Philippe Poutou : « Rejeter la loi et préparer la lutte »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Fronde mas­sive contre le pro­jet de loi El Khomri visant le Code du tra­vail : les ini­tia­tives spon­ta­nées se mul­ti­plient sur Internet et une ren­contre à la Bourse du Travail de Paris, à laquelle nous avons assis­té mar­di der­nier, a appe­lé à ima­gi­ner de nou­velles conver­gences. Neuf orga­ni­sa­tions syn­di­cales et étu­diantes ont fait savoir, le len­de­main, qu’il conve­nait de révi­ser le texte pro­po­sé. Une extrême modé­ra­tion qui scan­da­lise Philippe Poutou, ouvrier à l’u­sine First-Ford de Blanquefort, en Gironde, et can­di­dat NPA à la pré­si­den­tielle de 2012. Il nous en parle. 


Un pre­mier mot, à chaud, suite au com­mu­ni­qué de l’intersyndicale ?

Comme plein de mili­tants, je peux dire que je suis déçu et mécon­tent, mais pas sur­pris. C’est en des­sous de tout. Mais sans éton­ne­ment car les direc­tions syn­di­cales nous ont mon­tré, depuis un bon moment, qu’elles n’é­taient plus capables d’or­ga­ni­ser la riposte. Ce sont des dis­cus­sions, des appels à « négo­cier » le pro­jet de loi. Nous, on pense qu’il faut le dénon­cer, le reje­ter d’un bloc et pré­pa­rer la lutte. Ce n’est pas du tout l’op­tique qu’elles prennent.

Quand vous appe­lez, via Internet, à « mettre la pres­sion », ça res­sem­ble­rait à quoi ?

On est beau­coup à ne pas savoir, jus­te­ment : c’est une des pre­mières dif­fi­cul­tés. On est nom­breux à vou­loir en découdre, mais com­ment faire ? Nos outils — les syn­di­cats et les par­tis — n’ont pas l’en­vie ou les moyens. Par en bas, la colère gronde, des choses existent et com­mencent à se mon­ter, mais com­ment s’or­ga­ni­ser ? Une ini­tia­tive appelle à une grande mobi­li­sa­tion le 9 mars. C’est un bon bout, pour débu­ter : il faut bous­cu­ler la rou­tine et le ron­ron des syn­di­cats. Ce qui nous manque le plus, c’est la confiance en nous-mêmes. Retrouvons le dyna­misme. Ces démarches paral­lèles peuvent être le com­men­ce­ment d’un pro­ces­sus très inté­res­sant, mais il fau­drait pou­voir miser sur les deux en même temps : les struc­tures et la base. Les syn­di­cats, suite à leur com­mu­ni­qué, ont bien vu que c’é­tait beau­coup trop fai­blard — ils se font secouer, déjà. Les pous­ser à prendre une pos­ture plus offen­sive, ce serait bien, mais ça res­te­rait une pos­ture : pour faire réel­le­ment bou­ger les lignes, ça pas­se­ra par la prise en main de nos propres luttes. Si, à l’heure qu’il est, nous en sommes inca­pables, ça peut pour­tant aller vite : c’est le pro­ces­sus dont je vous par­lais. Des actions ici et là, une vraie bataille du « tous ensemble » contre le gouvernement.

Autour de vous, à l’u­sine, quelle est la température ?

« Les direc­tions syn­di­cales nous ont mon­tré, depuis un bon moment, qu’elles n’é­taient plus capables d’or­ga­ni­ser la riposte. »

Les col­lègues pensent, de manière très large, que les syn­di­cats ne sont pas à la hau­teur. Mais la dif­fé­rence, c’est que beau­coup d’entre eux — même par­mi les mili­tants — n’y croient plus. Ils sont dégoû­tés, conscients, mais se sentent démunis.

Une ren­contre s’est tenue à la Bourse du Travail de Paris mar­di 23 février. Des tas de pro­po­si­tions ont été émises, dis­cu­tées, avan­cées — par­mi les­quelles l’oc­cu­pa­tion de places, des blo­cages, voire, même, la grève géné­rale. Mais François Ruffin, l’un des orga­ni­sa­teurs, pense qu’il n’est pas pos­sible de décré­ter, d’un cla­que­ment de doigts, un tel mot d’ordre. Vous en pen­sez quoi ?

Évidemment, l’i­dée d’une grève géné­rale entre dans nos pers­pec­tives ! Mais per­sonne ne peut la décré­ter. Il fau­drait mobi­li­ser lar­ge­ment la popu­la­tion pour pou­voir blo­quer l’é­co­no­mie. La grève concerne ceux qui bossent, d’a­bord, et doit être liée avec des blo­cages de zones indus­trielles et de places. Ce n’est pos­sible que si la popu­la­tion et les sala­riés convergent. Et se disent prêts à aller à l’af­fron­te­ment, c’est-à-dire à employer des méthodes qui dépassent lar­ge­ment les mani­fes­ta­tions rou­ti­nières et les petites grèves habi­tuelles. Mais on doit clai­re­ment en dis­cu­ter. Poser la grève géné­rale comme un objec­tif à atteindre. Être des mil­lions à agir ensemble. Sur ce point, Ruffin a entiè­re­ment rai­son : le mou­ve­ment ouvrier doit conver­ger avec le mou­ve­ment éco­lo. Sans oublier la situa­tion des migrants. On mène tous la même lutte, au fond : contre le patro­nat, contre le libé­ra­lisme, contre la soif de pro­fits des mul­ti­na­tio­nales, contre les divi­sions internes de notre camp. Mais les pré­ju­gés sont dans pas mal de têtes. Reste à batailler dur… Les syn­di­cats ne jouent pas leur rôle à ce niveau : ils n’ap­pellent pas, par exemple, à se joindre aux mili­tants de Notre-Dame-des-Landes ; ils ne font pas assez de liens. Tous les com­bats doivent être menés en même temps. L’efficacité, c’est se rejoindre.

Xavier Mathieu et François Ruffin, par Stéphane Burlot (Bourse du Travail de Paris, février 2016)

Vous avez por­té la voix du NPA à la pré­si­den­tielle. Ces par­tis tra­di­tion­nels suf­fisent-ils ? Ou doit-on regar­der vers des formes nou­velles, plus larges ?

On va devoir inven­ter. La résis­tance dans les rues per­met­tra ce genre de débou­chés. Podemos est le résul­tat des Indignés. Ce qui nous manque en France. Les par­tis de gauche ont capo­té (ne par­lons pas du PS). Voyez le Front de gauche… Trouvons un outil et un cadre large capables de ras­sem­bler : au NPA, c’é­tait notre ambi­tion, mais on a échoué.

Clémentine Autain décla­rait, il y a quelques jours, que le FN donne l’im­pres­sion, mal­heu­reu­se­ment, qu’il est le seul par­ti à assu­rer la « défense de la digni­té popu­laire », alors que c’est depuis tou­jours la mis­sion des socia­lismes. Comment inver­ser la vapeur ?

« C’est l’ab­sence de pers­pec­tives sociales qui conduit les gens déçus et démo­ra­li­sés à se réfu­gier dans la contes­ta­tion d’ex­trême droite. Ça peut évoluer. »

Les contes­ta­taires retrou­ve­ront du cré­dit auprès de la popu­la­tion quand ils repren­dront confiance en eux. Les gauches ont beau­coup trop vasouillé et l’es­poir a dis­pa­ru. Il n’y a pas de miracle : la seule issue, c’est la lutte col­lec­tive. Le FN vit de la haine des autres et du fait que les gens en veulent davan­tage aux chô­meurs et aux immi­grés qu’au patro­nat. C’est à nous de leur faire com­prendre quels sont les véri­tables adver­saires, de leur faire entendre que la voie FN est une impasse — et qu’elle sera ter­rible. Le com­bat de classe va de pair avec la lutte contre le racisme. On croise, au tra­vail, des col­lègues qui, sans aller jus­qu’à dire qu’ils votent pour Marine Le Pen, expriment très ouver­te­ment leurs pré­ju­gés contre les immi­grés. Y com­pris au sein des mili­tants de la CGT… On dis­cute ensemble. On essaie de leur dire pour­quoi ils se trompent. Les dis­cus­sions peuvent être très ani­mées ! Il y a de la bêtise raciste, mais s’il y a un réveil social, on peut par­fai­te­ment ima­gi­ner que les gens bas­culent du côté des idées pro­gres­sistes — et très rapi­de­ment ! C’est l’ab­sence de pers­pec­tives sociales qui conduit les gens déçus et démo­ra­li­sés à se réfu­gier dans la contes­ta­tion d’ex­trême droite. Ça peut évo­luer. Le racisme n’est pas ancré une fois pour toutes.

Vous avez récem­ment dit qu’on n’est, mal­gré tout, peut-être pas si éloi­gné que ça de ce réveil. Qu’on pour­rait « faire peur » aux pos­sé­dants. Quel optimisme !

Parfois, on ne l’a fran­che­ment pas ! (rires) La nul­li­té gou­ver­ne­men­tale et la bêtise du patro­nat, leur arro­gance, leur vio­lence… Les gens vont finir par voir qu’ils vont trop loin, et là… La salo­pe­rie du sys­tème n’a pas réus­si à convaincre tout le monde. On compte là-dessus.

Mais le carac­tère très tech­nique de la réforme du tra­vail n’est-il pas un frein, pour sus­ci­ter l’empathie, la colère, la mise en mouvement ?

On a déjà joué la carte de la péda­go­gie plus d’une fois — les lois Rebsamen, Macron… Expliquer, décryp­ter, décor­ti­quer, le pro­blème ne se joue plus là. Le MEDEF est satis­fait de la loi El Khomri, c’est une attaque assez pro­fonde comme ça. C’est un rou­leau com­pres­seur, un bull­do­zer qui s’at­taque à nous. On doit répondre, plu­tôt que de com­prendre en quoi l’autre nous com­bat : cha­cun a déjà sai­si de quelle façon les patrons veulent tout nous prendre. Même l’é­lec­teur FN.

Vous évo­quez beau­coup « la gauche ». Mélenchon part sur une nou­velle stra­té­gie, face au ras-le-bol géné­ral de la popu­la­tion contre « la droite et la gauche » : cli­ver plus lar­ge­ment, c’est-à-dire le peuple contre l’o­li­gar­chie. Ça vous ins­pire quoi ?

« Affirmer qu’il y a le camp social, celui des oppri­més (et qui n’est pas réduc­tible aux seuls Français), et que l’en­jeu prin­ci­pal, c’est classe contre classe. »

La socié­té penche vers la droite donc Mélenchon recentre son dis­cours. Ça m’a frap­pé, same­di der­nier, lors­qu’il était sur le pla­teau de Laurent Ruquier. Les idées anti­ca­pi­ta­listes de gauche ne trouvent plus assez d’é­cho, donc il essaie de voir de quelle façon il pour­rait trou­ver un nou­vel espace poli­tique sans avoir à se reven­di­quer clai­re­ment de la gauche. Ça me pose pro­blème : ça montre notre fai­blesse. Mais plus que le mot « gauche », je dis, et redis, qu’il faut s’ac­cro­cher à la révolte sociale anti­ca­pi­ta­liste. Affirmer, encore et tou­jours, qu’il y a le camp social, celui des oppri­més (et qui n’est pas réduc­tible aux seuls Français), et que l’en­jeu prin­ci­pal, c’est classe contre classe. Comment les intel­los de gauche — comme dit Ruffin — et les ouvriers peuvent-ils, ensemble, remettre au goût du jour les idées de contes­ta­tion sociale et l’an­ti­ra­cisme ? Mélenchon prend une pente dan­ge­reuse. Le « peuple » n’est évi­dem­ment pas une idée réac­tion­naire, mais, dans notre contexte, on ne peut pas par­ler de son « iden­ti­té » sans dire qu’elle doit être « sociale » ! Parler des struc­tures de cette socié­té. Ce n’est pas vieillot. Marx reste d’ac­tua­li­té : nous vivons une lutte des classes et le gou­ver­ne­ment, au ser­vice du patro­nat, la mène contre nous. Les agri­cul­teurs et les chauf­feurs de taxis se retrouvent à suivre leurs propres exploi­teurs ! Les pre­miers, der­rière la FNSEA qui défend les gros pro­prié­taires et l’a­groa­li­men­taire indus­triel, et les seconds qui accusent les chauf­feurs de l’en­tre­prise Uber et non le sys­tème dans son ensemble qui les exploite. C’est très révé­la­teur de la perte de conscience de classe. La colère est pré­sente mais les luttes se dis­persent et ratent par­fois leurs cibles. Fixons, ensemble, une bous­sole. Paysans pauvres, chauf­feurs, ouvriers, éco­lo­gistes, zadistes, bat­tons-nous contre le camp capitaliste.


Portrait de Philippe Poutou : Stéphane Burlot


REBONDS

☰ Lire notre article « Droite & gauche : le couple des pri­vi­lé­giés », Émile Carme, février 2016
☰ Lire « Appel à un mou­ve­ment socia­liste et popu­laire — par George Orwell » (Memento), jan­vier 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Almamy Kanouté, « Il faut fédé­rer tout le monde », juillet 2015
☰ Lire notre semaine thé­ma­tique consa­crée à Daniel Bensaïd, avril-mai 2015
☰ Lire notre série d’ar­ticles sur Podemos, « Que pense Podemos ? », Alexis Gales, avril 2015
☰ Lire notre série d’ar­ticles « Mélenchon, de la Gauche au Peuple », Alexis Gales, mars 2015

Sur le même sujet :
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.