Que pense Podemos ? (2/4)


Seconde partie – texte inédit pour le site de Ballast

Les com­men­ta­teurs offi­ciels peinent encore à défi­nir Podemos, que l’on dit pour­tant aux portes du pou­voir. Cet objet poli­tique non iden­ti­fié bous­cule les petites cases de la clique média­tique : popu­listes, euros­cep­tiques, alter-mon­dia­listes ? Et cha­cun d’y aller de son éti­quette ou d’agiter le tra­di­tion­nel chif­fon rouge : com­mu­nistes, mar­xistes-léni­nistes, cha­vistes, boli­va­riens, cas­tristes, etc. Que pensent, au fond, ses fon­da­teurs ? Quels sont leurs stra­té­gies, leurs réfé­rences, leurs leviers théo­riques ? Qui est à la barre de ce mou­ve­ment qui ne cesse d’appeler à cou­per la socié­té en deux : non plus entre la gauche et la droite, mais entre le peuple et les puis­sants. Nous les avons lus, et écou­tés, en langue espa­gnole. Itinéraire d’un mou­ve­ment qui per­turbe échi­quiers et agen­das poli­tiques. 


pod1Fabriquer un récit concurrent

Pablo Iglesias ne cesse de le répé­ter sur tous les tons : on peut com­prendre le sys­tème-monde du socio­logue amé­ri­cain Wallerstein, se reven­di­quer du maté­ria­lisme his­to­rique, déchif­frer la géo­gra­phie mar­xiste d’Harvey, s’imprégner de Gramsci, en tirer des conclu­sions en termes de tran­si­tion de sys­tème et d’érosion des par­tis tra­di­tion­nels et… s’en satis­faire, fiers et nar­cis­siques, au sein de nos seuls cercles mili­tants. « La gauche, nous dit-il, a tou­jours eu le pro­blème de conver­tir ses diag­nos­tics en dis­cours qui construisent une majo­ri­té sociale. » Alors, que faire ? Se pré­sen­ter aux élec­tions avec un pro­gramme de rup­ture ? Ici, inter­vient l’hypo­thèse Tuerka. Pour nos jeunes pro­fes­seurs, dans ce moment de déli­ques­cence du récit offi­ciel, la clé est plu­tôt de four­nir de nou­veaux cadres inter­pré­ta­tifs pour pen­ser la réa­li­té, de jouer « sur le dis­cours et de nou­velles iden­ti­tés [poli­tiques] », de rendre hégé­mo­nique une nou­velle expli­ca­tion des choses (confé­rence « Que doit dire la gauche ? »). Et, au moment où s’ouvre cette oppor­tu­ni­té his­to­rique sans pré­cé­dent, qui fait vaciller le consen­te­ment à l’ordre, voi­là que les contes­ta­taires reviennent avec les dra­peaux, les sym­boles, les mots et les méthodes qui ont échoué. Les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires auraient trop long­temps lut­té pour impo­ser leur concep­tion reli­gieuse du Vrai et du Bien, telle qu’écrite dans les livres. Or, ce qui compte par-des­sus tout pour Podemos, ce serait de par­tir du sens com­mun, de la base, des gens ordi­naires – « ce que sent la majo­ri­té ».

Sortir de la marginalité

La gauche radi­cale connaît l’importance de la guerre de posi­tion dont par­lait Antonio Gramsci – celle qui consiste à impo­ser son ordre sym­bo­lique du monde, à conqué­rir les consciences avant le pou­voir. Néanmoins, pour­suit Iglesias, elle l’aurait per­due à plate cou­ture ! Le récent euro­dé­pu­té s’emporte contre les vieux mili­tants de gauche atta­chés à la phra­séo­lo­gie révo­lu­tion­naire : « Nous avons tou­jours per­du ! Nos sym­boles ont été vain­cus ! Notre manière de tra­vailler a été vain­cue ! Ils ont tout gagné ! » (inter­ven­tion sur Telek) Il enjoint ses cama­rades à voir la confi­gu­ra­tion poli­tique de l’Espagne telle qu’elle est, c’est-à-dire comme le résul­tat de la vic­toire de l’ennemi : « Perdre implique tou­jours que le sens com­mun des gens est dif­fé­rent [de nos diag­nos­tics]. » La guerre de posi­tion ne se mène pas dans l’abstrait du monde des Idées. En bons maté­ria­listes, nos pro­fes­seurs s’intéressent prio­ri­tai­re­ment aux dis­po­si­tifs de trans­mis­sion des conte­nus idéo­lo­giques. Actes uni­ver­si­taires ennuyeux, livres jar­gon­neux, confé­rences publiques aux réfé­rences inces­tueuses, assem­blées géné­rales inter­mi­nables, dis­tri­bu­tions de tracts sans réel échange, blo­go­sphère alter­na­tive… cette gauche aurait une fâcheuse ten­dance à délais­ser les ter­rains cru­ciaux de la bataille idéo­lo­gique, au pro­fit d’espaces mar­gi­naux et du confort mino­ri­taire ; elle pré­fère avoir rai­son plu­tôt que de convaincre.

« Actes uni­ver­si­taires ennuyeux, livres jar­gon­neux, réfé­rences inces­tueuses, assem­blées géné­rales inter­mi­nables… cette gauche radi­cale se com­plaît dans les espaces mar­gi­naux et le confort mino­ri­taire ; elle pré­fé­re­rait avoir rai­son plu­tôt que convaincre. »

Aujourd’hui, « 95% des dis­cours poli­tiques passent par des dis­po­si­tifs audio­vi­suels », tranche Pablo Iglesias : publi­ci­tés, débats et jour­naux télé­vi­sés, films, séries, pro­grammes de diver­tis­se­ments, émis­sions de radio, chaînes YouTube, etc. En plus d’être « des machines qui nous apprennent à pen­ser, qui génèrent du consen­sus, du sens com­mun », ces dis­po­si­tifs façonnent notre rap­port aux for­mats. Leurs carac­tères accro­cheurs sont deve­nus hégé­mo­niques : le temps de concen­tra­tion s’est rac­cour­ci, les plans sont rapides, le décor esthé­ti­sé, la polé­mique s’est théâ­tra­li­sée, les mots claquent et la musique accom­pagne les acteurs ; bref, le Spectacle de Guy Debord est deve­nu la norme. Le natif du quar­tier madri­lène de Vallecas nous met devant deux alter­na­tives, à tra­vers l’exemple du ciné­ma. La pre­mière serait une solu­tion à la Jean-Luc Godard – des formes avant-gar­distes qui sub­ver­tissent l’esthétique domi­nante –, avec le dan­ger que cette nou­velle vague ne cor­res­ponde qu’aux caté­go­ries esthé­tiques d’une mino­ri­té inca­pable d’émettre en dehors de ses cercles. La seconde pro­pose de jouer les règles for­melles de l’ennemi, en dis­pu­tant cette fois-ci le conte­nu du mes­sage. C’est cette option, celle « d’assumer une série de tech­niques et de for­mats » propre à l’adversaire, que vont choi­sir nos pro­fes­seurs-mili­tants de l’Université de Madrid, las­sés des cou­tumes aca­dé­miques (confé­rence « Que doit dire la gauche ? »).

Se battre avec les armes de l’ennemi

Pablo Iglesias décèle une carac­té­ris­tique com­mune à la droite conser­va­trice et aux mili­tants et intel­lec­tuels cri­tiques : ils par­tagent une forme d’élitisme face à ces nou­veaux espaces de bataille idéo­lo­gique, qui seraient illé­gi­times, pro­pices au fast-thin­king, à la « pen­sée-minute » (Gilles Deleuze), aux « pen­seurs pour camé­ras » (Pierre Bourdieu). Les formes de créa­tion de consciences poli­tiques contre l’ordre domi­nant seraient incom­pa­tibles avec ces outils d’abrutissement géné­ra­li­sé, devant les­quels l’intelligence ne pour­rait s’abaisser sans perdre la pro­fon­deur de l’analyse révo­lu­tion­naire. Le direc­teur de l’émission La Tuerka, Iglesias, leur répond qu’ils ont peut-être rai­son, sinon sans doute, et qu’ils pour­ront dès lors deman­der à leurs enfants d’inscrire sur leur tombe : « Il a tou­jours eu rai­son – mais per­sonne ne le sut jamais. » Selon lui, ces com­por­te­ments éludent le pou­voir d’injonction des médias. En mécon­nais­sant le fait que « les gens, les tra­vailleurs pré­fèrent l’ennemi, ils le croient, ils com­prennent ce qu’il dit », la cri­tique se ren­drait autant inau­dible qu’impuissante. Puisque l’ennemi agrège des forces et obtient le consen­te­ment par un dis­cours attrac­tif, qui touche, séduit et se pré­sente comme la norme, il est néces­saire de lui dis­pu­ter cette hégé­mo­nie sur son ter­rain. À ses détrac­teurs, il répond : « Nous ne défi­nis­sons pas les condi­tions de la bataille. »

pod2De là, donc, naît La Tuerka (« L’Ékrou », dirions-nous en fran­çais) comme dis­po­si­tif contre-hégé­mo­nique. À côté de leur enga­ge­ment avec Izquierda Unida, Pablo Iglesias, Juan Carlos Monedero et d’autres lancent un pro­gramme de télé­vi­sion indé­pen­dant, à la fin de l’année 2010, sur des télé­vi­sions locales de la com­mu­nau­té de Madrid. Devant le suc­cès de ces débats noc­turnes, le groupe média­tique Publico leur pro­pose d’émettre leur pro­gramme sur son canal de strea­ming. Ils com­mencent par une tranche horaire de deux heures le jeu­di soir ; aujourd’hui, ils dif­fusent cinq pro­grammes par semaine¹. Depuis peu, on compte la tra­duc­tion cata­lane ain­si qu’une autre émis­sion de débats (Fort Apache), sur la chaîne de télé­vi­sion par câble ira­nienne HispanTV. On retrouve tous les codes en vigueur : des pla­teaux et décors esthé­ti­sés, des temps de parole limi­tés, des ani­ma­teurs en cra­vate, des magne­tos dyna­miques, des empoi­gnades théâ­tra­li­sées, etc. Lorsque des mili­tants de la gauche radi­cale demandent à Pablo Iglesias pour­quoi invitent-ils des membres du PP ou du PSOE, il leur répond sans bron­cher : « Cela nous nor­ma­lise ! » Il ques­tionne la stra­té­gie clas­sique de la gauche cri­tique : se reven­di­quer d’une infor­ma­tion alter­na­tive ou d’une contre-infor­ma­tion revien­drait, selon lui, à se pla­cer d’emblée comme mino­ri­taire ou mar­gi­nal. Devenir l’émission de débats de réfé­rence implique d’assumer une cer­taine cen­tra­li­té, pour mieux faire pas­ser leurs conte­nus cri­tiques.

La légitimité d’une parole

Ils prennent au sérieux les recherches de la phi­lo­sophe amé­ri­caine Judith Butler sur le pou­voir per­for­ma­tif du lan­gage. S’emparant des tra­vaux de John Austin (auteur de Quand dire, c’est faire), elle s’intéresse aux condi­tions d’énonciation qui rendent un « un dis­cours de haine » effi­cace. La force inju­rieuse des « hate speeches » homo­phobes ou racistes s’observe, nous dit-elle, par une réac­tion cor­po­relle de sou­mis­sion ou de désta­bi­li­sa­tion chez l’interlocuteur comme suer, cher­cher ses mots, une accé­lé­ra­tion des bat­te­ments du cœur ou bais­ser la tête. Ce dis­cours est donc dit per­for­ma­tif, puisqu’il pro­duit des effets qui ne se confondent pas avec l’acte de dis­cours lui-même – à la dif­fé­rence d’autres actes de lan­gage qui réa­lisent direc­te­ment ce qu’ils énoncent (le maire qui dit « je vous déclare mari et femme »). Or, ce qu’explique Judith Butler est que la force per­for­ma­tive ne vient pas de l’individu lui-même, de sa puis­sance sou­ve­raine à bles­ser autrui. Au contraire, ce pou­voir insul­tant n’est qu’une répé­ti­tion des rap­ports sociaux déjà exis­tants. Son impact réside dans des struc­tures sédi­men­tées et préa­lables à l’énonciation : le pro­pos raciste en lui-même ne fait que s’appuyer sur des normes de la socié­té.

« Les dis­cours de haine sociale des médias audio­vi­suels ont besoin d’un ensemble de condi­tions d’énonciation pour avoir un effet sur la pen­sée et le com­por­te­ment des gens. »

Comment rat­ta­cher cela à l’entreprise Tuerka ? Ses ini­tia­teurs éta­blissent que les dis­cours de haine sociale des médias audio­vi­suels ont besoin d’un ensemble de condi­tions d’énonciation pour avoir un effet sur la pen­sée et le com­por­te­ment des gens. Ils res­pectent un cer­tain nombre de rites et de pra­tiques qui légi­ti­ment leur parole. Ainsi, les mes­sages libé­raux n’ont pas une effi­ca­ci­té supé­rieure à ceux des contes­ta­taires du fait de leur par­faite logique, mais parce qu’ils s’inscrivent dans une machi­ne­rie dis­cur­sive bien hui­lée. Pour en don­ner un exemple simple, si le mes­sage « le pri­vé est plus effi­cace que le public » est énon­cé sur un pla­teau de télé d’une grande chaîne, à une heure à forte audience, juste après un magné­to sur un ser­vice public défi­cient, par un homme âgé, diplô­mé, en cos­tard-cra­vate, avec une into­na­tion assu­rée et qui reçoit l’assentiment des autres invi­tés, il aura une dimen­sion per­for­ma­tive immen­sé­ment supé­rieure aux envo­lées anti­ca­pi­ta­listes d’un sala­rié dans un méga­phone, à la fin d’une mani­fes­ta­tion. Cette impor­tance des condi­tions d’énonciation sur notre appé­tence à regar­der un pro­gramme, ou le cré­dit accor­dé à un conte­nu, serait notre lot quo­ti­dien. Qui n’a pas cou­pé une vidéo YouTube à cause d’un rythme trop lent, d’un son gênant ou d’une source dou­teuse ? La Tuerka tente donc, du moins pour les émis­sions de débats, de repro­duire un for­mat « domi­nant » de trans­mis­sion de conte­nus idéo­lo­giques.

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Judith Butler (DR)

Traduire, simplifier, imposer ses cadres

Grâce au suc­cès des pro­grammes sur Internet, Pablo Iglesias devient un invi­té régu­lier des débats télé­vi­sés « de réfé­rence » en Espagne. Il va pré­fi­gu­rer ce que sera la stra­té­gie poli­tique de Podemos à par­tir de 2014, par les canaux de La Tuerka et des autres médias audio-visuels : éla­bo­rer une nou­velle expli­ca­tion de ce qui se déroule et per­mettre « que la dou­leur n’ait plus à être inter­pré­tée avec les mots et les lunettes des domi­nants » (Disputar la demo­cra­cia). D’abord, La Tuerka se pré­sente comme une caisse à outils qui doit ser­vir pour le com­bat poli­tique quo­ti­dien. Les débats four­nissent des argu­ments et des expli­ca­tions « que tout le monde peut uti­li­ser pour débattre au bar, au tra­vail, à l’université, en famille ». Au-delà des ques­tions d’actualité natio­nales et inter­na­tio­nales, les sujets posés dans Fort Apache (par exemple « Le défi de la gauche fran­çaise ») reviennent sur l’histoire poli­tique euro­péenne, avec un niveau géné­ral bien supé­rieur à leurs concur­rents. Ensuite, les grandes ter­tu­lias (« talk-show ») espa­gnoles doivent per­mettre d’imposer ses cadres d’interprétation. Tout dis­cours hégé­mo­nique – qui arrive à rendre domi­nante son expli­ca­tion des choses – se construit sur des images, méta­phores et sim­pli­fi­ca­tions qui ne résistent à aucune ana­lyse en pro­fon­deur. La com­pa­rai­son néo­li­bé­rale entre l’État et un ménage (on ne peut dépen­ser plus que nos recettes) s’effondre au pre­mier manuel d’économie venu (les familles n’ont pas de banque cen­trale, elles ne décident pas de leur reve­nu etc.), comme la construc­tion fan­tas­mée d’un récit natio­nal par le répu­bli­ca­nisme ou l’extrême droite au pre­mier livre d’histoire. La puis­sance méta­pho­rique de l’image, lorsqu’elle s’ancre avec intel­li­gence dans le sens com­mun d’une époque, l’emporterait tou­jours face à l’analyse froide.

« Les débats four­nissent des argu­ments et des expli­ca­tions « que tout le monde peut uti­li­ser pour débattre au bar, au tra­vail, à l’université, en famille ». »

Inigo Errejon observe que « l’accusation qui consiste à dire que la droite popu­liste offre des solu­tions faciles ou sim­plistes est aus­si inef­fi­cace que la condam­na­tion morale », puisque ce tra­vail de syn­thèse de ses diag­nos­tics et pro­po­si­tions en « for­mules simples et directes » serait le lot de « toutes les forces poli­tiques qui ont réus­si à mobi­li­ser d’amples sec­teurs de la socié­té en vue d’un objec­tif com­mun » (article « Possibilités popu­listes dans la poli­tique euro­péenne et espa­gnole »). Il faut donc en construire des concur­rentes. L’idée est de se dis­pu­ter des termes et concepts qui vont bien plus loin qu’une iden­ti­té poli­tique autour de trois axes : démo­cra­tie, sou­ve­rai­ne­té, défense des droits sociaux. Le pré­sen­ta­teur vedette de La Tuerka dis­pense des courts mono­logues, de deux minutes maxi­mum, où s’opposent « démo­cra­tie et sou­ve­rai­ne­té popu­laire » contre « dic­ta­ture des mar­chés finan­ciers ». Dans les émis­sions télé­vi­sées, il s’en prend à « la caste » qui jongle entre les charges publiques et les conseils d’administrations pri­vées. Quant au pro­blème de la dette, Pablo Iglesias met en scène un indi­vi­du à un café qui se voit deman­der de payer les verres de tous les autres. En dur­cis­sant le tableau, la gauche révo­lu­tion­naire se lamen­te­rait que son cadre scien­ti­fique d’analyse ne soit pas uni­ver­sel­le­ment par­ta­gé par les gens du com­mun : la Révolution vien­dra lorsque tous les pro­lé­taires auront acquis la loi de baisse ten­dan­cielle du taux de pro­fit – cette posi­tion se résume sou­vent, d’un souffle de déses­poir : « Ah, si tout le monde avait lu Marx… ». Pablo Iglesias tente de convaincre les mili­tants d’Izquierda Anticapitalista du contraire, lorsque l’un d’eux lui demande pour­quoi il ne parle jamais des contra­dic­tions du capi­ta­lisme lors de ses inter­ven­tions télé­vi­sées. La clé, lui répond-il, réside dans la tra­duc­tion des « diag­nos­tics de la réa­li­té à quelque chose que les gens peuvent iden­ti­fier à leur propre vie ». Puis rajoute : « Dire que le pro­blème est le capi­ta­lisme n’explique rien ! […] Tu peux dire : je suis conscient que l’expropriation du tra­vail des classes sala­riées est la clef de la contra­dic­tion tra­vail-capi­tal, et à elle nous devons rajou­ter la contra­dic­tion de genre car le patriar­cat est un élé­ment consub­stan­tiel à la domi­na­tion de classe. Tu es un frea­ky [un mec bizarre] ! »

La bataille pour le sens com­mun néces­site la tra­duc­tion dans le lan­gage ordi­naire. Les capi­ta­listes deviennent la caste, le par­le­men­ta­risme bour­geois se mue « en gou­ver­ne­ment en faveur des riches », le pro­blème de l’exploitation se trans­forme en un « sys­tème ban­caire qui vole la sou­ve­rai­ne­té et la démo­cra­tie pour le remettre à une mafia de ban­quiers » (débat avec IA). Il s’agit de réin­ves­tir autant les mots de l’adversaire que les siens. La solu­tion est en jeu d’équilibre entre « l’abysse élec­to­rale de la mar­gi­na­li­té et le renon­ce­ment idéo­lo­gique de l’intégration au sys­tème » (entre­tien d’Inigo Errejon, « Podemos comme pra­tique cultu­relle émer­gente face à l’imaginaire néo­li­bé­ral »). Un pied doit donc être dans les consen­sus d’aujourd’hui et l’autre dans sa ré-arti­cu­la­tion pour la trans­for­ma­tion sociale. Quand l’adversaire est obli­gé de par­ler dans les termes que tu as déli­mi­tés, la vic­toire est proche. Et, c’est exac­te­ment ce qu’il se passe en Espagne, avec « la caste ». Plutôt que nos pro­fes­seurs aient à se débattre avec des éti­quettes comme « com­mu­nistes », c’est l’adversaire qui parle son lan­gage : « Je ne suis pas la caste » ou « Je fais par­tie des gens nor­maux » répètent les membres du PSOE et du PP. Ce pari stra­té­gique s’inscrit dans une remise en ques­tion des iden­ti­tés col­lec­tives dont on ne peut faire l’économie de l’explication.

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Laclau et Mouffe (DR)

Du post-marxisme

En 1985, Chantal Mouffe et Ernesto Laclau publient Hégémonie et stra­té­gie socia­liste : vers une poli­tique démo­cra­tique radi­cale. Cet ouvrage, qui sonne comme un mani­feste face aux pre­mières grandes vic­toires du néo­li­bé­ra­lisme, pose le constat d’une défaite his­to­rique des rangs pro­gres­sistes ; défaite certes poli­tique mais prin­ci­pa­le­ment intel­lec­tuelle. Les poli­tistes belges et argen­tins s’attaquent au logi­ciel mar­xiste pour lire la construc­tion des laté­ra­li­sa­tions poli­tiques, des iden­ti­tés col­lec­tives et des sub­jec­ti­vi­tés indi­vi­duelles (se sen­tir fran­çais, ouvrier, femme, noir, de la classe moyenne, homo­sexuel, de gauche, etc.). Pour l’analyse mar­xiste tra­di­tion­nelle, les groupes sociaux – et les indi­vi­dus qui les com­posent – sont consti­tués dans la sphère éco­no­mique. Le phi­lo­sophe fran­çais Louis Althusser, à la fin des années 1960, ten­te­ra de nuan­cer en par­lant de déter­mi­na­tion en der­nière ins­tance des rap­ports de pro­duc­tion : certes, la reli­gion, la famille ou les médias peuvent endos­ser le rôle d’institutions qui déter­minent le rap­port que les indi­vi­dus ont au monde, mais c’est parce que le mode de pro­duc­tion le leur délègue – il déter­mine donc tou­jours en der­nière ins­tance. Ainsi, la dis­tance entre ce que doivent être objec­ti­ve­ment les sujets (des ouvriers, des sala­riés, des chô­meurs, des patrons) et leur com­por­te­ment poli­tique effec­tif – par exemple, voter à droite pour un ouvrier ou cri­ti­quer les gré­vistes pour un sala­rié – révèle un rap­port idéo­lo­gique au monde, une rela­tion ima­gi­naire avec la réa­li­té, une fausse conscience des rap­ports sociaux. D’où, dit en pas­sant, l’ardeur que mettent les intel­lec­tuels de gauche pour décons­truire ces fausses consciences et révé­ler, par la Science, les méca­nismes réels du monde social aux domi­nés.

« Quand l’adversaire est obli­gé de par­ler dans les termes que tu as déli­mi­tés, la vic­toire est proche. »

Mouffe et Laclau intro­duisent une double rup­ture fon­da­men­tale avec ce sché­ma. D’une part, ils rompent avec la déter­mi­na­tion éco­no­mique sur les iden­ti­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives. L’idée de groupes ou d’individus pré­exis­tants et objec­ti­ve­ment consti­tués dans les rap­ports de pro­duc­tion est à jeter aux oubliettes de l’Histoire. Par consé­quent, les dimen­sions contin­gentes et indé­ter­mi­nées de toutes iden­ti­tés rede­viennent cen­trales. D’autre part, ils récusent l’horizon com­mu­niste de récon­ci­lia­tion finale de l’humanité. Selon ces auteurs, la conflic­tua­li­té et les rela­tions de pou­voir sont des don­nées indé­pas­sables des socié­tés humaines. C’est en cela que leur pro­jet de démo­cra­tie radi­cale se reven­dique du post-mar­xisme. Les classes sociales n’existent donc pas en soi mais sont le résul­tat d’un tra­vail « de pro­duc­tion, de dif­fu­sion et d’adaptation de mar­queurs dis­cur­sifs qui donnent un sens anta­go­niste à la réa­li­té sociale ». Autrement dit, elles « construisent une nar­ra­tion des­ti­née à la conso­li­da­tion d’identités poli­tiques qui font s’affronter la majo­ri­té dépos­sé­dée aux mino­ri­tés puis­santes et pri­vi­lé­giés » (Inigo Errejon, article « La construc­tion dis­cur­sive des iden­ti­tés popu­laires »). Le pas­sage des classes sociales aux volon­tés col­lec­tives est acté.

Enterrer l’axe gauche-droite

Cet anta­go­nisme s’est arti­cu­lé, jusqu’à une période récente, autour de la laté­ra­li­sa­tion gauche-droite. Or ces deux méta­phores ne sont ni éter­nelles, ni stables. Au contraire, leur signi­fi­ca­tion est tri­bu­taire des usages et des confi­gu­ra­tions poli­tiques qui les mettent en scène. Pour Pablo Iglesias et ses cama­rades, cette pro­duc­tion his­to­rique de la moder­ni­té euro­péenne n’ordonne plus le champ des pos­sibles poli­tiques : devan­çant Jean-Luc Mélenchon, ils enterrent l’ère de la gauche pour éri­ger celle du peuple. Le constat est banal, qua­si­ment une antienne des mou­ve­ments contes­ta­taires : la social-démo­cra­tie s’est ral­liée aux poli­tiques néo­li­bé­rales, tant et si bien que l’étiquette gauche a per­du­ré pour nom­mer un conte­nu de droite, libé­ral, favo­rable aux mino­ri­tés pri­vi­lé­giées. Majoritairement, ces cou­rants en concluent une chose : la bataille à mener doit res­ter au sein du sché­ma hori­zon­tal gauche-droite et il faut, au plus vite, redon­ner consis­tance au terme de gauche en par­lant de vraie gauche, de gauche de la gauche ou de gauche radi­cale (la social-démo­cra­tie étant la fausse et, en défi­ni­tive, la « droite com­plexée », selon l’expression de Frédéric Lordon). Il s’agirait donc de démas­quer un men­songe éhon­té de dis­tri­bu­tion d’étiquettes poli­tiques, dans l’objectif, en les gar­dant telles quelles, de les repla­cer au bon endroit. Ce rai­son­ne­ment part de l’idée qu’il exis­te­rait un peuple de gauche ou des gens de gauche déjà consti­tués et majo­ri­taires, qui attendent avec impa­tience cette offre poli­tique : rendre à la gauche ses cou­leurs, authen­tiques – rouge vif.

« Se pla­cer à l’extrême de je-ne-sais-qui, ça ne sert qu’à faire gagner la banque. Nous disons : il existe une majo­ri­té sociale ; ceux d’en bas contre ceux d’en haut. »

Les futurs créa­teurs de Podemos rompent radi­ca­le­ment avec cette logique. Ils n’entendent plus sous­crire à cet axe poli­tique qui va de l’extrême droite à l’extrême gauche. Pablo Iglesias envoie val­ser ce qu’il tient pour de vieilles éti­quettes et récuse cette for­mule usuelle au sein des mou­ve­ments radi­caux : « Si toute la [vraie] gauche s’assemblait, si nous fai­sions une affiche avec tous nos cigles et tous nos dra­peaux […] on en ter­mi­ne­rait avec ce gou­ver­ne­ment d’usurpateurs. » Cette union est une illu­sion, pour­suit-il. Il ne manque pas d’une alliance de toutes les ten­dances du mar­xisme, mais d’une uni­té popu­laire. Lors d’une confé­rence sur le reve­nu uni­ver­sel, il s’en prend à ceux qui veulent faire de la gauche « une reli­gion » plu­tôt qu’« un ins­tru­ment au ser­vice de ceux d’en bas ». Et Iglesias de cri­ti­quer l’attachement incon­di­tion­nel au mot de gauche, indé­pen­dam­ment de son conte­nu ou sa force de trans­for­ma­tion sociale : « Ce jeu qui divise l’échiquier poli­tique entre centre-gauche et centre-droit, et faire de la poli­tique serait se pla­cer à l’extrême de je-ne-sais-qui, ça ne sert qu’à faire gagner la banque. Nous disons : il existe une majo­ri­té sociale ; ceux d’en bas contre ceux d’en haut. »

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NOTES

1. Otra Vuelta de Tuerka (« Un autre tour d’ékrou », dans lequel Pablo Iglesias inter­view une per­son­na­li­té poli­tique ou intel­lec­tuelle en face-à-face), La Tuerka DF (repor­tage et débat), La Tuerka News (infor­ma­tions déca­lées), En Clave Tuerka (débat ani­mé par Juan Carlos Monodero), El Tornillo (« Le tour­ne­vis », émis­sion fémi­niste), Tuerka Diario (autre émis­sion de débat).

Alexis Gales
Alexis Gales

Enseignant en lycée, amateur de foot et de théorie politique, quelque part entre Orwell et Chávez.

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couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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