Le salaire à vie : qu’est-ce donc ?


Texte inédit pour le site de Ballast

Le reve­nu de base a le vent en poupe : plu­sieurs expé­ri­men­ta­tions se mettent ain­si en place dans dif­fé­rents pays1Après avoir été reje­té par réfé­ren­dum en Suisse, un reve­nu de base est tes­té en Finlande sur 2 000 chô­meurs depuis 2017. En Allemagne, finan­cé par un crowd­fun­ding, il est expé­ri­men­té sur 74 per­sonnes. Sur le même modèle, à l’initiative de l’association Mon reve­nu de base, trois per­sonnes en France touchent 1 000 euros par mois depuis jan­vier 2018.. C’est que l’idée de déta­cher le reve­nu de l’emploi paraît faire son che­min à gauche comme à droite. Si le salaire à vie part des mêmes pré­misses, ses fon­de­ments comme ses objec­tifs divergent en tout point : il ambi­tionne un dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Théorisé par le socio­logue Bernard Friot et por­té par l’association Réseau sala­riat, ce pro­jet inter­roge et redé­fi­nit les concepts de tra­vail et d’emploi, de salaire et de reve­nu. Il s’agit de recon­naître tout un cha­cun comme pro­duc­teur de valeur éco­no­mique : un bou­le­ver­se­ment révo­lu­tion­naire aux yeux de Friot, qui s’attire tou­te­fois les cri­tiques de cer­tains espaces anti­ca­pi­ta­listes, sou­cieux, notam­ment, d’abolir la notion même de sala­riat. Un bref tour d’horizon, signé par l’un de ses sou­tiens cri­tiques, pour mieux en débattre ensuite. ☰ Par Léonard Perrin


C’est un scé­na­rio qui com­mence à être connu tant il devient récur­rent : au nom de la lutte contre le chô­mage, les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs déman­tèlent un peu plus le code du tra­vail en vue de « flui­di­fier » le mar­ché de l’emploi. Chacun se réfère à l’Allemagne et son taux de chô­mage qui flirte avec les 5 %, omet­tant sou­vent de pré­ci­ser que le taux de pau­vre­té y est supé­rieur2« Risque de pau­vre­té en Allemagne : même le FMI met en garde Berlin », Marianne, 17 mai 2017.. Face à cette offen­sive, la gauche peine à for­mu­ler ou faire entendre des pro­po­si­tions posi­tives — qui sortent, autre­ment dit, de la seule défense com­pré­hen­sible de l’existant (à com­men­cer par les conquis sociaux3Selon les pro­pos attri­bués à Ambroise Croizat : « Ne par­lez pas d’acquis sociaux, mais de conquis sociaux, parce que le patro­nat ne désarme jamais. »). Les Trente Glorieuses sont par­fois regar­dées avec nos­tal­gie, en oubliant que le « plein emploi » était avant tout mas­cu­lin. D’autres évoquent timi­de­ment l’objectif d’une baisse du temps de tra­vail pour « par­ta­ger le gâteau », sans pour autant remettre en cause le mar­ché du tra­vail…

« L’emploi étant la pro­prié­té des employeurs, action­naires et autres prê­teurs finan­ciers, les tra­vailleurs n’ont pas de prise (ou très peu) sur ce qu’ils font. »

Pour pro­cé­der à une lec­ture cri­tique, il faut pour­tant ana­ly­ser ce der­nier comme une ins­ti­tu­tion qui, à ce titre, pèse plei­ne­ment sur les indi­vi­dus et les déter­mine. Le mar­ché du tra­vail pose un cadre, influence les manières de voir la socié­té et les com­por­te­ments des per­sonnes qui l’ont inté­rio­ri­sé comme une contrainte. Il façonne des pro­jets pro­fes­sion­nels, défi­nit sou­vent la géo­gra­phie du domi­cile et oriente les étu­diants dans leurs choix. La for­ma­tion sco­laire et les études supé­rieures consistent d’ailleurs de plus en plus à faire de jeunes « employables », capables de « se vendre » pour « s’insérer dans la vie active ». Les chô­meurs subissent un contrôle accen­tué tein­té d’un cer­tain pater­na­lisme — et lorsque leur situa­tion per­dure, on les juge inadap­tés. Rendus res­pon­sables de leur situa­tion, ils se doivent d’être « flexibles », « agiles », for­més et sur­tout for­ma­tés afin de satis­faire les exi­gences des employeurs. Travailler et être actif devient une injonc­tion à l’employabilité, qui met de côté toute la vio­lence sociale incar­née par le mar­ché du tra­vail et le mal-être pou­vant être subi au sein de l’emploi. Les sala­riés sont sou­mis à des méthodes de mana­ge­ment tou­jours plus per­verses, révé­lant d’autant plus la souf­france au travail4Danièle Linhart : « Le mana­ge­ment demande de faire un usage de soi ren­table », Là-bas si j’y suis.. Nombre d’entre eux témoignent d’une perte de sens de leur acti­vi­té pro­fes­sion­nelle, inter­rogent la fina­li­té de leur métier et se ques­tionnent sur son uti­li­té sociale et envi­ron­ne­men­tale. Mais entre­prises et ins­ti­tu­tions publiques n’ont que faire de ces cri­tères pour juger de ce qui est valo­ri­sé : un tra­der qui spé­cule sur des den­rées ali­men­taires gagne bien plus qu’un pro­fes­seur des écoles ; un publi­ci­taire qui pol­lue l’espace public d’affiches immondes est jugé plus actif qu’un artiste pré­caire ; et l’on dira d’un direc­teur des res­sources humaines qui applique un plan de licen­cie­ment qu’il « fait son tra­vail » quand un retrai­té qui cultive un pota­ger sera per­çu comme sym­pa­thique mais non pro­duc­tif…

Pour com­prendre cela, il faut en reve­nir à la notion même de tra­vail. On ne peut le défi­nir par la seule acti­vi­té exer­cée. Emmener ses enfants à l’école n’est pas un tra­vail si ce sont les parents qui le font, mais sera consi­dé­ré comme tel si c’est un chauf­feur de bus qui les trans­porte. Les tâches domes­tiques — majo­ri­tai­re­ment exé­cu­tées par les femmes — ne sont pas per­çues comme tra­vail, sauf si c’est une per­sonne employée pour cela qui les fait. Quant aux nom­breuses acti­vi­tés asso­cia­tives, cer­taines y sont béné­voles, d’autres sala­riés. Ces quelques exemples illus­trent bien les pro­pos de l’économiste et socio­logue Bernard Friot, affir­mant que « le mot tra­vail prend un sens qui ne ren­voie plus au carac­tère concret de ce que l’on fait, mais aux rap­ports sociaux5Bernard Friot, Émanciper le tra­vail — Entretiens avec Patrick Zech, La Dispute, 2014. ». Une pre­mière déli­mi­ta­tion du tra­vail pour­rait être celle d’une acti­vi­té exer­cée dans le cadre d’un emploi. Lorsqu’une per­sonne affirme qu’elle « cherche un tra­vail », elle uti­lise une défor­ma­tion de lan­gage per­ni­cieuse : en réa­li­té, elle cherche un emploi. Celui-ci est néces­saire pour satis­faire ses besoins maté­riels ou avoir une recon­nais­sance sociale ; il s’acquiert sur le mar­ché du tra­vail — le mar­ché de l’emploi, devrait-on dire. L’emploi étant la pro­prié­té des employeurs, action­naires et autres prê­teurs finan­ciers, les tra­vailleurs n’ont pas de prise (ou très peu) sur ce qu’ils font. D’où le para­doxe rele­vé par Friot : « Nous seuls pro­dui­sons la valeur éco­no­mique, les pro­prié­taires ne pro­duisent rien, et pour­tant le capi­ta­lisme nous trans­forme en deman­deurs sou­mis à leur chan­tage ». La défi­ni­tion capi­ta­liste du tra­vail est donc une acti­vi­té qui fait fruc­ti­fier un capi­tal.

Série Tools, par Luis de la Barrera-Montenegro

L’idéal du capi­ta­liste serait d’être patron sans la contre­par­tie du code du tra­vail. C’est ce dont témoigne l’ubérisation : les don­neurs d’ordre veulent diri­ger et déga­ger du pro­fit sans même être employeurs. L’emploi n’est donc pas la pire forme de rap­port social qui encadre le tra­vail car des droits lui sont atta­chés. Mais les indi­vi­dus y sont niés en tant que pro­duc­teurs, puisque seule leur capa­ci­té à être ren­table — la vente de leur force de tra­vail — est valo­ri­sée. En vou­lant redé­fi­nir le tra­vail et notre rap­port à celui-ci, on se heurte de plein fouet aux cadres de l’emploi et du mar­ché du tra­vail, qui ne sau­raient être éman­ci­pa­teurs. Les remettre véri­ta­ble­ment en cause est tout le pro­jet du salaire à vie, qui s’appuie sur deux prin­cipes : une géné­ra­li­sa­tion de la coti­sa­tion et l’attribution de droits à la per­sonne (et non plus au poste qu’elle occupe).

Oui au travail, non à l’emploi

« Attacher une qua­li­fi­ca­tion à une per­sonne implique de lui accor­der un nou­veau droit poli­tique, mais qui s’inscrirait dans le champ éco­no­mique : le sta­tut poli­tique du pro­duc­teur. »

De manière sim­pli­fiée, le PIB se com­pose de trois élé­ments : le salaire6Auquel on peut ajou­ter le reve­nu des indé­pen­dants., le pro­fit et les coti­sa­tions sociales. Loin d’être des charges, ces der­nières sont une forme de salaire conti­nué, socia­li­sé. La rému­né­ra­tion des soi­gnants, consi­dé­rés comme utiles mais tou­jours trop coû­teux, pour­rait être vue non plus comme une ponc­tion sur la valeur ajou­tée mais comme la recon­nais­sance de leur tra­vail : s’ils sont payés, c’est parce que l’activité qu’ils exercent fait d’eux des pro­duc­teurs de valeur éco­no­mique. De la même façon, les coti­sa­tions payent les retrai­tés, les chô­meurs et les parents, qui élèvent leurs enfants avec les allo­ca­tions : elles attri­buent une valeur aux acti­vi­tés des ces « impro­duc­tifs » — car hors du cadre de l’emploi. Octroyer un salaire à vie pour tous, de manière incon­di­tion­nelle, serait le pro­lon­ge­ment de cette logique déjà en par­tie à l’œuvre. Comment le finan­cer ? En attri­buant l’ensemble du PIB à la coti­sa­tion. Les entre­prises coti­se­raient à plu­sieurs caisses : une pour les salaires, une dédiée à l’investissement, une qui finan­ce­rait des ser­vices publics gra­tuits. Libérée des pro­fits et des contraintes de ren­ta­bi­li­té action­na­riale, la part du PIB reve­nant à l’investissement pour­rait s’accroître ! Les entre­prises ne paye­raient pas direc­te­ment les tra­vailleurs puisque tout pas­se­rait par la coti­sa­tion. Cela signe­rait, de fait, la fin du chan­tage à l’emploi et la recon­nais­sance que les per­sonnes sont en capa­ci­té de pro­duire de la valeur éco­no­mique — c’est la qua­li­fi­ca­tion. Ce point est déci­sif pour sai­sir les enjeux du chan­ge­ment à opé­rer. Attacher une qua­li­fi­ca­tion à une per­sonne implique de lui accor­der un nou­veau droit poli­tique, mais qui s’inscrirait dans le champ éco­no­mique : le sta­tut poli­tique du pro­duc­teur. La majo­ri­té poli­tique donne aux indi­vi­dus le droit de vote et — en prin­cipe — la pos­si­bi­li­té de par­ti­ci­per à la vie démo­cra­tique. Selon le même fon­de­ment, il pour­rait exis­ter une majo­ri­té éco­no­mique, per­met­tant aux tra­vailleurs d’être les déci­deurs sur leur lieu de tra­vail. Car il n’y a aucune rai­son que la démo­cra­tie s’arrête aux portes de l’entreprise. Dans un tel sys­tème, si le tra­vail d’une per­sonne au sein d’un col­lec­tif d’entreprises est jugé non satis­fai­sant, elle n’y res­te­rait pas. Mais à la dif­fé­rence du sys­tème de l’emploi et du mar­ché du tra­vail, sa vie maté­rielle ne dépen­drait pas de cette déci­sion puisqu’elle ne per­drait pas son salaire ! Elle irait ailleurs ou exer­ce­rait une autre acti­vi­té.

Le salaire à vie s’articule néces­sai­re­ment avec une remise en cause de la pro­prié­té pri­vée. Laquelle ? Il convient de dis­tin­guer la pro­prié­té d’usage de la pro­prié­té lucra­tive. La pre­mière est un outil uti­li­sé sans échange mar­chand : son pro­prié­taire n’en tire aucun reve­nu (sont concer­nés les biens per­son­nels à usage pri­va­tifs). Avec la pro­prié­té lucra­tive, c’est le droit de pro­prié­té qui est rému­né­ré (et non le tra­vail), par l’exploitation d’un bien non uti­li­sé par son pro­prié­taire. Il s’agit donc de mettre fin à la pro­prié­té lucra­tive tout en géné­ra­li­sant la pro­prié­té d’usage : les tra­vailleurs seraient les copro­prié­taires d’usage de col­lec­tifs d’entreprises, payés de manière socia­li­sée par la caisse de coti­sa­tions que l’ensemble des entre­prises ali­men­te­rait. L’évolution ou la dis­pa­ri­tion d’emplois dif­fi­ciles et peu gra­ti­fiants ne seraient plus un pro­blème en soi, car les salaires des per­sonnes qui les occu­pe­raient ne seraient plus atta­chés au poste. De la même façon, la fer­me­ture d’industries pol­luantes, à l’utilité sociale dis­cu­table, ne seraient plus pro­blé­ma­tique, en tout cas pas du point de vue des « emplois per­dus » comme c’est le cas aujourd’hui. Libérer le tra­vail et faire dis­pa­raître l’emploi : voi­là les objec­tifs du salaire à vie. « Gagner la bataille de l’emploi », en plus d’être un mot d’ordre usé jusqu’à la corde, n’est aucu­ne­ment révo­lu­tion­naire : se battre pour le plein emploi, c’est indi­rec­te­ment récla­mer de nom­breux employeurs !

Série Tools, par Luis de la Barrera-Montenegro

Pourquoi le salaire à vie n’est pas un revenu de base

La dif­fé­rence entre reve­nu de base et salaire à vie est fon­da­men­tale. Le pre­mier se finance par un pré­lè­ve­ment sur la sphère mar­chande au sein du sys­tème capi­ta­liste. Or taxer le capi­tal, c’est d’une cer­taine façon le légi­ti­mer ; c’est faire dépendre une volon­té de redis­tri­bu­tion des richesses sur les causes du pro­blème. Si le reve­nu de base décor­rèle bien une part du reve­nu de l’emploi, il y a fort à parier qu’une de ses consé­quences soit de tirer les salaires vers le bas ; les employeurs argue­raient du pré­texte d’une autre source de reve­nu des employés pour com­pres­ser leurs salaires. Les per­sonnes seraient donc tou­jours dépen­dantes de leur emploi pour vivre décem­ment. Parmi les dif­fé­rentes décli­nai­sons (sur le mon­tant et les moda­li­tés), cer­taines ver­sions rem­pla­ce­raient des pres­ta­tions sociales actuelles. Un reve­nu de base pour­rait ain­si tout à fait accé­lé­rer la dis­pa­ri­tion de conquis sociaux… Les éco­no­mies capi­ta­listes exercent une pres­sion vers le bas sur les salaires, ce qui conduit à un pro­blème d’écoulement des mar­chan­dises, puisque les gens n’ont même plus de quoi consom­mer l’ensemble de ce qui est pro­duit. En ce sens, le reve­nu de base est une « roue de secours » du sys­tème : une petite répar­ti­tion des richesses concé­dée pour conti­nuer de faire tour­ner la machine. Le seul pou­voir que sou­haite don­ner le reve­nu de base, c’est le pou­voir d’achat à des citoyens-consom­ma­teurs, tan­dis que le salaire à vie entend attri­buer aux per­sonnes du pou­voir éco­no­mique sur la créa­tion de richesse, et non sa seule redis­tri­bu­tion. En plus de per­mettre à tous de vivre dans la digni­té en exer­çant les acti­vi­tés dans les­quelles il s’épanouit, ins­tau­rer un salaire à vie revien­drait à opé­rer un triple mou­ve­ment : en finir avec le mar­ché du tra­vail, l’emploi et le chô­mage ; sup­pri­mer la pro­prié­té lucra­tive et notre dépen­dance des employeurs et des action­naires ; recon­naître la capa­ci­té de toute per­sonne — consi­dé­rée comme majeur éco­no­mique — à contri­buer à la créa­tion de richesse par son tra­vail, avec la pos­si­bi­li­té pour tous de déci­der non pas seule­ment de la répar­ti­tion de la valeur éco­no­mique mais bien de sa pro­duc­tion. Voilà un véri­table pro­jet anti­ca­pi­ta­liste, qui s’appuie sur la socia­li­sa­tion de la valeur ajou­tée, autre­ment dit le contrôle de la pro­duc­tion et de la répar­ti­tion des richesses par tous.

Transition(s) possible(s)

« Le reve­nu de base est une roue de secours du sys­tème : une petite répar­ti­tion des richesses concé­dée pour conti­nuer de faire tour­ner la machine. »

Jusqu’en 1967, les sala­riés avaient eux-mêmes la maî­trise des caisses de coti­sa­tion finan­çant la Sécurité sociale. Sans l’ériger en modèle, cet exemple his­to­rique montre que la ges­tion de la valeur éco­no­mique par les sala­riés fait par­tie du champ des pos­sibles. Aux États-Unis, où le sys­tème de san­té est for­te­ment pri­va­ti­sé, la part du PIB dédiée aux dépenses de san­té atteint 17 %. En France, pour un ser­vice de san­té équi­valent voire supé­rieur, plus éga­li­taire, elle compte pour 11 % du PIB. Même du point de vue finan­cier, le modèle assez lar­ge­ment socia­li­sé de la Sécurité sociale fait ses « preuves ». Si le salaire à vie paraît irréa­liste, c’est oublier qu’une part assez impor­tante du salaire est déjà socia­li­sé sous forme indi­recte : les coti­sa­tions repré­sentent envi­ron 45 % du PIB. Aller vers le 100 % coti­sa­tions consis­te­rait à pro­lon­ger un « déjà là » exis­tant, mais inache­vé. Le pro­jet de salaire à vie ne pré­tend pas que cet objec­tif serait atteint du jour au len­de­main. Il trace une voie vers laquelle se diri­ger par la mise en œuvre de mesures inter­mé­diaires. Une hausse pro­gres­sive des coti­sa­tions de manière géné­ra­tion­nelle ou sec­to­rielle serait tout à fait ima­gi­nable. À ce titre, le « pro­jet pour une presse libre » de Pierre Rimbert y res­semble fortement7Pierre Rimbert, « Projet pour une presse libre », Le Monde diplo­ma­tique, décembre 2014.. Le jour­na­liste du Monde diplo­ma­tique se demande com­ment avoir une presse à la fois indé­pen­dante des puis­sances d’argent et de l’État. Rimbert pro­pose l’instauration d’une coti­sa­tion infor­ma­tion : avec un taux de 0,1 %, elle per­met­trait d’en finir avec la publi­ci­té — et les recettes qu’elle apporte —, ain­si qu’avec les aides publiques à la presse (un modèle qui a mon­tré ses limites comme ses inco­hé­rences, voire son inefficacité8Voir Sébastien Fontenelle, Éditocrates sous per­fu­sion. Les Aides publiques à la presse : trente ans de gabe­gie, Libertalia, 2014.). Les jour­na­listes tra­vaille­raient au sein d’entreprises de presse non lucra­tives et s’appuieraient sur un ensemble de ser­vices mutua­li­sés (pro­duc­tion, admi­nis­tra­tion, dis­tri­bu­tion des jour­naux). Une telle idée peut s’étendre à d’autres domaines essen­tiels par­ti­cu­liè­re­ment en dif­fi­cul­té, comme l’agriculture. Une coti­sa­tion agri­cul­ture per­met­trait aux agri­cul­teurs de vivre de leur tra­vail — alors que près d’un sur trois gagne aujourd’hui moins de 350 euros9Géraldine Houdayer, « Un tiers des agri­cul­teurs fran­çais ont un reve­nu infé­rieur à 350 euros par mois », France Bleu, 10 octobre 2017. — tout en les libé­rant de la spé­cu­la­tion sur les matières agri­coles et des pres­sions des géants de l’agroalimentaire.

Les cri­tiques ne manquent tou­te­fois pas. D’aucuns, à la gauche radi­cale, sou­lignent que le pro­jet ne serait pas révo­lu­tion­naire en ce qu’il ne reprend pas le mot d’ordre, tra­di­tion­nel, d’abo­li­tion du sala­riat. Il ne faut pas s’y méprendre : si le « sala­riat » se géné­ra­li­se­rait (puisque tout un cha­cun rece­vrait un salaire), cette nou­velle classe sala­riale serait libé­rée et maître de la pro­duc­tion de valeur éco­no­mique — une situa­tion aux anti­podes du sala­riat alié­né que nous connais­sons dans le modèle capi­ta­liste ! D’autres, éco­no­mistes mar­xistes, ont expri­mé leurs désac­cords : ain­si de Jean-Marie Harribey réfu­tant le fait que les coti­sa­tions repré­sentent la contre­par­tie d’un tra­vail créa­teur de valeur : « Si on sup­pri­mait les coti­sa­tions vieillesse, les retrai­tés pour­raient-ils vivre de leur acti­vi­té libre qui, par défi­ni­tion, n’a pas de demande en face d’elle, ni pri­vée, ni publique ? La réponse est non10Jean-Marie Harribey, « Aux sala­riés mal nés, la valeur n’attend que 18 années. Lire Vaincre Macron de B. Friot », Contretemps, 15 jan­vier 2018. ». Pour le sta­tis­ti­cien Michel Husson, « le modèle de Friot ne dit rien de l’articulation entre plan et mar­ché ou plu­tôt entre la socia­li­sa­tion de l’investissement et les déci­sions indi­vi­duelles des entre­prises » ; il regrette en sus que le pro­jet reste « conte­nu dans les fron­tières natio­nales11Michel Husson, « Bernard Friot ou la stra­té­gie de l’incantation », Contretemps, 17 jan­vier 2018. ». Au-delà de ces diver­gences de fond, ces cri­tiques sou­lignent la dif­fi­cul­té à ima­gi­ner une socié­té dotée d’un salaire à vie géné­ra­li­sé à tous les domaines — une vision à (très) long terme, de toute évi­dence. Bien des ques­tions légi­times émergent ain­si : dans la pro­po­si­tion de Bernard Friot, il y aurait quatre niveaux de salaire — chaque per­sonne ne pou­vant que mon­ter (ou stag­ner) dans cette échelle. Le nombre de paliers, leur mon­tant et les cri­tères qui déter­minent le pas­sage de l’un à l’autre méritent débats12Bernard Friot avait pro­po­sé quatre paliers allant de 1 500 à 6 000 euros (net d’impôts, car ceux-ci dis­pa­raî­traient), repre­nant ain­si une pro­po­si­tion de la CGT. Il est en désac­cord avec l’idée géné­ra­le­ment admise de lier diplômes et niveau de salaire, affir­mant que « la hié­rar­chie des salaires doit tou­jours être posée comme poli­tique ». La péni­bi­li­té ou encore la volon­té d’attirer davan­tage de per­sonnes pour un métier en défi­cit de pro­fes­sion­nels ont été sou­mis au débat en tant que cri­tères déter­mi­nant. Friot pré­cise sur ce point que « ce sont les per­sonnes elles-mêmes, les mou­ve­ments sociaux, le jeu des ins­ti­tu­tions qui déci­de­ront de la façon dont les choses vont se pas­ser ».. De même, il ne suf­fit pas de décré­ter l’organisation et le contrôle des caisses de coti­sa­tions par les tra­vailleurs ; encore faut-il trou­ver des moyens effec­tifs et démo­cra­tiques de mise en œuvre. L’articulation du pro­jet avec une poli­tique véri­ta­ble­ment éco­lo­gique reste entiè­re­ment à construire. Si les riches sont les prin­ci­paux res­pon­sables de la pol­lu­tion et de l’émission des gaz à effet de serre13Voir Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la pla­nète, Paris, Seuil, 2007., rien ne garan­tit, par avance, qu’un salaire à vie n’alimenterait pas de folles pul­sions consu­mé­ristes et des­truc­trices sur le plan envi­ron­ne­men­tal…

Série Tools, par Luis de la Barrera-Montenegro

Le salaire à vie n’est en cela pas une idée ache­vée, pleine et entière, qui fonc­tion­ne­rait comme une recette miracle. Il ne demeure pas moins l’une des rares pro­po­si­tions pra­tiques et affir­ma­tives à ne pas se pla­cer sur l’unique ter­rain de l’adversaire. Le salaire à vie cherche à éman­ci­per le tra­vail, en don­nant des outils qui le sortent des prin­ci­pales caté­go­ries capi­ta­listes : il réaf­firme ain­si les prin­cipes d’une démo­cra­tie réelle et effec­tive au sein du champ éco­no­mique.


Les « Qu’est-ce donc ? » de Ballast


Crédits pho­to­gra­phies de vignette et de ban­nière : Luis de la Barrera-Montenegro.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Alternative liber­taire : « La sor­tie du capi­ta­lisme est indis­so­ciable de l’abolition du sala­riat », décembre 2017
☰ Lire notre article « Extension du domaine de la coti­sa­tion », par Léonard Perrin, juillet 2017
☰ Lire notre entre­tien avec IWW Belgique : « Renoncer à l’objectif du plein emploi », jan­vier 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Philippe Martinez : « Qui est moderne et qui est rin­gard ? », décembre 2016
☰ Voir notre débat « Salaire à vie et reve­nu de base », Bernard Friot et Baptiste Mylondo, juillet 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Bernard Friot : « Nous n’avons besoin ni d’employeurs, ni d’actionnaires pour pro­duire », sep­tembre 2015

NOTES   [ + ]

1.Après avoir été reje­té par réfé­ren­dum en Suisse, un reve­nu de base est tes­té en Finlande sur 2 000 chô­meurs depuis 2017. En Allemagne, finan­cé par un crowd­fun­ding, il est expé­ri­men­té sur 74 per­sonnes. Sur le même modèle, à l’initiative de l’association Mon reve­nu de base, trois per­sonnes en France touchent 1 000 euros par mois depuis jan­vier 2018.
2.« Risque de pau­vre­té en Allemagne : même le FMI met en garde Berlin », Marianne, 17 mai 2017.
3.Selon les pro­pos attri­bués à Ambroise Croizat : « Ne par­lez pas d’acquis sociaux, mais de conquis sociaux, parce que le patro­nat ne désarme jamais. »
4.Danièle Linhart : « Le mana­ge­ment demande de faire un usage de soi ren­table », Là-bas si j’y suis.
5.Bernard Friot, Émanciper le tra­vail — Entretiens avec Patrick Zech, La Dispute, 2014.
6.Auquel on peut ajou­ter le reve­nu des indé­pen­dants.
7.Pierre Rimbert, « Projet pour une presse libre », Le Monde diplo­ma­tique, décembre 2014.
8.Voir Sébastien Fontenelle, Éditocrates sous per­fu­sion. Les Aides publiques à la presse : trente ans de gabe­gie, Libertalia, 2014.
9.Géraldine Houdayer, « Un tiers des agri­cul­teurs fran­çais ont un reve­nu infé­rieur à 350 euros par mois », France Bleu, 10 octobre 2017.
10.Jean-Marie Harribey, « Aux sala­riés mal nés, la valeur n’attend que 18 années. Lire Vaincre Macron de B. Friot », Contretemps, 15 jan­vier 2018.
11.Michel Husson, « Bernard Friot ou la stra­té­gie de l’incantation », Contretemps, 17 jan­vier 2018.
12.Bernard Friot avait pro­po­sé quatre paliers allant de 1 500 à 6 000 euros (net d’impôts, car ceux-ci dis­pa­raî­traient), repre­nant ain­si une pro­po­si­tion de la CGT. Il est en désac­cord avec l’idée géné­ra­le­ment admise de lier diplômes et niveau de salaire, affir­mant que « la hié­rar­chie des salaires doit tou­jours être posée comme poli­tique ». La péni­bi­li­té ou encore la volon­té d’attirer davan­tage de per­sonnes pour un métier en défi­cit de pro­fes­sion­nels ont été sou­mis au débat en tant que cri­tères déter­mi­nant. Friot pré­cise sur ce point que « ce sont les per­sonnes elles-mêmes, les mou­ve­ments sociaux, le jeu des ins­ti­tu­tions qui déci­de­ront de la façon dont les choses vont se pas­ser ».
13.Voir Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la pla­nète, Paris, Seuil, 2007.
Léonard Perrin
Léonard Perrin

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.