L’abécédaire du sous-commandant Marcos


Après avoir secoué le monde au mitan des années 1990, le mou­ve­ment por­té par le sous-com­man­dant insur­gé Marcos, dit « Sup », a quelque peu dis­pa­ru des radars média­tiques, voire mili­tants. Ne par­lons d’ailleurs plus de Marcos puis­qu’il annon­ça lui-même son auto­dis­so­lu­tion en 2014 : il se nomme à pré­sent Galeano. Mais si Marcos n’est plus, le zapa­tisme, dont le pro­jet réside dans « la créa­tion du pou­voir d’en-bas » (contre « l’en-haut »), bouge bel et bien ; trois ans plus tard, le mou­ve­ment annon­çait, non sans éton­ne­ment, qu’une can­di­date indi­gène se pré­sen­te­rait aux élec­tions pré­sidentielles — dans le seul but d’« ame­ner le mes­sage de lutte et d’organisation aux pauvres de la cam­pagne et de la ville du Mexique et du monde ». Elle se reti­ra, faute des signa­tures néces­saires. « Le peuple com­mande, le gou­ver­ne­ment obéit. C’est pour cela que nous devons lut­ter », cla­ma en jan­vier 2019 le suc­ces­seur de Marcos/Galeano, le sous-com­man­dant insur­gé Moisés, à l’oc­ca­sion des vingt-cinq ans du soulèvement.


Armes : « Nous pen­sons que celui qui conquiert le pou­voir par les armes ne devrait jamais gou­ver­ner, car il risque de gou­ver­ner par les armes et par la force. Celui qui recourt aux armes pour impo­ser ses idées est cer­tai­ne­ment très pauvre en idées. » (La Dignité rebelle — Conversations avec le sous-com­man­dant Marcos, Galilée, 2001)

Blues : « Quand Dieu a créé le monde, il a d’abord créé le blues. Après, le blues a com­men­cé à avoir ses humeurs, comme on dit, et de là est né le jazz et ensuite le rock. Mais au début, comme dans la Genèse, qui dit qu’en pre­mier la lumière fut, en musique, au début fut le blues, c’est de là que tout vient. Le blues, c’est comme si on vous agrip­pait le cœur et qu’on le chif­fon­nait comme ça. » (« Entretien avec le sous-com­man­dant insur­gé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Cœur : « Quand nous, hommes et femmes zapa­tistes, par­lons, nous met­tons en avant le cœur rouge qui bat en nous col­lec­ti­ve­ment. […] Je sais que les sen­ti­ments n’ont pas leur place dans la théo­rie, du moins dans celle qui avance en tré­bu­chant aujourd’­hui. Qu’il est très dif­fi­cile de res­sen­tir avec la tête et de pen­ser avec le cœur. Et qu’en­vi­sa­ger cette pos­si­bi­li­té a don­né lieu à pas mal de mas­tur­ba­tions théo­riques […]. Nous le savons et nous le com­pre­nons. Mais nous insis­tons : c’est la bonne concep­tion. » (Saisons de la digne rage, « Sentir le rouge », Climats, 2009)

Droite, gauche et centre : « Le centre du pou­voir n’est plus dans les États natio­naux. Cela ne sert donc à rien de conqué­rir le pou­voir. Un gou­ver­ne­ment peut être de gauche, de droite, cen­triste et, fina­le­ment, il ne pour­ra pas prendre les déci­sions fon­da­men­tales. » (La Dignité rebelle — Conversations avec le sous-com­man­dant Marcos, Galilée, 2001)

Échec : « Si on arri­vait à se fondre dans la mon­tagne, ce serait notre arme la plus puis­sante. […] On vivait de fruits sau­vages, de la chasse, on a ouvert un réseau de che­mins qui nous per­met­tait de nous dépla­cer d’une mon­tagne à l’autre sans être vus. C’était une époque de grande soli­tude : rien dans la réa­li­té mon­diale ou natio­nale n’in­di­quait que ce sacri­fice valait la peine ou qu’on avait une chance de gagner, au contraire, tout sem­blait dire qu’on allait à l’é­chec total. » (Le Rêve zapa­tiste, Seuil, 1997)

Fertiliser : « Je t’as­sure, on n’as­pire pas à fer­ti­li­ser de notre sang le che­min de la libé­ra­tion du Mexique. On pré­fé­re­rait fran­che­ment le fer­ti­li­ser de notre vie ! […] Notre mort n’est pas indis­pen­sable pour que le Mexique soit libre, on fera tout ce qu’on pour­ra pour res­ter en vie. » (Le Rêve zapa­tiste, Seuil, 1997)

Guerre : « On ne peut com­prendre et expli­quer le sys­tème capi­ta­liste sans le concept de guerre. Sa sur­vie et sa crois­sance dépendent de façon pri­mor­diale de la guerre et de tout ce qui s’y asso­cie et qu’elle implique. Par la guerre et dans la guerre, le capi­ta­lisme pille, exploite, réprime et dis­cri­mine. Dans l’é­tape de mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, le capi­ta­lisme fait la guerre à l’hu­ma­ni­té entière. » (Saisons de la digne rage, Climats, 2009)

Homosexuels : « Dans les com­mu­nau­tés indiennes, on ne per­sé­cute pas les gays. Les gens font des blagues, rigolent, mais ils ne sont ni exclus ni pour­chas­sés… En plus, depuis le pre­mier moment, les gens ont vu que le mou­ve­ment gay, mexi­cain sur­tout, envoyait de l’aide ; ils se sont fait expli­quer ce qu’é­tait ce mou­ve­ment et ce n’est pas l’as­pect sexuel qui les a frap­pés mais l’ex­clu­sion sociale. Ils doivent se cacher pour ce qu’ils sont, c’est comme nous, on devait se cacher pour être zapa­tistes. » (Le Rêve zapa­tiste, Seuil, 1997)

[DR]

Inversion : « Nous n’al­lons pas créer une force poli­tique pour par­ti­ci­per à la lutte pour le pou­voir, nous vou­lons au contraire orga­ni­ser une inver­sion du pou­voir. Voilà le pari que nous fai­sons. On nous dit que cela ne peut pas être fait, que cela n’existe dans aucune théo­rie poli­tique, qu’il est impos­sible de pro­je­ter une révo­lu­tion poli­tique sans vou­loir la prise du pou­voir. Mais tout cela est faux […]. » (Marcos, le maître des miroirs, Mille et une nuits, 1999)

Joie : « Nous, on dit qu’on est un joyeux bor­del ! Par notre com­po­si­tion sociale, on est un mou­ve­ment indien, ou majo­ri­tai­re­ment indien, en armes ; poli­ti­que­ment, on est un mou­ve­ment de citoyens en armes, avec des exi­gences de citoyens. » (Le Rêve zapa­tiste, Seuil, 1997)

Kissinger : « Une gué­rilla qui ne perd pas gagne. Et une armée régu­lière qui ne gagne pas perd… Et ça, ce n’est pas le Che qui l’a dit, c’est Kissinger ! Nous, tant qu’on ne perd pas on gagne, et notre enne­mi, tant qu’il ne gagne pas il perd — même s’il est très supé­rieur, avec tous ses tanks et ses héli­co­ptères. » (Propos recueillis par Dauno Tótoro Taulis, La Realidad, octobre 1995)

Lectures : « Quand je suis quelque part, comme ici, où il y a Internet, je me connecte et je lis et je regarde tout. Mais, en lit­té­ra­ture, je lis sur­tout du théâtre, les pièces de Brecht, des romans et les clas­siques comme Cervantès. Le meilleur livre de théo­rie poli­tique est L’Ingénieux Hidalgo don Quichotte de la Manche. » (« Entretien avec le sous-com­man­dant insur­gé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Médias alter­na­tifs : « Pour nous, le rôle que jouent les médias alter­na­tifs et celui des gens qui y tra­vaillent conti­nuent d’être essen­tiel. Je peux même vous dire qu’un jour, je ne me rap­pelle plus où, j’ai eu une prise de bec avec les orga­ni­sa­teurs d’une des étapes parce qu’ils vou­laient com­men­cer sans attendre les médias alter­na­tifs qui n’étaient pas encore là et que moi, j’insistais en disant qu’eux étaient plus impor­tants que moi. » (« Entretien avec le sous-com­man­dant insur­gé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Nous : « Est-ce utile de par­ler ? Nos cris sont-ils char­gés comme des bombes ? Notre parole sauve-t-elle la vie d’un enfant pales­ti­nien ? Nous, nous pen­sons que, oui, ça sert à quelque chose, que peut-être que nous n’arrêtons pas une bombe, que peut-être que notre parole ne se trans­forme pas en un bou­clier blin­dé qui empêche que cette balle de calibre 5.56 mm ou 9 mm dont les lettres IMI, Industrie mili­taire israé­lienne, sont gra­vées sur la car­touche, n’arrive à la poi­trine d’une petite fille ou d’un petit gar­çon pales­ti­nien, mais que peut-être notre parole arri­ve­ra à s’unir à d’autres du Mexique et du monde et peut-être qu’en pre­mier elle se conver­ti­ra en un mur­mure, puis en une voix plus forte et enfin en un cri qu’on enten­dra à Gaza. » (Intervention du sous-com­man­dant Marcos lors du Festival de la Digne Rage, jan­vier 2009)

[DR]

Ouvriers : « Le zapa­tisme a du mal à embrayer sur le mou­ve­ment ouvrier en géné­ral, pas seule­ment sur les maqui­la­do­ras [usines, ndlr]. Il a eu beau­coup d’im­pact dans les com­mu­nau­tés indiennes, chez les employés, les ensei­gnants, les intel­lec­tuels, les artistes, mais pas dans la classe ouvrière mexi­caine. […] C’est un échec fla­grant. » (Le Rêve zapa­tiste, Seuil, 1997)

Peur : « Ce que nous vou­lons, c’est pou­voir nous lever chaque matin sans que la peur soit à l’ordre du jour. La peur d’être Indiens, femmes, tra­vailleuses ou tra­vailleurs, homo­sexuels, les­biennes, jeunes, vieux, enfants, autres. Mais nous pen­sons que cela n’est pas pos­sible dans le sys­tème actuel, dans le capi­ta­lisme. » (Saisons de la digne rage, Climats, 2009)

Question éthique : « La révo­lu­tion devient une ques­tion essen­tiel­le­ment morale. Éthique. Plus qu’une ques­tion de répar­ti­tion de la richesse ou l’ex­pro­pria­tion des moyens de pro­duc­tion, la révo­lu­tion repré­sente la pos­si­bi­li­té d’un espace de digni­té pour l’être humain. La digni­té com­mence à deve­nir un mot très impor­tant et cette idée ne vient pas de nous, groupe urbain, elle vient des com­mu­nau­tés. » (Le Rêve zapa­tiste, Seuil, 1997)

Régime cubain : « Le zapa­tisme adopte une dis­tance res­pec­tueuse, mais pas sui­viste : on n’est pas des fana­tiques du régime cubain ; d’ailleurs il faut recon­naître qu’on ne sait pas au juste ce qui se passe là-bas et quoi qu’on dise, pour ou contre, ça nous retom­be­rait des­sus. […] Ils ne parlent pas de nous, ni en bien ni en mal, fai­sons pareil. » (Le Rêve zapa­tiste, Seuil, 1997)

Starification : « [Le Che] était un homme droit, hon­nête, noble, mais un homme, au bout du compte. Ce n’était pas un Dieu ou un lea­der. Et si je pou­vais, c’est ce que j’aimerais être, un homme hon­nête et juste, avec ses défauts, etc., et ne pas être déi­fié ou trans­for­mé en une idole ou en une per­son­na­li­té émi­nente. D’ailleurs, je ne sais pas ce qui est pire, être une idole ou un monstre sacré. » (« Entretien avec le sous-com­man­dant insur­gé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Théories : « Les théo­ries non seule­ment ne doivent pas s’i­so­ler de la réa­li­té, mais doivent cher­cher en elles les leviers qui leur sont par­fois néces­saires quand elles se retrouvent dans une impasse concep­tuelle. Les théo­ries rondes, com­plètes, ache­vées, cohé­rentes, sont par­faites pour pré­sen­ter un exa­men pro­fes­sion­nel ou rem­por­ter un prix, mais géné­ra­le­ment elles sont réduites en miettes au pre­mier coup de vent de la réa­li­té. » (Saisons de la digne rage, « Sentir le rouge », Climats, 2009)

Utopie : « Je demande qu’on me dise s’il y a jamais eu un pro­grès social dans l’his­toire du monde qui n’ait d’a­bord été consi­dé­ré comme une uto­pie avant de voir le jour. Non, il n’y a jamais rien eu de tel. » (Marcos, le maître des miroirs, Mille et une nuits, 1999)

[Chiapas, 2014 | Marta Molina]

Visages : « Pourquoi ces masques ? Pourquoi vous cachez-vous ? Soyons sérieux. Personne ne nous regar­dait lorsque nous avan­cions à visage décou­vert, et main­te­nant on nous remarque parce que nous dis­si­mu­lons nos visages. » (Marcos, le maître des miroirs, Mille et une nuits, 1999)

Way of life : « Cette mon­dia­li­sa­tion répand aus­si un modèle géné­ral de pen­sée. L’American way of life, qui avait sui­vi les troupes amé­ri­caines en Europe lors de la Deuxième Guerre mon­diale, puis au Vietnam et, plus récem­ment, dans le Golfe, s’étend main­te­nant à la pla­nète par le biais des ordi­na­teurs. Il s’agit d’une des­truc­tion des bases maté­rielles des États-nations, mais éga­le­ment d’une des­truc­tion his­to­rique et cultu­relle. […] Le néo­li­bé­ra­lisme impose ain­si la des­truc­tion de nations et de groupes de nations pour les fondre dans un seul modèle. Il s’agit donc bien d’une guerre pla­né­taire, la pire et la plus cruelle, que le néo­li­bé­ra­lisme livre contre l’humanité. » (« La qua­trième guerre mon­diale a com­men­cé », Le Monde diplo­ma­tique, août 1997)

XXe siècle : « Le néo­li­bé­ra­lisme, comme sys­tème mon­dial, est une nou­velle guerre de conquête de ter­ri­toires. […] L’ordre mon­dial est reve­nu aux vieilles époques des conquêtes de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Océanie. Étrange moder­ni­té qui avance à recu­lons. Le cré­pus­cule du XXe siècle res­semble davan­tage aux siècles bar­bares pré­cé­dents qu’au futur ration­nel décrit par tant de romans de science-fic­tion. De vastes ter­ri­toires, des richesses et, sur­tout, une immense force de tra­vail dis­po­nible attendent leur nou­veau sei­gneur. » (« La qua­trième guerre mon­diale a com­men­cé », Le Monde diplo­ma­tique, août 1997)

Yeux : « Nous sommes des guer­riers et en tant que tels nous connais­sons notre rôle et notre heure. À l’aube du pre­mier jour du pre­mier mois de l’année 1994, une armée de géants, c’est-à-dire d’indigènes rebelles, est des­cen­due dans les villes pour, de son pas, secouer le monde. À peine quelques jours plus tard, le sang des nôtres, tom­bés, encore frais dans les rues cita­dines, nous nous sommes ren­dus compte que ceux de l’extérieur ne nous voyaient pas. Habitués à regar­der de haut les indi­gènes, ils n’ont pas levé les yeux pour nous voir. Habitués à nous voir humi­liés, leur cœur ne com­pre­nait pas notre digne révolte. » (Dernier com­mu­ni­qué du sous-com­man­dant Marcos, annon­çant sa propre dis­pa­ri­tion, mai 2014)

Zapatistes : « Pour les zapa­tistes, les valeurs éthiques sont une réfé­rence fon­da­men­tale, beau­coup plus que la real­po­li­tik. Les choix des zapa­tistes leur font man­quer beau­coup d’oc­ca­sions de real­po­li­tik, parce qu’ils accordent plus de valeur aux impli­ca­tions morales» (Le Rêve zapa­tiste, Seuil, 1997)


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