L’abécédaire de Christine Delphy


Texte inédit pour le site de Ballast

Sociologue et féministe, militante de la première heure au sein du Mouvement de libération des femmes et cofondatrice de la revue Nouvelles Questions féministes, Christine Delphy lança également, en 2002, la Coalition internationale contre la guerre menée par les États-Unis en Afghanistan — s’élevant, par là même, contre l’instrumentalisation de la condition des femmes à des fins militaires. Marxiste, ou marxienne, elle revendique le matérialisme comme l’« outil même » des groupes opprimés et s’attacha, sa vie de théoricienne durant, à faire état du « travail domestique gratuit » dévolu aux femmes. Une figure du féminisme français : incontournable et clivante.


Abolitionnisme : « L’abolitionnisme, c’est le projet d’une société sans prostitution, mais ce n’est en aucune façon la volonté de s’en prendre aux prostitué.e.s, bien au contraire. Dans l’analyse qui sous-tend ce projet, la prostitution est conceptualisée comme un des effets du patriarcat. » (« Du voile à la prostitution », entretien, 2013)

Bêtes : « C’est l’existence même des abattoirs qu’il va pourtant falloir, tous ensemble, oser remettre en cause. […] Le meurtre alimentaire, comme l’ap­pelait Pythagore, puis Porphyre, est institutionnalisé et, pourtant, il n’est pas ­nécessaire à notre survie. Nous attendons le jour où ce sera le système tout entier qui occupera le banc des accusés. » (Tribune collective cosignée par Delphy, Libération, mars 2017)

Capitalisme : « Mes détracteurs, de moins en moins nombreux, sont toujours ceux qui pensent que le capitalisme est la cause de tout. Le système patriarcal préexistait au capitalisme. Le système capitaliste n’a pas de raison de faire de différence entre les sexes. S’il en fait, c’est bien qu’il y a collusion entre capitalisme et patriarcat. Le capitalisme actuel appuie le système le plus spécifique de l’oppression patriarcale, soit l’extorsion de travail gratuit aux femmes. Car les femmes travaillent aussi sur le marché du travail et, là, elles sont sous-payées par rapport aux hommes. » (Entretien paru dans le n° 1272 de la revue Politis, octobre 2013)

Discrétion : « Le message de Finkielkraut : Faites ce que vous voulez, mais de la discrétion, que diable !, c’est le discours le plus classique, un discours qui paraît anodin, et justement, libéral : après tout, on n’est pas tenu de s’afficher. Et c’est pourtant ce qui montre qu’il n’y a aucune différence entre la position non-éclairée dite homophobe et la position libérale : la dernière n’est pas moins répressive, elle est plus hypocrite, c’est tout. […] La discrétion, c’est aussi écouter les histoires hétérosexuelles de ses collègues, des voisins de restaurant, sans jamais moufeter, et sans jamais parler de soi. C’est être seul.e. C’est mentir. Un peu, beaucoup, par action, par omission. Même à ses amis. L’estime de soi ne résiste pas longtemps à ce traitement. Vivre dans la peur, dans le mensonge, dans la solitude, dans le mépris de soi : voilà ce que nous imposent ces libéraux qui ne demandent que de la discrétion. » (« L’humanitarisme républicain contre les mouvements homo », Politique la revue, 1997)

Émancipation : « La pratique de la non-mixité est tout simplement la conséquence de la théorie de l’auto-émancipation. L’auto-émancipation, c’est la lutte par les opprimés pour les opprimés. Cette idée simple, il semble que chaque génération politique doive la redécouvrir. […] Les opprimés doivent non seulement diriger la lutte contre leur oppression, mais auparavant définir cette oppression elles et eux-mêmes. C’est pourquoi la non-mixité voulue, la non-mixité politique, doit demeurer la pratique de base de toute lutte ; et c’est seulement ainsi que les moments mixtes de la lutte — car il y en a et il faut qu’il y en ait — ne seront pas susceptibles de déraper vers une reconduction douce de la domination. » (« La non-mixité : une nécessité politique », Lmsi, 2016)

Foulard : « Se fixer uniquement sur le foulard : voilà une des grandes manifestations du racisme. On le voit chez l’autre, parce que c’est un signe étranger et qu’on ne le supporte pas. Ce n’est pas l’infériorité des femmes que l’on ne supporte pas. Si la société française ne l’acceptait pas, on serait au courant ! Malheureusement, elle la supporte très bien. Ce qu’elle ne supporte pas c’est le côté exotique et étranger. Elle se défausse ainsi de sa propre oppression patriarcale et sexiste en disant que c’est chez l’autre que cela existe, pas chez elle. » (Entretien pour Socialisme international, n° 11, 2004)

Genre : « Qu’est-ce que le système de genre ? C’est le système cognitif qui sépare l’humanité en deux groupes totalement distincts, totalement étanches, exclusifs l’un de l’autre et totalement hiérarchisés. […] Qu’est-ce que le genre ? En tant que concept, il correspond à peu près au sexe social. La recherche a prouvé que la plupart des différences entre les sexes, les différences de statut social, de richesse et de pouvoir, mais aussi les différences dites psychologiques, d’aptitudes et d’attitudes entre femmes et hommes, ne sont causées ni par le sexe anatomique, ni par les différences de fonction dans la procréation que ce sexe anatomique induit. » (Classer, dominer, La Fabrique, 2008)

Humanité : « L’égalité-déjà-là n’est pas seulement un mensonge : c’est un poison qui entre dans l’âme des femmes et détruit leur estime d’elles-mêmes, leur croyance souvent fragile qu’elles sont des êtres humains à part entière — et pas à moitié. C’est un des enjeux du féminisme aujourd’hui — y ramener les femmes. Or cela implique non seulement de lutter contre le patriarcat mais de faire passer le message : oui, il faut se battre encore et toujours ; non, nulle part, dans aucun pays et dans aucun rapport social, les dominants ne renoncent de bon gré à leurs privilèges. Mais combattre la vision idéologique du progrès-qui-marche-tout-seul et ne va que dans un sens — le bon — n’est pas suffisant. » (Un Universalisme si particulier, Syllepses, 2010)

Mouvement de libération des femmes (DR)

Ingérence : « Les mots ont changé, mais il n’est pas difficile de reconnaître sous le nouveau vocable du devoir d’ingérence la vieille mission civilisatrice, toujours aussi meurtrière, car elle incorpore le paradoxe du missionnaire : On sauvera leurs âmes (leur liberté) même s’il faut les tuer pour cela. » (Classer, dominer, La Fabrique, 2008)

Jeunesse : « Le statut d’enfant — le statut de mineur — est, y compris dans nos sociétés développées, un statut d’infériorité sociale générale, d’incapacité légale, de subordination, et d’appropriation. On le voit bien dans les cas de divorce, la question est : à qui appartiennent les enfants ? Les enfants sont des propriétés. […] Le père incestueux, la mère violente, vont-ils au nom de leur enfant, porter plainte contre eux-mêmes ? L’absence de personnalité juridique des enfants, leur grande solitude, leur vulnérabilité légalement organisée, voilà aussi l’une des pierres de touche, sinon la pierre de touche, du statut de mineur — qui est un statut de non-personne. » (Avant-propos à La Domination adulte de Yves Bonnardel, Myriadis, 2015)

Karl Marx : « J’utilise le cadre global de l’analyse marxiste, comme il est évident dans l’importance que je donne aux modes de production dans l’organisation sociale. Cependant, il apparaît, aux non-marxistes, mais encore plus aux marxistes, que je me démarque extrêmement de l’analyse précise de Marx, et de celle des marxistes contemporains orthodoxes. En effet je refuse le dogme de la prééminence absolue du mode de production capitaliste sur les autres, et plus encore celui de sa solitude : j’ai fait l’hypothèse et la théorie d’un autre mode de production. » (Préface à L’Ennemi principal, tome 1, 2013)

Libération : « Dans l’immédiat on peut poser que la libération des femmes ne se fera pas sans la destruction totale du système de production et de reproduction patriarcal. Ce système étant central à toutes les sociétés connues, cette libération implique le bouleversement total des bases de toutes les sociétés connues. Ce bouleversement ne pourra se faire sans une révolution, c’est-à-dire une prise de pouvoir politique. » (L’Ennemi principal, tome 1, 2013)

Morale : « Mais ce qui serait malheureux, ce serait qu’un mouvement politique n’ait pas de morale. Il y a forcément une morale. Il est là pour avoir une morale, entre autres choses. […] On ne peut pas être sans normes. » (L’Ennemi principal, tome 2, 2013)

Ni putes ni soumises : « Cela aurait pu être intéressant. C’est une création de SOS-Racisme, lui-même crée en partie par Julien Dray, l’une des pires expressions du PS. Les filles de Ni putes ni soumises ont été complètement instrumentalisées. Comme le fait toujours le pouvoir, il a pris des gens et les a utilisés contre leurs propres intérêts. Fadela Amara a quand même dit que l’antisémitisme est la mère de tous les racismes et que c’est contre cela qu’il faut lutter en premier ! Voilà des propos hallucinants, venant de la bouche de gens qui subissent une véritable discrimination et qui disent qu’il faut d’abord lutter pour le voisin. Les filles de Ni putes ni soumises disent ce qu’on veut entendre d’elles, à savoir que la violence masculine s’exerce dans les ghettos maghrébins et noirs. Elles diabolisent les jeunes hommes qui y vivent. S’il est clair qu’en matière de sexisme et de machisme ils ne sont pas mieux que les autres, il est certain qu’ils ne sont pas pires que les autres. » (Entretien pour Socialisme international, n° 11, 2004)

REUTERS/Philippe Wojazer

Occidental : « Le féminisme doit être mondial ou ne pas être. Il doit prendre en compte les luttes de toutes les femmes du monde, et de tous les groupes de femmes. Ces femmes ne peuvent lutter qu’à partir de leur propre vie et de leur propre expérience. Un féminisme qui exclut la vie et l’expérience de certaines femmes ne peut pas être valable. De la même façon qu’un socialisme qui exclurait l’expérience d’une certaine couche de la population ou de certains secteurs professionnels ne le serait pas. C’est le problème de généraliser à partir d’un cas particulier, et de prétendre détenir l’universel, spécialité typiquement occidentale. » (Entretien pour Socialisme international, n° 11, 2004)

Prise de conscience : « Il est normal que les femmes soient antiféministes ; c’est le contraire qui serait étonnant. Et la prise de conscience, le devenir-féministe n’est pas une Pentecôte soudaine et brutale ; la conscience n’est pas acquise en une fois et une fois pour toutes ; c’est un processus long et jamais terminé, douloureux de surcroît, car c’est une lutte de tous les instants contre les évidences : la vision idéologique du monde, et contre soi. » (L’Ennemi principal, tome 1, 2013)

Queer : « Il semblerait qu’on abandonne l’idée de lutte collective pour une transformation sociale. On parle d’actes de subversion individuelle ou de résistance individuelle. C’est le cas dans le mouvement queer. On a l’impression que tout ce qu’on peut espérer, c’est mettre quelques grains de sable dans le système et non plus le défaire. » (Entretien paru dans le n° 1272 de la revue Politis, octobre 2013)

Réalité : « Le secret du mouvement des années 1970, c’est d’avoir utilisé les découvertes profondes des paysans chinois et du mouvement Noir américain : parler la souffrance pour se rappeler la souffrance. Car la lutte politique, si elle n’est pas alimentée sans cesse par la conscience vécue, quasiment charnelle, de la réalité de l’oppression, devient un combat philanthropique ; et quand des femmes deviennent les philanthropes d’elles-mêmes, ne se souviennent plus ou veulent oublier qu’elles sont les humiliées et les offensées dont elles parlent, la force n’est plus avec elles. Garder, retrouver les sources de cette force, c’est aussi l’un des défis du nouveau siècle pour le mouvement féministe. » (Un Universalisme si particulier, Syllepses, 2010)

Sexisme général : « La société française dans son ensemble, avec l’aide d’une grande partie des femmes qui se disent féministes, est arrivée à faire d’une pierre deux coups : d’une part, à accuser toute une partie de la population [« les Arabes et les Noirs »] de défauts ignobles — elle serait non seulement sexiste mais aussi homophobe, antisémite — et, d’autre part, à absoudre complètement de sexisme la société dominante. Le résultat, c’est qu’on ne parle plus du sexisme général de notre société, tous hommes confondus. » (« La fabrication de l’Autre par le pouvoir », Migrations et sociétés, entretien, 2011)

Tenues : « Les vêtements sont genrés : ils signifient, entre autres choses, la hiérarchie entre hommes et femmes. Et les vêtements des femmes, qu’il s’agisse des talons hauts, avec la réduction de la mobilité et du confort qu’ils entraînent, ou du voile intégral (niqab), qui limite aussi la mobilité et le confort, disent clairement que pour plaire aux hommes les femmes doivent volontairement se mettre dans des situations où leur infériorité statutaire est marquée, à la fois par le sens (compris par
tout le monde) du vêtement et par les conséquences concrètes qu’il entraîne (comme l’incapacité de courir, et donc la vulnérabilité), conséquences qui font d’ailleurs partie de son sens.
 » (« La fabrication de l’Autre par le pouvoir », Migrations et sociétés, entretien, 2011)

Un contresens absolu : « On nous exhorte à considérer la religion comme une affaire privée et même intime, qui ne devrait se dire qu’entre soi et soi et se pratiquer de la même façon que la toilette, dans le secret des salles de bains. […] La fameuse loi de 1905 (en France) est l’objet d’un contresens absolu depuis l’affaire du foulard. On lui fait dire qu’elle désapprouverait les religions, et même qu’elle lutterait contre elles, au nom de la raison. Dans cet argument, la raison apparaît comme un synonyme caché de l’athéisme. Seul l’athéisme serait raisonnable, et si on veut obéir à la raison, on devient forcément athée. Cette conception voudrait créer une hiérarchie entre l’athéisme et les autres croyances ; et elle aboutit, on le voit en France depuis une dizaine d’années, à plaider pour la transformation sournoise de l’athéisme en religion d’État. […] La liberté de conscience est — avec le droit à la vie et à ne pas être enfermé arbitrairement — la pierre d’angle de ce qu’on appelle les droits fondamentaux (ou droits humains, ou libertés individuelles, ou libertés publiques). […] C’est pourquoi la liberté de pratiquer son culte, et de le pratiquer publiquement, de même qu’on diffuse publiquement ses opinions politiques, philosophiques, esthétiques, est garantie par les Conventions internationales. » (Un Universalisme si particulier, Syllepses, 2010)

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Viol : « On voit souvent les formes violentes ou marchandes de la sexualité — le viol, la prostitution — comme une utilisation des femmes au service de besoins des hommes, besoins qui sont posés comme physiques et non pas comme sociaux. On commence à voir, avec les analyses féministes du viol, qu’il n’en est rien. Le viol ne correspond pas à un besoin physique, mais à une volonté d’humilier, de rabaisser, de nier l’humain chez les femmes. Dans tous les systèmes de domination, il se crée une idéologie qui justifie la domination : les dominé.e.s sont des êtres inférieur.e.s. » (« Du voile à la prostitution », entretien, 2013)

W. Bush : « Le motif moral — ici la libération des femmes afghanes — fait appel à des valeurs en apparence progressistes : mais en apparence seulement ; car à l’examen, elles consistent en la croyance plus ou moins consciente en la mission de l’Occident ; or nous ne croyons avoir une telle mission que parce que nous croyons posséder la civilisation ; aucun journaliste, aucun homme politique, aucun intellectuel, n’a critiqué l’équation faite par G.W. Bush et ses épigones entre Occident et civilisation après les attentats du World Trade Center — au contraire, un consensus total s’est dégagé pour y voir une attaque contre la civilisation. » (Classer, dominer, La Fabrique, 2008)

XIXe siècle : « Le terme Patriarcat était peu utilisé jusqu’au début des années 1970, c’est à dire jusqu’à la renaissance du féminisme dans les pays occidentaux. Cependant ce terme faisait partie du langage courant, mais principalement sous la forme de l’adjectif patriarcal. D’ailleurs c’est surtout la littérature, et particulièrement la littérature du XIXe siècle, qui en a fait un mot familier. En revanche, les sciences humaines l’ignoraient et l’ignorent encore le plus souvent. » (« Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles », Nouvelles Questions Féministes, n° 2, 1981)

Yeux : « Je pense que l’on ne peut pas isoler la sexualité de l’ensemble de la culture. Je me suis toujours demandé quelle place donner à la sexualité. Moi, je ne crois pas aux besoins sexuels. Car l’espèce humaine n’est pas une espèce qui a des instincts. Donc je ne crois pas du tout qu’il y ait des besoins sexuels, ni des pulsions d’ailleurs. […] Malheureusement, il y a aussi un vrai problème politique à justifier la prostitution de cette façon‑là ! […] On le voit bien puisque le terme de pulsion n’est utilisé que pour les hommes (c’est ce qu’ils disent aux juges, ils ont des rideaux rouges qui leur tombent sur les yeux : Monsieur le juge, j’ai eu une pulsion, je ne sais pas ce qui s’est passé). » (« Genre à la française ? », Sociologie°3, vol. 3, 2012)

Zizi : « Ce zizi est un marqueur de la classe dominante. […] Ils prêtent à leur zizi des pouvoirs magiques ; c’est normal, ils le pensent comme origine de leurs privilèges — d’où les théories les plus farfelues. » (Extrait du DVD L’Abécédaire de Christine Delphy, Florence & Sylvie Tissot, 2015)


Tous les abécédaires sont confectionnés, par nos soins, sur la base des ouvrages, articles, entretiens ou correspondances des auteur.e.s.
Photographie de bannière : 1972, Membres du New York women’s Liberation Army manifestant pour le droit à l’avortement (Peter Keegan/Keystone/Getty Images)


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