L’abécédaire de Pierre Bourdieu


Texte inédit pour le site de Ballast

Quinze ans après sa mort, Pierre Bourdieu est un nom qui résonne encore. Sociologue cha­ris­ma­tique, il fut à la fois un méti­cu­leux savant aus­cul­tant les méca­nismes de la domi­na­tion avec les outils d’une jeune science — « la socio­lo­gie est un métier », ne ces­se­ra-t-il de répé­ter —, et un inter­ve­nant vigou­reux dans le débat public. Avec un sens du devoir qui tranche avec l’essentiel des agi­ta­teurs média­tiques contem­po­rains, Pierre Bourdieu fit du savoir scien­ti­fique un outil pour ten­ter d’infléchir le réel — et non l’inverse. De ses tra­vaux d’ethnologie en Kabylie à l’analyse des « struc­tures sociales de l’économie », le cher­cheur n’aura eu de cesse d’apporter sa contri­bu­tion : une pen­sée cri­tique à large spectre. Cet abé­cé­daire se veut le témoi­gnage d’un intel­lec­tuel en prise avec son époque et la marche du monde.


Acquis sociaux : « M. Hans Tietmeyer est convain­cu que les acquis sociaux des inves­tis­seurs, autre­ment dit leurs acquis éco­no­miques, ne sur­vi­vraient pas à une per­pé­tua­tion du sys­tème de pro­tec­tion sociale. […] En clair : lâchez aujourd’hui vos acquis sociaux, tou­jours pour évi­ter d’anéantir la confiance des inves­tis­seurs, au nom de la crois­sance que cela nous appor­te­ra demain. Une logique bien connue des tra­vailleurs concer­nés, qui, pour carac­té­ri­ser la poli­tique de par­ti­ci­pa­tion que leur offrait en un autre temps le gaul­lisme, disaient : “Tu me donnes ta montre, et je te donne l’heure”. » (Contre-feux, tome 1, [1996], Raisons d’agir, 1998)

Barbarie : « J’ai maintes fois sou­hai­té que la honte d’avoir été le témoin impuis­sant d’une vio­lence d’État hai­neuse et orga­ni­sée puisse se trans­for­mer en honte col­lec­tive. Je vou­drais aujourd’hui que le sou­ve­nir des crimes mons­trueux du 17 octobre 1961, sorte de concen­tré de toutes les hor­reurs de la guerre d’Algérie, soit ins­crit sur une stèle, en un haut lieu de toutes les villes de France, et aus­si, à côté du por­trait du pré­sident de la République, dans tous les édi­fices publics, mai­ries, com­mis­sa­riats, palais de jus­tice, écoles, à titre de mise en garde solen­nelle contre toute rechute dans la bar­ba­rie raciste. » (in Le 17 octobre 1961, un crime d’État à Paris (col­lec­tif, dir. Olivier Le Cour Grandmaison), 2001.)

Critique : « Dans un uni­vers où les posi­tions sociales s’identifient sou­vent à des “noms”, la cri­tique scien­ti­fique doit par­fois prendre la forme d’une cri­tique ad homi­nem. Comme l’enseignait Marx, la science sociale ne désigne “des per­sonnes que pour autant qu’elles sont la per­son­ni­fi­ca­tion” de posi­tions ou de dis­po­si­tions géné­riques — dont peut par­ti­ci­per celui qui les décrit. Elle ne vise pas à impo­ser une nou­velle forme de ter­ro­risme mais à rendre dif­fi­ciles toutes les formes de ter­ro­risme. » (Déclaration d’intention du n° 5–6, novembre 1975, Actes de la Recherche en sciences sociales)

Droits de l’Homme : « […] Les décrets qui mettent fin au sta­tut par­ti­cu­lier dont béné­fi­ciaient les Algériens pour le droit au séjour en France consti­tuent un crime de non-assis­tance à per­sonne en dan­ger. Cette poli­tique des gui­chets fer­més tourne le dos à l’hospitalité uni­ver­selle qui fon­dait l’identité du pays des droits de l’Homme. […] Nous dénon­çons l’ignominie de lois raciales dégui­sées en retour au droit com­mun. Chaque fois qu’elle a vou­lu être le pays des droits de l’Homme, la terre du droit d’asile et l’hospitalité uni­ver­selle aux vic­times des tyran­nies, la France a dû com­battre la haine xéno­phobe et les masques patrio­tiques de l’égoïsme sor­dide. Ceux qui vou­laient condam­ner Dreyfus ont ouvert la voie à ceux qui plé­bis­ci­tèrent Pétain. » (Tribune cosi­gnée par Jacques Derrida & Sami Naïr, Le Monde, 29 décembre 1994)

État : « Entreprendre de pen­ser l’État, c’est s’exposer à reprendre à son compte une pen­sée d’État, à appli­quer à l’État des caté­go­ries de pen­sées pro­duites et garan­ties par l’État, donc à mécon­naitre la véri­té la plus fon­da­men­tale de l’État. […] Il s’agit d’appliquer un doute hyper­bo­lique à l’État et à la pen­sée d’État. On ne doute jamais trop, quand il s’agit de l’État. » (« Esprits d’État. Genèse et struc­ture du champ bureau­cra­tique », Actes de la recherche en sciences sociales, 96–97, mars 1993)

Finkielkraut : « Le pro­blème que je pose en per­ma­nence est celui de savoir com­ment faire entrer dans le débat public cette com­mu­nau­té de savants qui a des choses à dire sur la ques­tion arabe, sur les ban­lieues, le fou­lard isla­mique… Car qui parle dans les médias ? Ce sont des sous-phi­lo­sophes qui ont pour toute com­pé­tence de vagues lec­tures, de vagues textes, des gens comme Alain Finkielkraut. J’appelle ça les pauvres Blancs de la culture. Ce sont des demi-savants pas très culti­vés qui se font les défen­seurs d’une culture qu’ils n’ont pas, pour mar­quer la dif­fé­rence d’avec ceux qui l’ont encore moins qu’eux. » (Entretien dans L’Hebdo, 14 novembre 1991)

Gauche : « De quelqu’un qui ment effron­té­ment, les Kabyles disent : “il m’a mis l’Est en Ouest”. Les appa­rat­chiks de gauche nous ont mis la gauche à droite. » (Entretien dans Libération, 4 décembre 1986)

Homosexualité : « Il est temps de créer un vaste mou­ve­ment, grou­pant des homo­sexuels et des hété­ro­sexuels, et soli­daire de toutes les orga­ni­sa­tions de lutte contre la vio­lence et la dis­cri­mi­na­tion sym­bo­liques, c’est-à-dire contre toutes les formes de racisme de genre (ou de sexe), d’ethnie (ou de langue), de classe (ou de culture). » (Texte lu sur le podium dres­sé sur la place de la Nation à l’issue de la Marche de la visi­bi­li­té homo­sexuelle orga­ni­sée par Lesbian & Gay Pride le same­di 22 juin 1996)

Alain Finkielkraut (Giancarlo Gorassini/BestImage)

Intellectuel : « Il n’y a pas de véri­table démo­cra­tie sans véri­table contre-pou­voir cri­tique. L’intellectuel en est un, et de pre­mière gran­deur. C’est pour­quoi je consi­dère que le tra­vail de démo­li­tion de l’intellectuel cri­tique, mort ou vivant — Marx, Nietzsche, Sartre, Foucault… —, est aus­si dan­ge­reux que la démo­li­tion de la chose publique et qu’il s’inscrit dans la même entre­prise glo­bale de res­tau­ra­tion. J’aimerais mieux, évi­dem­ment, que les intel­lec­tuels aient tous, et tou­jours, été à la hau­teur de l’immense res­pon­sa­bi­li­té his­to­rique qui leur incombe […]. Si je n’ai guère d’indulgence pour les intel­lec­tuels “irres­pon­sables”, j’aime encore moins ces res­pon­sables “intel­lec­tuels”, poly­graphes poly­morphes, qui pondent leur livrai­son annuelle entre deux conseils d’administration, trois cock­tails de presse et quelques appa­ri­tions à la télé­vi­sion. » (Contre-feux, volume 1, [1991], Raisons d’agir, 1998)

J’accuse : « Le “j’accuse…!” est l’aboutissement et l’accomplissement du pro­ces­sus col­lec­tif d’émancipation qui s’est pro­gres­si­ve­ment accom­pli dans le champ de pro­duc­tion cultu­relle : en tant que rup­ture pro­phé­tique avec l’ordre éta­bli, il réaf­firme, contre toutes les rai­sons d’État, l’irréductibilité des valeurs de véri­té et de jus­tice, et, du même coup, l’indépendance des gar­diens des valeurs par rap­port aux normes de la poli­tique (celles du patrio­tisme par exemple), et aux contraintes de la vie éco­no­mique. » (Les Règles de l’art. Genèse et struc­ture du champ lit­té­raire, Seuil1992)

Kafka : « “Ne te pré­sente pas, dit Kafka, devant un tri­bu­nal dont tu ne recon­nais pas le ver­dict.” Il est bon de rap­pe­ler que le tri­bu­nal tient son pou­voir de la recon­nais­sance que nous lui accor­dons. Mais il serait faux de faire croire que l’on puisse échap­per aux jeux qui ont pour enjeu la vie ou la mort sym­bo­lique : les caté­go­rèmes les plus caté­go­riques sont là, dès l’origine — comme dans Le Procès où la calom­nie est déjà là, à la pre­mière phrase —, sous la forme de tous les attri­buts consti­tu­tifs de l’identité sociale. Et l’image du Tribunal, réa­li­sa­tion du pou­voir sym­bo­lique abso­lu, n’est peut-être qu’une manière de dési­gner ce ter­rible jeu de socié­té où s’élabore, dans l’affrontement inces­sant de la dénon­cia­tion et de la défense, de la calom­nie et de l’éloge, le ver­dict du monde social, cet impi­toyable pro­duit du juge­ment innom­brable des autres. » (Choses dites, Les édi­tions de Minuit, 1987)

Langage : « La com­pé­tence poli­tique, si tant est qu’il en existe une défi­ni­tion uni­ver­selle, consiste sans doute dans la capa­ci­té de par­ler en termes uni­ver­sels de pro­blèmes par­ti­cu­liers, de vivre un licen­cie­ment, un acci­dent du tra­vail, non pas comme une aven­ture per­son­nelle, mais comme une aven­ture col­lec­tive, com­mune à une classe. Cette uni­ver­sa­li­sa­tion n’est pos­sible que par le lan­gage, par l’accès à un dis­cours géné­ral sur le monde social. » (Entretiens dans Le Monde, 11 et 12 octobre 1977)

Marxisme : « Le monde intel­lec­tuel m’est tou­jours appa­ru comme habi­té par de pro­fonds confor­mismes, qui ont agi sur moi comme des forces répul­sives. Les mêmes dis­po­si­tions rétives à l’égard des embri­ga­de­ments et des confor­mismes […] m’ont conduit à me trou­ver à peu près tou­jours à contre­sens ou à contre-pente des modèles et des modes domi­nants le champ, tant dans ma recherche que dans mes prises de posi­tion poli­tiques, osten­ta­toi­re­ment webe­rien ou dur­khei­mien par exemple, quand il était impé­ra­tif d’être mar­xiste. Pas com­mu­niste lorsque la plu­part des intel­lec­tuels l’étaient, je ne me suis jamais adon­né à l’anticommunisme auquel ils ont sacri­fié lorsqu’ils ont ces­sé de l’être. » (Esquisse pour une auto-ana­lyse [2001], Raisons d’agir, 2004)

Noblesse : « On ren­contre des per­sonnes extra­or­di­naires [je pense à un édu­ca­teur de rue] qui se consacrent corps et âme à ces acti­vi­tés mal payées, mal consi­dé­rées, des­truc­trices, des espèces de saints bureau­cra­tiques — mais qui vivent en lutte per­ma­nente contre les bureau­cra­ties. Du point de vue du petit cadre qui se nour­rit des cours de la Bourse, ce sont des fous. […] Ces petits fonc­tion­naires du social sont les antennes avan­cées d’un État dont la main droite ne veut pas savoir ce que fait la main gauche. Pis, les membres paten­tés de la grande noblesse d’État regardent de très haut cette petite noblesse à laquelle ils aiment faire la leçon. » (Entretien dans l’Express, 1993)

Sartre et Foucault, 1968 (DR)

Opinion publique : « Je pense que la défi­ni­tion patente dans une socié­té qui se pré­tend démo­cra­tique, à savoir que l’opinion offi­cielle, c’est l’opinion de tous, cache une défi­ni­tion latente, à savoir que l’opinion publique est l’opinion de ceux qui sont dignes d’avoir une opi­nion. Il y a une sorte de défi­ni­tion cen­si­taire de l’opinion publique comme opi­nion éclai­rée, comme opi­nion digne de ce nom. » (Sur l’État, cours au Collège de France [1989–1992], Raison d’agir, Seuil, 2012)

Palestine : « Je crois […] que plu­tôt que de sépa­rer les Israéliens et les Arabes dans une sorte de recherche de la pure­té ou de la puri­fi­ca­tion eth­nique par­fai­te­ment absurde (sur­tout, évi­dem­ment, pour les Palestiniens, dont les ter­ri­toires sont réduits à l’état d’enclaves misé­rables, tou­jours sus­pen­dues à la bonne volon­té de la puis­sance domi­nante), il vau­drait mieux, comme le sug­gère Edward Saïd, inté­grer les deux peuples ou, mieux, pour ten­ter d’échapper à la logique des “com­mu­nau­tés” (de sang ? de race ? de reli­gion ? autant de fon­de­ments qui ne sont pas très Aufklärung), réunir les deux ensembles de citoyens libres et égaux au sein d’une démo­cra­tie laïque, affran­chie des cri­tères eth­niques et reli­gieux et capable d’inventer les moyens d’organiser la com­pé­ti­tion démo­cra­tique (dont la coexis­tence paci­fique) entre les inté­rêts et les idéaux qui unissent et séparent à la fois des conci­toyens. Utopie, peut-être, mais quel exemple pour le Moyen-Orient ! » (Entretien dans la Revue d’études pales­ti­niennes, 2000)

Question : « […] tous les mou­ve­ments de contes­ta­tion de l’ordre sym­bo­lique sont impor­tants en ce qu’ils mettent en ques­tion ce qui parait aller de soi ; ce qui est hors de ques­tion, indis­cu­té. Ils cha­hutent les évi­dences. C’était le cas de Mai 68. C’est le cas du mou­ve­ment fémi­niste dont on ne se débar­rasse pas en disant qu’il est le fait de bour­geoises. » (Questions de socio­lo­gie, Les édi­tions de Minuit, 1984)

Racisme de l’intelligence : « Il n’y a pas un racisme, mais des racismes : il y a autant de racismes qu’il y a de groupes qui ont besoin de se jus­ti­fier d’exister comme ils existent. […] Le racisme de l’intelligence est un racisme de classe domi­nante […] dont la repro­duc­tion dépend, pour une part, de la trans­mis­sion du capi­tal cultu­rel, capi­tal héri­té qui a pour pro­prié­té d’être capi­tal incor­po­ré, donc appa­rem­ment natu­rel, inné. Le racisme de l’intelligence est ce par quoi les domi­nants visent à pro­duire une jus­ti­fi­ca­tion de l’ordre social qu’ils dominent. Il est ce qui fait que les domi­nants se sentent d’une essence supé­rieure. […] » (« Tout racisme est un essen­tia­lisme » paru sous le titre « Classe contre classe », Différences 24–25, juillet 1983)

Silence des intel­lec­tuels : « Les puis­sants en mal de pen­sée appellent à la res­cousse les pen­seurs en mal de pou­voir, qui s’empressent de leur offrir les pro­pos jus­ti­fi­ca­teurs qu’ils attendent. Et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes média­ti­co-poli­tiques. Quant aux cher­cheurs qui éta­blissent des connais­sances capables d’éclairer l’action poli­tique, on ne s’inquiète guère des résul­tats de leurs tra­vaux. » (Entretien dans l’Express, 18 mars 1993)

Théoricisme : « Pendant des années, les intel­los sont allés don­ner des leçons. Althusser était l’incarnation du théo­ri­cisme. Je l’ai vu faire des topos sur la contra­dic­tion en der­nière ana­lyse. Les socio­logues à ma manière, ce n’est pas du tout ça. Dans cette façon de conce­voir la science sociale, l’expérience à la pre­mière per­sonne de la pra­tique, si elle a la théo­rie adé­quate pour se pen­ser comme pra­tique, est irrem­pla­çable. Et ceci vaut pour la poli­tique. Et ça ne veut pas dire que les mili­tants vont être réduits au rôle d’informateur, pas du tout. Leurs expé­riences, elles doivent être éla­bo­rées et elles peuvent être sou­mises à des cri­tiques scien­ti­fiques. » (Entretien dans Vacarme, 2 jan­vier 2001)

Universalisme abs­trait : « Aussi bien dans les rela­tions entre nations qu’à l’intérieur de celles-ci, l’universalisme abs­trait sert le plus sou­vent à jus­ti­fier l’ordre éta­bli, la dis­tri­bu­tion en vigueur des pou­voirs et des pri­vi­lèges, — c’est-à-dire la domi­na­tion de l’homme, hété­ro­sexuel, euro-amé­ri­cain (blanc), bour­geois —, au nom des exi­gences for­melles d’un uni­ver­sel abs­trait (la démo­cra­tie, les droits de l’homme, etc.) dis­so­cié des condi­tions éco­no­miques et sociales de sa réa­li­sa­tion his­to­rique ou, pire, au nom de la condam­na­tion osten­ta­toi­re­ment uni­ver­sa­liste de toute reven­di­ca­tion d’un par­ti­cu­la­risme et, du même coup, de toute com­mu­nau­té construite sur la base d’une par­ti­cu­la­ri­té stig­ma­ti­sée (femmes, gays, Noirs, etc.). » (Méditations pas­ca­liennes, Seuil, « Liber », 1997)

Louis Althusser (RUE DES ARCHIVES/PUF)

Vocation : « La plu­part du temps, nous allons là où le monde social nous aurait envoyé de toute façon, mais nous y allons contents. C’est ce que l’on appelle la voca­tion. Il y a évi­dem­ment des excep­tions, et elles sont très impor­tantes : il suf­fit qu’il y en ait une seule pour que cela change tout — c’est la liber­té. » (Sociologie géné­rale, cours au Collège de France [1981–1983], Raison d’agir, Seuil, 2016)

Welfare State : « Combattre une poli­tique visant à déman­te­ler le Welfare State, c’est-à-dire com­battre une poli­tique qui détruit tous les acquis les plus pro­gres­sistes du pas­sé, c’est s’exposer à appa­raître comme archaïque. Situation d’autant plus para­doxale que l’on est ame­né à défendre des choses que l’on sou­haite au demeu­rant trans­for­mer, comme le ser­vice public, l’État natio­nal, les syn­di­cats ou même l’école publique qu’il faut conti­nuer à sou­mettre à la cri­tique la plus impi­toyable. » (Contre-feux, volume 2, [1999], Raisons d’agir, 2001)

XIXe siècle : « Passer à l’échelle de l’Europe, c’est seule­ment s’élever à un degré d’universalisation supé­rieur, mar­quer une étape sur le che­min de l’État uni­ver­sel qui, même dans les choses intel­lec­tuelles, est loin d’être réa­li­sé. On n’aurait pas gagné grand-chose, en effet, si l’européocentrisme venait se sub­sti­tuer aux natio­na­lismes bles­sés des vieilles nations impé­riales. Au moment où les grandes uto­pies du XIXe siècle ont livré toute leur per­ver­sion, il est urgent de créer les condi­tions d’un tra­vail col­lec­tif de recons­truc­tion d’un uni­vers d’idéaux réa­listes, capables de mobi­li­ser les volon­tés sans mys­ti­fier les consciences. » (Contre-feux, volume 1, [1991], Raisons d’agir, 1998)

Yougoslavie : « Sans doute le silence est cou­pable. Mais faut-il, pour se don­ner bonne conscience ou pour se faire voir fai­sant ce qu’il faut faire, par­ler à tout prix, sans effi­ca­ci­té réelle et au risque de dire n’importe quoi ? […] Or, les ques­tions de mots sont sou­vent des ques­tions de vie ou de mort. […] Convertis en mots d’ordre, en slo­gans mobi­li­sa­teurs, en ordres de mobi­li­sa­tions, ils consti­tuent en essences déshis­to­ri­ci­sées, natu­ra­li­sées, les popu­la­tions : noms de langues, noms de reli­gions, noms d’ethnies, etc. ; autant de créa­tions his­to­riques, aux­quelles les intel­lec­tuels ont contri­bué, et dont les mêmes intel­lec­tuels, ou d’autres, font des armes dans leurs luttes pour l’hégémonie, pour la domi­na­tion de l’État ou pour la construc­tion des États qu’ils espèrent domi­ner. » (« Responsabilités intel­lec­tuelles. Les mots de la guerre en Yougoslavie », Liber, 14 juin 1993)

Zola : « Après Zola, un intel­lec­tuel sait qu’il doit dénon­cer cer­taines choses et que cela implique des récom­penses, ce qui est très impor­tant parce qu’il ne serait pas pos­sible d’être, chaque fois, un héros… Ainsi, avec le temps, un pro­ces­sus d’institutionnalisation qui, ini­tia­le­ment, deman­dait beau­coup d’invention et de cou­rage en demande moins, sim­ple­ment parce que cela a été fait. » (Sociologie géné­rale, cours au Collège de France [1981–1983], Raison d’agir, Seuil, 2016)


Tous les abé­cé­daires sont confec­tion­nés, par nos soins, sur la base des ouvrages, articles, entre­tiens ou cor­res­pon­dances des auteur.e.s.
Portrait en vignette : © Jean-Pierre Couderc/Roger-Viollet


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Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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