L’abécédaire de Murray Bookchin


Texte inédit pour le site de Ballast

On sait les méfaits du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et du pro­duc­ti­visme sur les éco­sys­tèmes : océans aci­di­fiés, bio­di­ver­si­té des sols dévas­tée, sixième extinc­tion de masse1Voir « Proceedings of the National Academy of Sciences »., mon­tée des eaux… On sait les déroutes du siècle der­nier en matière de résis­tance audit capi­ta­lisme : débâcle mon­diale du com­mu­nisme d’État, échec des sou­lè­ve­ments anar­chistes, mise au pas du réfor­misme social. Inutile de cri­ti­quer plus encore l’état des lieux : par­lons plu­tôt des portes de sor­tie. L’Américain Murray Bookchin, dis­pa­ru en 2006, est l’une des figures de pre­mier plan de l’écologie sociale. Il est éga­le­ment, on l’a vu, le « fon­da­teur » du muni­ci­pa­lisme liber­taire (ou com­mu­na­lisme) : ren­voyant dos à dos les mythes du Grand Soir et du « cha­cun sa part », ce pro­jet à voca­tion révo­lu­tion­naire et éco­lo­giste aspire à dépas­ser le mar­xisme et l’anarchisme tout en recon­fi­gu­rant la socié­té de bas en haut, com­mune par com­mune, par la démo­cra­tie directe. Retour, en 26 lettres, sur une œuvre à rebours.


Lire en espa­gnol (español)


Aliénation : « La vie urbaine dans la métro­pole moderne connaît une situa­tion d’anonymat, d’atomisation sociale et d’isolement spi­ri­tuel qui est pra­ti­que­ment sans pré­cé­dent dans l’histoire humaine. Aujourd’hui, l’aliénation humaine est presque abso­lue. Dans l’espace urbain, les pra­tiques de coopé­ra­tion, d’entraide, de simple hos­pi­ta­li­té et de décence se sont réduites de manière alar­mante. » (Notre envi­ron­ne­ment syn­thé­tique, Atelier de créa­tion liber­taire, 2017 — en langue anglaise : 1962)

Bêtes : « Notre viol de la nature a des racines psy­chiques très pro­fondes — et il dérive ulti­me­ment d’une haine vin­di­ca­tive à l’égard des exi­gences per­son­nelles de vivre d’autres êtres humains. De par ses ori­gines hié­rar­chiques et patriar­cales, la tra­di­tion occi­den­tale manque d’empathie et pour les êtres non-humains et pour les indi­vi­dus humains. La marque de l’histoire est un amon­cel­le­ment de débris où le plâ­tras des villes, mélan­gé à des machines démo­lies et à des corps frag­men­tés épan­dus pêle-mêle dans une éten­due de ruines, consti­tue le vrai temple de la civi­li­sa­tion. Le moins que l’on puisse dire est que les ani­maux, dans ces hor­ribles décombres, ne reçoivent guère d’attention. Nous les regar­dons fon­da­men­ta­le­ment comme les échecs de l’évolution dont nous sommes, assu­ré­ment, l’apogée ; comme des déchets du pro­grès, comme des biens qui n’existent que pour être uti­li­sés, sou­vent avec une cruau­té mons­trueuse, à nos fins les plus tri­viales. » (« Le chan­ge­ment radi­cal de la nature », Aventures de la liber­té, Atelier de créa­tion liber­taire, 1985 — en langue anglaise : 1984)

Croissance : « Nous avons tel­le­ment pris pour acquis cette notion [de crois­sance] dans ces der­nières géné­ra­tions que c’est comme si elle était immua­ble­ment fixée dans notre conscience, tout comme le carac­tère sacré de la pro­prié­té elle-même. Dans les faits, la crois­sance est presque deve­nue syno­nyme de l’économie de mar­ché qui pré­vaut aujourd’hui. Ce fait trouve son expres­sion la plus claire dans la maxime du mar­ché croître ou mou­rir. Nous vivons dans un monde com­pé­ti­tif dans lequel la riva­li­té est une loi de l’économie ; le pro­fit, un désir social et per­son­nel ; toute limite ou res­tric­tion, un archaïsme et les biens de consom­ma­tion un sub­sti­tut au moyen tra­di­tion­nel uti­li­sé pour éta­blir une rela­tion éco­no­mique, à savoir le don. » (« Death of a Small Planet », The Progressive, août 1989)

Déléguer : « Un peuple dont la seule fonc­tion poli­tique est d’élire des délé­gués n’est pas en fait un peuple du tout, c’est une masse, une agglo­mé­ra­tion de monades. La poli­tique, contrai­re­ment au social et à l’étatique, entraîne la recor­po­ra­li­sa­tion des masses en assem­blées riche­ment arti­cu­lées, pour for­mer un corps poli­tique dans un lieu de dis­cours, de ratio­na­li­té par­ta­gée, de libre expres­sion et de modes de prises de déci­sion radi­ca­le­ment démo­cra­tiques. » (Pour un muni­ci­pa­lisme liber­taire, Atelier de créa­tion liber­taire, 2003–2018)

État : « Quand je dis que nous devons démo­cra­ti­ser la répu­blique, je veux dire que nous devons pré­ser­ver ces élé­ments démo­cra­tiques qu’a gagnés le peuple autre­fois. En même temps, il nous faut aller plus loin et essayer de les radi­ca­li­ser en les élar­gis­sant, en oppo­si­tion à l’État et à ces élé­ments de l’État qui ont enva­hi la vie. […] Mais à côté de ces très puis­sants élé­ments éta­tiques dans la vie civique, il y a aus­si des élé­ments démo­cra­tiques, ou des ves­tiges d’éléments démo­cra­tiques, et ceux-ci doivent être élar­gis et radi­ca­li­sés. Cette radi­ca­li­sa­tion, selon moi, est le seul moyen dont dis­pose le mou­ve­ment muni­ci­pa­liste liber­taire pour déve­lop­per un pou­voir paral­lèle diri­gé contre l’État. […] Ces deux pro­ces­sus font par­tie ensemble du phé­no­mène plus large qui consiste à essayer de confron­ter l’État avec un pou­voir popu­laire suf­fi­sam­ment éten­du pour être capable fina­le­ment de ren­ver­ser l’État et de le rem­pla­cer par une socié­té com­mu­niste liber­taire. » (Entretien avec Janet Biehl, 12 novembre 1996, Le Municipalisme liber­taire, Éditions Écosociété, 2014)

Femmes : « Bien avant l’apparition de la socié­té bour­geoise, le ratio­na­lisme grec avait légi­ti­mé le sta­tut des femmes qui fai­sait d’elles pra­ti­que­ment des biens meubles, et la morale hébraïque avait pla­cé entre les mains d’Abraham le pou­voir de tuer Isaac. Cette réduc­tion de l’humain à l’objet, que ce soit comme esclave, comme femme ou comme enfant, trouve son exact paral­lèle dans le pou­voir de Noé de nom­mer les ani­maux et de les domi­ner, d’asservir à l’homme le monde vivant. Ainsi, nés des deux sources essen­tielles de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, l’hellénisme et le judaïsme, les pou­voirs pro­mé­théens du mâle se sont ras­sem­blés en une idéo­lo­gie de la ratio­na­li­té répres­sive et de la morale hié­rar­chique. La femme est deve­nue l’incarnation de la fonc­tion bio­lo­gique, l’image de la nature, écrivent Horkheimer et Adorno, et l’assujettissement de celle-ci a consti­tué le titre de gloire de cette civi­li­sa­tion. » (Pour une socié­té éco­lo­gique, Christian Bourgois, 1976)

Garde civile : « Un véri­table civisme ten­tant de créer une authen­tique poli­tique, une citoyen­ne­té auto­no­mi­sée et une éco­no­mie muni­ci­pa­li­sée seraient un pro­jet vul­né­rable s’il ne par­ve­nait pas à rem­pla­cer la police et l’armée de métier par une milice popu­laire — plus exac­te­ment, une garde civile com­po­sée de patrouilles tour­nantes, à des fins de police, et des contin­gents mili­taires bien entraî­nés pour répondre aux menaces exté­rieures. La démo­cra­tie grecque n’aurait jamais sur­vé­cu aux assauts répé­tés de l’aristocratie grecque sans sa milice de citoyens hoplites, ces fan­tas­sins capables de répondre à l’appel aux armes avec leurs propres armes et leurs com­man­dants élus. » (« Libertarian muni­nic­pa­lism : the new muni­ci­pal agen­da », From urba­ni­za­tion to cities, Cassel, 1995)

Hiérarchie : « Il y aura des lea­ders par­tout, chaque fois qu’une lutte sera enga­gée. L’existence de lea­ders conduit-elle néces­sai­re­ment à l’existence d’une hié­rar­chie ? Absolument pas ! Le mot lea­der ne devrait pas nous faire peur au point de ne pas recon­naître que cer­tains indi­vi­dus ont plus d’expérience de matu­ri­té, de force de carac­tère, etc. que d’autres. […] J’ai énor­mé­ment de dif­fi­cul­tés avec les anar­chistes qui rejettent com­plè­te­ment toute direc­tion. […] Il est tra­gique que les mots avant-garde et lea­der aient été dis­cré­di­tés par la Nouvelle gauche pen­dant les années 1960, à cause des expé­riences du sta­li­nisme et du léni­nisme. Dans bien des révo­lu­tions, ils ont été infi­ni­ment impor­tants ; des lea­ders et des orga­ni­sa­tions déci­dées ont por­té en avant les révo­lu­tions et, en l’absence de telles per­sonnes déci­dées, des révo­lu­tions ont échoué. » (Entretien avec Janet Biehl, 12 novembre 1996, Le Municipalisme liber­taire, Éditions Écosociété, 2014)

Harbin, Chine (DR)

Intellect : « Le pas­sage à une autre socié­té ne se fera pas par une explo­sion sou­daine, sans une longue période de pré­pa­ra­tion intel­lec­tuelle et morale. Il faut édu­quer le monde aus­si com­plè­te­ment que pos­sible si l’on veut que les gens changent eux-mêmes leur vie et ne se contentent pas de la voir trans­for­mée pour eux par des élites coop­tées qui fini­ront par deve­nir des oli­gar­chies pour­sui­vant leur propre inté­rêt. […] Les mou­ve­ments radi­caux ne peuvent plus se per­mettre de se lan­cer incon­si­dé­ré­ment dans l’action pour l’action. » (Une socié­té à refaire, Atelier de créa­tion liber­taire, 1992)

Jeu : « D’une part, une ten­dance anti-éclai­rée se répand [au sein des mou­ve­ments éco­lo­giques] comme une plaie spi­ri­tuelle aux États-Unis et en Europe, vou­lant reve­nir à l’irrationalité, au mys­ti­cisme, à une reli­gion païenne au nom du retour à la nature. Des cultes de la Déesse, des tra­di­tions paléo­li­thiques (ou à la rigueur néo­li­thiques), des rituels éco­lo­giques qui ne sont au mieux qu’un vau­dou com­pa­rable au vau­douisme éco­no­mique de l’ère Reagan, prennent racine sur les deux conti­nents au nom de la nou­velle spi­ri­tua­li­té. […] Les pro­blèmes éco­lo­giques sont entiè­re­ment dis­so­ciés de leur contexte social et réduits à un jeu mythique de forces natu­relles, fré­quem­ment accom­pa­gné de relents racistes et fas­cistes. » (Une socié­té à refaire, Atelier de créa­tion liber­taire, 1992)

Kurdes : « Je suis heu­reux qu’[Öcalan] [cofon­da­teur empri­son­né du PKK, ndlr] trouve matière, dans mes idées sur le muni­ci­pa­lisme liber­taire, à aider à pen­ser un futur corps poli­tique kurde. Je ne suis pas en mesure de pour­suivre un dia­logue théo­rique appro­fon­di avec mon­sieur Öcalan autant que je le vou­drais… Mon espoir est que le peuple kurde puisse un jour éta­blir une socié­té libre et ration­nelle qui per­met­tra à son éclat de s’épanouir à nou­veau. Ils ont en effet la chance d’avoir un chef de file du talent de mon­sieur Öcalan pour les gui­der. » (Courrier élec­tro­nique, 2004, tra­duit par Ballast)

Latence : « Le déve­lop­pe­ment de la citoyen­ne­té doit deve­nir un art et pas sim­ple­ment une forme d’éducation — et un art créa­teur au sens esthé­tique qui fasse appel au désir pro­fon­dé­ment humain d’expression de soi au sein d’une com­mu­nau­té poli­tique pleine de sens. Ce doit être un art per­son­nel grâce auquel chaque citoyen est plei­ne­ment conscient du fait que sa com­mu­nau­té confie sa des­ti­née à sa pro­bi­té morale et à sa ratio­na­li­té. Si l’autorité idéo­lo­gique de l’étatisme repose sur la convic­tion que le citoyen est un être incom­pé­tent, quel­que­fois infan­tile et géné­ra­le­ment peu digne de confiance, la concep­tion muni­ci­pa­liste de la citoyen­ne­té repose sur la convic­tion exac­te­ment contraire. Chaque citoyen devrait être consi­dé­ré comme com­pé­tent pour par­ti­ci­per direc­te­ment aux affaires de l’État et sur­tout, ce qui est le plus impor­tant, il devrait être encou­ra­gé à le faire. Il fau­drait four­nir tous les moyens des­ti­nés à favo­ri­ser une par­ti­ci­pa­tion com­plète, com­prise comme un pro­ces­sus péda­go­gique et éthique qui trans­forme la capa­ci­té latente des citoyens en une réa­li­té effec­tive. » (From Urbanization to Cities, Cassell, 1995)

Marxisme : « La classe ouvrière actuelle s’est com­plè­te­ment indus­tria­li­sée, au lieu de s’être radi­ca­li­sée comme l’espéraient pieu­se­ment les socia­listes et les anar­cho-syn­di­ca­listes. […] Nous ne pou­vons qu’assister non seule­ment à l’échec de la classe ouvrière comme agent his­to­rique du chan­ge­ment révo­lu­tion­naire, mais aus­si à sa trans­for­ma­tion en un pro­duit fabri­qué par le capi­ta­lisme dans le cours de sa propre évo­lu­tion. […] Ceci nous amène à par­ler des ter­ribles lacunes du modèle de chan­ge­ment social intro­duit par Marx dans le pro­jet révo­lu­tion­naire qui a mar­qué les cent der­nières années, pro­jet qui fut éga­le­ment accep­té impli­ci­te­ment par les radi­caux non-mar­xistes. […] Le dra­peau rouge du mar­xisme enve­loppe main­te­nant le cer­cueil des mythes qui célé­braient la cen­tra­li­sa­tion éco­no­mique et poli­tique, la ratio­na­li­sa­tion de l’industrie, la théo­rie sim­pliste d’un pro­grès linéaire et des posi­tions fon­ciè­re­ment anti-éco­lo­giques. » (Une socié­té à refaire, Atelier de créa­tion liber­taire, 1992)

Nucléaire : « Si les tests d’armes nucléaires étaient arrê­tés défi­ni­ti­ve­ment, nous serions tou­jours confron­tés aux dan­gers de longue durée créés par l’usage paci­fique de l’énergie nucléaire. À la dif­fé­rence des faibles quan­ti­tés d’énergie aux­quelles l’homme avait affaire avant 1940, l’industrie de l’énergie nucléaire engendre des mil­lions de curies de déchets chaque année. […] Avant de créer de nou­veaux centres de radio­ac­ti­vi­té et de les ajou­ter aux pro­blèmes exis­tants de trai­te­ment des déchets, nous ferions bien de nous deman­der si tous les dan­gers liés à l’exposition à des faibles doses de radia­tions ont été étu­diés et si nous avons fait le tour de toutes les alter­na­tives à l’énergie nucléaire. » (Notre envi­ron­ne­ment syn­thé­tique, Atelier de créa­tion liber­taire, 2017 — en langue anglaise : 1962)

Place de Fuyang, en Chine, un jour de forte pol­lu­tion. REUTERS/China Daily

Oxyde de car­bone : « Depuis la Révolution indus­trielle, la masse totale d’oxyde de car­bone conte­nue dans l’atmosphère s’est accrue de 25 %. On a de très solides rai­sons théo­riques de sou­te­nir que cette cou­ver­ture de plus en plus épaisse d’oxyde de car­bone, en empê­chant la dis­per­sion du rayon­ne­ment ther­mique de la terre, va don­ner nais­sance à des types de per­tur­ba­tions atmo­sphé­riques de plus en plus dan­ge­reuses et risque, à terme, de pro­vo­quer la fusion des calottes gla­ciaires des pôles et la sub­mer­sion de vastes éten­dues de terres. Si éloi­gné dans le temps que puisse paraître ce déluge, la modi­fi­ca­tion de la pro­por­tion d’oxyde de car­bone par rap­port aux autres gaz de l’atmosphère est un signe alar­mant de l’impact que l’homme peut avoir sur les équi­libres natu­rels. […] Le fait capi­tal, c’est que l’homme est en train de défaire l’œuvre de l’évolution du vivant. » (Pour une socié­té éco­lo­gique, Christian Bourgois, 1976 — en langue anglaise : 1964)

Propriété : « Nous en arri­vons ain­si, sou­dai­ne­ment, à l’idée d’une éco­no­mie muni­ci­pale qui se pro­pose de dis­soudre de manière nova­trice l’aura mys­tique qui entoure la pro­prié­té des firmes et la pro­prié­té natio­na­li­sée. Je me réfère à la muni­ci­pa­li­sa­tion de la pro­prié­té, comme oppo­sée à sa pri­va­ti­sa­tion ou à sa natio­na­li­sa­tion. Le muni­ci­pa­lisme liber­taire pro­pose de redé­fi­nir la poli­tique pour y inclure une démo­cra­tie com­mu­nale directe qui s’étendra gra­duel­le­ment sous des formes confé­dé­rales, en pré­voyant éga­le­ment une approche dif­fé­rente de l’économie. Le muni­ci­pa­lisme liber­taire pro­pose que la terre et les entre­prises soient mises de façon crois­sante à la dis­po­si­tion de la com­mu­nau­té, ou, plus pré­ci­sé­ment, à la dis­po­si­tion des citoyens dans leurs libres assem­blées et de leurs dépu­tés dans les conseils confé­dé­raux. » (From Urbanization to Cities, Cassell, 1995)

Question : « […] Les anar­chistes conçoivent le pou­voir comme un mal essen­tiel­le­ment malé­fique qui doit être détruit. Proudhon, par exemple, a décla­ré qu’il divi­se­rait et sous-divi­se­rait le pou­voir jusqu’à ce qu’il cesse d’exister. Proudhon a peut-être vou­lu que le gou­ver­ne­ment soit réduit à l’entité mini­male pou­vant exer­cer son auto­ri­té sur l’individu, mais sa décla­ra­tion per­pé­tue l’illusion que le pou­voir peut réel­le­ment ces­ser d’exister : une notion aus­si absurde que l’idée que la gra­vi­té puisse être abo­lie. […] Le pou­voir qui n’est pas entre les mains des masses doit inévi­ta­ble­ment tom­ber entre celles de leurs oppres­seurs. Il n’existe pas de pla­card dans lequel il puisse se cacher, pas de rituel envoû­tant qui puisse le faire s’évaporer, pas de royaume sur­hu­main vers lequel il puisse être envoyé — et aucune idéo­lo­gie sim­pliste qui puisse le faire dis­pa­raître avec quelques incan­ta­tions morales et mys­tiques. […] Au risque de me répé­ter, per­met­tez-moi de sou­li­gner que la ques­tion vrai­ment per­ti­nente à laquelle l’anarchisme est confron­té n’est pas de savoir si le pou­voir exis­te­ra, mais s’il repo­se­ra entre les mains d’une élite ou entre les mains du peuple — et s’il rece­vra une forme qui cor­res­pond aux idéaux liber­taires les plus avan­cés ou s’il sera mis au ser­vice de la réac­tion. […] Les révo­lu­tion­naires sociaux, loin d’écarter le pro­blème du pou­voir de leur champ de vision, doivent se deman­der com­ment lui don­ner une forme ins­ti­tu­tion­nelle concrète d’éman­ci­pa­tion. » (Communalism, n° 2, novembre 2002) 

Résultats : « Un de mes pro­blèmes, c’est que les gens veulent des résul­tats immé­diats ou rapides — c’est une des prin­ci­pales tares de la géné­ra­tion d’après-guerre. La révolte des années 1960, mal­gré toutes ses idées géné­reuses, s’est effon­drée entre autres parce que les jeunes radi­caux exi­geaient une satis­fac­tion immé­diate et des suc­cès sen­sa­tion­nels. Si les gens croient aujourd’hui que la poli­tique est comme une machine dis­tri­bu­trice dans laquelle on dépose sa pièce de 25 cents et qui expulse une tablette de cho­co­lat, alors je leur recom­man­de­rais de retour­ner à la vie pri­vée. » (Entretien avec Janet Biehl, 12 novembre 1996, Le Municipalisme liber­taire, Éditions Écosociété, 2014)

Système : « Chercher que­relle à un tel sys­tème [capi­ta­liste] au sujet de ses valeurs, ten­ter de l’effaroucher avec les consé­quences de la crois­sance, revient à lui repro­cher ce qui consti­tue son méta­bo­lisme même. Autant per­sua­der une plante de renon­cer à la pho­to­syn­thèse que de deman­der à l’économie bour­geoise de renon­cer à l’accumulation du capi­tal. D’ailleurs, à qui s’adresser ? L’accumulation n’est pas déter­mi­née par le bon ou le mau­vais vou­loir des bour­geois pris indi­vi­duel­le­ment mais par la rela­tion mer­can­tile même que Marx a si judi­cieu­se­ment dési­gnée comme la cel­lule de base de l’économie bour­geoise. Ce n’est pas la per­ver­si­té du bour­geois qui sus­cite la pro­duc­tion pour la pro­duc­tion, mais le com­plexe même du mar­ché, auquel il pré­side et auquel il suc­combe. En appe­ler à ses pré­oc­cu­pa­tions humaines contre ses pré­oc­cu­pa­tions éco­no­miques, c’est s’aveugler sur ce fait élé­men­taire que son pou­voir même est fonc­tion de son être maté­riel. » (Pour une socié­té éco­lo­gique, Christian Bourgois, 1976 — en langue anglaise : 1964)

Technologie : « J’estime que cette éco-com­mu­nau­té effa­ce­rait la rup­ture entre la ville et la cam­pagne et même, à la véri­té, entre l’esprit et le corps car elle opé­re­rait la fusion du tra­vail manuel et du tra­vail intel­lec­tuel, de l’industrie et de l’agriculture, grâce à la rota­tion ou à la diver­si­fi­ca­tion des tâches. L’éco-communauté pren­drait appui sur une tech­no­lo­gie d’un nou­veau type, met­tant en œuvre un outillage adap­table, sus­cep­tible d’utilisations variées et pro­dui­sant des biens durables et de qua­li­té — c’en serait fini de l’obsolescence incor­po­rée, de la folie quan­ti­ta­tive des pro­duc­tions de came­lote, de la cir­cu­la­tion accé­lé­rée de mar­chan­dises sans aucune uti­li­té. Qu’il soit bien clair que je ne plaide pas pour l’abandon de la tech­no­lo­gie et pour le retour à la cueillette paléo­li­thique. » (Pour une socié­té éco­lo­gique, Christian Bourgois, 1976 — en langue anglaise : 1964)

Usine : « Ce n’est pas à unir et à orga­ni­ser le pro­lé­ta­riat en vue des chan­ge­ments qu’a ser­vi l’usine, mais à le dres­ser aux réflexes de la subor­di­na­tion, de l’obéissance et du labeur abru­tis­sant. Comme tout ce qui est oppri­mé dans la socié­té, le pro­lé­ta­riat ne reprend vie que quand il ôte ses habits indus­triels pour s’adonner libre­ment et spon­ta­né­ment à la com­mu­ni­ca­tion, c’est-à-dire au pro­ces­sus vivant qui donne un sens au mot com­mu­nau­té. » (Pour un muni­ci­pa­lisme liber­taire, Atelier de créa­tion liber­taire, 2003–2018)

Chine (DR)

Verts : « Mais je ne vois aucun inté­rêt à for­mer un par­ti comme les Verts, qui pré­sente Ralph Nader [can­di­dat éco­lo­giste à la pré­si­dence amé­ri­caine, en 1996 et 2000, ndlr] à la pré­si­dence. Malgré son radi­ca­lisme appa­rent, il veut opé­rer com­plè­te­ment à l’intérieur du sys­tème exis­tant. Quant à moi, je pro­pose de déve­lop­per des solu­tions radi­ca­le­ment dif­fé­rentes du sys­tème actuel. Je pro­pose d’établir une culture poli­tique sépa­rée, des modes d’organisation, des modes de trans­for­ma­tion à la fois poli­tiques et éco­no­miques non seule­ment pour le Delaware [État de la côte est des États-Unis, ndlr], mais pour la tota­li­té des États-Unis, ou du Canada ou de tout autre pays, alors que ceux qui opèrent dans le cadre social actuel ne veulent que modé­rer l’État, lui don­ner un visage humain. » (Entretien avec Janet Biehl, 12 novembre 1996, Le Municipalisme liber­taire, Éditions Écosociété, 2014)

Weimar : « Chaque com­pro­mis, sur­tout une poli­tique du moindre mal, conduit inva­ria­ble­ment à des maux plus grands. C’est par une série de moindres maux offerts aux Allemands pen­dant la République de Weimar que Hitler a accé­dé au pou­voir. Hindenburg, le der­nier de ces moindres maux, qui fut élu pré­sident en 1932, a nom­mé Hitler chan­ce­lier en 1933, don­nant le fas­cisme à l’Allemagne, pen­dant que les sociaux-démo­crates conti­nuaient à voter pour un moindre mal après l’autre jusqu’à ce qu’ils obtiennent le pire de tous les maux. » (Entretien avec Janet Biehl, 12 novembre 1996, Le Municipalisme liber­taire, Éditions Écosociété, 2014)

XXe siècle : « Pourtant, en 1963, quand j’écrivais Ecology and revo­lu­tio­na­ry though, je me rap­pelle avoir signa­lé l’effet de serre et ses consé­quences, dans quelques siècles, sur la calotte gla­ciaire ; les per­tur­ba­tions dans les cycles de l’eau, de l’azote, du car­bone et de l’oxygène (que je réunis­sais sous la for­mule de cycles bio-géo-chi­miques), avec pour finir le dés­équi­libre bio­lo­gique et cli­ma­tique de la pla­nète ; la pol­lu­tion dan­ge­reuse de l’environnement depuis le sol jusqu’aux ali­ments que nous man­geons ; enfin, l’appauvrissement de la bio­sphère qui pour­rait abou­tir, contrai­re­ment aux lois de l’évolution, à la nais­sance d’un monde de moindre com­plexi­té, inadap­té aux mam­mi­fères, aux ver­té­brés, bref à toutes les formes de vie que nous connais­sons. Je n’aurais jamais pen­sé, il y a seule­ment vingt ans, que lorsque je par­lais de siècles, il s’agissait sim­ple­ment de la fin du XXe siècle et du début de l’an 2000 ; que demain, c’était aujourd’hui et que la pol­lu­tion, qua­li­fiée de dan­ge­reuse, tour­nait déjà à la catas­trophe. » (« Anarchism : 1984 and beyond », publié dans Un anar­chisme contem­po­rain : Venise 84, vol. 3, L’État et l’anarchie, Atelier de créa­tion liber­taire, 1985)

Yeux : « Il nous faut voir en face cette rude évi­dence qu’il est néces­saire de détruire ce sys­tème et de le rem­pla­cer par une socié­té qui réta­blisse l’équilibre entre le monde humain et le monde natu­rel — une socié­té éco­lo­gique qui devra com­men­cer par ôter le ban­deau des yeux de la Justice et sub­sti­tuer à l’inégalité entre égaux l’égalité entre inégaux. Cette socié­té éco­lo­gique, je l’ai appe­lée ailleurs anar­cho-com­mu­nisme ; dans mon pro­chain ouvrage, je la désigne comme éco­to­pie. Chacun l’appellera comme il vou­dra. » (Pour une socié­té éco­lo­gique, Christian Bourgois, 1976 — en langue anglaise : 1964)

Zola : « La mon­tée du capi­ta­lisme anglais au XVIIIe siècle et sa géné­ra­li­sa­tion au XIXe trans­for­mèrent radi­ca­le­ment toutes ces pers­pec­tives. Pour la pre­mière fois, la concur­rence était vue comme quelque chose de sain, le com­merce comme libre, l’accumulation comme une preuve d’éco­no­mie, et l’égoïsme était pré­sen­té comme la preuve que, sous l’intérêt per­son­nel, une main cachée tra­vaillait pour l’intérêt géné­ral. Ces notions de saine riva­li­té, de liber­té, d’éco­no­mie et d’inté­rêt géné­ral ser­vaient à jus­ti­fier une expan­sion illi­mi­tée et un pillage déli­bé­ré, non seule­ment de la nature, mais des hommes. Les classes pro­lé­taires, en Angleterre, souf­frirent tout autant de la révo­lu­tion indus­trielle que les immenses trou­peaux de bisons exter­mi­nés dans les plaines amé­ri­caines. Les valeurs humaines et les com­mu­nau­tés ne furent pas moins per­ver­ties que les éco­sys­tèmes ani­maux et végé­taux pillés dans les forêts pri­mi­tives d’Afrique et d’Amérique du Sud. Parler seule­ment des pré­da­tions com­mises par l’humanité sur la nature, c’est mini­mi­ser les méfaits com­mis par l’homme envers l’homme décrits dans les romans de Dickens et de Zola. Le capi­ta­lisme a divi­sé l’espèce humaine aus­si bru­ta­le­ment et pro­fon­dé­ment qu’il a sépa­ré la socié­té et la nature. » (Une socié­té à refaire, Atelier de créa­tion liber­taire, 1992)


Tous les abé­cé­daires sont confec­tion­nés, par nos soins, sur la base des ouvrages, articles, entre­tiens et cor­res­pon­dances des auteur.e.s.
Photographie de ban­nière : car­casse d’avion à Sólheimasandur (Islande)


REBONDS

☰ Lire notre abé­cé­daire de Pier Paolo Pasolini, avril 2018
☰ Lire notre abé­cé­daire d’Hannah Arendt, avril 2018
☰ Lire notre abé­cé­daire de Cornelius Castoriadis, février 2018
☰ Lire notre abé­cé­daire de Simone de Beauvoir, novembre 2017
☰ Lire notre abé­cé­daire de Jean-Paul Sartre, sep­tembre 2017
☰ Lire notre abé­cé­daire de Christine Delphy, sep­tembre 2017
☰ Lire notre abé­cé­daire du sous-com­man­dant Marcos, mai 2017

NOTES   [ + ]

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.