QUE FAIRE ? • 3/5 • Jean-Luc Mélenchon : « Il y a bascule : c’est maintenant que ça se joue »


Dossier « Que faire ? » | entretien inédit pour le site de Ballast

Depuis plus de dix ans, Jean-Luc Mélenchon prône la « révo­lu­tion citoyenne ». La for­mu­la­tion vient de Rafel Correa, élu pré­sident de l’Équateur en 2007 : durant son inves­ti­ture, l’in­té­res­sé l’a­vait pré­sen­tée comme un « chan­ge­ment radi­cal » visant à tour­ner la page du néo­li­bé­ra­lisme. Après avoir ras­sem­blé près de quatre mil­lions de voix autour de sa can­di­da­ture à la pré­si­den­tielle de 2012, le lea­der du Front de gauche a cofon­dé le mou­ve­ment La France insou­mise : en 2017, ce sont sept mil­lions de Françaises et de Français qui ont voté pour celui dont le pro­gramme est, notam­ment, axé sur le « par­tage des richesses », la « pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique », la « sor­tie des trai­tés de l’Union euro­péenne » et la fin de la Ve République. Dirigeant local, dans sa jeu­nesse, de l’Organisation com­mu­niste inter­na­tio­nale — une for­ma­tion trots­kyste —, Mélenchon avait ral­lié le Programme com­mun por­té par le Parti com­mu­niste et le Parti socia­liste, avant de quit­ter ce der­nier pour res­sus­ci­ter ce qu’il appe­lait alors « l’autre gauche ». C’est désor­mais « le peuple » que son mou­ve­ment entend mobi­li­ser. Dans le cadre de ce dos­sier entiè­re­ment consa­cré aux dif­fé­rentes stra­té­gies de rup­ture avec l’ordre domi­nant, nous sommes allés à sa rencontre.


[lire le deuxième volet | Anasse Kazib et Laura Varlet : « Affronter et dépos­sé­der le système »]


Depuis 2009, vous appe­lez à la « révo­lu­tion citoyenne ». C’est une stra­té­gie qui rompt à la fois avec le modèle révo­lu­tion­naire his­to­rique et la gauche social-démo­crate. Sur quoi se fonde-t-elle ?

Une stra­té­gie doit avoir une base maté­rielle dans la socié­té. Dès lors, une stra­té­gie révo­lu­tion­naire doit com­men­cer par répondre à la ques­tion : qui est l’ac­teur révo­lu­tion­naire ? De la réponse à cette ques­tion dépendent les formes d’or­ga­ni­sa­tion et d’ac­tion. J’ai appar­te­nu pen­dant long­temps à une école de pen­sée pour qui le sala­riat était l’ac­teur exclu­sif de la révo­lu­tion. On allait donc à sa ren­contre. Nous pen­sions l’ac­tion en fonc­tion du lieu et de l’organisation du tra­vail des sala­riés. Je prends l’exemple de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne car c’est dans cet espace concep­tuel que la pen­sée sur les révo­lu­tions est la plus four­nie. Depuis la vic­toire de la révo­lu­tion bol­che­vik, nous dis­po­sons d’un ample maté­riel de dis­cus­sion. Tous les diri­geants du mou­ve­ment ouvrier se sont expri­més, ont écrit ou par­lé sur le sujet. Par contre, en 1789, l’é­tude du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire n’é­tait pas au cœur des pré­oc­cu­pa­tions des révo­lu­tion­naires eux-mêmes. Ici et là, dans un dis­cours ou deux de Robespierre ou de Saint-Just, on trouve quelques consi­dé­ra­tions sur la forme de l’action révo­lu­tion­naire ou sur ses déve­lop­pe­ments. Par exemple, la fameuse affir­ma­tion de Saint-Just tou­jours si exacte : « Ceux qui font des révo­lu­tions à moi­tié n’ont fait que se creu­ser un tom­beau. » Ou son éva­lua­tion : « La Révolution est gla­cée1 ». Ce sont des ana­lyses sur l’état de la révo­lu­tion per­met­tant la pen­sée stra­té­gique. Pourtant, le rôle de l’action des sec­tions de sans-culottes n’oc­cupe aucune place dans la pen­sée des diri­geants. Or ce sont elles qui imposent un triple pou­voir : monar­chie et sys­tème féodal/assemblée/sections. Dans les sec­tions se trouve une forme de véri­té sur l’ac­teur révo­lu­tion­naire de 1789. Évidemment, aujourd’­hui, cet acteur ne peut être le même qu’à l’é­poque, ni à celle de la révo­lu­tion prolétarienne.

« La révo­lu­tion citoyenne dit par­tout : Nous vou­lons contrô­ler. Que ce soit au Soudan ou au Liban, nous obser­vons ces mêmes dyna­miques internes. »

L’organisation géné­rale de la pro­duc­tion, la divi­sion du tra­vail, la part des branches d’activité : tout est chan­gé. Le capi­ta­lisme, puis le capi­ta­lisme finan­cier, ont notam­ment réduit la pay­san­ne­rie à la por­tion congrue. Elle a été liqui­dée comme classe sociale. Ce n’est pas une petite évo­lu­tion ! Autrefois, on ne pou­vait éla­bo­rer une théo­rie de la révo­lu­tion socia­liste sans prendre en compte les pay­sans. Un nombre consi­dé­rable de congrès de gauche se sont dérou­lés sur le thème de l’al­liance avec la pay­san­ne­rie. Et qui dit pay­san­ne­rie dit pro­prié­té d’un moyen de pro­duc­tion : la terre elle-même. Ce n’é­tait pas un petit défi ! Aujourd’hui, nous fai­sons face à une grande homo­gé­néi­sa­tion sociale. Les libé­raux pensent que nous sommes tous connec­tés et emmaillo­tés par le mar­ché. En fait, nous sommes tous dépen­dants des réseaux col­lec­tifs et cette dépen­dance ins­ti­tue un acteur social nou­veau. C’est la thèse cen­trale de ce que j’ap­pelle « l’ère du peuple ». L’acteur révo­lu­tion­naire de notre époque est le peuple.

Comment le défi­nis­sez-vous, justement ?

Le peuple se défi­nit comme l’en­semble de tous ceux qui ont besoin des grands réseaux col­lec­tifs pour pro­duire et repro­duire leur exis­tence maté­rielle : eau, éner­gie, trans­ports, etc. La nature de la rela­tion à ces réseaux, pri­vés ou publics, déter­mine la forme et le conte­nu des luttes, et d’une façon géné­rale la lutte révo­lu­tion­naire. On réclame l’ac­cès ou on dénonce l’im­pos­si­bi­li­té d’ac­cès à tel ou tel réseau : ain­si, quand on aug­mente le prix du car­bu­rant, on ne peut plus se dépla­cer, donc on n’a plus accès aux réseaux — ça donne les gilets jaunes. Un autre exemple : l’augmentation du prix des trans­ports en com­mun, ça donne la révo­lu­tion chi­lienne en 2019. On pour­rait mul­ti­plier les exemples avec le Venezuela, l’Équateur ou le Liban. La cou­pure d’ac­cès aux réseaux agit comme un déclen­cheur inter­sec­tion­nel de toute la pile des contra­dic­tions qui, jusque-là, allaient cha­cune déri­vant dans leur coin. Mais il y a aus­si dans ce peuple une carac­té­ris­tique contre-intui­tive : plus il y a de monde, plus il y a de peuple, plus il y a dans le même temps indi­vi­dua­tion. Le peuple de la révo­lu­tion citoyenne se tient à l’in­ter­sec­tion de ces deux grandes idées : le col­lec­tif par néces­si­té, l’in­di­vi­dua­tion par réa­li­té. Elles se rejoignent dans la volon­té d’au­to-contrôle. La révo­lu­tion citoyenne dit par­tout : « Nous vou­lons contrô­ler. » Que ce soit au Soudan ou au Liban, nous obser­vons ces mêmes dyna­miques internes. À cette étape, compte tenu du nombre d’observations faites depuis le début du mil­lé­naire, nous pou­vons dire que nous dis­po­sons d’une phénoménologie2 de la révo­lu­tion citoyenne.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Quels sont les contours de cette phénoménologie ?

Nous avons pu déga­ger quatre mar­queurs. Premièrement, l’acteur popu­laire se désigne lui-même comme « peuple ». Il reven­dique le terme dans ses slo­gans. Deuxièmement, cette auto-dési­gna­tion s’accompagne tou­jours de sym­boles qui viennent confor­ter l’acteur et sa légi­ti­mi­té. C’est une affaire de visi­bi­li­té : gilet jaune, jaquette vio­lette, une cou­leur, une fleur. C’est un fac­teur anthro­po­lo­gique plus fort qu’il n’en a l’air. Cela rem­plit la même fonc­tion que l’uniforme ou la sca­ri­fi­ca­tion. Troisièmement, le peuple auto-dési­gné mobi­lise sys­té­ma­ti­que­ment le dra­peau national.

Doit-on l’en­tendre comme une forme de nationalisme ?

Non. On peut même dire que ça n’a rien a voir.

L’extrême gauche, dans sa grande majo­ri­té, l’analyse pour­tant ainsi.

« J’invite mes cama­rades d’extrême gauche à bri­ser le mur qu’ils ont eux-mêmes construit. Le dra­peau natio­nal n’est pas syno­nyme de natio­na­lisme chauvin. »

J’invite mes cama­rades d’extrême gauche à bri­ser le mur qu’ils ont eux-mêmes construit. Le dra­peau natio­nal n’est pas syno­nyme de natio­na­lisme chau­vin. C’est une confu­sion. Je vous mets au défi de trou­ver un ras­sem­ble­ment popu­laire à por­tée révo­lu­tion­naire où l’on ne trouve pas, du Soudan à l’Amérique latine, le dra­peau natio­nal. Le peuple s’empare du dra­peau natio­nal pour dire aux diri­geants : « Nous sommes le pays, pas vous. » Une autre façon de dire « Tout est à nous ». C’est un sym­bole démo­cra­tique et déga­giste. La Révolution fran­çaise de 1789 crie à Valmy « Vive la nation ! », par oppo­si­tion à « Vive le roi ! ». C’est autant une reven­di­ca­tion qu’une affir­ma­tion iden­ti­taire très poli­tique : la nation, c’est le peuple sou­ve­rain. De même pour la Commune de Paris face aux Prussiens. Du fait de son conte­nu et de sa reven­di­ca­tion de sou­ve­rai­ne­té citoyenne, le pro­ces­sus de la révo­lu­tion citoyenne remet en cause la légi­ti­mi­té de ceux qui sont aux com­mandes. C’est un phé­no­mène de transcroissance3 du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, pas­sant du ter­rain social au ter­rain démo­cra­tique. Léon Trotsky avait bien décrit ça dans les condi­tions de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne. Au fond, dans les révo­lu­tions, il n’y a qu’une ques­tion posée : « Qui exerce le pou­voir ? » C’est pour­quoi la révo­lu­tion citoyenne se pré­sente comme un double pou­voir. Celui des ronds-points face à celui de l’État. Pour finir, l’identité sociale du gou­ver­nant suf­fit à résu­mer la socié­té qui se met en place.

Vous reven­di­quez l’échelle natio­nale comme l’espace de la trans­for­ma­tion sociale et vous cher­chez à construire une iden­ti­té éman­ci­pa­trice « natio­nale-popu­laire », au sens du com­mu­niste Antonio Gramsci. Vous ne vous bor­nez pas seule­ment à consta­ter ce sen­ti­ment patriotique…

La nation est aujourd’­hui l’ho­ri­zon de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire. On peut en rêver d’autres, trans­na­tio­naux, mais ils sont aujourd’­hui inexis­tants. On ne peut pas uni­que­ment pen­ser la démo­cra­tie dans des termes abs­traits, sans réa­li­té maté­rielle. La démo­cra­tie a sa pos­si­bi­li­té d’exercice de masse ins­crite dans l’État-nation à l’ins­tant où nous par­lons. Le sen­ti­ment patrio­tique dont je me réclame est celui-ci : il est lié à l’i­dée répu­bli­caine, à l’i­dée de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire comme pierre angu­laire de la nation. En France, plus qu’à d’autres endroits, il est facile d’i­den­ti­fier le pro­jet natio­nal à notre camp. Nous avons un dra­peau et un hymne issus d’une révo­lu­tion popu­laire. Notre devise dit « Liberté, Égalité, Fraternité ». La nation, chez nous, pro­cède de la République — et non l’in­verse. Cela signi­fie qu’être fran­çais n’est pas une reli­gion, une cou­leur de peau ou même une langue. La nation fran­çaise peut accueillir la créolisation4 puisque son uni­té repose sur des prin­cipes. D’ailleurs, on retrouve les sym­boles natio­naux dans tous les grands moments récents de pou­voir popu­laire en France : la Révolution fran­çaise, bien sûr, mais aus­si la Commune de Paris ou la Résistance et la Libération. On a par­fois du mal à sor­tir d’une image faus­sée des événements.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Prenons la Commune de Paris.

Toute l’ex­trême gauche la célèbre. Karl Marx la tenait pour « la forme poli­tique enfin trou­vée qui per­met­tait de réa­li­ser l’é­man­ci­pa­tion éco­no­mique du tra­vail ». C’était une révo­lu­tion citoyenne ! Les com­mu­nards vou­laient tout contrô­ler. Ma thèse, d’ailleurs, c’est qu’il n’a jamais exis­té que des révo­lu­tions citoyennes. Elles ont uti­li­sé des méthodes dif­fé­rentes et pré­sen­té des pro­grammes dif­fé­rents selon le niveau de déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives. Il faut se dépar­tir d’une ver­sion méca­niste du mar­xisme où le pro­lé­ta­riat accom­plit par néces­si­té le des­tin du déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, comme une sorte de simple accou­cheur de l’Histoire dont le par­ti est le for­ceps. Cette expli­ca­tion du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire est trop som­maire. D’ailleurs, il n’y a même pas chez Marx de des­crip­tion de ce qu’est un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire ! La seule fois où il en parle, c’est pour com­pa­rer la révo­lu­tion à un phé­no­mène natu­rel, une érup­tion vol­ca­nique. À défaut, notre camp a long­temps pris la révo­lu­tion de 1917 comme arché­type. Ce qui a conduit à sur­éva­luer l’im­por­tance du par­ti. Je n’y crois pas. Le moment clef de cette révo­lu­tion est la dis­cus­sion de der­nière minute entre Lénine et Trotsky pour savoir qui va faire le coup d’État. Le par­ti, dit Lénine. Il redoute les conci­lia­teurs de son entou­rage, les­quels ne jurent que par « la démo­cra­tie socia­liste » en lien avec les gou­ver­nants. Le Congrès pan­russe des Soviets, dit Trotsky. La révo­lu­tion d’Octobre est l’expression d’une légi­ti­mi­té démo­cra­tique : celle des Soviets. Pour moi, le moment est fondateur !

Qu’avez-vous à repro­cher à la concep­tion léni­niste du parti ?

« L’Avenir en com­mun est un pro­gramme de tran­si­tion : il rompt avec la socié­té actuelle sans dire quelle socié­té il compte ins­tau­rer, en fai­sant confiance à l’Histoire pour répondre à la question. »

Son suc­cès vient de la vic­toire du par­ti bol­che­vik dans la guerre civile russe. Mais, au départ, il s’a­git bien d’une révo­lu­tion citoyenne. Que veulent les Russes en 1917 ? Que la guerre s’ar­rête. Ils ne com­prennent pas pour­quoi les diri­geants ne mettent pas un terme à un conflit impos­sible à gagner ou à perdre. Ils ne veulent plus mou­rir pour rien. L’événement déclen­cheur de la révo­lu­tion russe, ce sont les trois jours de suite de mani­fes­ta­tion des femmes — contre l’a­vis de tous les par­tis révo­lu­tion­naires. L’effondrement de la cosa­que­rie, qu’on a envoyée pour leur tirer des­sus, pro­voque, par effet domi­no, l’ef­fon­dre­ment de l’État tsa­riste. Le par­ti bol­che­vik fini­ra par empor­ter la mise uni­que­ment parce qu’il est le seul, d’un bout à l’autre, à vou­loir arrê­ter la guerre. Puis la révo­lu­tion russe bas­cule elle-même dans la guerre civile lorsque les bol­che­viks décident de dis­soudre l’Assemblée consti­tuante. Ce n’est pas une petite ques­tion. Il faut lire les écrits de Rosa Luxemburg. Elle com­prend que le pro­ces­sus d’agitation démo­cra­tique est une condi­tion de la durée et de l’accomplissement de la révo­lu­tion. Les bol­che­viks pensent que la direc­tion du par­ti est suf­fi­sante. Cette concep­tion avait été très bien cri­ti­quée par Trotksy dès 1905. Il nomme ça le « sub­sti­tu­tisme » : le par­ti rem­place la classe, le comi­té cen­tral rem­place le par­ti et le secré­taire géné­ral finit par rem­pla­cer le comi­té cen­tral. C’est exac­te­ment ce qui s’est pas­sé. C’est la cause de la rup­ture du congrès de Tours. Il faut d’ailleurs lire le dis­cours de Léon Blum. Qu’y dit-il ? Qu’il est favo­rable à la prise du pou­voir « par tous les moyens, y com­pris les moyens légaux ». Il dit éga­le­ment qu’il est « bien sûr » favo­rable à la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat. Donc, qu’est-ce qui le dif­fé­ren­cie, en tant que socia­liste, de ceux qui devien­dront les com­mu­nistes ? Une seule chose : la manière de diri­ger le par­ti. À mes yeux, l’extrême gauche reste cap­tive d’une mytho­lo­gie révo­lu­tion­naire qui n’est pas le cœur des évé­ne­ments poli­tiques : bar­ri­cades, affron­te­ments armés ponc­tuels entre les pos­sé­dants et la masse des déshé­ri­tés. Or ça ne s’est jamais pas­sé ain­si. Relire l’ensemble des révo­lu­tions à l’aune des cri­tères que nous avons posés dans le cadre d’analyse de la révo­lu­tion citoyenne per­met en revanche une meilleure com­pré­hen­sion de la réa­li­té d’un pro­ces­sus révolutionnaire.

Vous remon­tez ain­si jusqu’à quelle révolution ?

Même au XIVe siècle chez Étienne Marcel, on peut repé­rer ces méca­nismes ! Pour décrire la dyna­mique interne des révo­lu­tions citoyennes, deux concepts emprun­tés au trots­kysme sont utiles. Il y a d’a­bord le méca­nisme de « révo­lu­tion per­ma­nente ». Le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire pro­duit un effet d’au­to-entraî­ne­ment : « Puisqu’on a fait ça, pour­quoi on ne ferait pas ça ? » Ensuite, il y a le phé­no­mène de trans­crois­sance des reven­di­ca­tions sociales en reven­di­ca­tions démo­cra­tiques, ou l’in­verse. C’est pour­quoi les révo­lu­tions citoyennes débouchent sur des assem­blées consti­tuantes. Pour conti­nuer à emprun­ter à Trotsky, on pour­rait dire que L’Avenir en com­mun est un pro­gramme de tran­si­tion : il rompt avec la socié­té actuelle sans dire quelle socié­té il compte ins­tau­rer, en fai­sant confiance à l’Histoire pour répondre à la ques­tion. Ce n’est pas une ruse pro­pa­gan­diste. C’est un ali­gne­ment sur la dyna­mique réelle des pro­ces­sus révo­lu­tion­naires citoyens.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Et quelle est donc la qua­trième carac­té­ris­tique de la révo­lu­tion citoyenne ?

L’anonymat. Personne n’est auto­ri­sé à repré­sen­ter les autres. Il n’y a pas de centre de déci­sion. Tout man­dat est révo­cable sur-le-champ. Ce peut d’ailleurs être la dif­fi­cul­té fatale de ce type de mou­ve­ments. Cette carac­té­ris­tique est liée au haut degré de connexion qu’on y repère éga­le­ment : tout le monde a un smart­phone. Souvenez-vous que la taxe sur les échanges WhatsApp a déclen­ché la rup­ture popu­laire et la révo­lu­tion au Liban en 2019. Cette omni­pré­sence du réseau numé­rique, on la repère sys­té­ma­ti­que­ment depuis les révo­lu­tions citoyennes du Maghreb. Cela ne signi­fie pas que le numé­rique pro­voque la révo­lu­tion. L’outil est inves­ti par la réa­li­té du monde en réseau, c’est elle qui s’exprime à tra­vers des outils.

Vous par­lez de « dif­fi­cul­té fatale ». Contrairement à une large par­tie de la gauche radi­cale, sou­cieuse d’horizontalité démo­cra­tique, vous consi­dé­rez que le ou la lea­der occupe une fonc­tion stra­té­gique et pro­gres­siste. Pourquoi ?

« Beaucoup de Vénézuéliens des bar­rios décou­vraient la poli­tique avec Chávez à la télé­vi­sion et finis­saient par créer des conseils de quartiers. »

Il y a un rôle démo­cra­tique du lea­der. Le tri­bun met en mots les idées des autres. Il les repré­sente à la tri­bune. Et, sou­vent, le fait d’en­tendre ses idées, ses expé­riences, ses affects pro­non­cés sous une forme arti­cu­lée et intel­li­gible pro­duit un effet non négli­geable de cathar­sis. Le dis­cours du tri­bun va rendre visible le carac­tère par­ta­gé de ce que l’on pen­sait per­son­nel. Il fait pas­ser de l’in­di­vi­duel au col­lec­tif. L’action du lea­der peut conduire à une mise en mou­ve­ment et, donc, à une réap­pro­pria­tion popu­laire du poli­tique. Prenons l’ar­ché­type du lea­der popu­liste de gauche : Chávez dans les années 2000. Beaucoup de Vénézuéliens des bar­rios [quar­tiers popu­laires, ndlr] décou­vraient la poli­tique avec Chávez à la télé­vi­sion et finis­saient par créer des conseils de quar­tiers. Le contact avec le lea­der avait un effet d’ap­pro­fon­dis­se­ment de la démo­cra­tie. La méfiance ou le déni de ce phé­no­mène vient d’une vision du com­bat poli­tique comme quelque chose de dés­in­car­né. Mais c’est l’in­verse. Il n’y a pas d’un côté les vilains affects et de l’autre le pur monde des idées ration­nelles. Les affects et les idées sont les deux aspects d’une seule et même réa­li­té. Les affects sont les idées en mou­ve­ment chez chaque indi­vi­du. La rela­tion affec­tive au lea­der n’est pas for­cé­ment un fana­tisme obs­cu­ran­tiste et auto­ri­taire. Cela peut aus­si être une façon pour les per­sonnes enga­gées de se repré­sen­ter la force col­lec­tive à laquelle ils s’i­den­ti­fient. Et dans ce cas, c’est un moteur démo­cra­tique puis­sant. Dans les faits, toutes les orga­ni­sa­tions sont iden­ti­fiées par un lea­der. Mais nous n’en finis­sons plus de payer les crimes du culte de la per­son­na­li­té qui s’est obser­vé dans le sta­li­nisme et le maoïsme…

Pour répondre à cet ensemble de carac­té­ris­tiques et d’évolutions, com­ment en venez-vous à pas­ser du par­ti (le Parti de gauche) au mou­ve­ment (La France insou­mise), comme forme d’organisation ?

En tâton­nant à par­tir de notre ana­lyse maté­ria­liste des nou­velles condi­tions des révo­lu­tions, « l’ère du peuple », et de la phé­no­mé­no­lo­gie de la révo­lu­tion citoyenne. Restait à sai­sir de quelle manière sa vic­toire serait pos­sible et quels pour­raient en être les points d’ap­pui. Le mode d’or­ga­ni­sa­tion dépend des condi­tions maté­rielles d’existence et d’or­ga­ni­sa­tion de l’ac­teur révo­lu­tion­naire lui-même. L’ère du par­ti cor­res­pon­dait à celle du che­min de fer, du télé­phone filaire et de l’im­pri­me­rie. Le jour­nal est au cœur du par­ti. C’est lui qui dit la véri­té ou pro­voque l’é­tin­celle. Il doit édi­fier, rendre les évé­ne­ments com­pré­hen­sibles et uni­fier le pro­lé­ta­riat dans la bonne ligne et la bonne stra­té­gie. Le jour­nal sup­pose un organe de direc­tion qui décide de ce qu’il y a dedans. Il imprime un rythme par­ti­cu­lier, quo­ti­dien et, du coup, en retard d’une jour­née sur les évé­ne­ments. Sa dif­fu­sion repose sur le che­min de fer. Le par­ti cor­res­pond à une classe orga­ni­sée et hié­rar­chi­sée par le tra­vail, concen­trée dans des lieux pré­cis — les usines — rac­cor­dés par le jour­nal et le che­min de fer. En face de quoi, l’ennemi avait ses propres appa­reils idéo­lo­giques, sa propre orga­ni­sa­tion, sa propre cen­tra­li­sa­tion : le contre­maître, le curé. Mais, désor­mais, le nou­vel acteur social dis­pose d’une autre orga­ni­sa­tion et sur­tout d’une inter­con­nexion ren­due pos­sible par le numé­rique. Il n’est pas com­po­sé uni­que­ment du pro­lé­ta­riat ouvrier mais aus­si des chô­meurs, des ouvriers, des retrai­tés, des étu­diants. Le com­bat poli­tique, lui, dis­pose main­te­nant de vidéos à dif­fu­sion ins­tan­ta­née. De notre côté, nous avons donc déve­lop­pé une appli­ca­tion : Action Populaire. La pla­te­forme est le mou­ve­ment et le mou­ve­ment est la pla­te­forme. C’est une situa­tion his­to­rique assez inédite : le centre poli­tique est relié indi­vi­duel­le­ment avec cha­cun de ses membres et les membres du mou­ve­ment sont reliés entre eux hori­zon­ta­le­ment. Le mou­ve­ment cor­res­pond à la forme de l’acteur, et il a les moyens de cette forme. Elle s’exprime plei­ne­ment par la pla­te­forme numérique.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Le mou­ve­ment per­met-il une plus grande diver­si­té idéo­lo­gique par­mi les militants ?

Notre ligne, c’est l’action. C’est elle qui fédère, et non la théo­rie. Tu es mar­xiste ou chré­tien, musul­man ou juif, ça ne concerne pas le mou­ve­ment. Ce qui compte c’est ce qu’on va faire ensemble. Point. Notre démarche s’apparente ici à la tra­di­tion trade-unio­niste des syn­di­cats, fédé­rant sur des man­dats. Voilà pour­quoi nous ne croyons plus à la forme bol­che­vik du par­ti « d’avant-garde », qui sera tou­jours substitutif.

Le mar­xisme et l’anarchisme appellent depuis tou­jours, en dépit de diver­gences quant à la tem­po­ra­li­té, au dépé­ris­se­ment et à la des­truc­tion de l’État. C’est un mot d’ordre que vous ne repre­nez jamais. Vous en êtes même un fervent par­ti­san. Pourquoi ?

L’État d’au­jourd’­hui, il est vrai, est la struc­ture d’organisation d’un modèle social et de sa conser­va­tion. Qu’on veuille en finir avec l’État sous sa forme actuelle ne me choque pas. Ce qui me pose pro­blème, c’est qu’on ne me dise pas quoi mettre à la place. Car nous avons besoin d’un grand outil col­lec­tif d’exécution des déci­sions : l’État, donc. Prenons la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique. Comment vou­lez-vous l’entreprendre sans un État ? J’entends en revanche dis­cu­ter la place sin­gu­lière de la machine de l’État dans le pro­ces­sus décisionnaire.

Vous avez l’image d’un jaco­bin centralisateur.

« Qu’on veuille en finir avec l’État sous sa forme actuelle ne me choque pas. Mais pre­nons la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique. Comment vou­lez-vous l’entreprendre sans un État ? »

Yannick Jadot m’a qua­li­fié de jaco­bin diri­giste rouge-vert à pro­pos de la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique. Puis il a fini par dire lui-même qu’il fal­lait un « État déci­dant des orien­ta­tions » pour la faire. Ce n’est pas ma ver­sion. Je pense que la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique et ses objec­tifs doivent éma­ner des com­munes, des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, des coopé­ra­tives et même des orga­ni­sa­tions patro­nales — puisque nous met­tons en place une éco­no­mie mixte, non entiè­re­ment socia­li­sée. Évidemment, l’Assemblée natio­nale aura aus­si un rôle à jouer dans le pro­ces­sus. Mais non comme la tech­no­struc­ture qui impose tout. Je suis pour l’extinction de cette forme par­ti­cu­lière d’État. Et plus spé­cia­le­ment encore de l’État construit par mon­sieur Macron : c’est la pire ver­sion de l’État. Il est rabou­gri sur les fonc­tions réga­liennes et, pour le reste, il nie sa spé­ci­fi­ci­té en confiant la direc­tion des admi­nis­tra­tions cen­trales à des cadres du sec­teur pri­vé. Je suis tou­jours aus­si aller­gique aux réci­ta­tions giron­dines. Mais nous avons été ame­nés à repen­ser le rap­port entre la forme de l’État et des ins­ti­tu­tions à par­tir du cas corse. Disons même que nous sommes repar­tis à zéro. Quand la Corse désigne trois dépu­tés auto­no­mistes sur quatre et élit deux fois de suite une assem­blée à majo­ri­té auto­no­miste et indé­pen­dan­tiste, même si vous aimez d’amour fou l’idée répu­bli­caine et révo­lu­tion­naire de l’État uni­taire, il faut s’interroger. Face à pareil résul­tat, que faire ? déployer la force ? pas ques­tion. Envoyer la troupe, je ne le ferai jamais. Car si on le fait, on a déjà per­du. L’expérience de la Nouvelle-Calédonie le montre. Alors pre­nons acte : la France n’est plus un État uni­taire du point de vue de l’organisation de son admi­nis­tra­tion. La Polynésie fran­çaise a son gou­ver­ne­ment ; le ter­ri­toire de la Nouvelle-Calédonie ne cor­res­pond à aucune autre struc­ture com­pa­rable ; la Martinique a une assem­blée ter­ri­to­riale alors que la Guadeloupe et la Réunion en comptent deux. Personne ne peut pré­tendre construire la France du XXIe siècle sans tenir compte de ça. Donc pour les Corses, je suis prêt à accep­ter le sta­tut d’au­to­no­mie pré­vu par l’ar­ticle 74 de la Constitution.

Au début des années 2000, le sous-com­man­dant Marcos affir­mait que « le centre du pou­voir n’est plus dans les États natio­naux ». Qu’il ne ser­vait donc plus à rien de « conqué­rir le pou­voir ». Est-ce la rai­son pour laquelle, en dépit de l’intérêt qu’on vous connaît pour les expé­riences pro­gres­sistes lati­no-amé­ri­caines, vous ne par­lez jamais de l’expérience zapa­tiste au Chiapas ?

D’abord, je dois rap­pe­ler à vos lec­teurs que cet inté­rêt s’explique par le fait que c’est en Amérique latine que la chaîne du néo­li­bé­ra­lisme a rom­pu, et nulle part ailleurs dans le monde. Ensuite, il est vrai que je connais moins l’expérience zapa­tiste. Je me suis d’a­bord inté­res­sé à la for­ma­tion, au Brésil, du Parti des tra­vailleurs [en 1980, ndlr]. Il résul­tait d’un front de petits par­tis et a don­né nais­sance, dans toute l’Europe, à des répliques. Syriza en Grèce, Izquierda Unida en Espagne, Die Linke en Allemagne. Et, en France, le Front de gauche. Ce modèle s’est répan­du, contrai­re­ment au modèle zapa­tiste. Même si j’ad­mets que celui-ci a pu fécon­der des formes liber­taires ici et là, notam­ment au sein des mou­ve­ments zadistes : il est une réani­ma­tion du cou­rant anar­chiste, autre­fois extrê­me­ment puis­sant, que ce soit en Espagne ou en France. La vic­toire mar­xiste n’y a pas été aus­si totale qu’on le raconte.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Mais pour­quoi avoir, depuis votre jeu­nesse trots­kyste, diri­gé votre atten­tion sur les for­ma­tions de masse et non sur les expé­riences plus mar­gi­nales de séces­sion, d’autonomie ?

Je vous le dis fran­che­ment : je ne cri­tique pas ces expé­riences. Que cha­cun avance sur son che­min. Dans tous les cas, ça féconde l’espace glo­bal. J’ai connu la lutte révo­lu­tion­naire sous la forme où tout dépen­dait de la défi­ni­tion d’une — et une seule — ligne et de la — et la seule — stra­té­gie vic­to­rieuse. Ce n’est plus ma concep­tion. Je crois à un autre méca­nisme, « inter­sec­tion­nel » en quelque sorte. D’abord, construire ou s’appuyer sur des hégé­mo­nies cultu­relles à bords flous : elles finissent par for­mer des grandes plaques qui s’articulent les unes aux autres puis pro­duisent, comme pro­prié­té émer­gente, un désir d’accomplissement sur lequel s’appuie la stra­té­gie révo­lu­tion­naire. Raison pour laquelle, dans le cadre de la pré­sente cam­pagne pré­si­den­tielle, je ne dis pas de mal des autres — à part des sociaux-démo­crates, mais c’est à la por­tée de tout le monde. (rires) Je crois que cha­cun élar­git la plaque sur laquelle il se trouve. Prenons un exemple qui vous paraî­tra très éloi­gné : Montebourg. Il n’empêche. Quand il plaide pour la sou­ve­rai­ne­té, ça ali­mente la cri­tique du capi­ta­lisme mon­dia­li­sé qui, lui, ne fonc­tionne que sur la délo­ca­li­sa­tion et l’allongement des chaînes de pro­duc­tion. C’est posi­tif, non­obs­tant mes cri­tiques sur le carac­tère pro­fon­dé­ment insou­te­nable de ses récents pro­pos sur les immi­grés. Deuxième exemple : Jadot. Il se déclare en faveur du pro­tec­tion­nisme. Très bien. J’embraie : le pro­tec­tion­nisme est impos­sible dans le cadre des trai­tés euro­péens. Il faut donc choi­sir. Mais sa décla­ra­tion contri­bue à l’hégémonie de nos thèmes. Contrairement aux zapa­tistes, je consi­dère qu’il faut conqué­rir le pou­voir d’État par les élec­tions. Cela peut per­mettre de faire avan­cer de manière déci­sive les condi­tions d’existence du peuple. Aussi bien sous l’angle du ventre que de la tête. Seuls les pou­voirs de gauche répandent l’éducation, laquelle élève le niveau de com­pré­hen­sion et de conscience de la socié­té. Je crois à ça et refuse de renon­cer à cette conquête.

La conquête du pou­voir d’État compte elle-même deux lignes diver­gentes au sein du mou­ve­ment pour l’émancipation. La vôtre, élec­to­rale et non-vio­lente, et celle qui pro­meut l’affrontement phy­sique avec les forces du capi­tal et de l’État. Vous avez tou­jours cla­mé votre hos­ti­li­té à la vio­lence. Les gilets jaunes ont pour­tant ame­né plus d’un citoyen à se dire que, tout compte fait, seule la vio­lence per­met de se faire entendre…

« La vio­lence isole le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire en le divi­sant. Mais j’ajoute : jamais vous ne me trou­ve­rez en train d’hurler avec les loups. Je refuse de conten­ter l’ef­fa­rou­che­ment bourgeois. »

Mon rôle est de répé­ter, en effet, fort de l’expérience de nos cama­rades en Amérique latine, que la vio­lence révo­lu­tion­naire conduit à l’échec. Bien sûr, il y a l’ex­cep­tion cubaine. Mais les ten­ta­tives de sa repro­duc­tion ont toutes échoué et cette his­toire s’est sol­dée avec la mort du Che. Mais je tire d’a­bord mon ensei­gne­ment de la lutte contre Pinochet : si les meilleurs d’entre nous tombent les armes à la main, et ce sont tou­jours eux qui dis­pa­raissent les pre­miers, il ne res­te­ra que les moins actifs pour mener la révo­lu­tion. Le MIR, dont j’ai été membre en France, a comp­té des com­bat­tants héroïques et ceux-là sont morts dans des pro­por­tions effroyables. Or, à mes yeux, les indi­vi­dus sont cen­traux dans l’Histoire. Quand, dans le cadre d’une révo­lu­tion, il ne reste plus que des bureau­crates qui n’ont pour aspi­ra­tion que de voir tout s’arranger, quel qu’en soit le prix, vous n’avez plus de force révo­lu­tion­naire. Les mili­tants qui étaient prêts à ris­quer leur vie étaient aus­si ceux qui savaient com­bien il est vital pour les révo­lu­tion­naires d’être par­mi le peuple comme un pois­son dans l’eau. Ceci posé, je dis­tingue deux choses : la vio­lence comme stra­té­gie révo­lu­tion­naire et la vio­lence qui sur­git au cours d’épisodes de lutte. Et je suis d’accord avec votre obser­va­tion : oui, des gens ont dit que cas­ser, il n’y a que ça qui paie. Car c’est bel et bien ce qui s’est pro­duit avec les gilets jaunes : le gou­ver­ne­ment a lâché dix mil­liards d’eu­ros. Mais ce n’était pas une stra­té­gie pen­sée, théo­ri­sée. La vio­lence a été spo­ra­dique. Je reste donc sur ma posi­tion. D’autant plus que la vio­lence isole le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire en le divi­sant. Quand sur­git la vio­lence en mani­fes­ta­tion, on ne vient plus avec les lan­daus et les enfants. On constate aus­si le retrait des femmes. Or la pré­sence des femmes, en masse, est un élé­ment cen­tral de la révo­lu­tion citoyenne. Mais j’ajoute : jamais vous ne me trou­ve­rez en train de hur­ler avec les loups. Je ne sup­porte pas l’in­jonc­tion à condam­ner ceux que l’on désigne comme vio­lents. Je refuse de conten­ter l’ef­fa­rou­che­ment bour­geois. La vio­lence est d’a­bord celle des maîtres. Le bour­geois condamne-t-il, lui, la vio­lence sociale ? L’œil arra­ché ? C’est pour­quoi aus­si je n’ai pas cri­ti­qué les ZAD sur ce ter­rain. Je tiens le même rai­son­ne­ment pour Cuba. Je ne crois pas du tout au par­ti unique : à mes yeux c’est une forme très inef­fi­cace de gou­ver­ne­ment du peuple. Il faut de la contra­dic­tion. Du reste, il n’est pas mar­xiste d’imaginer une socié­té sans contra­dic­tions. Pour autant, j’assure que les Cubains ont accueilli, soi­gné et pro­té­gé nos cama­rades. Je répète donc par­tout : je cri­ti­que­rai Cuba, si besoin, dès que les États-Unis d’Amérique lève­ront leur embargo.

En 2014, lors d’un hom­mage que vous avez ren­du à Jaurès, vous avez décrit l’écosocialisme comme la doc­trine qui devrait gui­der le siècle à venir. On a pour­tant consta­té que vous ne mobi­li­sez plus cette notion. Pour quelle raison ?

C’est vrai. Je trouve que le mot « socia­lisme » intro­duit une confu­sion. Il faut pas­ser des heures à dire ce qu’il est et ce qu’il n’est pas.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Du fait du Parti socialiste ?

En France, oui. Et lorsque vous allez dans les pays qui ont vécu sous l’autorité du pacte de Varsovie et de l’URSS, c’est impro­non­çable. Bien sûr, je n’ai pas de pro­blème avec le concept ; j’en suis même un héri­tier. Mais héri­ter, c’est aus­si se pro­je­ter. Aujourd’hui, je pré­fère me décrire comme « col­lec­ti­viste ». L’esprit public a mas­si­ve­ment inté­gré l’idée de bien com­mun. Même la jeu­nesse qui n’est pas de notre bord se reven­dique de l’écologie. C’est une dif­fé­rence colos­sale d’avec les années 1990, où on ne pou­vait pas pro­non­cer le mot « capi­ta­lisme » sans que tout le monde rigole. C’est une évo­lu­tion consi­dé­rable. Ce col­lec­ti­visme spon­ta­né cor­res­pond à mes yeux à la situa­tion de crise résul­tant du dérè­gle­ment cli­ma­tique. J’en ai trou­vé l’a­na­lyse du côté de Pablo Servigne et de son livre, L’Entraide. Certes, il est de tra­di­tion anar­chiste et non « popu­laire de gauche ». Mais je me res­source sou­vent auprès d’au­teurs anar­chistes. Leur cri­tique déca­pante m’aide volon­tiers à réfléchir.

C’est la rai­son pour laquelle, en fon­dant le Parti de gauche, vous reven­di­quiez l’héritage liber­taire « à [v]otre manière » ?

« Je me res­source sou­vent auprès d’au­teurs anar­chistes. Leur cri­tique déca­pante m’aide volon­tiers à réfléchir. »

Je le reven­dique et j’y crois ! Le mes­sage de Servigne est essen­tiel : si on entre dans la crise avec la men­ta­li­té de la socié­té libé­rale, elle sera empi­rée. D’où le mot « col­lec­ti­visme » : il vise à déve­lop­per l’al­ter­na­tive « Tous ensemble ou cha­cun pour soi ». Le mot ne me paraît pas contra­dic­toire avec l’é­co­so­cia­lisme. C’est un « mot-obus », dont j’ai emprun­té la méthode à Paul Ariès — lui a mis en cir­cu­la­tion « décrois­sance ». J’ai com­men­cé à le tes­ter à l’Assemblée : ça a bien hué du côté de la droite. (rires) On me dit par­fois que « col­lec­ti­visme » sonne encore pire que « socia­lisme » : je fais le pari inverse. Il colle bien avec un cer­tain esprit de l’é­poque. Et comme on ne l’emploie plus depuis long­temps, il est mûr pour réap­pa­raître ! Mon rôle, c’est de trans­fé­rer les braises vers le nou­veau foyer. On a sor­ti les braises de sous la cendre et on a repris la guerre du feu un peu plus loin. En ce sens, on peut même dire que nous avons sau­vé les braises.

Vous avez l’habitude de dire qu’une socié­té ne peut pas fonc­tion­ner sur le mode de l’assemblée géné­rale per­ma­nente. Cela signi­fie-t-il pour autant que la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive soit le ter­mi­nus de l’émancipation ? Ne peut-on pas conce­voir des formes de démo­cra­tie plus directe et moins parlementaire ?

C’est un débat posé à chaque séquence révo­lu­tion­naire. Il est clair que nous ne pou­vons pas en res­ter à la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive telle qu’on la pra­tique. À La France insou­mise, nous avons pro­vi­soi­re­ment tran­ché en disant que ce sera à l’Assemblée consti­tuante nou­vel­le­ment élue de pen­ser le pro­chain sys­tème ins­ti­tu­tion­nel. Il y a deux visions pos­sibles de la Constituante : révo­lu­tion­naire ou avant-gar­diste. Autrement dit, prendre acte du résul­tat popu­laire ou dire à l’a­vance de quel régime elle devra accou­cher. Il nous faut com­po­ser avec deux choses : garan­tir un sys­tème ins­ti­tu­tion­nel stable et per­mettre au peuple d’intervenir en toute occa­sion. Cette pos­si­bi­li­té per­ma­nente, c’est l’ob­jec­tif du RIC et du réfé­ren­dum révo­ca­toire, que nous pro­po­sons. La dis­cus­sion que nous avons là était éga­le­ment impos­sible dans les années 1990 ! Avoir mis dans le débat public l’idée de Constituante et d’implication popu­laire per­ma­nente, vous n’imaginez pas quelle vic­toire c’est. Nous com­men­çons à recons­ti­tuer une hégé­mo­nie col­lec­ti­viste. Cela étant, nous sommes 67 mil­lions dans ce pays : nous ne pour­rons pas voter à main levée à la manière des can­tons suisses d’autrefois ni rejouer la pra­tique des assem­blées de vil­lage tra­di­tion­nel. Les outils modernes pèse­ront peut-être dans ce débat. La ques­tion du vote obli­ga­toire se pose­ra également.

Vous y êtes favo­rable, n’est-ce pas ?

Oui, libre à 16 ans et obli­ga­toire à par­tir de 18 ans. Et avec prise en compte du vote blanc. Et s’il y a 50 % de votes blancs, l’élection est nulle. En Équateur, ils ont expé­ri­men­té de nou­velles moda­li­tés. On pour­rait apprendre. Les Européens ont l’habitude d’aller aux quatre coins du monde pour expli­quer com­ment on doit faire le socia­lisme alors qu’ils ont été infou­tus de le mettre en place dans un seul pays de l’Union euro­péenne ! Je fais donc confiance aux ini­tia­tives qui émergeront.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Vous avez rap­pe­lé votre défense de l’économie mixte et vous évo­quez régu­liè­re­ment la dimen­sion « finan­cière » du capi­ta­lisme. Quel est votre hori­zon : abo­lir le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, en France, ou le bor­ner autant que faire se peut dans une éco­no­mie mondialisée ?

Quand je parle du capi­ta­lisme finan­cier, je ne veux pas dire la dimen­sion finan­cière du capi­ta­lisme mais le capi­ta­lisme dans sa forme actuelle. Le capi­ta­lisme n’existe pas en géné­ral mais seule­ment sous des formes his­to­riques don­nées. Depuis les années 1980, nous vivons dans un type par­ti­cu­lier de capi­ta­lisme où le capi­tal finan­cier com­mande au reste. Donc j’as­sume la dimen­sion anti­ca­pi­ta­liste de ce que j’ai à faire. Mais L’Avenir en com­mun est un pro­gramme de tran­si­tion. Il ne pro­pose pas l’a­bo­li­tion de la pro­prié­té pri­vée, mais il rompt net­te­ment avec la socié­té du néo­li­bé­ra­lisme. La suite n’est pas écrite. Mais, clai­re­ment, il ouvre la pos­si­bi­li­té d’une socié­té éco­no­mique qui repose davan­tage sur la pro­prié­té col­lec­tive que sur la pro­prié­té pri­vée, sur la pla­ni­fi­ca­tion que sur le mar­ché, et qui part des besoins plu­tôt que de l’offre.

L’économiste Frédéric Lordon s’est fen­du d’un tra­vail d’anticipation. Il ima­gine La France insou­mise au pou­voir et pré­dit : vous ne tien­drez pas deux semaines face à l’Union euro­péenne et à la finance. « Ce sera une tem­pête spé­cu­la­tive dont on ne peut pas ima­gi­ner la force. […] Ce sera 1983 fois cinq cents. » Il ne voit donc que deux éven­tua­li­tés : vous « affa­ler » comme Tsípras ou « la guerre à outrance » contre le capi­tal. Qu’en dites-vous ?

« Cette bataille entre eux et nous n’est pas nou­velle : les com­mu­nistes et les nazis aus­si s’arrachaient les suf­frages et le lea­der­ship ouvrier. »

Je vais vous citer une phrase de Trotsky reprise par Chávez : « La révo­lu­tion avance sous le fouet de la contre-révo­lu­tion. » Je suis en posi­tion de force. Si nous ne payons pas, la vie conti­nue­ra. Nous conti­nue­rons à nous lever le matin, à emme­ner les enfants à l’é­cole et à accom­plir toutes les sor­ties et les acti­vi­tés de la vie sociale, quelle que soit la mon­naie qui cir­cule. En face, par contre, ils prennent un risque. Car eux n’au­ront plus rien si nous refu­sons de payer. Donc s’ils sont rai­son­nables, je le serai. Mais je ne cède­rai pas. Tsípras n’a même pas essayé de résis­ter. En Argentine, Kirchner n’a­vait pas cédé, et pour­tant ce n’é­tait pas un bol­che­vik ! Puis Macri a accep­té qu’on lui fasse les poches. Je ne nous lais­se­rai pas dépouiller. Je résis­te­rai, je serai légi­time à le faire. Et les gens le com­pren­dront. Quels que soient l’agresseur et la forme de l’agression, il lui en cuira.

Vous n’êtes donc pas inquiet ?

Non.

Face à la pro­gres­sion fas­ci­sante que nous vivons actuel­le­ment et à la ten­ta­tion fac­tieuse qui existe au sein de la police et de l’armée, le dépu­té Ugo Bernalicis a fait savoir que vous aviez « bien conscience de la situa­tion ». Vivons-nous une période de bascule ?

Il y a une bataille. Les plus dyna­miques l’emporteront. Mais si nous en sommes là, c’est parce que l’ancienne gauche a explo­sé en vol. Le réfor­misme a tenu jus­qu’à Lionel Jospin, puis ça a été fini. Le PS a ces­sé d’as­su­mer la conflic­tua­li­té sociale. Je m’en sou­viens puisque j’y étais. On nous ven­dait une stra­té­gie cen­triste à la Clinton. Puis les sociaux-démo­crates ont répé­té par­tout vou­loir « faire bar­rage » à l’ex­trême droite. Mais ça n’a jamais fait une ligne poli­tique ! Ça tient une demi-élec­tion, et aujourd’hui plus per­sonne ne croit à ça. Tout le monde se moque des congrès de cas­tors. Les sociaux-démo­crates n’ont rien fait de la majo­ri­té qu’ils ont obte­nue, un temps, en Europe : ils ont fait la concur­rence libre et non faus­sée ! Ils ont applau­di des deux mains aux trai­tés. Notre camp n’avait plus de tête : com­ment s’étonner que d’autres occupent la place puisque la gauche avait aban­don­né le com­bat ? Cette bataille entre « eux » et « nous » n’est pas nou­velle : les com­mu­nistes et les nazis aus­si s’ar­ra­chaient les suf­frages et le lea­der­ship ouvrier. Partout la gauche a cou­lé. Mais en France, les Insoumis ont rele­vé notre camp. Nous sommes aujourd’hui dos au mur, et ce dans toute l’Europe. Oui, il y a bas­cule. C’est main­te­nant que ça se joue.


[lire le qua­trième volet | Réseau Salariat : « Lutter sur les lieux de travail »


Photographies de ban­nière et de vignette : Stéphane Burlot | Ballast


  1. « La Révolution est gla­cée ; tous les prin­cipes sont affai­blis ; il ne reste que des bon­nets rouges por­tés par l’intrigue. L’exercice de la ter­reur a bla­sé le crime, comme les liqueurs fortes blasent le palais », lit-on ain­si dans les notes de Saint-Just, en 1794, après l’exécution des révo­lu­tion­naires « exa­gé­rés » (héber­tistes) et « indul­gents » (dan­to­nistes).
  2. Observation et des­crip­tion des phé­no­mènes et de leurs modes d’ap­pa­ri­tion, consi­dé­ré indé­pen­dam­ment de tout juge­ment de valeur.
  3. Trotsky dis­tingue trois aspects de la « révo­lu­tion per­ma­nente » : le pre­mier (oppo­sé à l’étapisme) est la per­ma­nence du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire ou la « trans­crois­sance » de la révo­lu­tion démo­cra­tique en révo­lu­tion socia­liste, pour les pays dits « arrié­rés ». Le deuxième (oppo­sé à l’étatisme bureau­cra­tique) est la per­ma­nence de la révo­lu­tion socia­liste elle-même. Le troi­sième (oppo­sé au socia­lisme dans un seul pays) ren­voie à la néces­saire exten­sion (sous peine de dégé­né­res­cence) de la révo­lu­tion à l’échelle inter­na­tio­nale en rai­son du carac­tère mon­dial de l’économie.
  4. L’écrivain antillais Édouard Glissant la défi­nis­sait ain­si, en 2005 : « La créo­li­sa­tion, c’est un métis­sage d’arts, ou de lan­gages qui pro­duit de l’inattendu. C’est une façon de se trans­for­mer de façon conti­nue sans se perdre. C’est un espace où la dis­per­sion per­met de se ras­sem­bler, où les chocs de culture, la dis­har­mo­nie, le désordre, l’interférence deviennent créa­teurs. C’est la créa­tion d’une culture ouverte et inex­tri­cable, qui bous­cule l’uniformisation par les grandes cen­trales média­tiques et artis­tiques. »

REBONDS

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