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Photoreportage inédit pour le site de Ballast

On dénombre, en France, près d’1,7 million de personnes atteintes d’un trouble de la vision — dont plus de 200 000 non-voyants. L’association Valentin Haüy compte 3 300 bénévoles et 470 salariés à travers le pays. Son but ? permettre à tous ses bénéficiaires de « vivre pleinement ». Autrement dit : défendre les droits des déficients visuels, favoriser leur accès à l’emploi et à l’écrit, développer leur autonomie et proposer des activités culturelles ou sportives. Nous sommes allés à la rencontre de plusieurs d’entre eux, dans la région lyonnaise. ☰ Par Maxence Emery


Alain et Pascal sont devant un bosquet. Chacun regarde dans une direction opposée.

Alain, non-voyant, est un grand amateur de calembours. Avec Pascal, son accompagnateur, ils font une pause pour attendre le reste du groupe du Club de marche rapide. Organisée tous les mercredis, cette balade au Grand Parc Miribel Jonage permet à chacun d’adopter un rythme plus soutenu qu’en ville : les bénévoles indiquent les obstacles. Un moyen, confie bientôt l’un des participants, de « rompre avec la solitude et de ne pas rester isolé ».

Jocelyn court avec Jean-Michel dans l’une des allées du parc de la Tête d’Or. Un bandeau les relie. Sur la gauche de la photo, on peut voir une femme qui rentre probablement du travail tandis qu’un homme à vélo regarde les coureurs, sur la droite.

Jocelyn, non-voyant âgé de 26 ans, court dans le parc de la Tête d’or, au nord de Lyon. Un bandeau le relie à Jean-Michel, bénévole de l’activité « Courir en duo ». Ils feront le tour du parc, soit un peu plus de 3,5 kilomètres, sous les derniers rayons du soleil.

Jocelyn et Sarah sont allongés sur l’herbe, en train de faire du gainage. Sarah, derrière lui et à sa droite, lève le bras droit vers le ciel tandis que Jocelyn maintient le haut du corps tendu appuyé sur ses deux bras.

Jocelyn et Sarah, bénévole, font du gainage après la course. Sarah m’expliquera que le film La Ligne droite, réalisé par Régis Wargnier en 2011, a été l’une de ses plus grandes inspirations pour fonder l’activité il y a maintenant quatre ans. C’est là l’histoire d’un jeune athlète qui a perdu la vue lors d’un accident ; une guide, Leïla, elle-même ancienne athlète de haut niveau, s’en va l’aider afin de pratiquer la course lié par un fil.

Cours de théâtre dans une des salles de l’association Valentin Haüy, à Lyon. A la demande de Jérôme (le professeur), Nabil, malvoyant, à gauche sur la photo, et Martine font le signe, doigt sur la bouche, que l’on réalise parfois pour demander le silence. Nabil sourit de l’exercice tandis que Martine affiche un peu plus de sérieux.

La vision de Nabil, ancien informaticien de 34 ans, est tubulaire : il voit flou et trouble au centre, tandis que sa vision périphérique est totalement amputée. « C’est une tumeur qui a comprimé mon nerf optique. Son nom, c’est adénome cotricotrope silencieux. Le mot silencieux parle de lui-même. Ça prévient pas… Le sens qui s’est le plus développé, c’est l’ouïe : fois 10, un truc de fou. J’entends des choses que je n’entendais pas avant à des distances lointaines. Quand il y a trop de bruit, ça me trouble complètement l’esprit. » Avec Martine, il participe au cours de théâtre proposé par Jérôme, professeur bénévole depuis deux ans, lui-même malvoyant.

Cours de théâtre dans une des salles de l’association Valentin Haüy, à Lyon. Jérôme, le professeur, à gauche sur la photo, regarde en souriant Frédérique pendant qu’elle récite debout un texte qu’elle a appris. On sent Frédérique gênée par l’exercice, même si un sourire témoigne de son envie d’essayer. Les deux font face aux autres, que l’on ne voit pas.

Frédérique, non-voyante, récite « Le Corbeau et le Renard » sous le regard de son professeur. Il parvient, pas à pas, à la faire sortir de sa timidité. Un enthousiasme bientôt communicatif.

Jean-François est assis devant une table avec, sur les genoux, une épreuve du National Geographic en braille. Dans le fond de l’image, un homme de dos regarde par la fenêtre.

Jean-François, imprimeur et salarié de l’association, relit une épreuve en braille du National Geographic du mois dernier. Adapter certains grands titres de presse aux non-voyants et malvoyants permet de rester au fait de l’actualité. Les photos sont décrites en braille — un système d’écriture tactile pratiqué par 12 % des non-voyants en France. « Petit à petit, me dit Jean-François, le braille numérique s’impose sur le braille papier. » Pour des raisons pratiques, mais aussi de coûts. « Le braille est une très belle invention. La lecture, c’est quelque chose qui m’a énormément manqué car je lisais pas mal de bouquins. Dès que j’ai perdu la vue, du jour au lendemain, de ne plus pouvoir lire, ça m’a fait mal au cœur », me racontera quant à lui Nabil.

Khaled, professeur de djembé non-voyant, est assis sur une chaise en train de jouer de son instrument. Il sourit, la tête légèrement inclinée vers sa droite. Derrière lui, un piano électrique repose dans un coin de la salle.

Khaled, non-voyant, anime un cours de djembé tous les mercredis soir.

Dans une salle de l’association Valentin Haüy, à Lyon, Jean-Marie, non-voyant, assis à gauche sur la photo, joue à la belote avec Patrick, à droite. Tous deux tiennent des cartes en main. Un tapis de jeu vert leur fait face sur la table. Patrick, coude posé, se tient la tête.

Jean-Marie (à gauche) est non-voyant et Patrick malvoyant. Ils font une partie de belote avec trois autres personnes. La plupart des participants sont retraités ; en ce milieu d’après-midi, l’ambiance est au plus grand calme. Un accompagnateur commente le déroulé du jeu.

Dans un gymnase de Villeurbanne : à gauche de la photo, Nadège, puis Haris au centre et enfin Meryem, à droite. Ils jouent au torball. Haris, jambes fléchies et bras pliés, attend la balle qui doit arriver face à lui.

Dans un gymnase de la Cité scolaire René Pellet, à Villeurbanne, Nadège (à gauche), Haris et Meryem jouent au torball — prononcer « torballe ». Un sport de ballon né en Allemagne au sortir de la Seconde Guerre mondiale afin d’accompagner les blessés. Il est depuis pratiqué par les malvoyants et les non-voyants. Tous les joueurs doivent porter un masque, égalité oblige. Chaque partie est divisée en deux mi-temps, de cinq minutes chacune : trois joueurs par équipe, un terrain long de 16 mètres. Le ballon arrive souvent très vite sur les joueurs, qui utilisent l’ensemble de leur corps pour le dévier, le stopper ou l’attraper.

Meryem, jeune-femme non-voyante, est assise face à Mystère, son chien guide. Son visage est tendu vers le haut tandis que Mystère regarde à droite de la photo. Derrière eux, l’entrée du gymnase.

Meryem et Mystère, son labrador. « Un chien guide n’est pas un chien comme les autres » : l’animal travaille sans trêve. Il est dès lors préférable de demander avant de le caresser afin de ne pas détourner son attention — au risque de mettre son « propriétaire » en danger. Les chiens guides ont, normalement, accès à tous les lieux et transports publics. Dispensés du port de la muselière, ils doivent pouvoir aboyer pour signaler un danger et sont dressés à ne jamais attaquer.

Nabil, 34 ans, est assis à la table d'un bar de Lyon. Il porte une casquette et tient un téléphone entre ses mains.

Je retrouve Nabil dans un café du centre. « J’ai un abonnement pour les transports en commun que je paie environ 6 euros et 10 centimes à l’année : une fois dans les transports, les personnes nous aident, surtout quand on a une canne blanche. À la mairie, on peut récupérer un petit boitier qui permet d’activer une voix qui sort du feu, et va nous dire Le feu est rouge, ne traversez pas ou Le feu est vert, traversez. Je touche 848 euros, à la base. Il y a des prestations complémentaires qui sont prévues, mais je n’en bénéficie pas forcément : des aides à domicile qui viennent faire le ménage et à manger… Mais je demande la PCH, la prestation de compensation du handicap, pour pouvoir vivre un peu mieux : ça me fait monter à 1 200 euros par mois. Sans ça, je pourrais pas finir les mois, ça serait vraiment la galère. »


REBONDS

☰ Voir notre portfolio « Jaune rage », Cyrille Choupas, novembre 2018

Maxence Emery
Maxence Emery
maxenceemery@hotmail.fr

Photographe pour quelques ouvrages, s'essaie ensuite à la BD en tant que scénariste. Passionné de voyages, il a effectué de nombreux séjours à l'étranger.



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