Commercy : le pouvoir au peuple [portfolio]


Photoreportage inédit pour le site de Ballast

« On s’est vrai­ment cru à la veille du 10 août 1792 », vient de confier un col­la­bo­ra­teur de Macron au JDD. « Eh bien ! que veulent-ils ? » deman­dait en ce temps un garde des sceaux ; « La déchéance [du roi] », répon­dait un offi­cier1François-Auguste Mignet, Histoire de la Révolution fran­çaise depuis 1789 jusqu’en 1814, F. Didot père et fils, 1824, p. 264. : les insur­gés s’apprêtaient à prendre les Tuileries puis à empri­son­ner la famille royale dans une for­te­resse du Marais. La ques­tion, de nos jours, ne se pose même plus ; les rues, unies sous un même gilet, scandent la réponse semaine après semaine : « Macron, démis­sion ! » Quand un régime crève les yeux de citoyens sou­cieux de jus­tice sociale, c’est là une demande bien rai­son­nable. Si celle-ci est reprise à Commercy, com­mune meu­sienne de moins de 6 000 habi­tants, ses gilets jaunes voient plus loin que le seul départ du monarque répu­bli­cain2Dont il n’est jamais inutile de rap­pe­ler qu’il fut choi­si, au pre­mier tour, par seule­ment 18 % des ins­crits du pays. : une Assemblée des assem­blées s’est tenue ce week-end et 75 délé­ga­tions de gilets jaunes, venues de toute la France, ont rédi­gé un appel afin de struc­tu­rer le mou­ve­ment par la base. « Vive le pou­voir au peuple, pour le peuple et par le peuple ! » Nous y avons pas­sé deux jours, et don­nons ici la parole à une dizaine d’entre eux. ☰ Par Stéphane Burlot


Sabrina (pro­fes­seure des écoles, Paris) : « Je suis là pour por­ter la parole qu’on m’a auto­ri­sée à por­ter. Et je suis contente des débats qu’il y a ici, sur l’horizontalité, la légi­ti­mi­té et la démo­cra­tie. Ce sont des ren­dez-vous utiles. Certains parlent même d’un moment his­to­rique : quand on voit le mot de sou­tien de la Commune du Rojava, ça a de la valeur pour beau­coup de gens. J’ai jamais été dans un par­ti, j’ai jamais lut­té poli­ti­que­ment. Je regar­dais les mani­fes­tants avec un esprit un peu moqueur… Les gilets jaunes ont extrê­me­ment peur de la cen­tra­li­sa­tion : c’est pour ça que c’est très impor­tant pour moi de res­pec­ter le man­dat qu’on m’a confié, et de tenir la ligne morale qu’on a fixée. Je crois qu’il va y avoir des scis­sions au sein du mou­ve­ment. Entre ceux qui consi­dèrent qu’être apo­li­tique, c’est mélan­ger les gens en patch­work, en fourre-tout, et les autres. Et entre ceux qui veulent à tout prix gar­der l’horizontalité — comme ici — et les autres, comme Éric Drouet, qui consi­dèrent que la démo­cra­tie, c’est aus­si délé­guer son pou­voir et avoir des porte-parole. »

Renz (Saint-Nazaire) : « Ce week-end, c’est une étape impor­tante du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire dans lequel on est. Le plus impor­tant, c’est de péren­ni­ser le mou­ve­ment et de pas­ser l’hiver. On doit au moins faire 100 actes ! On va pas gagner en un jour, je crois pas au Grand soir. On a fait un gros tra­vail d’éducation popu­laire au sein du mou­ve­ment : au début, on en avait gros, c’est tout, c’est ça qui a lan­cé le mou­ve­ment. Là, on affine. On se demande dans quelle socié­té on veut vivre. Et ce qui res­sort de presque tout le mou­ve­ment, c’est le pou­voir au peuple. Qu’on arrête de prendre des déci­sions à notre place. »
 
Stéphanie (assis­tante vété­ri­naire, Saint-Nazaire) : « On se plaint depuis des années de notre sys­tème, mais per­sonne ne bouge. La jus­tice sociale, éco­no­mique, envi­ron­ne­men­tale et judi­ciaire, c’est ce qu’on veut. On apprend main­te­nant à s’écouter, et pas parce qu’une per­sonne va gueu­ler plus fort que les autres ; ça, on n’avait plus l’habitude. On se sen­tait seuls, dému­nis, exploi­tés. On était iso­lés. »
 
Renz : « Ce mou­ve­ment, ce qu’il a créé, c’est un sen­ti­ment fami­lial, une fra­ter­ni­té. En venant ici, on réa­lise que la famille s’est agran­die. À Saint-Nazaire, on a fait la pre­mière Maison du peuple du mou­ve­ment ! Comme la pré­fec­ture vou­lait pas qu’on fasse une assem­blée dans ses murs, on a pris l’ancienne sous-pré­fec­ture : aus­si simple, magique ! La BAC est là en per­ma­nence et on est tous sur écoute. La pres­sion est per­ma­nente, on a les amendes qui pleuvent. On passe bien­tôt au tri­bu­nal. On a même un cama­rade qui est inter­dit de Saint-Nazaire. »

Chantal (retrai­tée tech­ni­cienne de labo­ra­toire, Ariège) : « Ça fait long­temps que ce sys­tème, je ne le sup­porte pas ! J’ai par­ti­ci­pé à plein de luttes, mais l’originalité du mou­ve­ment des gilets jaunes c’est de faire par­ti­ci­per des gens qui, jus­te­ment, n’étaient pas en lutte avant. Et qui pour­raient être désar­çon­nés si on leur donne des menus et des cartes pré-écrits. C’est aux gens d’écrire eux-mêmes les façons dont ils veulent fonc­tion­ner. On peut s’inspirer des choses qui ont été pro­po­sées, par le pas­sé, mais sur­tout pas de pro­jet tout fait de socié­té ! Il y a eu la Commune de Paris, il y a le Chiapas, les gens ne sont pas cons : ils ont su le faire, ils sau­ront le refaire — même sans avoir lu les livres de Bookchin ! »
 
Rico (sculp­teur, Ariège) : « Ces assem­blées, ça me regonfle à bloc. C’est ras­su­rant de voir que, par­tout en France, on butte tous sur les mêmes pro­blé­ma­tiques. Mais en dis­cu­tant on fait avan­cer le schmil­blick. Ça va pas se faire en deux jours, mais ça va se faire. »
 
Chantal : « Je suis presque venue à Commercy à recu­lons. J’avais peur qu’ils disent qu’ils sont les plus beaux, les plus forts et qu’ils ont rai­son. Qu’ils cen­tra­lisent. Mais, au final, je suis très contente : il s’agit bien d’une coor­di­na­tion, de ren­contres. C’est très humain, très cha­leu­reux, ici. Il n’y a pas de dik­tats, de bureau poli­tique, toutes ces conne­ries. Il faut se faire confiance, il faut accep­ter de faire des erreurs. Depuis toutes ces années où, nous, les mili­tants, on a fait tout ce qu’il fal­lait et qu’on n’a rien gagné, à part res­ter entre nous ! Eh bien, il faut être ensemble. Je me méfie des avant-gardes : on ne doit pas dire aux gens ce qu’ils doivent faire, on doit être avec eux. Gauche et droite, c’est une place à l’Assemblée natio­nale, ça ne veut rien dire : les gilets jaunes, c’est les exploi­tés, les humi­liés, les gens à qui on vide les poches et pas ceux qui se les rem­plissent. »
 
Rico : « Il faut que le mou­ve­ment dure, qu’on se démo­ra­lise pas. Qu’on conti­nue à secouer toutes les branches de l’arbre, qu’on se ren­force, qu’on s’ouvre sur l’extérieur, sur tous les Français. On n’est pas “le peuple”, on est une par­tie du peuple. Faut ouvrir à fond. »
 
Chantal : « On est les plus nom­breux, donc si on freine, ça fera quelque chose. On doit être contre les ins­ti­tu­tions. Les syn­di­cats, c’est deve­nu du car­rié­risme, c’est des pro­fes­sion­nels, mais le syn­di­qué qui fait grève, c’est impor­tant. La grève géné­rale, c’est un grand mot, mais c’est comme la lutte des classes, il ne faut pas les aban­don­ner. »

Victor (che­mi­not, Poitiers) : « Je salue l’initiative de Commercy : on doit se ren­con­trer, se coor­don­ner, se struc­tu­rer. Je regrette seule­ment qu’on n’ait pas dis­cu­té, d’entrée, la situa­tion sociale et éco­no­mique, donc de la crise du capi­ta­lisme. Il fal­lait faire un point ana­ly­tique géné­ral : quel est le cadre dans lequel s’inscrit le mou­ve­ment des gilets jaunes ? »
 
Magali (au chô­mage, Poitiers) : « On a pris de l’information. Mais j’ai l’impression que les syn­di­cats pha­go­cytent, et on ne peut pas par­ler avec eux. Les gens ne veulent plus faire grève, il y a une défiance géné­ra­li­sée. Les syn­di­ca­listes sont très habi­tués à par­ler en public, mais pas moi : plein de gens n’ont pas osé prendre la parole donc per­sonne ne les a enten­dus. C’est impres­sion­nant de voir des gens qui savent par­ler. Le mou­ve­ment est par­ti des invi­sibles, des gens qui ne par­laient jamais, alors c’est dom­mage de voir qu’ils ne peuvent pas tou­jours s’exprimer dans ce type d’assemblée. Je me dis que la révo­lu­tion n’est pas pour demain si, déjà, on n’arrive pas à s’écouter. »
 
Victor : « Il ne faut pas se cacher que, depuis le 17 novembre, la par­ti­ci­pa­tion, à l’échelle du pays, s’est rétré­cie. Il faut une nou­velle vague, un nou­veau sou­lè­ve­ment pour appor­ter un second souffle au mou­ve­ment. Mais tout ne dépend pas de nous : l’économie mon­diale est proche du lock-out géné­ra­li­sé, et cela pro­dui­ra sans doute bien plus de choses que toutes nos actions et nos appels. »
 
Magali : « Les petits patrons qui se sont mobi­li­sés en novembre sur le prix de l’essence, ils sont par­tis depuis que le mou­ve­ment a évo­lué vers l’augmentation du SMIC. Les petits com­mer­çants, qui étaient avec nous au départ, nous reprochent main­te­nant d’avoir fou­tu en l’air leur chiffre d’affaires à Noël… Ils ne sont plus avec les gilets jaunes. »
 
Victor : « Mais on peut conver­ger avec eux en reven­di­quant l’abolition de la TVA, qui est aus­si avan­ta­geuse pour eux que pour nous. Un agri­cul­teur est pres­su­ré par les banques au même titre que nous… Quoi qu’il en soit, l’État pour­ra tordre le cou au muni­ci­pa­lisme. Les coopé­ra­tives, ça montre qu’on peut se pas­ser de patron, sauf qu’une coopé­ra­tive, même dans un cadre muni­ci­pa­liste liber­taire, si on ne touche pas au fon­de­ment — à savoir la pro­prié­té pri­vée —, ça ne chan­ge­ra pas fon­da­men­ta­le­ment les choses. »

Adel (agent Transkeo, Île-de-France) : « Il y a ici beau­coup de bonnes choses à prendre pour la suite, en termes d’organisation et de struc­tu­ra­tion. Nous, en Île-de-France, on est en retard par rap­port à la pro­vince. On est un peu plus infil­trés que les autres en termes d’extrême droite. Mais on fait le ménage. Ce qu’on voit à Commercy devrait nous aider à faire des actions plus fortes et plus concrètes. »
 
Torya (agente SNCF, Île-de-France) : « Le vrai sou­ci des gens, c’est l’assemblée géné­rale démo­cra­tique, hori­zon­tale et trans­pa­rente. Pas de lea­der, pas de tête d’affiche. Que tout le monde puisse s’exprimer, qu’on soit d’accord ou pas — l’extrême droite, ce n’est pas une opi­nion, on doit les ban­nir. On aime­rait créer une Maison du peuple pour accueillir les gilets jaunes qui viennent de toute la France sur Paris. Pour les aider, les soi­gner. Ça nous manque. »
 
Adel : « L’essen­tiel, c’est de remettre le peuple au centre des débats. On est dans la rue pour ça depuis plus de deux mois. La grève géné­rale illi­mi­tée, à laquelle on appelle, va per­mettre de tou­cher des gens plus lar­ge­ment. »
 
Torya : « Le mou­ve­ment des gilets jaunes a mis un coup de pied dans les marches République-Nation, avec le camion de mer­guez devant. Et dans les appels des syn­di­cats pour les grèves per­lées. Les gilets jaunes ont dit Nous, on prend le ter­rain, on mani­feste quand on veut. Les syn­di­cats vont devoir tous se remettre en ques­tion et arrê­ter d’être des orga­ni­sa­tions pyra­mi­dales. Tant qu’on n’aura pas rasé la mous­tache de Martinez, on n’arrivera pas à le faire des­cendre ! »

Christophe (agri­cul­teur, Rennes) : « On adhère par­fai­te­ment à la vision de la com­mune de Saillans : une redé­fi­ni­tion des déci­sions muni­ci­pales par la base, un maire révo­cable et tour­nant, une concer­ta­tion per­ma­nente de la popu­la­tion et une par­faite lisi­bi­li­té des enga­ge­ments pris. Ce qu’il faut, c’est l’abolition de la loi NOTRe : encore une usur­pa­tion de démo­cra­tie signée par Macron. Aujourd’hui, les com­munes sont pri­vées de leur auto­no­mie finan­cière, via le ren­voi de leurs bud­gets ter­ri­to­riaux par Bercy, qui les dis­patchent à des pré­fets non élus. Les maires sont dépen­dants du bras armé de Macron, à savoir ces mêmes pré­fets. L’autonomie doit être à la base. Le pou­voir n’a pas d’attaches réelles au ter­ri­toire, et c’est le contraire de ce qu’on veut. »

Steven (édu­ca­teur spé­cia­li­sé, Commercy) : « Sur 15 groupes, en assem­blée, 12 ont dit que c’était peut-être pré­ma­tu­ré de par­ler de muni­ci­pa­lisme liber­taire. Sur le papier, c’est une très belle idée, mais comme les com­munes ont de moins en moins de pou­voir, faut y réflé­chir. Des gens ont deman­dé com­ment c’était orga­ni­sable sur une agglo­mé­ra­tion d’un mil­lion d’habitants. Mais il y a un consen­sus sur le fait qu’on doit réflé­chir à cette idée. Le défi qu’on doit rele­ver, c’est que la démo­cra­tie elle est pas simple : ça passe par le débat, mais on a une bonne base. Il faut conti­nuer. On doit pas cen­tra­li­ser à Commercy, donc il faut que ça tourne main­te­nant… Mais comme j’ai peur que ça se perde, qu’on retourne dans notre quo­ti­dien, j’aimerais qu’on refasse direct une Assemblée des assem­blées ici ! »
 
Frédérique (mère au foyer, Commercy) : « Il y a encore du taf ! Et ça se fera par la base. »


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NOTES   [ + ]

1.François-Auguste Mignet, Histoire de la Révolution fran­çaise depuis 1789 jusqu’en 1814, F. Didot père et fils, 1824, p. 264.
2.Dont il n’est jamais inutile de rap­pe­ler qu’il fut choi­si, au pre­mier tour, par seule­ment 18 % des ins­crits du pays.
Stéphane Burlot
Stéphane Burlot

Photographe autodidacte, sa passion pour la photographie et la musique l'a amené à participer à de nombreux magazines musicaux depuis le début des années 1990. En 2012, il couvre la campagne présidentielle du Front de Gauche et celle de la France insoumise en 2017.

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