rite… Dix-neuf mil­lions de morts. Où donc était-il, le Peuple ? Dans la Marne, à Verdun, dans l’Aisne, à Pozières ou à Liège. Il ne savait pas qu’il avait une mis­sion his­to­rique à rem­plir, le Peuple. Il se bat­tait – comme il pou­vait. L’écrivain fran­çais Léon Werth y était et se sou­vint : les masses ne firent que ser­vir. Partout, de part et d’autre, la même ser­vi­li­té. « Il ne peut plus croire à l’esprit révo­lu­tion­naire des masses, puisque, orien­té contre la guerre, il suf­fit de la guerre pour l’anéantir. […] Derrière les deux talus, il y a deux masses obéis­santes qui sont deve­nues inertes au point de n’être plus capables de souf­frir. Derrière les deux talus, il y a des kilo­mètres d’obéissance. » (Clavel sol­dat) Personne pour rele­ver le men­ton. Ou si peu. À comp­ter sur les doigts d’une main qui ferme le poing : Luxemburg, cita-t-il. La légen­daire Rosa Luxemburg qui pas­sa une par­tie de la guerre en pri­son pour s’être dres­sée contre elle.

guerre

Luxemburg, pour­tant, y croyait encore, aux masses, en ce mois de décembre 1918 : le Kaiser ne venait-il pas d’être chas­sé du trône par les insur­gés alle­mands ? L’Empire n’était-il pas en train de mordre la pous­sière ? Mutineries, grèves, créa­tion de Conseils ouvriers aux quatre coins de du pays et dra­peau rouge his­sé au Berliner Stadtschloss – le châ­teau impé­rial : n’était-ce pas là, enfin, l’avènement de la Révolution ? Que faire ? Élire une Assemblée consti­tuante sur les ves­tiges de l’Empire déchu ou prendre le pou­voir afin d’instaurer une authen­tique République pro­lé­ta­rienne ? Les socia­listes alle­mands s’écharpaient. Mais les spar­ta­kistes, menés par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, ne bal­bu­tiaient pas : une Assemblée élue au suf­frage uni­ver­sel don­ne­ra les clés du pays, comme tou­jours, l’Histoire en est témoin, à la bour­geoi­sie – fût-elle répu­bli­caine. Foin du par­le­men­ta­risme ! Foin de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ! La classe ouvrière doit s’emparer de l’appareil d’État puis bâtir un véri­table régime d’émancipation. Seul hori­zon pos­sible : la lutte à mort contre les nan­tis. Les textes de Luxemburg refusent toute ter­gi­ver­sa­tion : « Aujourd’hui, nous sommes au milieu de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, et il s’agit aujourd’hui de por­ter la hache sur l’arbre de l’exploitation capi­ta­liste elle-même. Le par­le­men­ta­risme bour­geois, comme la domi­na­tion de classe de la bour­geoi­sie, dont il est l’objectif poli­tique essen­tiel, est déchu de son droit à l’existence. C’est main­te­nant la lutte de classes sous sa forme la plus dépouillée, la plus nue, qui entre en scène. Le capi­tal et le tra­vail n’ont plus rien à se dire, ils n’ont plus main­te­nant qu’à s’empoigner dans un corps à corps sans mer­ci pour que le com­bat décide lequel sera jeté à terre. »

« La Révolution ne vient pas à point à qui sait l’attendre : elle attend seule­ment d’être confis­quée par les plus pres­sés. La prise de pou­voir des bol­che­viks, l’année pas­sée, han­tait tous les esprits. »

Le temps pres­sait. Chaque jour en vain consu­mé confor­tait l’ennemi. La Révolution ne vient pas à point à qui sait l’attendre : elle attend seule­ment d’être confis­quée par les plus pres­sés. La prise de pou­voir des bol­che­viks, l’année pas­sée, han­tait tous les esprits… Liebknecht et Luxemburg créèrent un Parti com­mu­niste d’Allemagne le 30 décembre. Leurs objec­tifs ? Actualiser le pro­gramme en dix points que Marx et Engels avaient for­mu­lé dans le Manifeste du par­ti com­mu­niste, en 1848. Qu’est-ce à dire ? Ils éta­blirent vingt-cinq mesures à prendre, décli­nées en quatre volets – par­mi les­quelles : désar­mer la police et les sol­dats « d’origine non pro­lé­ta­rienne » et armer la classe ouvrière pour défendre, dans l’immédiat, la Révolution ; ins­tau­rer un tri­bu­nal révo­lu­tion­naire pour juger les res­pon­sables de la guerre ; réqui­si­tion­ner des vivres pour nour­rir la popu­la­tion ; créer une République alle­mande socia­liste uni­fiée ; rem­pla­cer les par­le­ments par des conseils d’ouvriers élus (avec pos­si­bi­li­té de révo­quer cha­cun des repré­sen­tants) ; sup­pri­mer « toutes les dif­fé­rences de caste, de tous les ordres et de tous les titres » ; assu­rer l’égalité entre les hommes et les femmes ; réduire le temps de tra­vail (durée maxi­male jour­na­lière fixée à six heures) ; confis­quer les biens dynas­tiques de l’Empire ; annu­ler les dettes de l’État ; expro­prier les grandes et moyennes exploi­ta­tions agri­coles et créa­tions de coopé­ra­tives agri­coles socia­listes ; expro­prier les banques, mines, grandes entre­prises indus­trielles et com­mer­ciales ; confis­quer toutes les for­tunes excé­dant un mon­tant à défi­nir ; prendre en main les trans­ports publics par la République des Conseils et la direc­tion des usines par des conseils d’entreprises élus liés à des conseils ouvriers ; sou­te­nir, à l’extérieur, les révo­lu­tions pro­lé­ta­riennes à échelle mon­diale. Rien de moins.

« Le socia­lisme est deve­nu une néces­si­té, non seule­ment parce que le pro­lé­ta­riat ne veut plus vivre dans les condi­tions maté­rielles que lui réservent les classes capi­ta­listes, mais aus­si parce que nous sommes tous mena­cés de dis­pa­ri­tion si le pro­lé­ta­riat ne rem­plit pas son devoir de classe en réa­li­sant le socia­lisme », ton­na-t-elle en congrès, à la créa­tion du Parti. Les masses arri­ve­ront à matu­ra­tion au cours de l’entreprise révo­lu­tion­naire elle-même. Hors de ques­tion, cepen­dant, de s’emparer du pou­voir sans le sou­tien du peuple : Luxemburg avait tiré les leçons de l’expérience russe et en savait les impasses. Son par­ti « ne pren­dra jamais le pou­voir que par la volon­té claire et sans équi­voque de la grande majo­ri­té des masses pro­lé­ta­riennes dans l’ensemble de l’Allemagne. Elle ne le pren­dra que si ces masses approuvent consciem­ment ses vues, les buts et les méthodes de lutte de la Ligue Spartakiste. » La dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, oui ; la dic­ta­ture sur le pro­lé­ta­riat, cer­tai­ne­ment pas. Luxemburg avait mis en garde contre l’appropriation du pou­voir par une clique de chefs révo­lu­tion­naires qui ne manquent jamais de trans­for­mer le nou­veau régime en une « dic­ta­ture d’une poi­gnée de poli­ti­ciens, c’est-à-dire une dic­ta­ture dans le sens bour­geois, dans le sens de l’hégémonie jaco­bine ». Un demi-mil­lion de tra­vailleurs en grève mar­chaient dans Berlin début jan­vier. Les masses étaient donc prêtes. Les masses ne pou­vaient qu’être prêtes – n’avait-elle d’ailleurs pas noti­fié, dans sa cor­res­pon­dance, que « la masse est tou­jours ce qu’elle doit être, selon les cir­cons­tances his­to­riques » (lettre de février 1917) ?

rosalux

L’Internationale sera le genre humain

En 1911, Rosa Luxemburg évo­quait déjà, avec force enthou­siasme, « la clar­té » et l’état d’esprit « gran­diose » qui ani­maient « nos masses ». La plèbe, immense, contre les élites et leurs cénacles, seule pers­pec­tive réel­le­ment socia­liste : « Les masses valent bien mieux que les cré­tins par­le­men­taires qui se croient leurs diri­geants. » Ces phrases inter­rogent à défaut d’informer : Luxemburg n’avait-elle pas pris ses salles de mee­tings, certes combles et exal­tées, pour la socié­té tout entière ? N’avait-elle pas confon­du les mili­tants, certes opi­niâtres et réso­lus, avec l’ensemble du peuple ? Trois ans plus tard, la guerre fai­sait cra­quer les os du Vieux Monde.

« Rosa la Rouge, la Juive, l’apatride. Rosa née en Pologne sous domi­na­tion russe et natu­ra­li­sée alle­mande par un mariage blanc. Rosa la cos­mo­po­lite déra­ci­née. Rosa l’ennemie de la patrie. »

Le natio­na­lisme plan­tait ses clous aux fron­tières. Le chau­vi­nisme cer­clait de ronces la nuque des peuples. États fiers-à-bras prêts à croi­ser le fer. Luxemburg fut l’une des rares à haus­ser la voix : « Devons-nous nous lais­ser entraî­ner lamen­ta­ble­ment dans une guerre ? Jamais ! » Se battre contre les tra­vailleurs fran­çais pour les intrigues et les inté­rêts des puis­sants ? « Si on attend de nous que nous bran­dis­sions les armes contre nos frères de France et d’ailleurs, alors nous nous écrions : Nous ne le ferons pas ! » Rosa la Rouge, la Juive, l’apatride. Rosa née en Pologne sous domi­na­tion russe et natu­ra­li­sée alle­mande par un mariage blanc. Rosa la cos­mo­po­lite déra­ci­née. Rosa l’ennemie de la patrie. La presse lyn­cha et la jus­tice offi­cia : une pre­mière année sous les bar­reaux du Kaiser. « Et main­te­nant, condam­nez-moi ! », lan­ça-t-elle, bouche bra­vache, au tri­bu­nal qui la jugea. « Tôt ou tard une guerre mon­diale écla­te­ra néces­sai­re­ment », avait-elle annon­cé quelques mois avant qu’une balle en plein crâne ne vienne faire taire Jean Jaurès à jamais. Le vent tour­nait et avec lui les têtes à qui par­tout le sang mon­tait. Les socia­listes alle­mands votèrent les cré­dits mili­taires : Rosa Luxemburg vou­lut se sui­ci­der le soir venu mais ses amis l’en empê­chèrent. Le 3 août 1914, l’Allemagne décla­rait la guerre à la France : « Je suis char­gé et j’ai l’honneur de faire connaître à Votre Excellence qu’en pré­sence de ces agres­sions, l’Empire Allemand se consi­dère en état de guerre avec la France du fait de cette der­nière puis­sance », assu­ra l’ambassadeur d’Allemagne au pré­sident du Conseil fran­çais.

Ceux qui déclenchent les guerres n’ont qu’une seule cer­ti­tude : celle de ne jamais les faire. Luxemburg avait de l’honneur un tout autre sens : appe­ler un chat par son nom. « Cet effroyable mas­sacre réci­proque de mil­lions de pro­lé­taires auquel nous assis­tons actuel­le­ment avec hor­reur, ces orgies de l’impérialisme assas­sin qui ont lieu sous les panon­ceaux hypo­crites de « patrie », « civi­li­sa­tion », « liber­té », « droit des peuples » et dévastent villes et cam­pagnes, souillent la civi­li­sa­tion, foulent aux pieds la liber­té et le droit des peuples, consti­tuent une tra­hi­son écla­tante du socia­lisme. » L’impérialisme et le mili­ta­risme sont, expli­quait-elle, les corol­laires du sys­tème capi­ta­liste. Luxemburg enra­geait entre les murs de sa cel­lule : « Le cri rauque des vau­tours et des hyènes qui rôdent autour des champs de bataille »… Le « sui­cide col­lec­tif de la classe ouvrière euro­péenne »… Un hon­neur, la guerre ? « Une folie, un enfer san­glant… Les divi­dendes grimpent et les pro­lé­taires tombent ! »

Jaurès, par E.Vincent (1910)

Jaurès, par E.Vincent (1910)

Jour de sor­tie. Des femmes l’attendaient dans la rue. Des cen­taines, peut-être un mil­lier, peut-être plus. Elles lan­cèrent des fleurs et des cris à l’attention de l’ancienne cap­tive : « Vive Rosa, vive la paix ! » Sa liber­té fut tou­te­fois de courte durée : deux mois plus tard, lors d’une mani­fes­ta­tion, elle appe­la à la fin de la guerre et à la chute du gou­ver­ne­ment aux côtés de Karl Liebknecht. Le prix de la paix ? Deux années sous les fers… La déten­tion n’entama pas sa déter­mi­na­tion. Un poli­cier l’importuna ? Luxemburg le trai­ta de « salaud » et lui lan­ça une pla­quette de cho­co­lat en pleine figure… Au trou. L’isolement. Pas la moindre lumière. Un mois et demi dans une pièce d’onze mètres car­rés : « Je ne serai plus jamais la même », avoua-t-elle en rega­gnant sa cel­lule. Orphelins et veuves… La guerre récla­mait jour après jour son tri­but de cœurs. Une lettre tom­ba comme lui naguère, lui, Hans Diefenbach, son tendre ami, son âme aimante de treize années son cadet, lui qui per­dit la vie en soi­gnant celle d’autrui. Chairs arra­chées par une gre­nade.

« L’hostilité de Luxemburg à l’endroit des reven­di­ca­tions natio­nales sus­ci­ta, au sein même des mou­ve­ments socia­listes, plus d’une polé­mique : l’indépendance de la Pologne ? À quoi bon ? »

« Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas. Comme le pro­lé­ta­riat de chaque pays doit en pre­mier lieu conqué­rir le pou­voir poli­tique, s’ériger en classe diri­geante de la nation, deve­nir lui-même la nation, il est encore par là natio­nal, quoique nul­le­ment au sens bour­geois du mot », assé­naient en leur temps les rédac­teurs du Manifeste du Parti com­mu­niste. Le jeune Engels esti­mait par ailleurs que le pro­lé­ta­riat était, dans son ensemble et par essence, dépour­vu de « pré­ju­gés natio­naux » (extrait de « Das Fest der Nationen in London », 1845). La classe ouvrière orga­ni­sée avait de ce fait voca­tion à s’emparer de l’État puis à le faire dis­pa­raître en même temps que dis­pa­raî­tront les classes sociales – l’État comme ava­tar de la domi­na­tion bour­geoise, espace bureau­cra­tique et citerne à car­rié­ristes insou­cieux de l’intérêt col­lec­tif¹. Luxemburg enté­ri­na.

L’État-nation, écri­vit-elle en 1908 (dans le texte « L’État-nation et le pro­lé­ta­riat »), repré­sente « la forme his­to­rique indis­pen­sable à la bour­geoi­sie pour pas­ser de la défen­sive natio­nale à l’offensive ». La mis­sion his­to­rique du pro­lé­ta­riat res­tait donc d’abolir la struc­ture éta­tique (incar­na­tion criante de la puis­sance capi­ta­liste) pour la rem­pla­cer par un sys­tème socia­liste. La Nation moderne, bête insa­tiable, s’étend et plante ses griffes sur les ter­ri­toires alen­tours ou loin­tains. L’hostilité de Luxemburg à l’endroit des reven­di­ca­tions natio­nales sus­ci­ta, au sein même des mou­ve­ments socia­listes, plus d’une polé­mique : l’indépendance de la Pologne ? À quoi bon ? La ligne de par­tage des eaux ne passe pas entre un Polonais et un Russe mais entre un tra­vailleur polo­nais et un bour­geois polo­nais : unir les exploi­tés et les exploi­teurs sous une même ban­nière illu­soire ravit seule­ment la bour­geoi­sie. Ainsi consi­gnait-elle dans son ouvrage La Révolution russe (1918) : « Le droit des peuples à dis­po­ser d’eux-mêmes n’est qu’une phrase creuse, une fou­taise petite-bour­geoise. »

« Les sabres, trem­pés dans l’eau bénite de la Civilisation, de la Démocratie et des Droits de l’Homme, tranchent les têtes et fraient un pas­sage aux finan­ciers. »

Luxemburg ne niait pas les sin­gu­la­ri­tés cultu­relles his­to­riques (elle défen­dit au contraire « la liber­té de l’existence cultu­relle » dans son article « Le pro­blème des natio­na­li­tés dans le Caucase ») mais s’en pre­nait à ce qu’elle tenait pour le modèle natio­nal bour­geois. Son désir le plus cher ? « Une fra­ter­ni­sa­tion socia­liste des peuples. » Une posi­tion qui l’opposa à Lénine et fera dire à l’un de ses bio­graphes, Max Gallo, que « la nation était le trou noir de la pen­sée de Rosa » tant elle refu­sait d’intégrer le sen­ti­ment patrio­tique, tra­di­tion­nel­le­ment ancré dans la psy­ché popu­laire, à ses ana­lyses – et Gallo de faire état de son « aveu­gle­ment » (Rosa Luxemburg, une femme rebelle, 1992).

Madagascar « Pavillon de Madagascar », 1900, affiche publiée dans le Petit Journal

« Les « États-nations », ajou­tait-elle, sont aujourd’hui les mêmes outils et formes du pou­voir de classe de la bour­geoi­sie que l’étaient les États pré­cé­dents, non-natio­naux et, comme eux, ils aspirent à la conquête. Les États-nations ont les mêmes ten­dances conqué­rantes, bel­li­queuses et oppres­sives – en d’autres termes, des ten­dances à deve­nir « non-natio­naux » ». L’anticolonialisme de Luxemburg ne souf­frait d’aucune ambi­va­lence : les États capi­ta­listes ravagent, ran­çonnent et raz­zient les popu­la­tions et les terres les moins aptes à se défendre mili­tai­re­ment. Les sabres, trem­pés dans l’eau bénite de la Civilisation, de la Démocratie et des Droits de l’Homme, tranchent les têtes et fraient un pas­sage aux finan­ciers.

« La République est si fière de ses prin­cipes qu’elle peut se dis­pen­ser de les appli­quer. »

À Madagascar, « ce sont les bouches des canons fran­çais qui ont semé la mort et de la déso­la­tion. Les tirs de l’artillerie fran­çaise ont balayé des mil­liers de vies humaines de la sur­face de la Terre jusqu’à ce que ce peuple libre se pros­terne face contre terre et que la reine des « sau­vages » soit traî­née, comme tro­phée, dans la « Cité des Lumières ». » La République est si fière de ses prin­cipes qu’elle peut se dis­pen­ser de les appli­quer. L’Humanité de Luxemburg avait l’orgueil de sa majus­cule : si l’on s’aventurait à lui par­ler d’une spé­ci­fi­ci­té de la souf­france juive, la mili­tante rétor­quait séance tenante : « Pour moi, les mal­heu­reuses vic­times des plan­ta­tions de caou­tchouc dans la région de Putumayo, les nègres d’Afrique dont les corps ser­vaient de bal­lons aux Européens, me sont tout aus­si proches. […] Il n’y a pas dans mon cœur un petit coin spé­cial pour le ghet­to : je me sens chez moi dans le monde entier, par­tout où il y a des nuages, des oiseaux et les larmes des hommes. »

Ni bolchevik ni libertaire : un marxisme éthique

Le « luxem­bur­gisme », cou­rant auquel elle don­na nais­sance de son vivant (sans être tou­te­fois à l’initiative d’une telle déno­mi­na­tion), affiche des contours doc­tri­naux rela­ti­ve­ment souples, à en juger par ceux qui s’en réclament – la condam­na­tion que Staline en fera lui assu­re­ra la sym­pa­thie de cer­tains trots­kystes et ses prises de posi­tion contre l’autoritarisme léni­niste sédui­ront cer­tains liber­taires. Un noyau dur appa­raît néan­moins : le rejet du mili­ta­risme, de l’impérialisme et du capi­ta­lisme ; la défense du socia­lisme inter­na­tio­na­liste ; la confiance dans les masses ; l’ambition d’une démo­cra­tie ouvrière et d’une admi­nis­tra­tion par Conseils ; la lutte contre le cen­tra­lisme rigide du mar­xisme-léni­nisme. Le pro­fes­seur amé­ri­cain William A. Pelz, auteur de l’ouvrage Karl Marx, A World to Win, iso­le­ra pour sa part cinq élé­ments : « 1) confiance constante dans la démo­cra­tie ; 2) com­plète confiance au peuple (les masses) ; 3) dévoue­ment à l’internationalisme dans la théo­rie et dans les actes ; 4) enga­ge­ment pour un par­ti révo­lu­tion­naire démo­cra­tique ; 5) pra­tique inébran­lable de l’humanisme. »

« L’efficacité sert tou­jours de pré­texte à la com­pro­mis­sion et l’on a tôt fait de dîner avec le diable en croyant construire le Paradis. »

Est-ce tra­hir l’œuvre de Marx et d’Engels que de s’en ins­pi­rer sans s’incliner ? Non point. Du moins, dans l’esprit de Luxemburg. Elle nota ain­si dans son texte « Arrêts et pro­grès du mar­xisme » (1903) : « C’est seule­ment dans le domaine éco­no­mique qu’il peut être plus ou moins ques­tion chez Marx d’une construc­tion par­fai­te­ment ache­vée. Pour ce qui est, au contraire, de la par­tie de ses écrits qui pré­sente la plus haute valeur, la concep­tion maté­ria­liste, dia­lec­tique de l’histoire, elle reste qu’une méthode d’enquête, un couple d’idées direc­trices géné­rales, qui per­mettent d’apercevoir un monde nou­veau, qui ouvrent aux ini­tia­tives indi­vi­duelles des pers­pec­tives infi­nies, qui offrent à l’esprit des ailes pour les incur­sions les plus auda­cieuses dans des domaines inex­plo­rés. […] On laisse rouiller cette arme mer­veilleuse. » Si Rosa Luxemburg a tou­jours cla­mé son affi­lia­tion au socia­lisme scien­ti­fique, elle enten­dait enduire d’huile les théo­ries mar­xistes pour qu’elles puissent faire tour­ner le monde à venir. La fidé­li­té ? Un pas de côté pour mieux reve­nir au centre.

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Le socia­lisme luxem­bur­gien ne mange pas à la table du cynisme ni du « prag­ma­tisme » poli­tique – celui qui ne craint jamais de salir ses mains puis son âme dans les eaux crot­tées du « réel ». L’efficacité sert tou­jours de pré­texte à la com­pro­mis­sion et l’on a tôt fait de dîner avec le diable en croyant construire le Paradis. Quels étaient les rap­ports qu’entretenaient Lénine, chef de file de la real­po­li­tik révo­lu­tion­naire, et Luxemburg ? Ambigus, à tout le moins. Obliques et com­po­sites, faits d’admiration et de franches réserves. Les deux êtres se res­pec­taient mutuel­le­ment pour leur intel­li­gence et leur cou­rage : Lénine la com­pa­ra à un aigle et Luxemburg fit savoir qu’il per­mit, avec Trotsky et leurs cama­rades bol­che­viks, d’ouvrir une brèche, de redon­ner des cou­leurs au verbe oser et de « montr[er] l’exemple au pro­lé­ta­riat mon­dial ». Elle cri­ti­qua cepen­dant, d’une plume qui jamais ne s’émoussait, la ligne auto­cra­tique du lea­der sovié­tique (qu’elle com­pa­ra à l’esprit « sté­rile » d’un gar­dien de nuit), dénon­ça la « cui­rasse bureau­cra­tique » qui étouf­fait les tra­vailleurs et repro­cha aux bol­che­viks le sim­plisme de cer­tains de leurs posi­tion­ne­ments et leur mépris des pré­ceptes démo­cra­tiques les plus élé­men­taires.

« Quels étaient les rap­ports qu’entretenaient Lénine et Luxemburg ? Ambigus, à tout le moins. Obliques et com­po­sites, faits d’admiration et de franches réserves. »

Luxemburg n’avait nulle foi dans le socia­lisme des édits et des décrets ni dans celui des mino­ri­tés : la masse devait s’administrer elle-même. Une révo­lu­tion ne se pla­ni­fie pas sur du papier ; elle se vit et laisse une large place à l’improvisation. Le jour­nal bol­che­vik Pravda l’écœura et elle écri­vit que Lénine se trom­pait « inté­gra­le­ment » lorsqu’il abor­dait la ques­tion des moyens et des fins : on n’élève pas le socia­lisme sur le sang ; on n’érige pas la démo­cra­tie en gar­rot­tant la pen­sée et les opi­nions ; on ne bâtit rien sur la ter­reur. « La liber­té, c’est tou­jours au moins la liber­té de celui qui pense autre­ment », rap­pe­la-t-elle dans La Révolution russe. La liber­té de la presse, la liber­té de réunion et la liber­té d’expression n’étaient pas à ses yeux de simples pec­ca­dilles petites-bour­geoises : elles garan­tis­saient la « voie qui mène à une renais­sance ». Elle décla­ra même, lors de la créa­tion de son par­ti, que la révo­lu­tion ouvrière « n’a besoin d’aucune ter­reur pour atteindre ses objec­tifs, elle abhorre et hait le meurtre ».

Le com­mu­niste liber­taire Daniel Guérin s’intéressera à Luxemburg au point de lui consa­crer un essai, en 1971 : Rosa Luxemburg et la spon­ta­néi­té révo­lu­tion­naire. Un cha­pitre, dédié aux liens entre l’anarchisme et la révo­lu­tion­naire alle­mande, revien­dra sur les coups por­tés par cette der­nière : l’anarchisme ne serait que « mala­die infan­tile » et « chi­mères ». Son article « Grève de masse, par­ti et syn­di­cat », rédi­gé en 1906, avait même des allures de pro­cès : « L’anarchisme dans la révo­lu­tion russe n’est pas la théo­rie du pro­lé­ta­riat mili­tant mais l’enseigne idéo­lo­gique du Lumpenproletariat contre-révo­lu­tion­naire gron­dant comme une bande de requins dans le sillage du navire de guerre de la révo­lu­tion. » Une posi­tion qui n’empêchera pas Guérin, après avoir rap­pe­lé les contra­dic­tions et les man­que­ments inhé­rents à son œuvre, de ral­lier Luxemburg sous l’étendard du socia­lisme anti-auto­ri­taire : preuve en est, notam­ment, des cri­tiques qu’elle for­mu­la à l’encontre de Lénine. Il salue­ra éga­le­ment son atta­che­ment à « l’auto-activité des masses » (une posi­tion qu’aucun mar­xiste, esti­me­ra-t-il, n’avait à ce point tenue avant elle). Et Guérin de conclure : la pen­sée de Luxemburg est féconde à condi­tion d’y plon­ger muni d’un tamis. Ni hosan­na ni mise au ban, ni dédain ni dithy­rambe : lire la mar­xiste alle­mande l’œil sec et lucide pour pré­le­ver l’or qu’elle char­rie, ici ou là.

« Ni hosan­na ni mise au ban, ni dédain ni dithy­rambe : lire la mar­xiste alle­mande l’œil sec et lucide pour pré­le­ver l’or qu’elle char­rie, ici ou là. »

Le site inter­net Le Drapeau noir tien­dra à signa­ler que bien que n’étant pas anar­chiste, « son ana­lyse l’a conduite à tenir un dis­cours plus proche de la pen­sée liber­taire que du com­mu­nisme « pri­mi­tif » ». Noam Chomsky, socia­liste liber­taire que l’on sait pro­fon­dé­ment hos­tile au bol­che­visme, fera entendre que « les obser­va­tions de Rosa sont fon­da­men­ta­le­ment exactes : dans une socié­té où les gens sont sou­mis, ils ne ques­tionnent pas l’autorité ». L’essayiste Philippe Corcuff, membre de la Fédération anar­chiste, tien­dra quant à lui à ins­crire Luxemburg au sein de ce qu’il nomme « la social-démo­cra­tie liber­taire », dans l’ouvrage col­lec­tif Changer le monde sans prendre le pou­voir ? (2003). La théo­ri­cienne mar­xiste incar­ne­rait une troi­sième voie, quelque part entre l’anarchisme et le bol­che­visme : « Une action poli­tique radi­cale serait indis­so­cia­ble­ment com­po­sée d’une part sociale-démo­crate (l’insertion dans la socié­té telle qu’elle est, avec ses effets conser­va­teurs) et d’une part d’arrachement radi­cal face à cette inser­tion ; d’une part sociale-démo­crate met­tant l’accent sur la néces­si­té de pas­ser par les ins­ti­tu­tions telles qu’elles sont et d’une part de cri­tique liber­taire des ces ins­ti­tu­tions impo­sant de faire émer­ger des dis­po­si­tifs et des com­por­te­ments nova­teurs dans le com­bat contre cette socié­té. »

En d’autres termes, Luxemburg enga­ge­rait une dyna­mique à double sens : ne céder ni au réa­lisme des léni­nistes ni à l’idéalisme des liber­taires tout en inté­grant une part du prag­ma­tisme des pre­miers et de la pure­té des seconds. Autre espace de conver­gence : son arti­cu­la­tion entre action col­lec­tive et sub­jec­ti­vi­té. Correspondance à l’appui, Corcuff assu­re­ra que le rap­port qu’elle entre­te­nait à l’individu (lais­ser la place, en poli­tique, au je ; recon­naître que l’existence d’une vie per­son­nelle garan­tit la sta­bi­li­té d’un pro­jet col­lec­tif ; ne pas conce­voir l’action mili­tante comme une immo­la­tion de son être) s’apparente aux concep­tions déve­lop­pées par la tra­di­tion liber­taire.

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Rosa Luxemburg et les membres du Bureau de l’Internationale socia­liste

Une militante féministe ?

Le mou­ve­ment fémi­niste ral­lie­ra par­fois « Rosa » sous son fanal bien qu’elle ne fut pas, à lire son œuvre, par­ti­cu­liè­re­ment pro­lixe sur ce ter­rain de réflexion. Son exis­tence, comme sa forte per­son­na­li­té, per­met pour­tant de sai­sir ce com­pa­gnon­nage essen­tiel­le­ment post­hume : peu nom­breuses furent les mili­tantes révo­lu­tion­naires à occu­per un tel poste dans un monde mas­cu­lin – la poli­tique. Quelques noms, en noir et blanc, lèvent sans tar­der la tête : Louise Michel, Emma Goldman, Flora Tristan ou Simone Weil. Le simple fait qu’il nous soit pos­sible de les comp­ta­bi­li­ser jus­ti­fie pour par­tie l’aura d’une Rosa Luxemburg fémi­niste (« Les femmes ont été gom­mées du récit his­to­rique offi­ciel », écri­ra Clémentine Autain dans Ne me libère pas, je m’en charge). Mais l’était-elle vrai­ment ? Les avis se font face. Certains acquiescent quand d’autres lui dénient l’épithète au vu de sa pro­duc­tion essen­tiel­le­ment éco­no­mi­co-poli­tique. Esquissons quelques élé­ments de réponse.

« « Bonne femme que­rel­leuse et hys­té­rique », « garce véné­neuse », « oie doc­tri­naire»… »

Marx et Engels dési­gnèrent sans détour le lien qui existe entre le com­bat d’émancipation et la lutte pour l’égalité des femmes : on juge une socié­té au sort qu’elle réserve aux êtres les plus dému­nis. C’est ain­si que le second put décla­rer dans l’Anti-Dühring (1878), en para­phra­sant Fourier, que le « degré d’émancipation des femmes est la mesure natu­relle de l’émancipation géné­rale » (à quoi il ajou­ta quelques années plus tard, dans L’origine de la famille, de la pro­prié­té pri­vée et de l’État, que l’homme endosse, au sein de la cel­lule fami­liale, le rôle de la bour­geoi­sie et la femme celui du pro­lé­ta­riat). Marx, celui des Manuscrits de 1844, par­la de la femme comme d’une « proie et ser­vante de la volup­té col­lec­tive » et du sym­bole de « l’infinie dégra­da­tion dans laquelle l’homme existe pour soi-même ». Et Lénine, plus tard, de connec­ter la condi­tion de la femme (« l’esclave domes­tique » atta­chée à sa cui­sine comme à ses enfants) à la trans­for­ma­tion éco­no­mique de la socié­té tout entière. D’où l’énoncé du phi­lo­sophe mar­xiste Henri Peña-Ruiz dans un ouvrage qu’il consa­cre­ra à Karl Marx, en 2012 : « La femme du pro­lé­taire lui étant sou­mise en rai­son du machisme tra­di­tion­nel, c’est fina­le­ment en elle que se condensent les effets les plus pro­non­cés de l’exploitation. Deux formes de domi­na­tion se conjuguent alors, qui requièrent une atten­tion spé­ci­fique : la domi­na­tion de classe et la domi­na­tion sexiste. Le sché­ma expli­ca­tif de la lutte des classes ne perd pas pour autant de sa per­ti­nence, car l’inégalité des sexes pèse plus lourd dans le contexte des milieux les plus défa­vo­ri­sés. »

Simone de Beauvoir écri­ra, à la fin du second volet du Deuxième sexe, que Rosa Luxemburg, parce qu’elle était « laide », n’a jamais « été ten­tée de s’engloutir dans le culte de son image, de se faire objet, proie et piège : dès sa jeu­nesse, elle a été tout entière esprit et liber­té ». Affirmation dis­cu­table. Toujours est-il qu’elle n’eut jamais à subir, du fait de ses ori­gines bour­geoises, le moindre mépris de classe ; elle eut en revanche à affron­ter, par­fois au sein même de ses rangs, un sexisme sans com­plexes (à quoi s’ajouta, bien sûr, l’antisémitisme féroce qui tou­chait les socié­tés alle­mandes et polo­naises). « Bonne femme que­rel­leuse et hys­té­rique », disait-on ici ; « oie doc­tri­naire », ful­mi­nait-on là. Quant au pré­sident du Parti social-démo­crate d’Allemagne, August Bebel, il la trou­va « trop femme » et la qua­li­fia de « garce » aus­si maligne qu’« un singe » (à quoi il ajou­ta qu’en dépit du « venin de cette femme », il ne pou­vait conce­voir le Parti sans elle) – l’homme était pour­tant l’auteur de La Femme et le socia­lisme, ouvrage dans lequel on pou­vait lire : « Si j’ai dit que la femme et le tra­vailleur ont pour lot com­mun d’être, de temps immé­mo­rial, des oppri­més, il me faut encore, en ce qui concerne la femme, accen­tuer cette décla­ra­tion. La femme est le pre­mier être humain qui ait eu à éprou­ver la ser­vi­tude. Elle a été esclave avant même que l’«esclave » fût. »

« Luxemburg effec­tuait une franche cou­pure entre les femmes issues de la bour­geoi­sie et celles des classes labo­rieuses. Les bour­geoises n’étaient que des « para­sites », inca­pables de pro­duire mais tou­jours capables du pire. »

Rosa Luxemburg ne consa­cra, en réa­li­té, qu’un seul texte théo­rique ayant tota­le­ment trait à la ques­tion des femmes : « Suffrage fémi­nin et lutte de classes », en 1912. Elle y sou­te­nait le droit de vote des femmes et jugeait magni­fique « l’éveil poli­tique et syn­di­cal des masses du pro­lé­ta­riat fémi­nin » au cours des quinze der­nières années (une posi­tion que ne par­ta­geait pas, à la même époque, l’anarchiste amé­ri­caine Emma Goldman puisqu’elle esti­mait que le suf­frage uni­ver­sel était par nature inique et qu’il n’était dès lors d’aucune uti­li­té, pour les femmes, de se com­pro­mettre dans ces farces élec­to­rales). L’inégalité face au suf­frage, pré­ci­sait Luxemburg, ne concer­nait pas seule­ment les femmes : elle était « un maillon de la chaîne qui entrave la vie du peuple ». La mili­tante mar­xiste cor­ré­lait cette dis­cri­mi­na­tion à l’existence même du régime monar­chique alle­mand et fai­sait de ces deux tares d’un autre temps « les plus impor­tants ins­tru­ments de la classe capi­ta­liste régnante ». Mais le cli­vage essen­tiel res­tait à ses yeux, en der­nière ins­tance, d’ordre éco­no­mique et social : Luxemburg effec­tuait une franche cou­pure entre les femmes issues de la bour­geoi­sie et celles des classes labo­rieuses. Les bour­geoises n’étaient que des « para­sites », inca­pables de pro­duire mais tou­jours capables du pire. « Le for­mi­dable mou­ve­ment actuel de mil­lions de femmes pro­lé­ta­riennes, qui consi­dèrent leur pri­va­tion de droits poli­tiques comme une injus­tice criante, est un tel signe infaillible, un signe que les bases sociales du sys­tème domi­nant sont pour­ries et que ses jours sont comp­tés. » Luxemburg rap­pe­la La théo­rie des quatre mou­ve­ments de Fourier, lorsqu’il fit savoir que la situa­tion de la femme dans la socié­té révèle l’état de ladite socié­té. Et Luxemburg de conclure : « En lut­tant pour le suf­frage fémi­nin, nous rap­pro­che­rons aus­si l’heure où la socié­té actuelle tom­be­ra en ruines sous les coups de mar­teau du pro­lé­ta­riat révo­lu­tion­naire. »

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Clara Zetkin, révo­lu­tion­naire mar­xiste et fémi­niste, proche amie de Rosa Luxemburg

Dans La Question natio­nale et l’autonomie, Luxemburg s’opposa, sans le nom­mer, à ce que la tra­di­tion révo­lu­tion­naire appelle com­mu­né­ment fémi­nisme bour­geois – ce cou­rant qui, expli­quait-elle, en appelle au « droit de la femme » sans cher­cher à bou­le­ver­ser les struc­tures poli­tiques et éco­no­miques (un fémi­nisme libé­ral et réfor­miste, en somme, qui fer­raille avant tout pour la liber­té indi­vi­duelle et l’égalité des droits sans guère se sou­cier du com­bat de classes). L’« oppo­si­tion géné­ra­li­sée au sys­tème » capi­ta­liste, assu­rait Luxemburg, prime sur l’ensemble des batailles – tout le reste en découle. Œuvrer pour l’égalité des femmes ne doit s’entendre que dans le cadre d’une remise en ques­tion glo­bale de « tout pou­voir de domi­na­tion » (une posi­tion qui heur­te­ra éga­le­ment cer­taines franges du fémi­nisme radi­cal lorsqu’il fera de l’ensemble des femmes, à par­tir des années 1960, une classe poli­tique en soi, indé­pen­dante des hommes). Rosa Luxemburg refu­sa tou­jours de par­ti­ci­per à la vie poli­tique en tant que femme, c’est-à-dire d’être affi­liée à des fonc­tions et des postes exclu­si­ve­ment fémi­nins (y com­pris, bien sûr, au sein des par­tis) : elle exi­geait d’être trai­tée comme les hommes dont elle par­ta­geait le com­bat au quo­ti­dien. C’est en ce sens qu’elle affir­ma, un jour, n’avoir « rien à faire avec le mou­ve­ment des femmes » – ce qui ne l’empêcha pas de décla­rer, dans une lettre datée de 1911 : « Imagine ! Je suis deve­nue fémi­niste ! »

« Œuvrer pour l’égalité des femmes ne doit s’entendre que dans le cadre d’une remise en ques­tion glo­bale de « tout pou­voir de domi­na­tion ». »

L’une de ses plus proches amies n’était autre que Clara Zetkin, célèbre acti­viste mar­xiste et ouver­te­ment fémi­niste. Fondatrice du jour­nal Die Gleichheit (L’égalité) et ins­pi­ra­trice de la Journée inter­na­tio­nale des droits des femmes, elle avait fait entendre, dans son texte « Ce que les femmes doivent à Karl Marx », que le théo­ri­cien alle­mand avait per­mis de pen­ser l’articulation entre lutte sociale et éman­ci­pa­tion des femmes. Zetkin mili­tait pour que celles-ci puissent accé­der au tra­vail afin de ne plus dépendre du bon-vou­loir de leurs époux : « De même que le tra­vailleur est sous le joug du capi­ta­liste, la femme est sous le joug de l’homme et elle res­te­ra sous le joug aus­si long­temps qu’elle ne sera pas indé­pen­dante éco­no­mi­que­ment » (extrait de « Luttes pour l’émancipation des femmes »). Tout comme Luxemburg, Zetkin repous­sait le « mou­ve­ment bour­geois des suf­fra­gettes » et dénon­çait le fémi­nisme libé­ral, cultu­rel et inter­clas­siste : les femmes ne pour­ront se libé­rer qu’au sein d’une dyna­mique plus large, celle de la lutte socia­liste et révo­lu­tion­naire.

En 1966, John Peter Nettl écri­ra, dans la monu­men­tale bio­gra­phie qu’il consa­cre­ra à Rosa Luxemburg, qu’elle ne « s’intéressait pas aux luttes pour les droits de la femme, contrai­re­ment à son amie Clara Zetkin ». L’historien et socio­logue Yvon Bourdet abon­de­ra dans son sens, avec l’étude « Rosa Luxemburg et le mar­xisme anti-auto­ri­taire » (1972), en affir­mant que l’on irait bien vite en besogne en enré­gi­men­tant Luxemburg dans le com­bat fémi­niste. Pour quels motifs ? Elle ne jurait que par la Révolution, n’hésitait pas à glo­ri­fier la viri­li­té, à railler les « bonnes femmes » cloî­trées chez elles et à don­ner libre cours à sa coquet­te­rie comme à son pro­fond désir de mater­ni­té…

« Zetkin repous­sait le « mou­ve­ment bour­geois des suf­fra­gettes » et dénon­çait le fémi­nisme libé­ral, cultu­rel et inter­clas­siste : les femmes ne pour­ront se libé­rer qu’au sein d’une dyna­mique plus large, celle de la lutte socia­liste et révo­lu­tion­naire. »

Deux ouvrages nuan­ce­ront ces pro­pos hâtifs. La phi­lo­sophe amé­ri­caine Raya Dunayevskaya (auteure, en 1982, de l’essai Rosa Luxemburg, Women’s Liberation, and Marx’s Philosophy of Revolution) met­tra en évi­dence l’« étroite col­la­bo­ra­tion » qui unis­sait Luxemburg et Zetkin et évo­que­ra la « dimen­sion fémi­niste » de sa pen­sée, tout en admet­tant, sans peine, que sa prio­ri­té rési­dait avant tout dans la lutte éco­no­mique et sociale (pour Dunayevskaya, Luxemburg appré­hen­dait le socia­lisme et le fémi­nisme comme deux « com­par­ti­ments sépa­rés »). Avec Rosa Luxemburg, ombre et lumière (2009), Claudie Weill pré­ci­se­ra que ses prises de posi­tion poli­tiques revê­tirent « une impor­tance emblé­ma­tique pour le mou­ve­ment des femmes » et qu’elle publia, convain­cue de l’importance et de l’urgence que cela repré­sen­tait, des tri­bunes de Zetkin dans son propre jour­nal afin d’accroître la par­ti­ci­pa­tion des femmes à la vie poli­tique. Et Weill d’ajouter : « Son aspi­ra­tion à l’universalité fai­sait obs­tacle à une spé­cia­li­sa­tion dans les reven­di­ca­tions spé­ci­fiques. »

Gloses et ergo­tages ? Ratiocinations sans fin ? Si l’on s’accorde, avec Nicole Van Enis, sur le fait que le pro­jet poli­tique fémi­niste « a pour objec­tif d’abolir les rap­ports sociaux inéga­li­taires que sont les rap­ports entre les sexes et, par là, de com­battre la mise sous tutelle, la dis­cri­mi­na­tion et l’oppression des femmes en tant que femmes² », il serait pour le moins trou­blant d’en exclure Rosa Luxemburg. Son fémi­nisme ne disait pas néces­sai­re­ment son nom mais s’incarnait dans une pra­tique et une pen­sée qui n’oscillait point : celles d’une théo­ri­cienne mar­xiste prête à beau­coup, sinon tout, pour qu’advienne enfin l’égalité – celle de tous, sur terre, hommes et femmes, Blancs et Noirs.

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Discours de Rosa Luxemburg

La chair sous l’armure

Luxemburg se consi­dé­rait comme un « sol­dat » qui exer­çait, avec dis­ci­pline et dévoue­ment, le « métier de com­bat­tant pro­lé­ta­rien de la liber­té ». L’énergie qu’elle met­tait dans la rédac­tion de ses textes lui fit dire, un jour, qu’elle aurait pu don­ner la moi­tié de sa vie pour ache­ver l’un d’eux. Elle consi­dé­rait la pri­son comme fai­sant par­tie inté­grante de sa fonc­tion et répé­tait qu’elle n’attendait rien d’autre que de mou­rir pour la Révolution. Une dévo­tion qu’elle a par­fois haïe : la poli­tique lui volait son temps, ses proches et ses amours. Il était des jours où elle ne dési­rait qu’une chose, une si petite chose, bête et banale : être heu­reuse – apai­sée et sereine, enfin, aimée d’un homme à ses côtés qui la trou­ve­rait jolie et deve­nir mère d’un enfant qu’elle aime­rait à son tour. Mais la lutte pour un monde meilleur exige sa part de pri­va­tions : la béa­ti­tude n’a jamais bri­sé la moindre chaîne. Mystique et mar­tyr ; l’engagement de Luxemburg tenait par­fois du sacri­fice. À treize ans, déjà, elle écri­vait à l’attention de l’empereur d’Allemagne : « Tes hon­neurs ne repré­sentent rien pour moi, je veux que tu le saches… » Plus que des mots ; un des­tin.

« La diplo­ma­tie ? Repassez. Âme abrupte et tran­chante. »

Elle disait sans ména­ge­ment tout ce qu’elle avait sur le cœur. La diplo­ma­tie ? Repassez. Âme abrupte et tran­chante. Luxemburg ne crai­gnait pas de se mon­trer sèche et bru­tale. Implacable avec ses cama­rades comme ses amants. « Je vais lit­té­ra­le­ment te ter­ro­ri­ser », écri­vit-elle un jour à celui qui par­ta­geait sa vie, trop froid et orgueilleux à ses yeux. Elle n’hésitait pas à le mena­cer de le « bri­ser » pour obte­nir de lui ce qu’elle atten­dait. Ses phrases, jetées lors d’un mee­ting ou sur papier, ne s’encombraient d’aucunes manières : « racaille », « fumier oppor­tu­niste », « [il] appar­tient au type des putains », « gre­din », « chiens », « para­sites », « laquais »… Elle avait ache­té une arme pour se pré­ve­nir d’un amour deve­nu dan­ge­reu­se­ment jaloux et jurait avoir assez de forces en elle pour « incen­dier une steppe ». Du fond de sa cel­lule, elle pro­met­tait à l’un de ses inter­lo­cu­teurs : « Dès que je pour­rai mettre le nez dehors, je pren­drai en chasse et har­cè­le­rai votre bande de gre­nouilles, à son de trompe, à coup de fouet, et je lâche­rai sur elle mes chiens ». Plaisir du mot piquant ? Sans doute. La théo­ri­cienne savait écrire. Mieux : écrire avec son sang – rai­son pour laquelle elle repro­chait aux gens de ne pas vivre ce qu’ils cou­chaient sur leurs feuilles de papier. Luxemburg ne par­don­nait pas que l’on pût n’écrire qu’avec de l’encre…

Il serait tou­te­fois trop aisé de s’arrêter là. De faire d’elle un tyran aux yeux arides. Luxemburg n’était pas Lénine, lui qui confiait n’être plus en mesure d’écouter de la musique : « Cela me donne envie de dire des choses gen­tilles et sottes, et de tapo­ter la tête des gens. Or main­te­nant il faut frap­per sur la tête, les frap­per sans mer­ci. » Elle était taillée dans un bloc mais son marbre maquillait bien des brèches. Nombre de ses amis s’accordèrent à dire qu’elle était gaie, drôle, vive et cha­leu­reuse. Le charme est une beau­té qui cherche sa voie ; elle n’en man­quait pas. Intelligence aus­si rava­geuse que dérou­tante, disait-on d’elle. « Je suis dif­fé­rente à chaque ins­tant », confia un jour celle qui affir­mait aus­si vou­loir « boire la vie à grands traits ». La vie avec tout ce qu’elle induit : ses cimes et ses cre­vasses, ses monts et ses bas-fonds. Sa cor­res­pon­dance la révèle sans voiles : un jour heu­reuse et l’autre abat­tue. « Je suis un peu comme une écor­chée… » Souvent seule mais appe­lant constam­ment ses proches à trou­ver le bon­heur dans la bon­té ordi­naire.

« Le charme est une beau­té qui cherche sa voie ; elle n’en man­quait pas. Intelligence aus­si rava­geuse que dérou­tante, disait-on d’elle. »

Ses lettres attestent de l’attention qu’elle por­tait à la nature, à ses cycles et ses secrets, ain­si qu’aux ani­maux qui la peu­plaient : elle rin­çait une guêpe qui chu­tait dans son encrier, elle vouait une pas­sion à son lapin et son chat, elle pleu­rait à la vue de buffles bat­tus, elle imi­tait le chant des mésanges et sui­vait, de sa pri­son, le « déve­lop­pe­ment » de chaque buis­son, de chaque brin d’herbe… Cœur en rou­lis : Rosa Luxemburg pou­vait jurer que « toute l’humanité [lui] donn[ait] la nau­sée » tout en ris­quant sa vie pour elle ; elle pou­vait avouer que son « moi le plus pro­fond » pré­fé­rait la com­pa­gnie des bour­dons à celle des cama­rades du Parti tout en cer­ti­fiant qu’il n’y a que « fou­taise » en dehors de la Révolution ; elle pou­vait écrire que la mort d’un mou­che­ron écra­sé équi­vaut à « la fin du monde » tout en louant le « poing de fer » de ceux qui ne reculent « devant aucun moyen de contrainte pour impo­ser cer­taines mesures dans l’intérêt de la col­lec­ti­vi­té ». Les sub­jec­ti­vi­tés insur­gées n’ont jamais eu le goût des allées au cor­deau ; elles savent les flux et les ten­sions qui les ravagent – les autres peuvent seule­ment se ras­su­rer d’un mot : contra­dic­tions.

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Corps-francs lors de l’écrasement de l’insurrection spar­ta­kiste

*

Berlin, nuit du 15 jan­vier 1919.

Rosa Luxemburg ne parle pas. Ils ne sont pas de la même race, pas de la même langue. Ces sol­dats servent le pou­voir alors qu’elle n’aspire qu’à le prendre avec le peuple. Les mili­tants de la Ligue Spartakiste sont tom­bés un à un. Le nou­veau régime, pré­ten­du­ment répu­bli­cain, entend bien étouf­fer cette révo­lu­tion : jamais l’Allemagne ne devien­dra un pays bol­che­vik ! Les Corps Francs – qui, quelques années plus tard, rem­pli­ront les rangs nazis – sont recru­tés pour que revienne « l’ordre ». « Ne faites pas de dis­cours ! Ne vous consul­tez pas éter­nel­le­ment ! Pas de trac­ta­tions ! À l’action ! », avait lan­cé Luxemburg il y a dix jours. Y croyait-elle vrai­ment ? On peut, sinon en dou­ter, s’interroger : ses articles, lyriques et viru­lents, tran­chaient avec les réserves qu’elle émet­tait, au même moment, dans les cou­lisses de l’insurrection com­mu­niste… Luxemburg cher­chait à frei­ner l’ardeur des mili­tants et pro­po­sa même de par­ti­ci­per à l’Assemblée consti­tuante pré­vue par le pou­voir bour­geois : elle n’avait pas l’ambition d’importer, telle quelle, l’expérience russe en Allemagne. Trop tôt, il était trop tôt pour un sou­lè­ve­ment armé, répé­tait Luxemburg. On ne l’écouta pas. La Révolution était là ! Les tra­vailleurs, déjà pré­sents sur les bar­ri­cades, n’attendaient plus qu’un signe pour bri­ser le pou­voir en place ! Cinq cent mille gré­vistes défi­laient dans les rues ! Il n’était plus l’heure de dis­cu­tailler. Les spar­ta­kistes lan­cèrent le sou­lè­ve­ment avec l’espoir d’emporter avec eux le peuple alle­mand tout entier. Rosa Luxemburg, fidèle aux siens, accom­pa­gna le mou­ve­ment. Et voi­ci qu’on la frappe, elle qui n’a tué per­sonne, elle dont la valise était prête quand les sol­dats firent irrup­tion dans sa chambre, et voi­ci qu’on la frappe au sor­tir de l’hôtel Eden.

Coups de crosse en plein visage. Elle tombe. Son corps est trans­por­té dans une voi­ture jusqu’au canal Landwehrkanal. Le capi­taine Waldemar Pabst, l’homme à qui elle n’avait pas dai­gné répondre, avait quant à lui don­né des ordres… Un mili­taire lui tire une balle dans la tête – tempe, côté gauche. On racon­te­ra qu’elle fut tuée par une foule en colère. Prescience funèbre ; Rosa Luxemburg avait entre­vu cette issue : « À mon tour peut-être, je serai expé­diée dans l’autre monde par une balle de la contre-révo­lu­tion qui est par­tout à l’affût. » Karl Liebknecht vient lui aus­si d’être exé­cu­té. Les sol­dats lestent de pierres ce petit corps sans vie puis le jettent du haut d’un pont.

On entend la voix d’un mili­taire : « Voilà la vieille salope qui nage main­te­nant » – les meur­triers ont tou­jours le mot pour rire.
Point de grandes phrases ; elle avait décré­té, de son vivant : « Sur la pierre de mon tom­beau, on ne lira que deux syl­labes : « tsvi-tsvi ». C’est le chant des mésanges char­bon­nières que j’imite si bien qu’elles accourent aus­si­tôt. »
Plus per­sonne n’est là pour fer­mer ses yeux qui vou­lurent ouvrir ceux de son temps.
Elle avait qua­rante-sept ans.
Elle se savait et se disait idéa­liste. Trop, sans doute. N’attendons pas tant des hommes : tous n’ont pas l’audace d’être cama­rades.

On ne retrou­ve­ra sa dépouille que cinq mois plus tard, près d’une écluse. Visage impos­sible à iden­ti­fier. On l’enterrera le 13 juin aux côtés de Karl Liebknecht – du moins, on le dira. En 2009, un méde­cin légiste alle­mand pré­ten­dra que le véri­table corps de Rosa Luxemburg repo­se­rait à l’institut médi­co-légal de la Charité depuis l’année de son assas­si­nat (le cadavre, tête, mains et pieds arra­chés, serait celui d’une noyée âgée de qua­rante à cin­quante ans qui souf­frait d’une défor­ma­tion à la hanche, ain­si que d’une jambe plus courte que l’autre…). Une data­tion par le car­bone 14 révé­le­ra qu’il « peut tout à fait s’agir » de Luxemburg. Des recherches d’ADN seront entre­prises – sans résul­tats, à ce jour.

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NOTES

1. Des mar­xistes comme Yvon Quiniou ou Denis Collin jugent, aujourd’hui, qu’il faut repen­ser la posi­tion, à leurs yeux hâtive, de Marx (et sur­tout d’Engels) sur l’État.
2.  Extrait de Féminismes plu­riels, Aden, 2012.

Max Leroy
Max Leroy

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Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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