Que pense Podemos ? (1/4)


Texte inédit pour le site de Ballast

Les com­men­ta­teurs offi­ciels peinent encore à défi­nir Podemos, que l’on dit pour­tant aux portes du pou­voir. Cet objet poli­tique non iden­ti­fié bous­cule les petites cases de la clique média­tique : popu­listes, euros­cep­tiques, alter-mon­dia­listes ? Et cha­cun d’y aller de son éti­quette ou d’a­gi­ter le tra­di­tion­nel chif­fon rouge : com­mu­nistes, mar­xistes-léni­nistes, cha­vistes, boli­va­riens, cas­tristes, etc. Que pensent, au fond, ses fon­da­teurs ? Quels sont leurs stra­té­gies, leurs réfé­rences, leurs leviers théo­riques ? Qui est à la barre de ce mou­ve­ment qui ne cesse d’ap­pe­ler à cou­per la socié­té en deux : non plus entre la gauche et la droite, mais entre le peuple et les puis­sants. Nous les avons lus, et écou­tés, en langue espa­gnole. Itinéraire d’un mou­ve­ment qui per­turbe échi­quiers et agen­das poli­tiques. 


podemos-vignacceuil2Podemos (« Nous pou­vons ») naît en jan­vier 2014, d’un appel lan­cé par des intel­lec­tuels, syn­di­ca­listes et acti­vistes dotés d’une visi­bi­li­té média­tique acquise dans le mou­ve­ment des Indignés. L’idée ? Avancer ses pions, conver­tir l’indignation en chan­ge­ment poli­tique (« conver­tir la indi­gna­ción en cam­bio polí­ti­co ») et pro­po­ser d’incarner, par la par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions euro­péennes de mai 2014, « la claire volon­té popu­laire » du 15M – mou­ve­ment de masse qui s’est tra­duit par de nom­breuses mani­fes­ta­tions et par l’occupation de la Puerta del Sol, à par­tir du 15 mai 2011.

Sortis du scru­tin avec cinq euro­dé­pu­tés et 8 % des voix, ceux qui récusent le nom de par­ti pour embras­ser la for­mule d’ini­tia­tive citoyenne réci­divent aux élec­tions régio­nales d’Andalousie de mars der­nier. Pablo Iglesias, porte-parole, se féli­cite de faire vaciller le bipar­tisme qui carac­té­rise le sys­tème poli­tique espa­gnol depuis la tran­si­tion post­fran­quiste, pac­tée entre le Parti socia­liste ouvrier espa­gnol (PSOE) et le Parti popu­laire (PP). Depuis, les enquêtes d’opinion placent régu­liè­re­ment Podemos en tête des inten­tions de vote pour les élec­tions géné­rales de novembre pro­chain (qui cor­res­pondent à nos élec­tions légis­la­tives).

« Quant à l’axe gauche-droite, il refuse de s’y confor­mer : « Nous sommes ceux d’en bas contre ceux d’en haut. » »

Le phé­no­mène Podemos clive au sein des rangs contes­ta­taires. Et, au regard des mots d’ordre que dis­pensent ses porte-paroles, on com­prend que Podemos peine à sus­ci­ter l’adhé­sion de tous. « Reprendre les ins­ti­tu­tions aux cor­rom­pus », « récu­pé­rer la sou­ve­rai­ne­té popu­laire » ou « défendre les droits sociaux et civils », tout ceci semble faire pâle figure au regard des marées humaines qui défer­lèrent sur Madrid, trois ans aupa­ra­vant, fières et fortes de mille slo­gans auto­ges­tion­naires. Ce n’est pas fini. Lorsqu’un jour­na­liste demande à Pablo Iglesias s’il est com­mu­niste – et, à tra­vers lui, quelle est la nature du posi­tion­ne­ment idéo­lo­gique de Podemos –, il répond que « la ques­tion n’est pas de savoir si quelqu’un porte un dra­peau rouge ou vert […], mais de défendre la sou­ve­rai­ne­té de notre pays ». Pire, sa défi­ni­tion de l’action poli­tique ne fait réfé­rence à aucun grand idéal à réa­li­ser, à aucun sens de l’Histoire à pré­ci­pi­ter. Iglesias, éga­le­ment ani­ma­teur du pro­gramme télé­vi­suel La Tuerka, pré­fère se reven­di­quer de Nicolas Machiavel : « La poli­tique, c’est accu­mu­ler du pou­voir. » Et aime rajou­ter : « La poli­tique a à voir avec la force et non avec les dési­rs. » Quant à l’axe gauche-droite, il refuse de s’y confor­mer : « Nous sommes ceux d’en bas contre ceux d’en haut. » Le Grand Soir est trou­blé.

De l’extérieur, l’apparente vacui­té de ce dis­cours, emprunt de prag­ma­tisme et ras­sem­bleur au-delà des cli­vages tra­di­tion­nels, ne peut que rebu­ter les plus puristes des franges les plus radi­cales. Néanmoins, se cache, sous la sur­face lisse de l’iceberg média­tique, une foi­son­nante et riche ana­lyse, ain­si qu’une stra­té­gie poli­tique peut-être plus révo­lu­tion­naire qu’elle n’y paraît au pre­mier coup d’œil… En effet, Podemos est aiguillé par des diri­geants qui pos­sèdent une carac­té­ris­tique par­ti­cu­lière : le noyau dur est com­po­sé de jeunes doc­teurs en sciences poli­tiques. Pablo Iglesias, Inigo Errejon (le secré­taire poli­tique), Juan Carlos Monedero et Carolina Bescansa (membres du « conseil citoyen ») sont doc­teurs et/ou pro­fes­seurs à l’Université Complutense de Madrid. Si ce double attri­but, de jeu­nesse et de diplôme, n’est en rien un gage de radi­ca­li­té, il per­met tou­te­fois de revi­vi­fier la parole publique par de nou­veaux cou­rants intel­lec­tuels – ceux que Razmig Keucheyan expose dans son excel­lente Cartographie des pen­sées cri­tiques. Ainsi, des anciens membres d’organisations com­mu­nistes ou trot­kystes ralen­tissent leur débit effré­né de cita­tions de Karl Marx afin de se tour­ner vers leurs contem­po­rains. Et, en plus d’une relec­ture d’Antonio Gramsci, des apports théo­riques plus récents sont venus nour­rir leur réflexion : on retrouve, en vrac, des pen­seurs (plus ou moins connus en France) comme Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Slavoj Zizek et Judith Butler, Jacques Rancière, Giorgio Agamben et Toni Negri, Immanuel Wallerstein et David Harvey.

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Madrid (© EFE / Chema Moya)

La théorie politique au service du diagnostic

Si Podemos naît d’un ardent sen­ti­ment d’indignation, ses ini­tia­teurs ne minorent pas l’intérêt d’un constat froid de la situa­tion espa­gnole. Pablo Iglesias et Inigo Errejon réha­bi­litent le rôle de l’analyse théo­rique. Le pre­mier décré­di­bi­lise l’injonction per­ma­nente à l’action « des ONG […] qui te disent que pen­dant que tu es ici à boire une bière, dix enfants sont morts dans le monde », afin de poin­ter « l’importance cru­ciale pour la poli­tique trans­for­ma­trice de dédier son temps à étu­dier » (confé­rence « Communication poli­tique en temps de crise »). Le second rap­pelle à ses contem­po­rains l’intérêt d’un tra­vail préa­lable qui consiste en la com­pré­hen­sion des situa­tions poli­tiques concrètes – « comme elles sont et non comme nous vou­drions qu’elles soient » –, ain­si que son objet – le pou­voir comme « rela­tion de dis­tri­bu­tion inégale et instable » (article « Qu’est-ce que l’analyse poli­tique ? »).

La bous­sole qui les aiguille dans cette entre­prise est, du fait de leur par­cours mili­tant, l’approche maté­ria­liste. Le prin­ci­pal à rete­nir de Karl Marx ne serait pas ses conclu­sions ni ses résul­tats, mais bien sa méthode d’investigation tota­li­sante – un sys­tème où tout se tient. Ainsi, nos pro­fes­seurs vont s’éloigner d’une vul­gate dans laquelle l’économie déter­mine l’Histoire.

L’Espagne périphérique

« Sous la sur­face lisse de l’iceberg média­tique, une foi­son­nante et riche ana­lyse, une stra­té­gie poli­tique peut-être plus révo­lu­tion­naire qu’elle n’y paraît. »

Ils se tournent d’abord vers un nou­veau cou­rant, qui place la géo­gra­phie au centre de l’analyse, là où le mar­xisme tra­di­tion­nel s’employait à ne décou­vrir, le plus sou­vent, que les lois his­to­riques. Pablo Iglesias en a fait sa spé­cia­li­té, puisqu’il dis­pense, depuis 2008, un sémi­naire de « Géographie poli­tique » à l’Université de Madrid. Ce pas­sage du temps à l’espace cor­res­pond à la pour­suite des tra­vaux de Lénine sur l’impérialisme comme dépas­se­ment des contra­dic­tions du capi­ta­lisme par l’expansion ter­ri­to­riale. Le socio­logue amé­ri­cain Immanuel Wallerstein pro­pose un modèle d’explication des rela­tions inter­na­tio­nales par un sys­tème-monde, où un centre plus déve­lop­pé éco­no­mi­que­ment exploite des péri­phé­ries. La divi­sion du tra­vail inter­na­tio­nal suit ce sché­ma d’un centre à haut niveau tech­nique, de pro­duits à forte valeur ajou­tée et d’une péri­phé­rie four­nis­sant les res­sources natu­relles, les biens agri­coles et une main‑d’œuvre à bas coût. Cela fait ins­tinc­ti­ve­ment écho à la struc­tu­ra­tion contem­po­raine de l’économie mon­diale, avec un cœur nord-amé­ri­cain et euro­péen et ses artères afri­caines, asia­tiques et sud-amé­ri­caines. Podemos trans­pose cette logique au sein même de l’espace euro­péen. L’Union Européenne ren­ferme une supré­ma­tie – accen­tuée par la réuni­fi­ca­tion – qui hié­rar­chise les rap­ports entre nations. Dans ce cadre, le centre nord-euro­péen pro­fite d’une indus­trie de pointe, cou­plée à une éco­no­mie de la connais­sance, tan­dis que son hin­ter­land (l’Europe de l’Est) et son « Club Med » (l’Europe du Sud) pour­voient la main‑d’œuvre bon mar­ché, res­pec­ti­ve­ment indus­trielle et ter­tiaire. « Nous ne sommes pas une colo­nie alle­mande ! », assène régu­liè­re­ment Pablo Iglesias. Il s’insurge contre le dogme euro­péen de la concur­rence libre et non faus­sée qui condamne l’Espagne au rang d’État subal­terne.

Le géo­graphe mar­xiste David Harvey explique la per­ma­nence de cette asy­mé­trie géo­gra­phique par un carac­tère intrin­sèque au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste : la sur­ac­cu­mu­la­tion du capi­tal. Pour pal­lier une situa­tion où les sur­plus de la pro­duc­tion ne peuvent être absor­bés par l’économie d’un pays don­né, le sys­tème s’en remet à une solu­tion spa­tiale (« a spa­tial fix ») – ce qui fait dire à Harvey que « le capi­ta­lisme ne résout jamais ses contra­dic­tions, il les exporte géo­gra­phi­que­ment » (vidéo RSA Animate – « Crises of capi­ta­lism »). Le capi­tal sur-accu­mu­lé dans les centres s’investit dans des péri­phé­ries qui l’écoulent et évitent ain­si la crise de surproduction/accumulation. Par consé­quent, le modèle éco­no­mique espa­gnol des années 2000, basé sur des inves­tis­se­ments colos­saux dans la construc­tion immo­bi­lière, reflète son rang de colo­nie éco­no­mique priée d’étancher les excé­dents alle­mands.

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Íñigo Errejón (© Ortuño | EFE)

L’ère post-politique

Le mode d’organisation du sys­tème poli­tique n’est en rien étran­ger à ces dyna­miques. L’arme théo­rique la plus aigui­sée pour renou­ve­ler l’articulation entre l’économie et le reste des acti­vi­tés humaines (ins­ti­tu­tions poli­tiques, culture, reli­gion, idéo­lo­gies, etc.) est celle d’Antonio Gramsci. À chaque inter­ven­tion devant des étu­diants, Pablo Iglesias prend soin de pré­sen­ter « ce Sarde, membre du Parti com­mu­niste ita­lien, avec une défor­ma­tion phy­sique et une des têtes les plus brillantes du XXe siècle » (confé­rence « Contre-infor­ma­tion ou hégé­mo­nie »). Gramsci, nous explique-t-il, reprend la pro­blé­ma­tique du pou­voir là où Nicolas Machiavel l’avait lais­sée au XVIe siècle : il s’exerce par un mélange de consen­te­ment et de coer­ci­tion. Toutefois, les deux modes ne sont pas sub­sti­tuables. La coer­ci­tion, la force et la vio­lence sont ce sur quoi repose le pou­voir en der­nière ins­tance ; le consen­te­ment actif ou pas­sif des gou­ver­nés est sa réa­li­té pre­mière.

« Le peuple subit une expro­pria­tion oli­gar­chique de sa sou­ve­rai­ne­té au pro­fit des règles de bonne gou­ver­nance et de l’expertise de quelques-uns. »

Les États modernes seraient pro­té­gés par un ensemble de « tran­chées et de case­mates », autre­ment dit d’institutions, grâce aux­quelles la classe domi­nante fait pas­ser son inté­rêt propre pour l’intérêt géné­ral. L’Église, les admi­nis­tra­tions éta­tiques, la famille, l’art ou la presse scellent son hégé­mo­nie, qui consiste à natu­ra­li­ser les rela­tions sociales et à les pré­sen­ter comme allant de soi. Pablo Iglesias en donne des exemples simples : « Quand un mon­sieur tra­vaillant 11 heures par jour pour 800 € dit que c’est une bonne chose que les riches se portent bien, parce que ça ira bien aus­si pour lui […], ou quand il regarde une per­sonne condui­sant une Ferrari et veut lui res­sem­bler, alors, là, ceux qui com­mandent détiennent l’hégémonie » (pré­sen­ta­tion de son ouvrage Disputar la demo­cra­cia).

Ainsi, l’intellectuel ita­lien nous per­met de pen­ser l’ère post-poli­tique qui s’abat sur l’Europe depuis les années 1980. Le phi­lo­sophe slo­vène Slavoj Zizek la défi­nit comme « la néga­tion de la conflic­tua­li­té ». Cette ratio­na­li­té s’exprime dans la troi­sième voie social-démo­crate, qui sup­pose que les grands débats poli­tiques sont actés. Ainsi, la poli­tique comme conflits quant à la forme de socié­té à adop­ter serait un pas­sé révo­lu. L’économie de mar­ché et la démo­cra­tie libé­rale ayant prou­vé leur supé­rio­ri­té his­to­rique et la mon­dia­li­sa­tion finan­cière étant iné­luc­table, l’activité poli­tique se résume désor­mais à une ges­tion effi­cace et ration­nelle des pro­blèmes : une poli­tique gagnant-gagnant, avec des solu­tions tech­niques qui favo­risent tout-un-cha­cun. À mesure que le champ de la déli­bé­ra­tion col­lec­tive se réduit, le peuple subit une expro­pria­tion oli­gar­chique de sa sou­ve­rai­ne­té, au pro­fit des règles de bonne gou­ver­nance et de l’expertise de quelques-uns. L’Union Européenne, que l’Espagne intègre en 1986, maté­ria­lise l’époque post-poli­tique.

« Cette ten­ta­tion auto­ri­taire de faire pas­ser pour natu­relles des déci­sions et situa­tions qui répondent aux inté­rêts par­ti­cu­liers d’une mino­ri­té » (Inigo Errejon) se dis­si­mule der­rière le prag­ma­tisme. Zizek démasque « l’idéologie suprême consis­tant à dire « pas d’idéologie ! » » (Entretien avec L’Humanité, juin 2014). Cette idéo­lo­gie suprême exalte les par­cours indi­vi­duels et empêche toute for­mu­la­tion col­lec­tive de reven­di­ca­tions : son incar­na­tion exem­plaire ? Les pro­grammes télé­vi­sés du type Face aux fran­çais, où des indi­vi­dus pré­sentent des demandes frag­men­tées n’ap­pe­lant que des réponses tech­niques.

« Le dis­cours néo­li­bé­ral de res­pon­sa­bi­li­sa­tion indi­vi­duelle – je ne dois mes réus­sites et mes échecs qu’à moi-même – défait  « le lien néces­saire entre les souf­frances des uns et des autres » ».

Le pou­voir, rajoute Errejon, secré­taire poli­tique de Podemos, « néces­site tou­jours d’organiser par en-haut et de désor­ga­ni­ser par en bas ». D’abord, les élites issues de la tran­si­tion espa­gnole s’attèlent à « dis­per­ser les plaintes de ceux d’en bas, les frag­men­ter, les réduire aux marges de la poli­tique », par la rhé­to­rique de la seule poli­tique pos­sible et des lois natu­relles de l’économie. Le dis­cours néo­li­bé­ral de res­pon­sa­bi­li­sa­tion indi­vi­duelle – je ne dois mes réus­sites et mes échecs qu’à moi-même – défait « le lien néces­saire entre les souf­frances des uns et des autres ». Puis, le haut de la pyra­mide sociale doit mettre de côté ses frac­tures internes. Elle « doit être capable de main­te­nir un esprit de corps » pour avoir le mono­pole de l’explication des choses (Disputar la demo­cra­cia).

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Slavoj Žižek (© Reiner Riedler)

La crise comme état d’exception permanent

Néanmoins, la crise éco­no­mique de 2008 va venir ébran­ler l’hégémonie de l’ère post-poli­tique. Comment pen­ser ce phé­no­mène insai­sis­sable de crise ? Elle jouit d’une sur­ex­ploi­ta­tion contem­po­raine que sa racine éty­mo­lo­gique ne lui pré­sa­geait en rien. Le terme de kri­sis émerge dans la Grèce antique, sous une double accep­ta­tion juri­dique et médi­cale. Il désigne indis­tinc­te­ment la facul­té propre au juge et au méde­cin de tran­cher, de dis­cer­ner par le juge­ment cri­tique le ver­dict juste à appor­ter : c’est le moment de la déci­sion. La crise est donc éty­mo­lo­gi­que­ment l’antithèse d’un phé­no­mène per­ma­nent. Or, aujourd’hui, que la « crise » s’accole à un domaine de l’activité humaine en par­ti­cu­lier – crise éco­no­mique, crise finan­cière, crise éco­lo­gique – ou qu’elle ren­voie à des consi­dé­ra­tions plus vastes – crise de la moder­ni­té, crise de l’Occident, crise de la conscience –, ce sont ses dimen­sions à la fois per­ma­nentes et néga­tives qui dominent : l’ordre de crise prime sur la sor­tie de crise.

« L’état d’exception, loin d’être un à‑côté pénible de nos modes de gou­ver­ne­ment, s’est trans­for­mé en un ordre durable. »

Ici, c’est le phi­lo­sophe ita­lien Giorgio Agamben que les diri­geants de Podemos mobi­lisent pour démê­ler cette contra­dic­tion appa­rente ; Pablo Iglesias a été son élève à l’European Graduated School de Suisse. Son point de départ est une relec­ture de Carl Schmitt, théo­ri­cien alle­mand de l’état d’exception. Pour ce juriste nazi, le sou­ve­rain est celui qui décide de l’état d’exception, c’est-à-dire de la sus­pen­sion pro­vi­soire du droit, dans le but de pré­ve­nir une menace immi­nente. Giorgio Agamben pos­tule que l’état d’exception, loin d’être un à‑côté pénible de nos modes de gou­ver­ne­ment, s’est trans­for­mé en un ordre durable. Cette carac­té­ris­tique tient à la moder­ni­té poli­tique elle-même, qui, consti­tuant des sujets de droit, ren­ferme en creux sa néga­tion : la vio­lence sur la vie nue, sur l’homme sans droit. Le sou­ve­rain qui trace les limites du droit s’octroie une toute-puis­sance sur ce qui tombe en son dehors.

Actualisé à la situa­tion d’exceptionnalité que connaît l’Europe depuis la « crise », le vrai sou­ve­rain est sor­ti de l’ombre, le déten­teur effec­tif du pou­voir qui décrète l’état d’exception. Les trai­tés, consti­tu­tions natio­nales et règles démo­cra­tiques les plus élé­men­taires ont été mis entre paren­thèses : le pre­mier ministre grec George Papandréou est des­ti­tué séance tenante, après sa pro­po­si­tion de réfé­ren­dum sur les mesures d’austérité, et rem­pla­cé par un ban­quier ; en Italie, Silvio Berlusconi laisse place à un gou­ver­ne­ment de tech­ni­ciens après la perte de sa majo­ri­té par­le­men­taire ; des appa­reils sans fon­de­ment juri­dique éclosent pour sau­ve­gar­der la sta­bi­li­té du sys­tème finan­cier. La crise est en réa­li­té une incroyable occa­sion d’instituer cet état d’exception à voca­tion per­ma­nente, dans lequel les inté­rêts des puis­sances finan­cières – le sou­ve­rain – retracent les limites du droit. Sa force réside dans sa capa­ci­té à ne pas être pro­cla­mée for­mel­le­ment. Émerge un ordre juri­di­co-poli­tique stable à deux niveaux. D’une part, un appa­reillage ins­ti­tu­tion­nel qui ne tire plus sa légi­ti­mi­té de la sou­ve­rai­ne­té du peuple. D’autre part, les anciens droits fon­da­men­taux à l’éducation, la san­té et l’habitat sont subor­don­nés au sacro-saint droit de pro­prié­té des actifs finan­ciers. Les sujets sans droit se retrouvent sou­mis à la sou­ve­rai­ne­té de l’état d’exception per­ma­nent qui décrète la sai­sie mas­sive des loge­ments par les banques en Espagne.

Toutefois, cette période d’exceptionnalité, avant qu’elle retombe et se sédi­mente inté­gra­le­ment en état per­ma­nent, est une aubaine pour les mou­ve­ments radi­caux. Selon Pablo Iglesias, « fas­cistes et com­mu­nistes par­tagent l’exceptionnalité » (pré­sen­ta­tion de son ouvrage Machiavel face au grand écran). Leurs seules fenêtres d’opportunité sont ces moments tem­pé­tueux où leurs dis­cours s’ancrent dans la matière de l’air du temps.

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Carolina Bescansa, du conseil citoyen de Podemos (© BALLESTEROS / EFE)

De la crise d’hégémonie…

Podemos se pense comme contem­po­rain d’une crise glo­bale d’hégémonie. D’abord dans le sens qu’en donne Immanuel Wallerstein en rela­tions inter­na­tio­nales. Est hégé­mo­nique une puis­sance qui, certes, impose ses volon­tés à ses par­te­naires et rivaux, mais qui par­vient sur­tout à ins­tau­rer un sen­ti­ment par­ta­gé d’intérêts éco­no­miques, cultu­rels et idéo­lo­giques mutuels. Or, l’hégé­mon nord-amé­ri­cain se voit concur­ren­cer par les puis­sances émer­gentes et les tran­si­tions hégé­mo­niques ont his­to­ri­que­ment pro­fi­té d’une guerre pour se ren­ver­ser com­plè­te­ment. Ainsi, comme Jean-Luc Mélenchon et sa bifur­ca­tion géo­po­li­tique, Pablo Iglesias ana­lyse la pré­sence mili­taire amé­ri­caine et la désta­bi­li­sa­tion de régions (comme l’Ukraine) comme une ultime ten­ta­tive de conser­ver son lea­der­ship.

« Ce grand récit libé­ral qui satu­rait ondes et images per­cute la crise éco­no­mique de plein fouet. »

L’autre alté­ra­tion du champ du pou­voir que décèle Pablo Iglesias et ses cama­rades ren­voie à une crise d’hégémonie cultu­relle. Ce grand récit libé­ral qui satu­rait ondes et images per­cute la crise éco­no­mique de plein fouet. En effet, les odes à l’entreprise indi­vi­duelle, à l’accès à la pro­prié­té, à l’effort per­son­nel sans cesse récom­pen­sé, à la per­for­mance du mar­ché libre se fra­cassent sur la bulle immo­bi­lière, les fer­me­tures de com­merces et d’usine, la sai­sie des loge­ments et les 50 % de jeunes de moins de vingt-cinq ans au chô­mage (dont une grande par­tie de diplô­més). Autrement dit, l’explosion des bases maté­rielles déra­cine le consen­sus d’un dis­cours hégé­mo­nique por­té depuis les années 1980. La dis­tance entre ce que pro­pose le récit offi­ciel et ses pos­si­bi­li­tés de réa­li­sa­tion érode la légi­ti­mi­té des sec­teurs domi­nants. « Leur nar­ra­tion ne peut [plus] se trans­for­mer dans la nar­ra­tion uni­ver­selle d’une époque », en conclut Inigo Errejon.

La maigre porte de sor­tie des élites poli­tiques est d’obtenir un consen­sus pas­sif. Ainsi, inca­pable d’imaginer une autre vision du monde que celle qui vient de s’effondrer, il ne reste au pou­voir que la poli­tique de la peur et de la rési­gna­tion – on ne peut rien faire d’autre, ceux qui disent le contraire sont dan­ge­reux – et son ultime recourt, la coer­ci­tion. Pour Pablo Iglesias, le pou­voir se décom­pose à mesure qu’avance le pro­ces­sus de crise d’hégémonie des super­struc­tures. La mul­ti­pli­ca­tion des insultes, calom­nies et attaques poli­ti­co-média­tiques qu’essuient les acti­vistes des Indignés ain­si que le dur­cis­se­ment des consignes poli­cières contre les mani­fes­tants témoignent d’une caste qui s’agrippe au pou­voir avec les faibles armes qui leur reste (cf. vidéo « Qu’est-ce que l’hégémonie ? »). L’hégémonie par le consen­sus s’éteint, la domi­na­tion par la coer­ci­tion ne peut durer éter­nel­le­ment.

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Pablo Iglesias (DR)

… à la crise de régime

Dans cette confi­gu­ra­tion s’ajoute la spé­ci­fi­ci­té his­to­rique du régime espa­gnol issu de la tran­si­tion. Inigo Errejon s’en prend à la cri­tique de la tran­si­tion por­tée par la gauche en termes de tra­hi­son : « Une logique qui marche pour tout expli­quer […] et une rhé­to­rique per­ma­nente de la mélan­co­lie, du per­dant qui explique sa défaite par un élé­ment exté­rieur » (confé­rence « L’État espa­gnol »). Il ana­lyse cette période his­to­rique à tra­vers le concept de révo­lu­tion pas­sive, que l’on doit à Antonio Gramsci. L’Italien enten­dait décrire un pro­ces­sus de chan­ge­ments réels par le haut, qui réus­sit à inté­grer une par­tie des reven­di­ca­tions subal­ternes en les vidant de leur sens uni­ver­sel. Ainsi « un nou­veau pacte social » prend forme, grâce à la négo­cia­tion avec les oppo­sants au fran­quisme de « contre­poids dans l’État pour les reven­di­ca­tions popu­laires », comme les liber­tés civiles et la com­pé­ti­tion élec­to­rale plu­ra­liste.

« L’intégration au mar­ché unique sui­vant un modèle éco­no­mique de ser­vices dis­si­mule en réa­li­té un régime de cor­rup­tion géné­ra­li­sée, « comme mode de mises en lien des élites éco­no­miques avec les élites poli­tiques » ».

Le secré­taire poli­tique de Podemos dis­tingue trois carac­té­ris­tiques majeures du dis­cours hégé­mo­nique, ciment du consen­sus de tran­si­tion. Tout d’abord, « une nar­ra­tion mys­tique sur un espace fan­tas­mé » qui se résume dans l’adage « L’Espagne est le pro­blème, l’Europe est la solu­tion ». L’intégration au mar­ché unique sui­vant un modèle éco­no­mique de ser­vices dis­si­mule en réa­li­té un régime de cor­rup­tion géné­ra­li­sée, « comme mode de mises en lien des élites éco­no­miques avec les élites poli­tiques ». Ensuite, la tran­si­tion pac­tée achète le consen­te­ment des iden­ti­tés régio­nales par une nou­velle arti­cu­la­tion des com­pé­tences entre État cen­tral et com­mu­nau­tés auto­nomes. Enfin, s’élabore, en dehors du pacte poli­tique stric­to sen­su, une culture de la tran­si­tion. Cette der­nière véhi­cule, selon Errejon, une « vision orien­ta­liste de l’espagnol », qui se com­bine par­fai­te­ment avec l’ère post-poli­tique. La figure de l’espagnol serait celle du tableau de Francisco de Goya, Duelo a gar­ro­ta­zos, qui met en scène deux vilains gar­çons en train de se battre. La tran­si­tion s’appuie donc sur une condam­na­tion du conflit comme mal en soi et inva­riant cultu­rel espa­gnol. Cette rhé­to­rique se retrouve, nous dit le Pablo Iglesias ana­lyste de ciné­ma, dans les films des années 1980–90 qui s’emparent du thème de la guerre civile espa­gnole de 1936–1939. La guerre civile se pré­sente comme « un affron­te­ment entre frères, un évé­ne­ment météo­ro­lo­gique mal­heu­reux » et sert d’étalon pour pré­sen­ter la tran­si­tion post-fran­quiste comme « ce qui nous ren­dit notre har­mo­nie » (pré­sen­ta­tion de son ouvrage Machiavel face au grand écran). Ainsi, une confu­sion mor­ti­fère s’établit entre démo­cra­tie, consen­sus et consti­tu­tion espa­gnole qui ferme le champ du dis­cu­table.

Le régime issu du Pacte de la Moncloa a main­te­nu avec suc­cès une forme de sta­bi­li­té poli­tique et a été capable de répar­tir le pou­voir et d’or­don­ner les posi­tions en cen­tra­li­sant le PP, le PSOE et le roi. Errejon illustre la force de ce consen­sus par l’acceptation, par les contes­ta­taires eux-mêmes, de se posi­tion­ner à son extrême-gauche, c’est-à-dire recon­nais­sant la cen­tra­li­té de leurs adver­saires. Podemos sou­tient que ce pacte a été rom­pu, bri­sé, non par les citoyens dans un élan répu­bli­cain, mais par le pro­ces­sus que Christopher Lasch désigne par révolte des élites. Pablo Iglesias pré­fère par­ler d’un « auto-coup d’État » pour décrire cette situa­tion où les élites se rendent compte « que leur propres normes ne servent plus pour garan­tir le consen­sus social » puis décident de pas­ser outre. Le meilleur indice d’une crise de régime est la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive d’une soli­da­ri­té en haut. Inigo Errejon entre­voit les pré­misses d’une dis­so­lu­tion des groupes domi­nants. Devant leur inca­pa­ci­té à faire per­du­rer ce consen­sus, « la caste n’a déjà plus de com­por­te­ment col­lec­tif ». Le sauve-qui-peut serait en train de désa­gré­ger leur uni­té et cha­cun se deman­de­rait « que puis-je empor­ter avant qu’on me déloge ? » (Disputar la demo­cra­cia).

podeosban

(DR)

L’impasse des forces contestataires traditionnelles

« La crise consiste jus­te­ment dans le fait que l’ancien meurt et que le nou­veau ne peut pas naître ». Cet énon­cé pro­phé­tique d’Antonio Gramsci cor­res­pond à la réa­li­té espa­gnole, à par­tir des pre­miers plans d’austérité en 2010. En effet, il serait réduc­teur de ne voir que les consé­quences sociales de la réces­sion éco­no­mique. Les coupes bud­gé­taires sont éga­le­ment fac­teurs d’une puis­sante désor­ga­ni­sa­tion des mobi­li­sa­tions. « La contes­ta­tion pousse sur un [double] ter­rain frag­men­té », explique Inigo Errejon. D’abord ins­ti­tu­tion­nel, puisque les orga­ni­sa­tions de gauche, cana­li­sa­trices clas­siques des reven­di­ca­tions, uti­lisent les anciennes méthodes pour une nou­velle conjonc­ture, quand elles n’ont pas tout bon­ne­ment délais­sé la lutte pour ral­lier le camp pro-aus­té­ri­té. Culturel, ensuite, car les réfé­rents com­muns ont été dis­sous par des décen­nies de valo­ri­sa­tion des par­cours indi­vi­duels : les mani­fes­ta­tions cherchent leur dra­peau, leur slo­gan, leur chant ou leur lea­der uni­fi­ca­teur ; bref leur his­toire com­mune.

« Le double dis­cours sté­rile entre les­quels oscil­lent les Indignés : le pes­si­misme de conso­la­tion du puriste radi­cal et l’optimiste per­ma­nent du mou­ve­ment social qui accu­mule du pou­voir gra­duel­le­ment. »

Les mou­ve­ments contes­ta­taires, après le 15M retom­bé, semblent donc dans une impasse stra­té­gique. Errejon raconte le double dis­cours sté­rile entre les­quels oscil­lent les Indignés : le pes­si­misme de conso­la­tion du puriste radi­cal et l’optimiste per­ma­nent du mou­ve­ment social qui accu­mule du pou­voir gra­duel­le­ment. Pourtant, ceux qui lan­ce­ront trois ans plus tard Podemos per­çoivent clai­re­ment le ter­reau d’une force poli­tique pro­gres­siste à voca­tion majo­ri­taire : une crise d’hégémonie du récit offi­ciel, un régime qui s’ébranle, une poli­ti­sa­tion des pro­blèmes indi­vi­duels en indi­gna­tion col­lec­tive et l’onde de choc des Indignés qui prive aux réac­tion­naires toute récu­pé­ra­tion poli­tique. Bref, une fenêtre d’opportunité poli­tique inédite.

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Alexis Gales
Alexis Gales

Enseignant en lycée, amateur de foot et de théorie politique, quelque part entre Orwell et Chávez.

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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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