QUE FAIRE ? • 4/5 • Réseau Salariat : « Lutter sur les lieux de travail »


Dossier « Que faire ? » | Entretien inédit pour le site de Ballast

Entre la France, la Belgique et la Suisse, le Réseau Salariat, fon­dé en 2012, sus­cite un inté­rêt crois­sant. Son prin­ci­pal porte-voix, Bernard Friot — socio­logue, éco­no­miste et membre du PCF —, entend réha­bi­li­ter le « com­mu­nisme ». Mais un com­mu­nisme du déjà-là, « sur la table et concret ». En clair : il faut étendre les conquis his­to­riques du mou­ve­ment ouvrier (à com­men­cer par le régime géné­ral de la Sécurité sociale) et prendre la main, dès main­te­nant et par­tout, sur son tra­vail. C’est que, pour le Réseau, le sala­riat est la classe révo­lu­tion­naire ; la révo­lu­tion, c’est donc « par­tir de la sou­ve­rai­ne­té sur le tra­vail ». Sa pro­po­si­tion la plus connue, le salaire à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle (ou salaire à vie), défend la mise en place d’un salaire, sur une échelle de 1 à 3, enten­du comme « droit poli­tique » pour tous les citoyens majeurs. Corrélatif : le mar­ché de l’emploi et la pro­prié­té lucra­tive seront abo­lis. Nous nous sommes déjà entre­te­nus avec le Réseau Salariat et Friot : il ne sera donc pas ques­tion de leurs idées mais d’un point autre­ment moins dis­cu­té : com­ment les mettre en œuvre ? Dans le cadre de ce dos­sier entiè­re­ment consa­cré aux dif­fé­rentes stra­té­gies de rup­ture avec l’ordre domi­nant, nous avons échan­gé avec trois membres — éga­le­ment syn­di­ca­listes (Solidaires, IWW, CNT-SO) — de cette asso­cia­tion d’é­du­ca­tion populaire.


[lire le troi­sième volet | Jean-Luc Mélenchon : « Il y a bas­cule : c’est main­te­nant que ça se joue »]


Le cœur de votre stra­té­gie, ce sont les lieux de tra­vail. Mais l’adhésion syn­di­cale est de nos jours plu­tôt faible1 et vos thèses sont encore peu déve­lop­pées dans ces struc­tures. Comment mobi­lise-t-on, alors ?

Leila : En Belgique, la mobi­li­sa­tion syn­di­cale est très faible com­pa­ra­ti­ve­ment à la France. Au début du mois de décembre der­nier, nous avons eu deux jour­nées de grève : une sur la pré­ser­va­tion des liber­tés syn­di­cales et le main­tien du pou­voir d’achat, l’autre contre l’obligation vac­ci­nale et pour l’amélioration des moyens pour la san­té. Autrement, ce sont essen­tiel­le­ment des mobi­li­sa­tions très sec­to­rielles, voire très loca­li­sées, comme celle des super­mar­chés. Ceci dit, fai­sant par­tie du col­lec­tif La san­té en lutte, nous avons pu expé­ri­men­ter le fait, du moins à l’échelle locale, que nous pou­vions mener des luttes pour l’a­mé­lio­ra­tion des condi­tions de tra­vail et pour poser des reven­di­ca­tions au-delà des cli­vages de région et de sec­teur (public/privé). Et tout ça sans l’ap­pui des prin­ci­pales orga­ni­sa­tions syn­di­cales. En l’é­tat actuel de la mobi­li­sa­tion des forces syn­di­cales en Belgique, déve­lop­per les pro­po­si­tions du Réseau Salariat au sein de ces orga­ni­sa­tions est pré­ma­tu­ré. Il y a eu des ren­contres entre des res­pon­sables syn­di­caux et Bernard Friot (ou des membres du Réseau Salariat), ce qui ouvre des pos­si­bi­li­tés de dia­logue, mais ça n’est pas allé tel­le­ment plus loin.

« Les syn­di­cats sont pris dans le sys­tème actuel et ont l’habitude de se défendre avec les mots du sys­tème, mais des orga­ni­sa­tions comme la CGT Spectacle et SUD culture montrent un inté­rêt sin­cère pour nos thèses. »

Gaston : Dans cer­tains sec­teurs ou cer­tains lieux, il peut y avoir besoin de contour­ner les orga­ni­sa­tions syn­di­cales par des col­lec­tifs. Mais il ne faut pas oublier que ce sont elles qui ras­semblent le plus de tra­vailleurs et de tra­vailleuses. Toute mobi­li­sa­tion mas­sive repose sur elles. Il y a régu­liè­re­ment des vic­toires locales, à l’échelle d’une boîte ou d’un sec­teur. Il n’y a pas tel­le­ment moyen de se pas­ser des syn­di­cats. De plus, ça cor­res­pond bien à ce que défend Réseau Salariat, à savoir l’organisation des tra­vailleurs et des tra­vailleuses qui réflé­chissent à l’amélioration de leurs condi­tions. Même s’il reste une par­tie un peu trop oubliée : l’appropriation des outils de tra­vail et la maî­trise de son propre tra­vail. Il faut doré­na­vant faire concrè­te­ment le lien entre nos lieux de tra­vail et Réseau Salariat, avec tout ce qui touche au salaire et à la qua­li­fi­ca­tion. Que ce soit la qua­li­fi­ca­tion à la per­sonne du fonc­tion­naire ou la qua­li­fi­ca­tion du poste dans le pri­vé, via les conven­tions col­lec­tives, les affi­lia­tions aux régimes de retraites ou encore les droits au chô­mage, nous voyons quo­ti­dien­ne­ment des luttes autour de ces sujets. Ces choses peuvent paraître tech­niques mais sont direc­te­ment liées aux thèses de Réseau Salariat. Il est évident que le lieu de tra­vail est une bonne entrée. C’est en par­tant du vécu concret de ses col­lègues qu’on se réap­pro­prie­ra l’his­toire de la Sécu : beau­coup de per­sonnes qui n’i­raient jamais écou­ter une confé­rence de deux heures ont quand même très envie de com­prendre le conte­nu de leur fiche de paie… Et pour le com­prendre, il faut faire toute l’his­toire des ins­ti­tu­tions dont on défend l’ex­ten­sion ! De même, on se rend compte que beau­coup de sec­teurs se mobi­lisent pour l’a­mé­lio­ra­tion de leurs condi­tions de tra­vail, et pour avoir les moyens de faire cor­rec­te­ment celui-ci. Réseau Salariat apporte une réponse très concrète à ces reven­di­ca­tions. Pour l’hô­pi­tal, par exemple : finan­çons-le mas­si­ve­ment par la coti­sa­tion sociale !

Aurélien : Quelque chose d’important se joue dans ce type de col­lec­tifs auto­nomes car ils per­mettent de contour­ner l’inertie syn­di­cale et les vieux mots d’ordre, qu’on ques­tionne à Réseau Salariat. Mener une bataille à l’in­té­rieur d’un syn­di­cat peut être épui­sant. Passer par un col­lec­tif ouvert à des mots d’ordre plus dyna­miques per­met en revanche d’être tout de suite dans l’action et de faire pres­sion sur les orga­ni­sa­tions syn­di­cales depuis l’ex­té­rieur. Il faut redire que le syn­di­ca­lisme est un outil essen­tiel — même s’il n’est pas indé­pas­sable. Il serait aber­rant de faire l’impasse des­sus, d’au­tant plus que les choses évo­luent : dans le sec­teur de la culture, par exemple, on remarque une appé­tence pour les ana­lyses que l’on porte. Il faut bien enten­du tenir compte de l’é­tat du rap­port de force. Les syn­di­cats sont pris dans le sys­tème actuel et ont l’habitude de se défendre avec les mots du sys­tème, mais des orga­ni­sa­tions comme la CGT Spectacle et SUD culture montrent un inté­rêt sin­cère pour nos thèses. Et cet inté­rêt est clai­re­ment favo­ri­sé par l’ac­tion de col­lec­tifs auto­nomes à la lisière du syndicalisme.

Gaston : Pour celles et ceux qui adhèrent aux thèses de Réseau Salariat, qui sont convaincu⋅es par les pro­po­si­tions de Friot, une inter­ro­ga­tion revient sou­vent : com­ment mili­ter pour ces idées ? C’est une bonne ques­tion parce qu’en effet, être pour le salaire à vie dans son coin ne fait pas avan­cer les choses. Cet aspect concret passe d’a­bord par l’or­ga­ni­sa­tion sur son lieu de tra­vail, ou en tout cas dans une orga­ni­sa­tion syn­di­cale — ce qui est pos­sible même si on n’a pas d’emploi.

[Ouvriers RATP, à Paris | Stéphane Burlot]

À la ques­tion « Est-ce que cette mobi­li­sa­tion géné­rale, ce doit être la grève géné­rale ? », Bernard Friot répond « non ». Il ajoute : « La grève géné­rale, elle ne construit pas l’al­ter­na­tive. Or c’est du pour dont nous avons besoin. » C’est une sacrée rup­ture d’a­vec l’i­ma­gi­naire de la gauche anticapitaliste !

Leila : Je n’ai pas enten­du la pro­po­si­tion de Friot comme étant exclu­sive. Ou comme une condam­na­tion de la grève géné­rale — loin de là. Des choses dif­fé­rentes peuvent se jouer. Tout d’abord, la pers­pec­tive d’une grève géné­rale, inter­pro­fes­sion­nelle et au long court, semble assez peu pro­bable dans l’é­tat actuel du rap­port de forces. Il faut voir cette pro­po­si­tion de Friot comme une autre forme de recours, com­plé­men­taire, comme une autre pos­si­bi­li­té de mobi­li­sa­tion des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. Il est dif­fi­cile de mener une grève dans cer­tains sec­teurs — san­té, ensei­gne­ment ou accom­pa­gne­ment social. Cette fri­lo­si­té s’ex­plique sou­vent par le chan­tage affec­tif en lien avec la mis­sion que l’on doit rem­plir, et avec la vision sacer­do­tale que ces professionnel·les peuvent avoir de leur mis­sion. Peut-être que dans ces sec­teurs, la façon la plus appro­priée de mener une grève serait jus­te­ment de faire le tra­vail concret tel qu’on l’entend. Et donc de ne pas pas­ser notre temps à rem­plir des dos­siers admi­nis­tra­tifs ou à réa­li­ser des enco­dages qui valo­risent éco­no­mi­que­ment ce que l’on est en train de faire. Dans ce type de sec­teurs, faire son tra­vail comme on l’en­tend, en plus de nous récon­ci­lier avec la dimen­sion éthique (tel­le­ment man­quante qu’elle met les professionnel·les en souf­france), nous per­met­trait d’at­teindre l’ob­jec­tif de la grève : mettre la pres­sion éco­no­mique sur les pou­voirs orga­ni­sa­teurs en ne fai­sant pas le tra­vail de valo­ri­sa­tion comp­table ou éco­no­mique. Cette forme d’ac­tion relève par ailleurs du syn­di­ca­lisme de lutte.

« Ce qui rend l’action syn­di­cale indis­pen­sable, c’est la forte cou­ver­ture ter­ri­to­riale et le maillage qu’offrent les syndicats. »

Aurélien : La grève géné­rale, char­gée de sym­boles, reste à mon avis une chose à gar­der. Mais ce que pro­pose Bernard Friot est signi­fi­ca­tif de tout un ren­ver­se­ment opé­ré par Réseau Salariat. De la même façon que l’on affirme que les retraité·es res­tent des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, les gré­vistes, eux aus­si, le res­tent. Plutôt que d’entrer dans un pro­ces­sus de blo­cage de la pro­duc­tion, et vu que nous rap­pe­lons à lon­gueur de jour­née que le salaire à vie, c’est tra­vailler comme on l’entend, pour­quoi dif­fé­rer la chose ? Il est donc assez cohé­rent de pro­po­ser cette nou­velle forme de grève. Mais com­ment faire ? C’est toute la ques­tion. Même avec un man­dat syn­di­cal, je ne me vois pas arri­ver au bou­lot demain et pro­po­ser de faire tour­ner l’entreprise selon nos propres aspi­ra­tions. Cela me paraît bien plus puis­sant que d’arrêter le tra­vail ! Ne rentre-t-on pas dans un conflit de pro­prié­té qui serait beau­coup plus lourd que le simple blo­cage de la pro­duc­tion ou l’oc­cu­pa­tion du lieu de tra­vail ? Cette nou­velle forme de grève por­te­rait la lutte à un niveau de conflic­tua­li­té sans équi­valent. Bernard Friot nous fait cette remarque depuis sa tri­bune, et ça ren­verse nos habi­tudes de pen­sée. Mais, oui, com­ment la mettre en pra­tique ? Voilà qui reste en sus­pens. Pourtant, je pense que ça aurait bien plus de consé­quences que la grève générale.

Gaston : Il faut tout de même être pru­dent. Lorsqu’on entend Friot par­ler ain­si à la tri­bune, des syn­di­ca­listes peuvent pen­ser que c’est une attaque sur leur mode d’action, et les per­sonnes non syn­di­quées peuvent le prendre comme une confir­ma­tion de l’inutilité de l’action syn­di­cale. Ce n’est pas le mes­sage qu’on veut faire pas­ser. Dire : « C’est nous qui allons gérer l’économie », c’était effec­ti­ve­ment une pers­pec­tive déjà très pré­sente dans le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire. Ce qui rend l’action syn­di­cale indis­pen­sable, c’est la forte cou­ver­ture ter­ri­to­riale et le maillage qu’offrent les syn­di­cats. Si on pré­tend gérer l’économie, il faut des liens entre les dif­fé­rents sec­teurs et ter­ri­toires. Donc pen­ser cette pers­pec­tive de ges­tion de l’économie ne peut faire l’impasse sur les struc­tures qui main­tiennent les liens inter­pro­fes­sion­nels entre les tra­vailleurs et les tra­vailleuses. Il fau­drait d’ailleurs lan­cer un tra­vail là-des­sus : recen­ser les ten­ta­tives de grèves qui ont pu aller dans ce sens, ce qui a mar­ché, la per­cep­tion de cette forme de lutte, etc.

[Séverine, auxiliaire de vie dans la campagne avesnoise | Vincent Jarousseau]

Aurélien : Le mou­ve­ment Art en grève a été une expé­rience enri­chis­sante de ce point de vue. Le préa­lable a été de se deman­der à quoi pou­vaient res­sem­bler des artistes et des écrivain·es en grève. Comment ça se mani­feste ? On a d’abord cher­ché à savoir de quelle façon maté­ria­li­ser ce mot d’ordre. Recouvrir ses œuvres, par exemple, peut être mal per­çu car ça entre en conflit avec le droit d’auteur : c’est une atteinte au droit moral. Notre pre­mière inten­tion a donc été l’arrêt de la pro­duc­tion, sur­tout au sein du mou­ve­ment social. Nous n’é­tions pas là pour jouer de la trom­pette ou faire de belles ban­de­roles, nous étions là pour par­ler des retraites et du sta­tut des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. Nous ne vou­lions pas, comme l’avait sug­gé­ré un socio­logue de gauche lors d’une réunion, mettre « un peu de cou­leur, un peu de peps » dans les cor­tèges. Cependant, pour se faire entendre, il a fal­lu se mettre à tra­vailler comme on l’entendait, c’est-à-dire uti­li­ser des savoir-faire qui nous étaient propres et qui avaient un rap­port avec la com­mu­ni­ca­tion, l’ex­pres­sion, la trans­mis­sion, etc. En par­ti­ci­pant à des occu­pa­tions de lieux, en for­mant notre propre cor­tège au sein des mani­fes­ta­tions, en répon­dant aux médias, nous nous sommes remis·es à pro­duire. Nous repre­nions le tra­vail mais en fai­sant ce qui nous parais­sait juste et selon nos propres cri­tères. Ça a été quelque chose de très puis­sant à vivre.

« Il faut prendre tout ce qu’il y a à prendre, par­tout, en res­tant fermes sur la direc­tion à suivre et les objec­tifs à atteindre. Ce qui veut dire que les élec­tions ne peuvent jamais être un but en soi. »

Leila : Il me semble que pour cer­taines caté­go­ries de tra­vailleurs et de tra­vailleuses, la pro­po­si­tion de Bernard Friot appa­raît comme la seule façon de pou­voir exer­cer un droit de grève. Par exemple, concer­nant les chô­meurs et les chô­meuses, être en grève, ça pour­rait être ça. Car l’aliénation de l’activité concrète, on la subit toutes et tous : qu’on soit dans l’emploi, au chô­mage, en inca­pa­ci­té de tra­vail ou retraité·es, on a des injonc­tions à faire cer­taines choses ou ne pas faire d’autres choses. Finalement, cette pro­po­si­tion qui est de dire « Nous fai­sons ce qui nous semble juste, bien, et de la façon dont on a envie de le faire », ça nous met­trait sur un pied d’égalité et per­met­trait à des per­sonnes qui n’ont pas accès au droit de grève de pou­voir l’exercer.

La mise en place ins­ti­tu­tion­nelle du salaire à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle ne peut faire l’impasse sur la prise du pou­voir d’État. L’abrogation de la pro­prié­té lucra­tive est néces­sai­re­ment un acte juri­dique. Donc : vous optez pour les élec­tions ou pour une autre forme de conquête ?

Aurélien : Pendant quelques années, j’ai été par­ti­cu­liè­re­ment hos­tile au sys­tème élec­to­ral. Je consi­dé­rais qu’y par­ti­ci­per, c’était légi­ti­mer le vain­queur. J’en suis reve­nu et je pense aujourd’hui qu’on ne peut pas lais­ser un pouce de ter­rain à nos adver­saires, qui, eux, n’hésitent pas à prendre tout l’espace. En aban­don­nant ce ter­rain, nous sommes tou­jours perdant·es. Il faut prendre tout ce qu’il y a à prendre, par­tout, en res­tant fermes sur la direc­tion à suivre et les objec­tifs à atteindre. Ce qui veut dire que les élec­tions ne peuvent jamais être un but en soi. Il est impor­tant d’y aller et de ten­ter sa chance, mais quand je dis­cute avec des membres de La France insou­mise sur les ques­tions de culture, par exemple, on est sur le mode de la rêve­rie. Ils pensent vrai­ment qu’être élu, c’est pou­voir faire ce qu’il y a écrit dans un pro­gramme : comme si l’application du conte­nu ne dépen­dait pas de la mobi­li­sa­tion des tra­vailleurs et des tra­vailleuses dans les entre­prises, de l’im­pli­ca­tion des citoyen·nes pour sou­te­nir ou non un gou­ver­ne­ment qui subi­rait des pres­sions exté­rieures, notam­ment sur la plan éco­no­mique ! Je suis assez effrayé par la naï­ve­té et la can­deur qui s’exprime chez des militant·es, pour­tant très engagé·es, dans de grosses orga­ni­sa­tions politiques.

[Mamadou Marciset, cofondateur du Riders Social Club, coopérative de livraison à vélo | Loez]

Pour ten­ter de sor­tir de ce qu’il tient pour une double impasse — tout miser sur les urnes ou se lan­cer dans un sou­lè­vement violent contre l’État —, le phi­lo­sophe et éco­no­miste Frédéric Lordon, proche de Friot, a récem­ment défen­du l’i­dée d’un « 1936 accom­pli » : l’é­lec­tion d’un gou­ver­ne­ment de gauche radi­cale tenu et sur­veillé par une immense mobi­li­sa­tion popu­laire. C’est une hypo­thèse qui retient votre attention ?

Gaston : Ce serait très bien. Mais même en ima­gi­nant qu’un équi­valent du Front popu­laire arrive au pou­voir, le mou­ve­ment social n’est pas là. Il faut rap­pe­ler que les réformes sociales qu’on a rete­nues de 1936 ne figu­raient pas au pro­gramme du gou­ver­ne­ment : elles ont été pous­sées par une grève géné­rale mas­sive, ren­due pos­sible par la dyna­mique qui accom­pagne l’u­ni­fi­ca­tion syn­di­cale CGT-CGTU. Le recul com­mence avec l’é­chec de la grève de 1938, et donc le reflux syn­di­cal. Je vois des gens mettre beau­coup d’énergie dans le côté élec­to­ral et qui, du coup, n’en mettent pas, ou moins, dans la construc­tion de forces concrètes pour créer un mou­ve­ment social. Commençons par par­ler poli­tique autour de nous, par recons­truire des col­lec­tifs (syn­di­cats, mais aus­si des col­lec­tifs de loca­taires, etc.). C’est la prio­ri­té. D’autant qu’on connaît toutes les décep­tions liées aux élec­tions : les militant·es s’en tiennent un peu aux pré­si­den­tielles ; on nous vend l’idée qu’on va gagner et qu’après on pour­ra tout chan­ger. Alors que nous avons besoin de per­sonnes qui fassent des choses sur la durée : construire des col­lec­tifs de lutte sur les lieux de tra­vail, des liens inter­pro­fes­sion­nels struc­tu­rés et durables. C’est un tra­vail de longue haleine, qui est peut-être un peu moins ven­deur que de croire dans la réa­li­sa­tion d’un pro­gramme. C’est moins atti­rant de se dire qu’il faut faire le bou­lot patient, ingrat, quo­ti­dien — comme faire du tra­vail juri­dique avec des salarié·es non-militant·es, convaincre, trac­ter —, mais c’est comme ça que l’on construit. Le der­nier mou­ve­ment social sur les retraites était mas­sif, mais ce fut frap­pant de voir sur place à quel point l’immense majo­ri­té des sec­teurs n’était pas en grève, et que rien ne se fai­sait pour aller les mettre en grève. Tout le monde parle de conver­gence des luttes mais com­bien la construisent effec­ti­ve­ment ? Même au sein des syn­di­cats, trop peu de militant⋅es inves­tissent leur union locale. Alors je dis : venez voir votre Union locale, c’est là que se construit le lien entre tous les sec­teurs, qu’on crée de nou­veaux syn­di­cats, qu’on syn­dique les chô­meurs et chômeuses.

« Je suis bien obli­gée d’admettre qu’il va être dif­fi­cile de rédi­ger et faire voter des lois si on n’a pas la pos­si­bi­li­té de pous­ser une orga­ni­sa­tion par­ti­daire à le faire. Cette ques­tion, il va fal­loir la résoudre. »

Leila : Je suis bien obli­gée d’admettre qu’il va être dif­fi­cile de rédi­ger et faire voter des lois si on n’a pas la pos­si­bi­li­té de pous­ser une orga­ni­sa­tion par­ti­daire à le faire. Cette ques­tion, il va fal­loir la résoudre. En Belgique, le par­ti qui serait le plus à même de pou­voir le faire, c’est le PTB, mais leur mesure phare est la taxe des mil­lion­naires : ça montre quel tra­vail il reste à faire pour espé­rer atteindre notre objec­tif. On est vrai­ment très loin de nos aspi­ra­tions et loin d’a­voir un mou­ve­ment tel celui de 1936. Peut-être aus­si car, à cette époque, il y avait une dimen­sion inter­na­tio­na­liste qui était bien pré­sente ; aujourd’­hui, elle est très affai­blie. De plus, l’arsenal répres­sif, de contrôle et de tra­çage qu’on connaît actuel­le­ment fait qu’on ne pos­sède plus du tout le même degré de liber­té qu’en 1936.

Aurélien : En vous enten­dant par­ler de ces mots d’ordre qui tournent autour du fameux « taxer les riches », ce qui me frappe c’est qu’ils consti­tuent vrai­ment le sum­mum de la radi­ca­li­té dans des orga­ni­sa­tions poli­tiques comme LFI ou le PCF. Ils sont pour­tant très loin des reven­di­ca­tions his­to­riques du mou­ve­ment ouvrier. Ce ne sont pas du tout des mots d’ordre qui pro­viennent des bases syn­di­cales. Ils nous viennent plu­tôt d’ONG ou d’associations comme Attac. J’y vois le symp­tôme d’une cer­taine décon­nexion entre les par­tis de gauche et le monde du travail.

[Un travailleur dans une entreprise de marbre | Loez]

Récapitulons : d’a­bord, prendre le pou­voir sur tous les lieux de tra­vail puis, plus tard, prendre le pou­voir sur les ins­ti­tu­tions, c’est-à-dire l’État, pour mettre en place le salaire à vie et abo­lir le mar­ché de l’emploi. Mais cette sorte de « gra­dua­lisme » est-il pos­sible quand le capi­ta­lisme contem­po­rain ne cède plus un pouce de terrain ?

Gaston : En par­tant sur la défen­sive, on se condamne à perdre. Comment gagner des choses alors qu’on n’arrive même pas à se défendre ? Il est évident que si notre visée est de com­battre telle ou telle réforme, dans le meilleur des cas on la bloque, on la repousse, et dans le pire des cas on n’a rien fait. Alors que si on se donne des objec­tifs nou­veaux — comme construire de nou­velles ins­ti­tu­tions qui visent à amé­lio­rer les condi­tions d’exis­tence maté­rielle de tous et de toutes —, on a davan­tage de chances de créer de l’enthousiasme. Travailler à construire des choses nou­velles, c’est un pre­mier point. Mais l’opposition que vous évo­quez entre « révo­lu­tion » et « gra­dua­lisme » est un peu fausse : les révo­lu­tions ne sont jamais des tables rases de l’ordre existant.

Aurélien : Le gra­dua­lisme est un concept bien défi­ni poli­ti­que­ment. Il faut un tra­vail de fond et de la patience pour arri­ver à une appro­pria­tion assez large de nos idées par la popu­la­tion. Car on peut tou­jours ima­gi­ner qu’un groupe d’avant-garde va prendre le pou­voir, mais si la popu­la­tion ne s’est pas appro­priée les débats, les savoirs et cer­taines manières d’en­vi­sa­ger les pro­blèmes, ça ne tien­dra pas ! On aura un gou­ver­ne­ment iso­lé qui devra faire face au back­lash d’une classe diri­geante qui se met­tra en ordre de bataille pour démon­ter le peu d’a­van­cées qui auront été réa­li­sées. Il faut des forces consi­dé­rables pour tenir et main­te­nir le rap­port de force. On ne peut pas faire l’im­passe sur le tra­vail de poli­ti­sa­tion et d’é­du­ca­tion popu­laire. Ce n’est pas du gradualisme.

« Aujourd’hui en France, la moi­tié des tra­vailleurs sont des tra­vailleuses et, à l’é­chelle de la pla­nète, la majo­ri­té ne sont pas des per­sonnes blanches. »

Leila : Cela demande aus­si de réflé­chir aux ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales pour avoir une force de pro­po­si­tion qui ait l’ambition de résis­ter. Imaginons qu’en France le mou­ve­ment social s’amplifie, que La France insou­mise arrive au pou­voir et mette en place les pré­misses d’une orga­ni­sa­tion sala­riale telle que nous l’entendons : il y a fort à parier que des sanc­tions éco­no­miques, voire mili­taires, débar­que­ront. Il sera dif­fi­cile d’y faire face s’il n’y a pas une coa­li­tion de toutes les forces anti­ca­pi­ta­listes à tra­vers le monde. Il faut envi­sa­ger la coopé­ra­tion éco­no­mique afin de pou­voir tenir. Envisager des ins­ti­tu­tions éco­no­miques inter­na­tio­nales pro­gres­sistes, voi­là qui revient à repen­ser les rap­ports avec les pays du Sud et le pillage opé­ré par le Nord.

Justement, par­lons-en. La France doit une par­tie de sa richesse au pillage des pays du Sud. Or on ne voit jamais appa­raître cet élé­ment dans le PIB. Comment repen­ser ça ?

Leila : La pré­da­tion s’o­père avec le sup­port de toute une série de dis­po­si­tifs et d’ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales ain­si que d’un arse­nal juri­dique dont le mode de pro­duc­tion est obs­cur. Ce sont aujourd’­hui les accords commerciaux/financiers inter­na­tio­naux posés par des orga­nismes tels que le FMI ain­si que des règle­men­ta­tions impo­sant l’i­né­ga­li­té des échanges qui per­mettent l’ac­ca­pa­re­ment des richesses, avec le cas échéant le sup­port mili­taire qui pré­tend pro­té­ger les popu­la­tions pillées contre des fac­tions armées avec des armes fran­çaises ou belges. À l’heure actuelle, nous se sommes pas encore parvenu·es à avoir une réflexion sur ce sujet. Réseau Salariat a un groupe inter­na­tio­nal qui com­mence à pro­duire des pistes de réflexion mais nous en sommes encore au début, c’est-à-dire à faire le tour des ques­tions — il s’a­git d’un vaste chan­tier. Jusque là, nous avons ten­té de voir quels sont les angles morts de nos thèses dans une pers­pec­tive inter­na­tio­na­liste. Dans le groupe Belgique, nous avons dû nous pen­cher sur ces ques­tions assez rapi­de­ment : en vou­lant uti­li­ser les sup­ports déjà exis­tants, nous nous sommes aper­çus que nous ne pou­vions pas le faire du fait des dif­fé­rences his­to­riques et ins­ti­tu­tion­nelles (nous n’avons pas le même « déjà-là »). Il a donc fal­lu que nous nous posions la ques­tion de savoir com­ment trans­po­ser ces thèses.

[Travailleur à la RATP, Paris | Stéphane Burlot]

Le groupe International a lis­té quatre grands domaines sur les­quels nous devons nous pen­cher. Le pre­mier concerne ce qui est invi­si­bi­li­sé dans la façon de conce­voir le PIB : c’est dans les consom­ma­tions inter­mé­diaires que se cache le pillage du cobalt, de l’uranium et de tant d’autres matières pre­mières. Une des pistes envi­sa­gées est celle ouverte par le groupe Sécurité sociale de l’alimentation, qui cherche à construire une réflexion à par­tir d’une chaîne com­plète de pro­duc­tion com­pre­nant la pro­duc­tion, la trans­for­ma­tion, le trans­port et la logis­tique. Ceci en posant cinq ques­tion­ne­ments : qui pro­duit, qui pos­sède, qui inves­tit, qui décide et au pro­fit de qui ? Un autre axe doit éga­le­ment être étu­dié : celui de la condi­tion­na­li­té des droits. Qui est por­teur d’un droit sala­rial pour une richesse pro­duite par un pro­duit fini en France à par­tir d’in­trants produits/extraits ailleurs ? est-ce la per­sonne qui fait un cake à la banane en région pari­sienne ? ou est-ce que c’est aus­si la per­sonne qui a pro­duit la banane ? com­ment pose-t-on la condi­tion­na­li­té des droits ? est-ce un droit du sol ou bien un droit atta­ché à la per­sonne, qu’elle peut trans­por­ter avec elle ? Nous avons éga­le­ment comme axe de réflexion le recen­se­ment des formes de « déjà-là » de socia­li­sa­tion ailleurs dans le monde : qu’est-ce qui a fonc­tion­né ? quelles ont été les entraves ?… Enfin, la ques­tion du ter­ri­toire, et donc celle du pro­tec­tion­nisme, reste à ouvrir. Ce sont des inter­ro­ga­tions qui doivent être résolues.

« Quand on parle de l’ins­ti­tu­tion du régime géné­ral de Sécurité sociale en 1946 en France, ça implique quoi dans les colonies ? »

Gaston : C’est un sujet sur lequel nous devons effec­tuer un tra­vail de recherche his­to­rique simi­laire à celui fait sur la construc­tion du droit au salaire en France. Partir du déjà-là, ça implique de ne pas ima­gi­ner de toute pièce un sys­tème idéal, mais de se mettre à l’é­cole de l’exis­tant et des luttes actuelles et pas­sées. Sur ce sujet, on a beau­coup à faire pour se mettre à la page. Quand on parle de l’ins­ti­tu­tion du régime géné­ral de Sécurité sociale en 1946 en France, ça implique quoi dans les colo­nies ? Au même moment, il y a des grèves mas­sives à Dakar, puis dans toute l’Afrique occi­den­tale fran­çaise (AOF) avec de fortes reven­di­ca­tions d’é­ga­li­té sala­riale. C’est une demande incon­ce­vable pour les auto­ri­tés colo­niales : leur tech­nique de contour­ne­ment va être de lan­cer une série d’é­tudes sur le coût de la vie, pour fixer des salaires qui satis­fassent les besoins mini­maux des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, et bien enten­du ce coût n’est pas le même pour un⋅e Africain⋅e que pour un⋅e Européen⋅ne ! Le Code du tra­vail n’y est adop­té qu’en 1952, alors que le taux de sala­ri­sa­tion y est très faible…

Autres luttes à regar­der, que l’on connaît grâce aux tra­vaux pas­sion­nants de la cher­cheuse Myriam Paris : les employées de mai­son à La Réunion n’ont pas droit aux allo­ca­tions fami­liales jus­qu’en 1960. Alors qu’à Réseau Salariat, on a fait de ces allo­ca­tions basées sur un salaire d’ou­vrier en France un élé­ment impor­tant de l’ex­ten­sion du droit au salaire. À La Réunion, le syn­di­cat CGT des bonnes et des blan­chis­seuses va alors mener une lutte dans laquelle ces femmes se posent comme pro­duc­trices de valeur éco­no­mique, s’af­firment comme sala­riées, met­tant ain­si en ques­tion la défi­ni­tion colo­niale et patriar­cale du tra­vail. Ce ne sont que deux exemples, pour invi­ter à se mettre au tra­vail. C’est ce qui est inté­res­sant dans notre manière de fonc­tion­ner, nous ne sommes pas là pour prê­cher la révo­lu­tion sous forme de recettes de cui­sine, on se pose conti­nuel­le­ment des ques­tions, y com­pris si elles viennent mettre en cause/nourrir nos lec­tures his­to­riques exis­tantes ! L’autre chan­tier, évo­qué par Leila, c’est celui qui consiste à se docu­men­ter sur les sys­tèmes de Sécurité sociale ailleurs qu’en France, et de tra­vailler à construire des luttes com­munes. Un cama­rade expli­quait récem­ment, par exemple, qu’au Portugal il y avait une reven­di­ca­tion de coti­sa­tion à taux unique inter­pro­fes­sion­nel, Taxa Social Única : il faut s’ap­puyer là-dessus !

[Loïc, titulaire d'un CAP Cuisine, entre interim et contrats d'insertion à Denain (Nord) | Vincent Jarousseau]

On assiste à une radi­ca­li­sa­tion de l’ex­trême droite en France : sa parole sature l’es­pace média­tique, ses prin­ci­paux repré­sen­tants sont don­nés à envi­ron 30 % au pre­mier tour et les luttes anti­ra­cistes sont quo­ti­dien­ne­ment dis­qua­li­fiées. Comment tra­vailler à cette hégé­mo­nie sociale, pour ne pas dire révo­lu­tion­naire, dans un tel contexte ?

Aurélien : Comme le dit Bernard Friot, la pers­pec­tive d’une démo­cra­tie éco­no­mique peut contri­buer à com­battre le racisme en mon­trant que le tra­vail n’est pas une quan­ti­té finie. Si chaque per­sonne est sécu­ri­sée sur le plan maté­riel, c’est un ter­reau pro­pice à l’a­mé­lio­ra­tion des rap­ports sociaux et à l’ex­tinc­tion des logiques racistes. Mais cette ana­lyse me gêne un peu car le racisme dépasse de loin la ques­tion du tra­vail. Dans le milieu de l’art, je suis sou­vent confron­té au concept d’intersectionnalité, qui m’intéresse énor­mé­ment, bien qu’il soit mal uti­li­sé. On en fait une espèce d’empilement indis­tinct de hash­tags pro­gres­sistes : au bout du compte, on affiche beau­coup de choses, on javel­lise nos consciences en se mon­trant exhaus­tifs, mais on n’a­git pas beau­coup. Je ne pense pas qu’un indi­vi­du ou un col­lec­tif puisse assu­mer un bloc tota­li­sant de reven­di­ca­tions. On a besoin d’organisations spé­cia­li­sées sur les dif­fé­rentes luttes. Réseau Salariat est une asso­cia­tion très per­ti­nente sur la ques­tion du tra­vail, et c’est une bonne chose. Là où l’intersectionnalité peut nous aider à pal­lier nos lacunes, c’est quand on la reprend comme épis­té­mo­lo­gie, comme métho­do­lo­gie scien­ti­fique et mili­tante afin de ne pas se four­voyer dans une lutte de classes aveugle qui n’ad­met­trait que la classe comme déter­mi­nant social. Cette grille de lec­ture tra­di­tion­nelle, on ne peut plus l’utiliser. Dans ce sché­ma, le tra­vailleur est un homme blanc qui bosse à l’u­sine ; or, aujourd’­hui en France, la moi­tié des tra­vailleurs sont des tra­vailleuses et, à l’é­chelle de la pla­nète, la majo­ri­té ne sont pas des per­sonnes blanches. Par ailleurs, l’industrie n’est plus aus­si cen­trale dans le para­digme du tra­vail, sur­tout en Europe. Nous sommes donc obligé·es de nous mettre à jour et de prendre en compte les expé­riences mino­ri­taires et les savoirs qui nous sont four­nis par les sciences sociales. Ceci dit, faire dis­cu­ter des orga­ni­sa­tions spé­cia­li­sées entre elles afin qu’elles ne res­tent pas aveugles aux autres pro­blé­ma­tiques, ça prend du temps et on est loin du compte.

« Les vic­toires ouvrières nous détournent du fas­cisme. Notre but est de contri­buer à ces vic­toires et de don­ner des nou­velles perspectives. »

Gaston : Affirmer que le tra­vail n’est pas en quan­ti­té limi­tée, ça per­met quand même de repous­ser tous les argu­men­taires — que l’on entend même par­fois à gauche — sur la ques­tion des fron­tières, de la ges­tion du flux migra­toire, etc. C’est tout de même très utile. Réseau Salariat n’est pas une orga­ni­sa­tion qui se consacre spé­ci­fi­que­ment à l’antiracisme mais à l’heure où l’on observe de plus en plus de confu­sions, un ren­for­ce­ment du natio­na­lisme dans une cer­taine par­tie de la gauche, des com­mu­nistes qui se veulent « patriotes », il est utile de répondre avec ces argu­ments. De pou­voir dire que, même d’un point de vue com­mu­niste, ça ne tient pas, que la quan­ti­té de tra­vail n’est pas limi­tée. Voilà qui peut tout à fait nour­rir la lutte anti­ra­ciste. Autant dans les années 1930, la CGTU avait un mot d’ordre très clair de « liber­té des fron­tières » et affir­mait que les refou­le­ments et le contrôle des fron­tières sont des pra­tiques capi­ta­listes, autant aujourd’­hui tout un tas de pré­ten­dus com­mu­nistes ont com­plè­te­ment inté­gré cette rhé­to­rique. Les mou­ve­ments fas­cistes prennent de l’ampleur à mesure que les mou­ve­ments de gauche et les orga­ni­sa­tions ouvrières sont affai­blis, divi­sés et sur la défen­sive — c’est une obser­va­tion his­to­rique. Notre rôle est aus­si de les sor­tir de la défen­sive et d’offrir une autre pers­pec­tive que le fas­cisme. Les vic­toires ouvrières nous détournent du fas­cisme. Notre but est de contri­buer à ces vic­toires et de don­ner des nou­velles pers­pec­tives. Lorsqu’on déplace la focale sur le tra­vail, le capi­ta­lisme, le pou­voir éco­no­mique, et qu’on pense en termes de struc­tures, ça nous évite de tom­ber dans les pièges de la per­son­ni­fi­ca­tion, du com­plo­tisme et des vieux fan­tasmes qui nour­rissent éga­le­ment une cri­tique anti­sé­mite du capitalisme.

Leila : Au sein du Réseau Salariat il y a un groupe femmes qui vise à ce que les ques­tions fémi­nistes ne soient pas invi­si­bi­li­sées dans les réflexions qu’on porte. Il manque, à mon sens, un groupe anti­ra­ciste qui serait en mesure de poser les points aveugles dans les thèses telles qu’on les défend aujourd’hui. Peut-être cela nous amè­ne­ra-t-il, mais je le dis en pre­nant des pré­cau­tions, à avoir une grille de lec­ture qui ne soit plus uni­que­ment posée à par­tir de la valeur ajou­tée, mais à avoir aus­si une pro­po­si­tion sur l’imposition des prix. Et, à tra­vers une nou­velle réflexion, à tenir compte du fait que nous vivons dans une socié­té où le racisme et le sexisme s’expriment sans entraves — autant d’é­cueils pour rendre audibles les thèses qu’on veut défendre. C’est ain­si que je vois le rap­port au racisme que nous devons avoir à Réseau Salariat : com­ment allons-nous opé­rer pour faire des thèses du réseau une force de pro­po­si­tion dési­rable par toutes et tous, en sou­le­vant les obs­tacles posés par ces pré­ju­gés sexistes et racistes ?

[Usé de pédaler pour un salaire de misère, Amadou S. aimerait reprendre des études | Loez]

L’idéal coopé­ra­tif et auto­ges­tion­naire compte aux yeux d’une par­tie de la gauche radi­cale. Parfois, il est même fixé comme l’ho­ri­zon démo­cra­tique à atteindre — plu­tôt que des formes col­lec­tives larges ou la prise du pou­voir d’État. En quoi n’est-ce pas suf­fi­sant selon vous ?

Leila : Il y a bien des formes de coopé­ra­tives qui per­mettent d’ex­pé­ri­men­ter l’au­to­ges­tion mais, le plus sou­vent, la socia­li­sa­tion com­plète est dif­fi­cile et cor­res­pond à une socia­li­sa­tion « de la misère ». La vio­lence du mar­ché de l’emploi est rem­pla­cée par la vio­lence du mar­ché des biens et ser­vices. C’est pour­quoi il nous paraît indis­pen­sable d’a­voir des ins­ti­tu­tions macro pour évi­ter ces écueils.

« On ne chan­ge­ra pas le monde en criant auto­ges­tion ou salaire à vie, mais en pra­ti­quant les deux à la fois, par tous les moyens possibles. »

Aurélien : Les prin­cipes auto­ges­tion­naires peuvent être une pièce du puzzle, comme la Sécu. Le plus déli­cat est d’ar­ti­cu­ler ces dif­fé­rents élé­ments. En plus de cent cin­quante ans, le mou­ve­ment coopé­ra­tif n’a jamais été en mesure d’é­bran­ler le modèle capi­ta­liste. Il a connu des suc­cès comme Mondragon au Pays basque, mais ce sont des entre­prises qui évo­luent dans un envi­ron­ne­ment hos­tile, en uti­li­sant des outils comp­tables et mana­gé­riaux inadap­tés qui finissent par les trans­for­mer en rouages de l’Économie sociale et soli­daire. Au-delà des coopé­ra­tives, il existe une tra­di­tion liber­taire extrê­me­ment pré­cieuse, qui va des com­munes de l’Espagne anar­chiste aux ZAD actuelles, mais le constat est le même : c’est une forme d’ac­tion par­mi d’autres, avec ses points forts et ses fai­blesses. Avec le recul, on voit qu’un cer­tain nombre de militant·es auto­ges­tion­naires ont fini par déri­ver vers un réfor­misme plus ou moins mar­qué, en par­tie par hos­ti­li­té à toute forme d’or­ga­ni­sa­tion macro­po­li­tique. C’est le cas de Michel Rocard — pas­sé du Parti socia­liste uni­fié à la créa­tion de la CSG [Contribution sociale géné­ra­li­sée] — et de tout un cou­rant du syn­di­ca­lisme repré­sen­té par la CFDT. À mon avis, ce type de tra­jec­toires, qu’on retrouve aus­si chez des pen­seurs de l’au­to­no­mie comme Yann Moulier-Boutang, n’est pas assez interrogé.

Le sou­ci, quand on com­mence à mili­ter, c’est qu’il faut choi­sir sa cha­pelle : soit le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire, soit les com­munes auto­nomes, soit la Sécu, soit les coopé­ra­tives. Je crois que l’une des forces de Réseau Salariat est de relier ces approches. Nous consi­dé­rons par exemple qu’on n’ar­rê­te­ra pas l’a­gro­bu­si­ness en addi­tion­nant les expé­riences de per­ma­cul­ture, d’a­gri­cul­ture pay­sanne et de dis­tri­bu­tion coopé­ra­tive. Mais nous savons aus­si que nous n’a­van­ce­rons pas sans elles. Nous pen­sons que le rôle d’une Sécurité sociale de l’a­li­men­ta­tion serait de coor­don­ner ces ini­tia­tives, de socia­li­ser la valeur qu’elles pro­duisent et d’af­fir­mer des prin­cipes com­mu­nistes à une échelle suf­fi­sam­ment robuste pour sou­te­nir le fameux rap­port de force dont nous par­lions. Les expé­riences auto­ges­tion­naires, qu’elles soient spon­ta­nées ou ins­ti­tu­tion­na­li­sées, n’ont aucune chance de pas­ser la vitesse supé­rieure si elles res­tent ato­mi­sées. De même que, sans elles, n’im­porte quelle Sécu fini­ra déna­tu­rée par l’i­so­le­ment bureau­cra­tique et dépe­cée par la classe diri­geante. Je les vois comme les com­po­santes d’un même ensemble qui doit trou­ver le bon équi­libre entre auto­no­mie et coor­di­na­tion. Il y a plein d’autres pistes à creu­ser. Le mou­ve­ment coopé­ra­tif pour­rait se pen­cher sur le dépas­se­ment de sa forme actuelle en étu­diant le modèle d’en­tre­prise sans fonds propres que déve­loppe Benoît Borrits dans le sémi­naire que nous avons orga­ni­sé en 2019–20202. Il pour­rait aus­si être plus exi­geant avec ses outils comp­tables, car ce sont des ins­tru­ments redou­tables qui peuvent intro­duire les logiques du pro­fit et de la ren­ta­bi­li­té jusque dans les SCOP. Je crois que seules des démarches très maté­ria­listes peuvent don­ner une consis­tance à nos luttes et un conte­nu à nos mots d’ordre. On ne chan­ge­ra pas le monde en criant « auto­ges­tion » ou « salaire à vie », mais en pra­ti­quant les deux à la fois, par tous les moyens possibles.


[lire le cin­quième et der­nier volet | UCL : « Démocratie directe, fédé­ra­lisme et auto­ges­tion »]


Photographie de ban­nière : Vincent Jarousseau


  1. Depuis le début des années 1990, seule­ment un sala­rié sur dix est syn­di­qué : un taux qui reste stable depuis.
  2. Daniel Bachet, Benoît Borrits (dir.), Dépasser l’en­tre­prise capi­ta­liste, Éditions du Croquant, 2021.

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☰ Lire notre débat « Revenu de base ou salaire à vie ? », février 2021
☰ Lire notre entre­tien avec Claude Didry : « Le sala­riat, une classe révo­lu­tion­naire ? », avril 2020
☰ Lire notre ren­contre avec Bernard Friot, juin 2019
☰ Lire notre article « Le salaire à vie : qu’est-ce donc ? », Léonard Perrin, mars 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Bernard Friot : « Nous n’avons besoin ni d’employeurs, ni d’actionnaires pour pro­duire », sep­tembre 2015

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