L’abécédaire de Murray Bookchin


On sait les méfaits du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et du pro­duc­ti­visme sur les éco­sys­tèmes : océans aci­di­fiés, bio­di­ver­si­té des sols dévas­tée, sixième extinc­tion de masse, mon­tée des eaux… On sait les déroutes du siècle der­nier en matière de résis­tance audit capi­ta­lisme : débâcle mon­diale du « com­mu­nisme » d’État, échec des sou­lè­ve­ments anar­chistes, mise au pas du réfor­misme social. Inutile de cri­ti­quer plus encore l’é­tat des lieux : par­lons plu­tôt des quelques portes de sor­tie à notre dis­po­si­tion. L’Américain Murray Bookchin, dis­pa­ru en 2006, est l’une des figures fon­da­trices de l’é­co­lo­gie sociale. Il est éga­le­ment le théo­ri­cien du muni­ci­pa­lisme liber­taire (ou com­mu­na­lisme) : une pro­po­si­tion à voca­tion révo­lu­tion­naire, popu­laire et éco­lo­giste. Elle aspire ain­si à dépas­ser le mar­xisme et l’a­nar­chisme — que Bookchin a embras­sés au fil de sa vie — tout en recon­fi­gu­rant ins­ti­tu­tion­nel­le­ment l’en­semble de la socié­té, de bas en haut, autour de la com­mune et de la démo­cra­tie directe. Une ébauche de l’au­teur, en vingt-six lettres.


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Aliénation : « La vie urbaine dans la métro­pole moderne connaît une situa­tion d’a­no­ny­mat, d’a­to­mi­sa­tion sociale et d’i­so­le­ment spi­ri­tuel qui est pra­ti­que­ment sans pré­cé­dent dans l’his­toire humaine. Aujourd’hui, l’a­lié­na­tion humaine est presque abso­lue. Dans l’es­pace urbain, les pra­tiques de coopé­ra­tion, d’en­traide, de simple hos­pi­ta­li­té et de décence se sont réduites de manière alar­mante. » (Notre envi­ron­ne­ment syn­thé­tique, Atelier de créa­tion liber­taire, 2017 — en langue anglaise : 1962)

Bêtes : « Notre viol de la nature a des racines psy­chiques très pro­fondes — et il dérive ulti­me­ment d’une haine vin­di­ca­tive à l’é­gard des exi­gences per­son­nelles de vivre avec d’autres êtres humains. De par ses ori­gines hié­rar­chiques et patriar­cales, la tra­di­tion occi­den­tale manque d’empathie et pour les êtres non-humains et pour les indi­vi­dus humains. La marque de l’his­toire est un amon­cel­le­ment de débris où le plâ­tras des villes, mélan­gé à des machines démo­lies et à des corps frag­men­tés épan­dus pêle-mêle dans une éten­due de ruines, consti­tue le vrai temple de la civi­li­sa­tion. Le moins que l’on puisse dire est que les ani­maux, dans ces hor­ribles décombres, ne reçoivent guère d’at­ten­tion. Nous les regar­dons fon­da­men­ta­le­ment comme les échecs de l’é­vo­lu­tion dont nous sommes, assu­ré­ment, l’a­po­gée ; comme des déchets du pro­grès, comme des biens qui n’existent que pour être uti­li­sés, sou­vent avec une cruau­té mons­trueuse, à nos fins les plus tri­viales. » (« Le chan­ge­ment radi­cal de la nature », Aventures de la liber­té, Atelier de créa­tion liber­taire, 1985 — en langue anglaise : 1984)

Croissance : « Nous avons tel­le­ment pris pour acquis cette notion [de crois­sance] dans ces der­nières géné­ra­tions que c’est comme si elle était immua­ble­ment fixée dans notre conscience, tout comme le carac­tère sacré de la pro­prié­té elle-même. Dans les faits, la crois­sance est presque deve­nue syno­nyme de l’économie de mar­ché qui pré­vaut aujourd’hui. Ce fait trouve son expres­sion la plus claire dans la maxime du mar­ché croître ou mou­rir. Nous vivons dans un monde com­pé­ti­tif dans lequel la riva­li­té est une loi de l’économie ; le pro­fit, un désir social et per­son­nel ; toute limite ou res­tric­tion, un archaïsme et les biens de consom­ma­tion un sub­sti­tut au moyen tra­di­tion­nel uti­li­sé pour éta­blir une rela­tion éco­no­mique, à savoir le don. » (« Death of a Small Planet », The Progressive, août 1989)

Déléguer : « Un peuple dont la seule fonc­tion poli­tique est d’é­lire des délé­gués n’est pas en fait un peuple du tout, c’est une masse, une agglo­mé­ra­tion de monades. La poli­tique, contrai­re­ment au social et à l’é­ta­tique, entraîne la recor­po­ra­li­sa­tion des masses en assem­blées riche­ment arti­cu­lées, pour for­mer un corps poli­tique dans un lieu de dis­cours, de ratio­na­li­té par­ta­gée, de libre expres­sion et de modes de prises de déci­sion radi­ca­le­ment démo­cra­tiques. » (Pour un muni­ci­pa­lisme liber­taire, Atelier de créa­tion liber­taire, 2003–2018)

État : « Quand je dis que nous devons démo­cra­ti­ser la répu­blique, je veux dire que nous devons pré­ser­ver ces élé­ments démo­cra­tiques qu’a gagnés le peuple autre­fois. En même temps, il nous faut aller plus loin et essayer de les radi­ca­li­ser en les élar­gis­sant, en oppo­si­tion à l’État et à ces élé­ments de l’État qui ont enva­hi la vie. […] Mais à côté de ces très puis­sants élé­ments éta­tiques dans la vie civique, il y a aus­si des élé­ments démo­cra­tiques, ou des ves­tiges d’élé­ments démo­cra­tiques, et ceux-ci doivent être élar­gis et radi­ca­li­sés. Cette radi­ca­li­sa­tion, selon moi, est le seul moyen dont dis­pose le mou­ve­ment muni­ci­pa­liste liber­taire pour déve­lop­per un pou­voir paral­lèle diri­gé contre l’État. […] Ces deux pro­ces­sus font par­tie ensemble du phé­no­mène plus large qui consiste à essayer de confron­ter l’État avec un pou­voir popu­laire suf­fi­sam­ment éten­du pour être capable fina­le­ment de ren­ver­ser l’État et de le rem­pla­cer par une socié­té com­mu­niste liber­taire. » (Entretien avec Janet Biehl, 12 novembre 1996, Le Municipalisme liber­taire, Éditions Écosociété, 2014)

Femmes : « Bien avant l’ap­pa­ri­tion de la socié­té bour­geoise, le ratio­na­lisme grec avait légi­ti­mé le sta­tut des femmes qui fai­sait d’elles pra­ti­que­ment des biens meubles, et la morale hébraïque avait pla­cé entre les mains d’Abraham le pou­voir de tuer Isaac. Cette réduc­tion de l’hu­main à l’ob­jet, que ce soit comme esclave, comme femme ou comme enfant, trouve son exact paral­lèle dans le pou­voir de Noé de nom­mer les ani­maux et de les domi­ner, d’as­ser­vir à l’homme le monde vivant. Ainsi, nés des deux sources essen­tielles de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, l’hel­lé­nisme et le judaïsme, les pou­voirs pro­mé­théens du mâle se sont ras­sem­blés en une idéo­lo­gie de la ratio­na­li­té répres­sive et de la morale hié­rar­chique. La femme est deve­nue l’in­car­na­tion de la fonc­tion bio­lo­gique, l’i­mage de la nature, écrivent Horkheimer et Adorno, et l’as­su­jet­tis­se­ment de celle-ci a consti­tué le titre de gloire de cette civi­li­sa­tion. » (Pour une socié­té éco­lo­gique, Christian Bourgois, 1976)

Garde civile : « Un véri­table civisme ten­tant de créer une authen­tique poli­tique, une citoyen­ne­té auto­no­mi­sée et une éco­no­mie muni­ci­pa­li­sée seraient un pro­jet vul­né­rable s’il ne par­ve­nait pas à rem­pla­cer la police et l’ar­mée de métier par une milice popu­laire — plus exac­te­ment, une garde civile com­po­sée de patrouilles tour­nantes, à des fins de police, et des contin­gents mili­taires bien entraî­nés pour répondre aux menaces exté­rieures. La démo­cra­tie grecque n’au­rait jamais sur­vé­cu aux assauts répé­tés de l’a­ris­to­cra­tie grecque sans sa milice de citoyens hoplites, ces fan­tas­sins capables de répondre à l’ap­pel aux armes avec leurs propres armes et leurs com­man­dants élus. » (« Libertarian muni­ci­pa­lism : the new muni­ci­pal agen­da », From urba­ni­za­tion to cities, Cassel, 1995)

Hiérarchie : « Il y aura des lea­ders par­tout, chaque fois qu’une lutte sera enga­gée. L’existence de lea­ders conduit-elle néces­sai­re­ment à l’exis­tence d’une hié­rar­chie ? Absolument pas ! Le mot lea­der ne devrait pas nous faire peur au point de ne pas recon­naître que cer­tains indi­vi­dus ont plus d’ex­pé­rience de matu­ri­té, de force de carac­tère, etc. que d’autres. […] J’ai énor­mé­ment de dif­fi­cul­tés avec les anar­chistes qui rejettent com­plè­te­ment toute direc­tion. […] Il est tra­gique que les mots avant-garde et lea­der aient été dis­cré­di­tés par la Nouvelle gauche pen­dant les années 1960, à cause des expé­riences du sta­li­nisme et du léni­nisme. Dans bien des révo­lu­tions, ils ont été infi­ni­ment impor­tants ; des lea­ders et des orga­ni­sa­tions déci­dées ont por­té en avant les révo­lu­tions et, en l’ab­sence de telles per­sonnes déci­dées, des révo­lu­tions ont échoué. » (Entretien avec Janet Biehl, 12 novembre 1996, Le Municipalisme liber­taire, Éditions Écosociété, 2014)

[Harbin, Chine | DR]

Intellect : « Le pas­sage à une autre socié­té ne se fera pas par une explo­sion sou­daine, sans une longue période de pré­pa­ra­tion intel­lec­tuelle et morale. Il faut édu­quer le monde aus­si com­plè­te­ment que pos­sible si l’on veut que les gens changent eux-mêmes leur vie et ne se contentent pas de la voir trans­for­mée pour eux par des élites coop­tées qui fini­ront par deve­nir des oli­gar­chies pour­sui­vant leur propre inté­rêt. […] Les mou­ve­ments radi­caux ne peuvent plus se per­mettre de se lan­cer incon­si­dé­ré­ment dans l’ac­tion pour l’ac­tion. » (Une socié­té à refaire, Atelier de créa­tion liber­taire, 1992)

Jeu : « D’une part, une ten­dance anti-éclai­rée se répand [au sein des mou­ve­ments éco­lo­giques] comme une plaie spi­ri­tuelle aux États-Unis et en Europe, vou­lant reve­nir à l’ir­ra­tio­na­li­té, au mys­ti­cisme, à une reli­gion païenne au nom du retour à la nature. Des cultes de la Déesse, des tra­di­tions paléo­li­thiques (ou à la rigueur néo­li­thiques), des rituels éco­lo­giques qui ne sont au mieux qu’un vau­dou com­pa­rable au vau­douisme éco­no­mique de l’ère Reagan, prennent racine sur les deux conti­nents au nom de la nou­velle spi­ri­tua­li­té. […] Les pro­blèmes éco­lo­giques sont entiè­re­ment dis­so­ciés de leur contexte social et réduits à un jeu mythique de forces natu­relles, fré­quem­ment accom­pa­gné de relents racistes et fas­cistes. » (Une socié­té à refaire, Atelier de créa­tion liber­taire, 1992)

Kurdes : « Je suis heu­reux qu’[Öcalan] [cofon­da­teur empri­son­né du PKK, ndlr] trouve matière, dans mes idées sur le muni­ci­pa­lisme liber­taire, à aider à pen­ser un futur corps poli­tique kurde. Je ne suis pas en mesure de pour­suivre un dia­logue théo­rique appro­fon­di avec mon­sieur Öcalan autant que je le vou­drais… Mon espoir est que le peuple kurde puisse un jour éta­blir une socié­té libre et ration­nelle qui per­met­tra à son éclat de s’é­pa­nouir à nou­veau. Ils ont en effet la chance d’a­voir un chef de file du talent de mon­sieur Öcalan pour les gui­der. » (Courrier élec­tro­nique, 2004, tra­duit par Ballast)

Latence : « Le déve­lop­pe­ment de la citoyen­ne­té doit deve­nir un art et pas sim­ple­ment une forme d’é­du­ca­tion — et un art créa­teur au sens esthé­tique qui fasse appel au désir pro­fon­dé­ment humain d’ex­pres­sion de soi au sein d’une com­mu­nau­té poli­tique pleine de sens. Ce doit être un art per­son­nel grâce auquel chaque citoyen est plei­ne­ment conscient du fait que sa com­mu­nau­té confie sa des­ti­née à sa pro­bi­té morale et à sa ratio­na­li­té. Si l’au­to­ri­té idéo­lo­gique de l’é­ta­tisme repose sur la convic­tion que le citoyen est un être incom­pé­tent, quel­que­fois infan­tile et géné­ra­le­ment peu digne de confiance, la concep­tion muni­ci­pa­liste de la citoyen­ne­té repose sur la convic­tion exac­te­ment contraire. Chaque citoyen devrait être consi­dé­ré comme com­pé­tent pour par­ti­ci­per direc­te­ment aux affaires de l’État et sur­tout, ce qui est le plus impor­tant, il devrait être encou­ra­gé à le faire. Il fau­drait four­nir tous les moyens des­ti­nés à favo­ri­ser une par­ti­ci­pa­tion com­plète, com­prise comme un pro­ces­sus péda­go­gique et éthique qui trans­forme la capa­ci­té latente des citoyens en une réa­li­té effec­tive. » (From Urbanization to Cities, Cassell, 1995)

Marxisme : « La classe ouvrière actuelle s’est com­plè­te­ment indus­tria­li­sée, au lieu de s’être radi­ca­li­sée comme l’es­pé­raient pieu­se­ment les socia­listes et les anar­cho-syn­di­ca­listes. […] Nous ne pou­vons qu’as­sis­ter non seule­ment à l’é­chec de la classe ouvrière comme agent his­to­rique du chan­ge­ment révo­lu­tion­naire, mais aus­si à sa trans­for­ma­tion en un pro­duit fabri­qué par le capi­ta­lisme dans le cours de sa propre évo­lu­tion. […] Ceci nous amène à par­ler des ter­ribles lacunes du modèle de chan­ge­ment social intro­duit par Marx dans le pro­jet révo­lu­tion­naire qui a mar­qué les cent der­nières années, pro­jet qui fut éga­le­ment accep­té impli­ci­te­ment par les radi­caux non-mar­xistes. […] Le dra­peau rouge du mar­xisme enve­loppe main­te­nant le cer­cueil des mythes qui célé­braient la cen­tra­li­sa­tion éco­no­mique et poli­tique, la ratio­na­li­sa­tion de l’in­dus­trie, la théo­rie sim­pliste d’un pro­grès linéaire et des posi­tions fon­ciè­re­ment anti-éco­lo­giques. » (Une socié­té à refaire, Atelier de créa­tion liber­taire, 1992)

Nucléaire : « Si les tests d’armes nucléaires étaient arrê­tés défi­ni­ti­ve­ment, nous serions tou­jours confron­tés aux dan­gers de longue durée créés par l’u­sage paci­fique de l’éner­gie nucléaire. À la dif­fé­rence des faibles quan­ti­tés d’éner­gie aux­quelles l’homme avait affaire avant 1940, l’in­dus­trie de l’éner­gie nucléaire engendre des mil­lions de curies de déchets chaque année. […] Avant de créer de nou­veaux centres de radio­ac­ti­vi­té et de les ajou­ter aux pro­blèmes exis­tants de trai­te­ment des déchets, nous ferions bien de nous deman­der si tous les dan­gers liés à l’ex­po­si­tion à des faibles doses de radia­tions ont été étu­diés et si nous avons fait le tour de toutes les alter­na­tives à l’éner­gie nucléaire. » (Notre envi­ron­ne­ment syn­thé­tique, Atelier de créa­tion liber­taire, 2017 — en langue anglaise : 1962)

[Place de Fuyang, en Chine, un jour de forte pollution | Reuters | China Daily]

Oxyde de car­bone : « Depuis la Révolution indus­trielle, la masse totale d’oxyde de car­bone conte­nue dans l’at­mo­sphère s’est accrue de 25 %. On a de très solides rai­sons théo­riques de sou­te­nir que cette cou­ver­ture de plus en plus épaisse d’oxyde de car­bone, en empê­chant la dis­per­sion du rayon­ne­ment ther­mique de la terre, va don­ner nais­sance à des types de per­tur­ba­tions atmo­sphé­riques de plus en plus dan­ge­reuses et risque, à terme, de pro­vo­quer la fusion des calottes gla­ciaires des pôles et la sub­mer­sion de vastes éten­dues de terres. Si éloi­gné dans le temps que puisse paraître ce déluge, la modi­fi­ca­tion de la pro­por­tion d’oxyde de car­bone par rap­port aux autres gaz de l’at­mo­sphère est un signe alar­mant de l’im­pact que l’homme peut avoir sur les équi­libres natu­rels. […] Le fait capi­tal, c’est que l’homme est en train de défaire l’œuvre de l’é­vo­lu­tion du vivant. » (Pour une socié­té éco­lo­gique, Christian Bourgois, 1976 — en langue anglaise : 1964)

Propriété : « Nous en arri­vons ain­si, sou­dai­ne­ment, à l’i­dée d’une éco­no­mie muni­ci­pale qui se pro­pose de dis­soudre de manière nova­trice l’au­ra mys­tique qui entoure la pro­prié­té des firmes et la pro­prié­té natio­na­li­sée. Je me réfère à la muni­ci­pa­li­sa­tion de la pro­prié­té, comme oppo­sée à sa pri­va­ti­sa­tion ou à sa natio­na­li­sa­tion. Le muni­ci­pa­lisme liber­taire pro­pose de redé­fi­nir la poli­tique pour y inclure une démo­cra­tie com­mu­nale directe qui s’é­ten­dra gra­duel­le­ment sous des formes confé­dé­rales, en pré­voyant éga­le­ment une approche dif­fé­rente de l’é­co­no­mie. Le muni­ci­pa­lisme liber­taire pro­pose que la terre et les entre­prises soient mises de façon crois­sante à la dis­po­si­tion de la com­mu­nau­té, ou, plus pré­ci­sé­ment, à la dis­po­si­tion des citoyens dans leurs libres assem­blées et de leurs dépu­tés dans les conseils confé­dé­raux. » (From Urbanization to Cities, Cassell, 1995)

Question : « Les anar­chistes conçoivent le pou­voir comme un mal essen­tiel­le­ment malé­fique qui doit être détruit. Proudhon, par exemple, a décla­ré qu’il divi­se­rait et sous-divi­se­rait le pou­voir jus­qu’à ce qu’il cesse d’exis­ter. Proudhon a peut-être vou­lu que le gou­ver­ne­ment soit réduit à l’en­ti­té mini­male pou­vant exer­cer son auto­ri­té sur l’in­di­vi­du, mais sa décla­ra­tion per­pé­tue l’illu­sion que le pou­voir peut réel­le­ment ces­ser d’exis­ter : une notion aus­si absurde que l’i­dée que la gra­vi­té puisse être abo­lie. […] Le pou­voir qui n’est pas entre les mains des masses doit inévi­ta­ble­ment tom­ber entre celles de leurs oppres­seurs. Il n’existe pas de pla­card dans lequel il puisse se cacher, pas de rituel envoû­tant qui puisse le faire s’é­va­po­rer, pas de royaume sur­hu­main vers lequel il puisse être envoyé — et aucune idéo­lo­gie sim­pliste qui puisse le faire dis­pa­raître avec quelques incan­ta­tions morales et mys­tiques. […] Au risque de me répé­ter, per­met­tez-moi de sou­li­gner que la ques­tion vrai­ment per­ti­nente à laquelle l’a­nar­chisme est confron­té n’est pas de savoir si le pou­voir exis­te­ra, mais s’il repo­se­ra entre les mains d’une élite ou entre les mains du peuple — et s’il rece­vra une forme qui cor­res­pond aux idéaux liber­taires les plus avan­cés ou s’il sera mis au ser­vice de la réac­tion. […] Les révo­lu­tion­naires sociaux, loin d’é­car­ter le pro­blème du pou­voir de leur champ de vision, doivent se deman­der com­ment lui don­ner une forme ins­ti­tu­tion­nelle concrète d’éman­ci­pa­tion. » (Communalism, n° 2, novembre 2002) 

Résultats : « Un de mes pro­blèmes, c’est que les gens veulent des résul­tats immé­diats ou rapides — c’est une des prin­ci­pales tares de la géné­ra­tion d’a­près-guerre. La révolte des années 1960, mal­gré toutes ses idées géné­reuses, s’est effon­drée entre autres parce que les jeunes radi­caux exi­geaient une satis­fac­tion immé­diate et des suc­cès sen­sa­tion­nels. Si les gens croient aujourd’­hui que la poli­tique est comme une machine dis­tri­bu­trice dans laquelle on dépose sa pièce de 25 cents et qui expulse une tablette de cho­co­lat, alors je leur recom­man­de­rais de retour­ner à la vie pri­vée. » (Entretien avec Janet Biehl, 12 novembre 1996, Le Municipalisme liber­taire, Éditions Écosociété, 2014)

Système : « Chercher que­relle à un tel sys­tème [capi­ta­liste] au sujet de ses valeurs, ten­ter de l’ef­fa­rou­cher avec les consé­quences de la crois­sance, revient à lui repro­cher ce qui consti­tue son méta­bo­lisme même. Autant per­sua­der une plante de renon­cer à la pho­to­syn­thèse que de deman­der à l’é­co­no­mie bour­geoise de renon­cer à l’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal. D’ailleurs, à qui s’a­dres­ser ? L’accumulation n’est pas déter­mi­née par le bon ou le mau­vais vou­loir des bour­geois pris indi­vi­duel­le­ment mais par la rela­tion mer­can­tile même que Marx a si judi­cieu­se­ment dési­gnée comme la cel­lule de base de l’é­co­no­mie bour­geoise. Ce n’est pas la per­ver­si­té du bour­geois qui sus­cite la pro­duc­tion pour la pro­duc­tion, mais le com­plexe même du mar­ché, auquel il pré­side et auquel il suc­combe. En appe­ler à ses pré­oc­cu­pa­tions humaines contre ses pré­oc­cu­pa­tions éco­no­miques, c’est s’a­veu­gler sur ce fait élé­men­taire que son pou­voir même est fonc­tion de son être maté­riel. » (Pour une socié­té éco­lo­gique, Christian Bourgois, 1976 — en langue anglaise : 1964)

Technologie : « J’estime que cette éco-com­mu­nau­té effa­ce­rait la rup­ture entre la ville et la cam­pagne et même, à la véri­té, entre l’es­prit et le corps car elle opé­re­rait la fusion du tra­vail manuel et du tra­vail intel­lec­tuel, de l’in­dus­trie et de l’a­gri­cul­ture, grâce à la rota­tion ou à la diver­si­fi­ca­tion des tâches. L’éco-com­mu­nau­té pren­drait appui sur une tech­no­lo­gie d’un nou­veau type, met­tant en œuvre un outillage adap­table, sus­cep­tible d’u­ti­li­sa­tions variées et pro­dui­sant des biens durables et de qua­li­té — c’en serait fini de l’ob­so­les­cence incor­po­rée, de la folie quan­ti­ta­tive des pro­duc­tions de came­lote, de la cir­cu­la­tion accé­lé­rée de mar­chan­dises sans aucune uti­li­té. Qu’il soit bien clair que je ne plaide pas pour l’a­ban­don de la tech­no­lo­gie et pour le retour à la cueillette paléo­li­thique. » (Pour une socié­té éco­lo­gique, Christian Bourgois, 1976 — en langue anglaise : 1964)

Usine : « Ce n’est pas à unir et à orga­ni­ser le pro­lé­ta­riat en vue des chan­ge­ments qu’a ser­vi l’u­sine, mais à le dres­ser aux réflexes de la subor­di­na­tion, de l’o­béis­sance et du labeur abru­tis­sant. Comme tout ce qui est oppri­mé dans la socié­té, le pro­lé­ta­riat ne reprend vie que quand il ôte ses habits indus­triels pour s’a­don­ner libre­ment et spon­ta­né­ment à la com­mu­ni­ca­tion, c’est-à-dire au pro­ces­sus vivant qui donne un sens au mot com­mu­nau­té. » (Pour un muni­ci­pa­lisme liber­taire, Atelier de créa­tion liber­taire, 2003–2018)

[Chine | DR]

Verts : « Mais je ne vois aucun inté­rêt à for­mer un par­ti comme les Verts, qui pré­sente Ralph Nader [can­di­dat éco­lo­giste à la pré­si­dence amé­ri­caine, en 1996 et 2000, ndlr] à la pré­si­dence. Malgré son radi­ca­lisme appa­rent, il veut opé­rer com­plè­te­ment à l’in­té­rieur du sys­tème exis­tant. Quant à moi, je pro­pose de déve­lop­per des solu­tions radi­ca­le­ment dif­fé­rentes du sys­tème actuel. Je pro­pose d’é­ta­blir une culture poli­tique sépa­rée, des modes d’or­ga­ni­sa­tion, des modes de trans­for­ma­tion à la fois poli­tiques et éco­no­miques non seule­ment pour le Delaware [État de la côte est des États-Unis, ndlr], mais pour la tota­li­té des États-Unis, ou du Canada ou de tout autre pays, alors que ceux qui opèrent dans le cadre social actuel ne veulent que modé­rer l’État, lui don­ner un visage humain. » (Entretien avec Janet Biehl, 12 novembre 1996, Le Municipalisme liber­taire, Éditions Écosociété, 2014)

Weimar : « Chaque com­pro­mis, sur­tout une poli­tique du moindre mal, conduit inva­ria­ble­ment à des maux plus grands. C’est par une série de moindres maux offerts aux Allemands pen­dant la République de Weimar que Hitler a accé­dé au pou­voir. Hindenburg, le der­nier de ces moindres maux, qui fut élu pré­sident en 1932, a nom­mé Hitler chan­ce­lier en 1933, don­nant le fas­cisme à l’Allemagne, pen­dant que les sociaux-démo­crates conti­nuaient à voter pour un moindre mal après l’autre jus­qu’à ce qu’ils obtiennent le pire de tous les maux. » (Entretien avec Janet Biehl, 12 novembre 1996, Le Municipalisme liber­taire, Éditions Écosociété, 2014)

XXe siècle : « Pourtant, en 1963, quand j’é­cri­vais Ecology and revo­lu­tio­na­ry though, je me rap­pelle avoir signa­lé l’ef­fet de serre et ses consé­quences, dans quelques siècles, sur la calotte gla­ciaire ; les per­tur­ba­tions dans les cycles de l’eau, de l’a­zote, du car­bone et de l’oxy­gène (que je réunis­sais sous la for­mule de cycles bio-géo-chi­miques), avec pour finir le dés­équi­libre bio­lo­gique et cli­ma­tique de la pla­nète ; la pol­lu­tion dan­ge­reuse de l’en­vi­ron­ne­ment depuis le sol jus­qu’aux ali­ments que nous man­geons ; enfin, l’ap­pau­vris­se­ment de la bio­sphère qui pour­rait abou­tir, contrai­re­ment aux lois de l’é­vo­lu­tion, à la nais­sance d’un monde de moindre com­plexi­té, inadap­té aux mam­mi­fères, aux ver­té­brés, bref à toutes les formes de vie que nous connais­sons. Je n’au­rais jamais pen­sé, il y a seule­ment vingt ans, que lorsque je par­lais de siècles, il s’a­gis­sait sim­ple­ment de la fin du XXe siècle et du début de l’an 2000 ; que demain, c’é­tait aujourd’­hui et que la pol­lu­tion, qua­li­fiée de dan­ge­reuse, tour­nait déjà à la catas­trophe. » (« Anarchism : 1984 and beyond », publié dans Un anar­chisme contem­po­rain : Venise 84, vol. 3, L’État et l’a­nar­chie, Atelier de créa­tion liber­taire, 1985)

Yeux : « Il nous faut voir en face cette rude évi­dence qu’il est néces­saire de détruire ce sys­tème et de le rem­pla­cer par une socié­té qui réta­blisse l’é­qui­libre entre le monde humain et le monde natu­rel — une socié­té éco­lo­gique qui devra com­men­cer par ôter le ban­deau des yeux de la Justice et sub­sti­tuer à l’i­né­ga­li­té entre égaux l’é­ga­li­té entre inégaux. Cette socié­té éco­lo­gique, je l’ai appe­lée ailleurs anar­cho-com­mu­nisme ; dans mon pro­chain ouvrage, je la désigne comme éco­to­pie. Chacun l’ap­pel­le­ra comme il vou­dra. » (Pour une socié­té éco­lo­gique, Christian Bourgois, 1976 — en langue anglaise : 1964)

Zola : « La mon­tée du capi­ta­lisme anglais au XVIIIe siècle et sa géné­ra­li­sa­tion au XIXe trans­for­mèrent radi­ca­le­ment toutes ces pers­pec­tives. Pour la pre­mière fois, la concur­rence était vue comme quelque chose de sain, le com­merce comme libre, l’ac­cu­mu­la­tion comme une preuve d’éco­no­mie, et l’é­goïsme était pré­sen­té comme la preuve que, sous l’in­té­rêt per­son­nel, une main cachée tra­vaillait pour l’in­té­rêt géné­ral. Ces notions de saine riva­li­té, de liber­té, d’éco­no­mie et d’inté­rêt géné­ral ser­vaient à jus­ti­fier une expan­sion illi­mi­tée et un pillage déli­bé­ré, non seule­ment de la nature, mais des hommes. Les classes pro­lé­taires, en Angleterre, souf­frirent tout autant de la révo­lu­tion indus­trielle que les immenses trou­peaux de bisons exter­mi­nés dans les plaines amé­ri­caines. Les valeurs humaines et les com­mu­nau­tés ne furent pas moins per­ver­ties que les éco­sys­tèmes ani­maux et végé­taux pillés dans les forêts pri­mi­tives d’Afrique et d’Amérique du Sud. Parler seule­ment des pré­da­tions com­mises par l’hu­ma­ni­té sur la nature, c’est mini­mi­ser les méfaits com­mis par l’homme envers l’homme décrits dans les romans de Dickens et de Zola. Le capi­ta­lisme a divi­sé l’es­pèce humaine aus­si bru­ta­le­ment et pro­fon­dé­ment qu’il a sépa­ré la socié­té et la nature. » (Une socié­té à refaire, Atelier de créa­tion liber­taire, 1992)


Tous les abé­cé­daires sont confec­tion­nés, par nos soins, sur la base des ouvrages, articles, entre­tiens ou cor­res­pon­dance des auteur·es.
Photographie de ban­nière : car­casse d’a­vion à Sólheimasandur (Islande)


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