Jaune rage [portfolio]


Photoreportage inédit pour le site de Ballast

Samedi der­nier, 24 novembre 2018, une émeute popu­laire des très hété­ro­clites gilets jaunes, contre la vie chère et le gouverne­ment Macron, a mis à sac l’a­ve­nue des Champs-Élysées. Un repor­tage pho­to signé Cyrille Choupas. [Attention : image cho­quante à la fin]


Il a été frap­pé par les forces de l’ordre : genoux à terre sur le pavé de la capi­tale, sa colère le main­tient encore, main cris­pée sur son gilet jaune. Il paraît n’a­voir plus rien à perdre. Si cette jour­née avait un regard, il va sans dire que ce serait celui de cet ano­nyme.

De mémoire de manif’, du jamais vu : pour cause, c’est une émeute. L’Arc de Triomphe s’é­lève ; un héli­co­ptère sur­vole la zone. Pas vrai­ment nos quar­tiers… J’alpague au hasard trois gilets jaunes : cha­cun a ses attentes et ses désac­cords, mais, au fond, « C’est la thune ! ». Et Macron, bien sûr. Et le bou­lot. On enjambe des poutres. La foule est frag­men­tée, désor­don­née ; la situa­tion plus que confuse. Un attrou­pe­ment, plus loin : « C’est le peuple en colère. Y a pas de par­tis ! Nous, ce qu’on veut, c’est l’augmentation du Smic », ils répondent. Le coût de la vie, le prix de l’essence, les décou­verts, la bouffe. L’un d’eux lâche : « On tra­vaille juste pour sur­vivre, on arrive même pas à vivre. » Jérémy, Alex et Djimil me disent être des « anti­ca­pi­ta­listes » convain­cus. Abstentionnistes, aus­si, face à « l’impuissance des poli­tiques ».

Ça récu­père les chaises de la bou­lan­ge­rie Paul, les bar­rières de chan­tier, ça construit ram­bardes, for­ti­fie bar­ri­cades. Ici, ça dépave de la chaus­sée ; là-bas, ça essaie de dépla­cer en vain une glis­sière en béton armé. Pas de « cas­seurs » en mino­ri­té : tout le monde y met du sien… Puissance de la foule, com­mu­nau­té des corps en action. Cris à la can­to­nade, entraide à tour de bras.

Où sont les cor­tèges ordi­naires, dis­ci­pli­nés, en ordre d’une bataille qui jamais n’ad­vient ? Ce mou­ve­ment, à l’i­mage des dis­cours qu’il for­mule, n’a ni queue, ni tête : une forme sin­gu­lière sans centre ni péri­phé­rie. L’air humide est satu­ré par les lacry­mos et la fumée ; nous navi­guons à vue entre les déto­na­tions, les dis­cus­sions impro­vi­sées, les bar­ri­cades et les Marseillaises lan­cées à la gueule des flics.

Un type nous dit : mal­gré son entre­prise, il ne s’en sort pas. Pourtant, il joue le jeu ! Tous les matins, debout 5 heures. « Je paie mes impôts, moi ! » Entendre : contrai­re­ment aux riches. Mais il ne gagne pas assez pour aider ses parents : « Ça coûte 38 000 euros à l’année, les Ehpad, com­ment tu veux que je fasse ? »

Faire recu­ler les CRS semble être désor­mais le prin­ci­pal objec­tif d’une foule qui se ras­semble pour mieux l’at­teindre. « Macron démis­sion ! » s’est impo­sé comme unique mot d’ordre. Un canon à eau crache. Un car­ré de mani­fes­tants hurle « CRS, avec nous ! » tan­dis qu’un autre, seule­ment trois mètres der­rière, entonne « CRS, assas­sins ! ». Les émeu­tiers se réagrègent après chaque dis­per­sion. « Ils chargent », on entend d’un coup. Et tout le monde de cou­rir.

Des mani­fes­tants se dis­persent dans les rues adja­centes. À ma gauche, quel­qu’un crie : « Venez ! On va prendre les flics par le côté, on va les niquer ! » Un homme me confie qu’il se dit qu’il y a comme une malé­dic­tion lors­qu’il regarde ses enfants : un truc qui doit se trans­mettre de géné­ra­tion en géné­ra­tion, sale guigne qui te colle à la peau. « On s’en sor­ti­ra jamais. » Ce gilet est deve­nu un drôle d’é­ten­dard œcu­mé­nique ; à l’œil nu, toutes les dif­fé­rences semblent subi­te­ment abo­lies une fois ce jaune pétard sur le dos. Les façades de l’a­ve­nue sont recou­vertes de slo­gans auto­no­mistes et liber­taires ; un petit groupe met à terre une grille de chan­tier pour ren­for­cer une bar­ri­cade ; un jeune gars, lunettes de pis­cine vis­sées au visage, dra­peau tri­co­lore en guise de cape, émerge de la fumée.

Un bles­sé est conduit par un groupe de mani­fes­tants en direc­tion des pom­piers, applau­dis — tir de Flash-Ball. Un gars lui dit « cou­rage ». Je lui demande s’ils se connaissent, il me répond « depuis cinq minutes ». Une infir­mière me tend un masque, un petit vieux dis­tri­bue du sérum phy­sio­lo­gique pour les yeux, un jeune offre à boire. Détonations, encore et par­tout.

On com­mence à ne plus rien y voir, sur la « plus belle ave­nue du monde ». Je croise une femme, la soixan­taine : elle est venue de loin, elle aus­si, de Moselle, par soli­da­ri­té avec ses amis et ses voi­sins. Ils n’ar­rivent pas à joindre les deux bouts. Elle évoque « l’État et ses dépenses » puis, non sans hési­ta­tion, la géné­ro­si­té publique à l’en­droit des migrants. « Il faut fer­mer les fron­tières », elle conclut un peu gênée, avant de refu­ser de me don­ner son pré­nom. Première phrase d’ex­trême droite que j’en­tends ici.

Des camions arrivent en ren­fort. Il est 17h30, la nuit tombe.

Les flammes des scoo­ters, des palettes et des chaises cra­més deviennent autant de phares sur les Champs-Élysées. Des groupes s’ag­glo­mèrent autour de la cha­leur. Les sirènes hurlent au loin. Un groupe de Bretons, dra­peau bran­di, me raconte la pré­ca­ri­té géné­ra­li­sée et la fatigue, celle de vivre en per­ma­nence sous la ligne de flot­tai­son. Ils étouffent. Sans éti­quette aucune, visi­ble­ment déçus par la tota­li­té des corps inter­mé­diaires. « Les médias » en prennent pour leur compte. Il y a dans leurs mots un sen­ti­ment de tra­hi­son mâti­née de frus­tra­tion.

On les aurait presque oubliés : il y a des gens qui l’ha­bitent, ce quar­tier. C’est main­te­nant l’heure de la sor­tie du tra­vail. Les tou­ristes semblent tota­le­ment effa­rés par la situa­tion. En repas­sant devant le Fouquet’s, je m’é­tonne qu’il soit encore debout (de même pour le conces­sion­naire BMW). Force est de consta­ter que per­sonne, ou presque, n’a tou­ché aux vitrines.

L’étau se res­serre autour des mani­fes­tants. Tirs, gaz, panique. On se dirige vers l’a­ve­nue Franklin‑D.-Roosevelt. Des cris : « Un bles­sé ! Un bles­sé ! Appelez les pom­piers ! » Je m’ap­proche. Il y a du sang par­tout. Un gamin en état de choc. Il a 21 ans (on l’ap­pren­dra plus tard) et une gre­nade tirée par les forces de l’ordre vient de lui arra­cher une par­tie de la main. Sa mère se tient à ses côtés. Mon regard croise celui de son fils. Il lève sa main en l’air afin d’é­vi­ter une hémor­ra­gie ; j’im­mor­ta­lise ce geste : tous deux nous auto­ri­se­ront à publier cette image, future archive de la contes­ta­tion contre le régime Macron-Philippe.

Je cours véri­fier l’a­dresse pour qu’on puisse infor­mer col­lec­ti­ve­ment les pom­piers. Croise une jeune bour­geoise tra­ver­sant les lacry­mos ; sur­réa­liste ; j’ap­puie : cette fumée a l’al­lure d’un mur entre deux mondes.

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Cyrille Choupas
Cyrille Choupas

Photographe : http://www.cyrillechoupas.com

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