IWW Belgique : « Renoncer à l’objectif du plein emploi »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Le syn­di­ca­lisme a per­du de son aura. Vilipendé par les grands médias (pour sa « vio­lence » et ses « prises en otage des usa­gers »), accu­sé par ceux d’en haut d’entraver la bonne marche libé­rale — le « com­por­te­ment archaïque des syn­di­cats », titrait Le Figaro à l’occasion de grèves, pour­tant droit consti­tu­tion­nel — et par les franges les plus cri­tiques du mou­ve­ment social de se perdre en magouilles et com­pro­mis, bureau­cra­ti­sa­tion et liens avec le pou­voir obligent. L’IWW — Industrial Workers of the World — est un syn­di­cat inter­na­tio­nal, pour par­tie liber­taire, fon­dé en 1905, à Chicago ; le pré­am­bule de sa Constitution s’avance ain­si : « La classe ouvrière et la classe patro­nale n’ont rien en com­mun. Il ne peut y avoir de paix tant que la faim et le besoin touchent des mil­lions de tra­vailleurs et que les quelques pri­vi­lé­giés, qui forment la classe patro­nale, jouissent de toutes les bonnes choses de la vie. » Le refus de la pro­fes­sio­na­li­sa­tion et l’horizontalisme comptent au nombre de ses pilliers : un syn­di­cat qui, jure-t-il, entend por­ter sans lou­voyer les reven­di­ca­tions popu­laires, d’hier et de demain. Entretien avec sa sec­tion belge.


Dans quel but créer un syn­di­cat aus­si mino­ri­taire ? Vous ne vou­liez pas peser à l’intérieur du syn­di­cat socia­liste majo­ri­taire, la FGTB ?

L’IWW par­tage avec la Fédération géné­rale du tra­vail de Belgique la fina­li­té prin­ci­pale de l’abolition du sala­riat, en tant que méca­nisme de subor­di­na­tion au patro­nat. Un objec­tif pré­sent à la fois dans la charte d’Amiens (1906) et dans son équi­valent belge, la charte de Quaregnon (1894). Certains de nos membres sont, ou ont été, membres de la FGTB ou d’autres syn­di­cats recon­nus. Nous avons de bons rap­ports avec les cama­rades délé­gués de base dans les trois syn­di­cats recon­nus en Belgique. Par rap­port à la France, le taux de syn­di­ca­li­sa­tion est beau­coup plus éle­vé en Belgique (50 % contre 11 % pour la France), parce que les syn­di­cats gèrent les pres­ta­tions de chô­mage. Les syn­di­cats recon­nus sont donc de grosses struc­tures « poli­ti­cia­ni­sées » — un pro­blème majeur de conflit d’intérêts se pose sou­vent… Il arrive régu­liè­re­ment que des man­da­taires syn­di­caux aient par ailleurs des man­dats dans des conseils d’administration d’organes para­sta­taux [en Belgique, orga­nismes d’intérêts publics, ndlr], ou soient liés de près ou de loin à des man­da­taires poli­tiques.

« Ce qui nous a ame­nés à l’IWW, c’est l’horizontalité reven­di­quée, la cen­tra­li­té des luttes de base dans une pers­pec­tive inter­na­tio­na­liste. »

Par ailleurs, les trois orga­ni­sa­tions syn­di­cales recon­nues au niveau natio­nal (FGTB, CSC et CGSLB) mettent elles-mêmes en lumière un pro­blème majeur de légi­ti­mi­té lorsqu’elles disent être « dépas­sées par la base ». Dans les faits, les man­dats syn­di­caux sont de moins en moins légi­times — et ce pour plu­sieurs rai­sons : la ges­tion des mili­tants comme d’un public adhé­rent à un ser­vice sans dimen­sion poli­tique ; la repré­sen­ta­ti­vi­té dans les ins­tances pari­taires sans infor­ma­tions ni débats sur les points qui y sont dis­cu­tés et signés ; la prio­ri­té abso­lue et aveugle don­née à la « concer­ta­tion » et l’abandon de l’objectif d’émancipation de la classe ouvrière au pro­fit du « main­tien de l’emploi ». Mentionnons éga­le­ment que, dans le public, les délé­gués syn­di­caux sont choi­sis par coop­ta­tion par la hié­rar­chie syn­di­cale ; dans le pri­vé, ce n’est pas le cas, mais le résul­tat est le même puisque les struc­tures syn­di­cales rentrent les listes des can­di­dats et peuvent les modi­fier.

Pour illus­trer l’incurie dans lequel le mou­ve­ment ouvrier est plon­gé, il suf­fit de voir le mot d’ordre de l’avant-dernière mani­fes­ta­tion natio­nale contre l’équivalent belge de la loi « Travaille ! » : « Pour une meilleure concer­ta­tion ! » Il est vrai que l’IWW est aujourd’hui très mino­ri­taire en Belgique. Pour autant, il n’a pas voca­tion à le res­ter (comme le rap­pelle notre slo­gan « One big union »). Rejoindre ce syn­di­cat est avant tout un choix poli­tique : doit répondre, à la mon­dia­li­sa­tion de lois non légi­times, dont l’ambition mani­feste est de détruire les acquis obte­nus après une longue lutte par les sala­riés — il n’y a qu’à voir les mani­fes­ta­tions ou les grèves qui s’ensuivent —, un mou­ve­ment tout aus­si mon­dial de reven­di­ca­tions ori­gi­nales et com­munes. Ce qui nous a ame­nés à l’IWW, c’est l’horizontalité reven­di­quée, la cen­tra­li­té des luttes de base dans une pers­pec­tive inter­na­tio­na­liste. L’IWW a une his­toire des luttes qui remonte à 1905. Cette expé­rience est utile dans un contexte de régres­sion sociale qui nous ramène au XIXe siècle.

© Kenzo Tribouillard/AFP Photos

On voit, en Grande-Bretagne, que le Labour de Corbyn fait reve­nir des syn­di­cats dans son giron, créant une dyna­mique allant à l’encontre du blai­risme…

Nous obser­vons avec inté­rêt l’expérience en cours au Royaume-Uni, mais ce n’est pas notre approche. De par nos sta­tuts, nous devons res­ter indé­pen­dants de tous par­tis poli­tiques — ce qui est aus­si, théo­ri­que­ment, le cas de la FGTB.

Le seul couple tra­vail ver­sus capi­tal n’est-il pas en voie d’être dépas­sé par la plu­ra­li­té des luttes ? L’« ouvrié­risme » his­to­rique a-t-il encore un ave­nir ?

L’action de l’IWW s’inscrit dans le champ du tra­vail et de la répar­ti­tion de la richesse, dans la pers­pec­tive tra­di­tion­nelle de la lutte des classes — qui est la réa­li­té poli­tique d’aujourd’hui et dont les mani­fes­ta­tions sont mul­tiples : lois Travail en Belgique et en France, répres­sion des chô­meurs, trai­tés de libre-échange… Le sys­tème capi­ta­liste valo­rise les com­mu­nau­ta­rismes pour, d’une part, per­mettre l’expansion du capi­ta­lisme dans des mar­chés de niche (les « tri­bus » créés par le mar­ke­ting, ciblant les ado­les­cents, voire des adultes, les com­mu­nau­tés cultu­relles, reli­gieuses, de genre ou de cou­leur, etc.) et, d’autre part, nier l’existence de classes en per­met­tant l’accès à l’élite bour­geoise d’une par­tie des com­mu­nau­tés en lutte. Qu’a donc fait Barack Obama pour amé­lio­rer la situa­tion des Afro-Américains ? Ou encore Laurence Parisot pour les condi­tions de tra­vail des femmes ? En Belgique, une stra­té­gie de mise en ten­sion des Flamands et des Wallons per­met l’instauration de poli­tiques anti­so­ciales en détour­nant l’attention de la popu­la­tion de ses inté­rêts. Il est donc fon­da­men­tal pour nous de contrer cette grille de lec­ture en cen­trant notre action sur la lutte des classes. Nous conce­vons cepen­dant qu’il est néces­saire de lut­ter conjoin­te­ment sur d’autres ter­rains que celui du tra­vail, pour l’avènement d’une socié­té juste : il y a par­mi nous des cama­rades qui s’intéressent à l’inter­sec­tion­na­li­té, au croi­se­ment des luttes.

« Le sys­tème capi­ta­liste valo­rise les com­mu­nau­ta­rismes pour per­mettre l’expansion du capi­ta­lisme dans des mar­chés de niche. »

Vous faites par­tie d’un syn­di­cat inter­na­tio­nal. Concrètement, qu’est-ce que cela signi­fie ?

Cela per­met de par­ta­ger les res­sources et les efforts, en par­ti­cu­lier ceux des mili­tants qui se déplacent entre les pays — ce qui cor­res­pond à la tra­di­tion inter­na­tio­na­liste. Pour don­ner un exemple, cette année, un « wob­bly » (cama­rade IWW) d’Allemagne a pas­sé quelques mois à Bruxelles pour son tra­vail : il a par­ti­ci­pé aux réunions IWW Belgique dès son arri­vée et s’est impli­qué dans notre sec­tion en appor­tant son expé­rience (l’IWW est bien implan­tée depuis dix ans en Allemagne). Nous avons éga­le­ment pu orga­ni­ser deux for­ma­tions de base avec des cama­rades de France et d’Allemagne. Nous avons des contacts avec les mili­tants d’autres syn­di­cats en Belgique, ou avec les cama­rades de la CNT en France, dont la pers­pec­tive est proche de la nôtre. Le fait d’être un syn­di­cat inter­na­tio­nal induit une décen­tra­li­sa­tion impor­tante, ce qui per­met une grande auto­no­mie d’action et de déci­sion. Cela implique éga­le­ment une réflexion sur les modes de lutte, qui ne doivent pas mon­ter les tra­vailleurs les uns contre les autres. Autrement dit, des luttes qui ne jouent pas la vic­toire des sala­riés de Belgique au détri­mendes cama­rades ailleurs dans le monde.

Quels sont les prin­cipes et démarches qui vous dif­fé­ren­cie des autres syn­di­cats ?

Nous sui­vons le pré­am­bule de la consti­tu­tion IWW, qui décrit briè­ve­ment et sim­ple­ment nos méthodes et objec­tifs : la lutte des classes y est menée par l’auto-organisation des tra­vailleurs dans un syn­di­cat uni­taire, pour en finir avec l’esclavage sala­rial. L’émancipation de la classe ouvrière passe obli­ga­toi­re­ment par la lutte, avec deux objec­tifs majeurs : le par­tage des res­sources et l’autonomie dans l’activité. La lutte nous paraît néces­saire pour l’acquisition de droits sala­riaux et poli­tiques. Nous n’avons jamais vu de sala­riés obte­nir de droits sans pas­ser par la lutte. Il est cepen­dant néces­saire de pen­ser à la manière dont ces droits sont main­te­nus, et donc de réflé­chir la ques­tion des ins­ti­tu­tions.

© AFP

Dans cette pers­pec­tive inter­na­tio­na­liste, y a-t-il des com­mu­ni­qués uni­taires sur de grandes ques­tions trans­ver­sales, d’ordre géo­po­li­tique ?

L’IWW sou­tient par exemple BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) et a une tra­di­tion cri­tique vis-à-vis de l’impérialisme depuis, au moins, la Première Guerre mon­diale ; il a sou­te­nu les vic­times de l’impérialisme amé­ri­cain au Nicaragua ou au Chiapas, mais aus­si les vic­times des régimes dits com­mu­nistes en Europe de l’Est dans les années 1980.

Y a-t-il une volon­té d’influencer les autres syn­di­cats ?

Notre mode de fonc­tion­ne­ment étant cen­tré sur les actions locales, cela ne peut qu’influer sur l’action syn­di­cale tra­di­tion­nelle dans les col­lec­tifs de tra­vail. Si « influen­cer les autres syn­di­cats » signi­fie les rendre plus com­ba­tifs, moins per­méables aux com­pro­mis, bref, leur rap­pe­ler à quel point ils doivent être por­teurs de pro­jets éman­ci­pa­teurs et pro­gres­sistes, alors la réponse est oui. À gauche, tout à gauche.

Comment se posi­tionne un syn­di­cat comme le vôtre, entre l’engagement poli­tique et la défense des tra­vailleurs ? Par exemple, com­ment mener la tran­si­tion éner­gé­tique, ou mili­taire, tout en pré­ser­vant l’emploi ?

« Cela oblige à renon­cer à l’objectif du plein emploi, en visant à ce que chacun.e puisse vivre en dehors de l’emploi sala­rié. »

La défense des tra­vailleurs est notre enga­ge­ment poli­tique ! Nous réfu­tons la contra­dic­tion entre les deux termes. L’émancipation de la classe ouvrière passe néces­sai­re­ment par l’abolition de l’emploi comme mode d’accaparement de l’activité, et par l’appropriation des moyens de pro­duc­tion par les tra­vailleurs. Il y a deux façons de conce­voir cet enga­ge­ment poli­tique : en tant que lob­by, auprès des déci­deurs (ce qui revient à les légi­ti­mer comme tels), ou en tant que construc­tion d’une alter­na­tive. Nous nous ins­cri­vons évi­dem­ment dans cette pers­pec­tive-là. Nous pen­sons qu’en ren­for­çant le pou­voir et la conscience des tra­vailleuses et tra­vailleurs, ces ques­tions trou­ve­ront une réponse démo­cra­tique. Nous sommes évi­dem­ment convain­cus de la néces­si­té de la tran­si­tion éner­gé­tique et de la néces­si­té de mettre fin à l’industrie de l’armement, sans que ce soient les sala­riés de ces sec­teurs qui en paient le prix.

Quel est votre rap­port aux idées qui émergent dans la sphère mili­tante, telles que le salaire à vie ou les pro­po­si­tions de gauche sur un reve­nu de base, qui tendent à appro­fon­dir la sépa­ra­tion entre la citoyen­ne­té et le salaire plu­tôt qu’à abo­lir le sala­riat ?

On veut abo­lir le sala­riat, mais pas le salaire ! En fait, salaire à vie et abo­li­tion du sala­riat paraissent anti­no­miques mais reviennent lar­ge­ment à la même chose (en pas­sant les détails pra­tiques qui peuvent être impor­tants, mais dont on repar­le­ra quand ce sera le moment pro­pice) : à savoir le socia­lisme ori­gi­nel, autre­ment dit, à cha­cun selon ses capa­ci­tés, à cha­cun selon ses besoins. On peut consi­dé­rer le sala­riat comme un rap­port de subor­di­na­tion ou comme une moda­li­té de répar­ti­tion des richesses. Notre objec­tif est de mettre fin à l’aliénation que consti­tue le rap­port de subor­di­na­tion, et non à la moda­li­té de par­tage de la valeur éco­no­mique. En ce qui concerne le reve­nu de base, on y voit un pro­blème : il n’y a aucune remise en cause de la pro­prié­té lucra­tive, et donc de la vio­lence du rap­port de subor­di­na­tion. Mais toutes les moda­li­tés per­met­tant de dis­so­cier le tra­vail du reve­nu sont pour nous à consi­dé­rer. Cela oblige à renon­cer à l’objectif du plein emploi, en visant à ce que chacun.e puisse vivre en dehors de l’emploi sala­rié. Bien enten­du, le mon­tant ver­sé doit être impor­tant, ce der­nier condi­tion­nant ses effets : trop faible, la subor­di­na­tion à un employeur reste inévi­table. Ces ques­tions font tou­jours l’objet de débats internes.

© AFP

Pour finir : la grève est-elle encore sub­ver­sive ?

La base de la lutte syn­di­cale, c’est l’organisation. Ça implique de ne pas res­ter seul devant son ordi­na­teur, de par­ti­ci­per aux réunions, de payer ses coti­sa­tions, et même de faire par­fois des conces­sions vis-à-vis du groupe. Nous sommes convain­cus que la majo­ri­té n’a aucune chance de pro­fi­ter de l’individualisme pro­mu par le capi­tal sans luttes col­lec­tives. En ce qui concerne les moyens d’action, il faut envi­sa­ger les choses sous deux points de vue : la lutte pour l’établissement ou le réta­blis­se­ment des droits, et les moyens pour main­te­nir ces droits. Cela néces­site de réflé­chir tant sur les types d’actions de lutte que sur la maî­trise des outils légaux. La grève et le blo­cage res­tent des moyens forts : il suf­fit de consta­ter avec quelle vio­lence les actions de blo­cage contre la loi “Travaille !” ont été répri­mées pour se rendre compte à quel point elles pour­raient être effi­caces. Nous pen­sons éga­le­ment que l’émancipation ne peut pas se pas­ser de l’éducation popu­laire pour que chacun.e puisse connaître ses droits et trou­ver des res­sources en cas de néces­si­té. Faire des effets de manche en ôtant sa cra­vate comme Tsipras ou en arbo­rant un nœud papillon rouge comme Di Rupo ne semble pas être effi­cace… (rires)


REBONDS

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