Almamy Kanouté : « On doit fédérer tout le monde »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Almamy Kanouté, trente-cinq années au comp­teur, est porte-parole et cofon­da­teur du mou­ve­ment Émergence et édu­ca­teur. Il habite à Fresnes ; nous le retrou­vons dans un café. Il ne prend rien, il jeûne. Derrière la sta­ture impo­sante, un sou­rire cha­leu­reux. Nous l’a­vions décou­vert comme tête de liste aux régio­nales de 2010 et il vient, avec l’as­so­cia­tion Rezus, de réa­li­ser un repor­tage dans une classe de col­lège, au len­de­main des atten­tats contre Charlie Hebdo et l’hy­per­mar­ché casher — l’oc­ca­sion pour nous ren­con­trer et reve­nir sur son par­cours et ses pro­jets : fédé­rer, par-delà les frac­tures de par­tis, de reli­gions et d’o­ri­gines, les citoyens ordi­naires contre les élites et les cols blancs. Et Kanouté l’as­sure : les mots d’ordre et les dra­peaux tra­di­tion­nels de l’ex­trême gauche ne suf­fisent plus pour convaincre.


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Vous avez décla­ré un jour que vous aviez à vous « battre deux fois plus » que vos parents. Que vou­liez-vous dire ?

Mon père est arri­vé du Mali dans les années 1970 ; il avait pris connais­sance et conscience du fait que des gens, en France, même si celle-ci l’a­vait accueilli, ne sou­hai­taient pas voir sur « leur sol » des per­sonnes venues de l’é­tran­ger. Mes parents sont mes pre­miers héros, même si je me suis beau­coup ins­pi­ré de la lutte des droits civiques des Afro-Américains et du pan­afri­ca­nisme. Mon père n’a jamais été à l’é­cole, il s’est ins­crit aux cours du soir, ici, jus­qu’à deve­nir arti­san-taxi. Très tôt, j’ai pris la mesure de tout un tas de situa­tions pro­blé­ma­tiques mais ma fibre poli­tique est venue très tard, à l’âge de vingt-deux ans. Je fai­sais un rejet total. J’avais conscience que nos parents avaient rasé les murs ; j’é­tais, ado­les­cent, en pleine crise iden­ti­taire : est-ce que je suis fran­çais ou malien ? Je me cher­chais. En France, bien sûr, on me disait que j’é­tais afri­cain (donc je me met­tais en marge de la socié­té) ; au Mali, en vacances, j’é­tais mon­tré du doigt comme le petit Français, le petit Blanc ! Je me deman­dais où était ma place. Aujourd’hui, je me recon­nais en tant que fran­çais d’o­ri­gine malienne : je n’ai plus de dif­fi­cul­tés à me défi­nir et à accep­ter qui je suis.

Et com­ment en êtes-vous venu à vous poli­ti­ser, alors ?

« J’avais conscience que nos parents avaient rasé les murs, j’é­tais, ado­les­cent, en pleine crise iden­ti­taire : est-ce que je suis fran­çais ou malien ? »

Pour moi, jeune, la poli­tique, c’é­tait un truc de Blancs, une logique de domi­na­tion. On nous par­lait de « démo­cra­tie » alors qu’elle n’é­tait (et n’est) en rien appli­quée par nos dif­fé­rents res­pon­sables poli­tiques. Je la reje­tais car j’a­vais en tête tous les mili­tants qui s’é­taient enga­gés dans la lutte pour l’é­man­ci­pa­tion et avaient, tous, per­du la vie dans des condi­tions… sus­pectes. D’où mon sur­en­ga­ge­ment ini­tial dans le milieu asso­cia­tif. Mon père m’a éle­vé avec la musique tra­di­tion­nelle d’Afrique de l’Ouest, avec Bob Marley, James Brown et Otis Redding ; je me suis inté­res­sé à ce fond sonore, je me suis mis à fouiller. Mon oncle, qui avait fait des études, fut un des lea­ders des migrants des foyers Sonacotra, lors­qu’il fal­lait pro­tes­ter contre l’État. Il écri­vait les cour­riers aux minis­tères, orga­ni­sait des grèves… Mais je ne l’ai appris que très récem­ment ! Personne ne me l’a­vait dit car on me décon­seille de m’en­ga­ger. Mon oncle a gar­dé des séquelles de son impli­ca­tion mili­tante. Nous, on doit être des relais, à notre niveau, on doit conti­nuer le com­bat. Je maî­trise mieux le ter­rain que mes parents, for­cé­ment. On s’est fait tout seul. On a appris à sur­mon­ter les obs­tacles et les cercles vicieux. J’avance avec les conseils de mes parents et ceux de la rue. Nos parents ont fait ce qu’ils ont pu ; à nous, puisque nous ne sommes pas des immi­grés, de pas­ser le cap. On a l’hé­ri­tage de l’im­mi­gra­tion mais on est des citoyens fran­çais. Ça ne sert à rien de vou­loir res­ter entre nous, de s’en­fer­mer ; on n’est pas aux États-Unis ou en Angleterre. Les Afro-Américains subis­saient de plein fouet la ségré­ga­tion raciale ; en France, c’est sur­tout de la ségré­ga­tion sociale. À une période de mon ado­les­cence, j’é­tais dans cette optique : les Noirs avec les Noirs, les Blancs avec les Blancs. Mais non, on se trompe si on pense ça. Au col­lège, je me sou­viens bien que nous n’a­vions pas le réflexe de savoir qui, dans la classe, était quoi : athée, chré­tien, juif, musul­man, etc. Depuis, je ne sais pas ce qu’il s’est pas­sé, ce n’est plus ça ! Hier, j’in­ter­ve­nais dans un col­lège : sur une pho­to de classe de 3e, il n’y avait que des Noirs ; sur une autre de 4e, dans le même éta­blis­se­ment, il n’y avait que des Blancs !

Quel a été le déclic qui a conduit à votre docu­men­taire, dans un col­lège, jus­te­ment, après les tue­ries de Charlie Hebdo ?

On y réflé­chis­sait déjà avant, avec les cama­rades de l’as­so­cia­tion Rezus. Ça a accé­lé­ré la démarche. Aussitôt, l’é­lite (les cols blancs, comme on dit) a repro­ché à la ban­lieue de n’a­voir rien dit à pro­pos des mas­sacres, de n’a­voir pas pris posi­tion au cours de la marche du 11 jan­vier. On s’est dit qu’ils se payaient notre gueule : ten­dez-nous le micro, alors ! On n’a aucun moyen, presque pas d’ou­tils, mais on s’est dit qu’il fal­lait faire quelque chose. On est inter­ve­nu dans le col­lège Aimé Césaire des Ulis et une jour­na­liste était là pour fil­mer, durant trois heures. À l’ar­ri­vée, il n’en est res­té que trois minutes – le rédac­teur en chef a orien­té tout ça comme il l’en­ten­dait (on a même dis­pa­ru, nous, tota­le­ment de l’i­mage). Les gosses ont dit des choses qui nous ont inter­pel­lés et tout ça avait dis­pa­ru. On a déci­dé de récu­pé­rer les rushs pour mon­trer notre propre docu­men­taire, avec le conte­nu com­plet. Sans rien cen­su­rer. Vu les retours et les réac­tions, on a réa­li­sé qu’on a mis le doigt sur quelque chose. C’est à nous de nous prendre en main : média­ti­que­ment, poli­ti­que­ment. L’émancipation passe par là. L’idée, ce n’est pas de pas­ser sur BFMTV (même si on peut, et c’est bien, tou­cher des mil­lions de gens), mais de dif­fu­ser nos propres conte­nus, sans craindre de frois­ser qui­conque. Avec les gamins, on a man­gé des claques. Ils sont extrê­me­ment vifs, en terme de lec­ture : à onze ans, ils peuvent te dire que Sarkozy avait gri­ma­cé, durant une émis­sion de radio, lors­qu’il entend qu’une femme musul­mane prend la parole. Pour nous, c’est deve­nu banal, ces réac­tions de déni­gre­ment, mais on réa­lise que pour les enfants ça ne l’est pas du tout. Ils étaient enthou­siastes que des adultes les écoutent. On doit bâtir notre propre parole et refu­ser les sépa­ra­tismes venus d’en haut : on peut refu­ser d’être « Je suis Charlie » et refu­ser d’être « Je ne suis pas Charlie ». C’est l’é­qui­libre que je cherche à trou­ver.

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Almamy Kanouté, par Cyrille Choupas (pour Ballast)

Vous avez dit un jour que vous fai­siez la dif­fé­rence entre les poli­ciers et les ins­ti­tu­tions. Dans quel sens ?

La police, c’est une affaire depuis l’en­fance. Quand tu es sujet aux contrôles au faciès, tu en gardes un sou­ve­nir amer. Tenez, j’a­vais quinze ans, je ren­dais sou­vent visite à mes oncles et, à côté de leur foyer, à Ivry, il y avait un Carrefour : je marche avec mon petit frère, on croise des CRS, ils nous coincent dans un coin. Contrôle d’i­den­ti­té. L’un d’eux nous demande notre ori­gine. Puis me répond : « Vous savez que vous êtes trop ici, il va fal­loir pen­ser à retour­ner chez vous. » Mon pouls s’ac­cé­lère, on rentre, on était trau­ma­ti­sés, on n’a plus dit un mot de la jour­née. Mais, aujourd’­hui, je par­viens à désa­mor­cer des contrôles : dans mon quar­tier, un groupe d’a­dos revient du foot et se fait contrô­ler sur un par­king. J’y vais, pour voir ce qu’il se passe. Ce sont des gamins que je connais et que je suis, en tant qu’é­du­ca­teur. Je demande aux offi­ciers à voir leur com­mis­sion roga­toire, car ils sont dans une rési­dence. L’un d’eux, aus­si­tôt, se montre très agres­sif : « Ouais, tu veux qu’on te contrôle aus­si ou quoi ? » Je leur réponds « Pourquoi pas ? », leur tends mes papiers et demande à par­ler à leur supé­rieur. Ils vont le cher­cher, éner­vés, je lui demande sa com­mis­sion roga­toire. Il ne dit pas un mot et se retourne vers ses hommes, pour leur lan­cer : « Venez les gars, on se barre. » Les petits n’ont rien com­pris ! (rires) Il a suf­fi de poser une ques­tion tech­nique, de droit. L’un des gosses me répond : « Mais on l’ap­prend pas à l’é­cole, ça ! » (rires) Je leur dis que s’ils pour­suivent leurs études, si l’un d’eux veut savoir com­ment com­prendre tout ça, ils peuvent aller étu­dier le droit à l’u­ni­ver­si­té. Et, je vous le jure, l’un des trois jeunes est aujourd’­hui en droit, il veut deve­nir avo­cat ! Tous les flics ne sont pas mau­vais, mais il y a tout à revoir. Imposer, comme Valls a vou­lu le faire avant de renon­cer, des tickets de contrôle, ce n’est même pas la solu­tion : le pro­blème, ce ne sont pas des indi­vi­dus iso­lés, tel ou tel poli­cier, mais tout un sys­tème. On nous parle de ticket alors que la police, à l’heure où nous échan­geons, là, conti­nue de tuer des gens, ici, en France. Il y a eu deux morts, récem­ment, à Saint-Denis et gare du Nord. Et aucune réac­tion natio­nale. C’est pour ça que je parle d’un tra­vail de fond, patient, sur le ter­rain. Pas des actions sous les pro­jec­teurs, avec éven­tuel­le­ment quelques célé­bri­tés ou quelques asso­cia­tions direc­te­ment choi­sies par les ins­ti­tu­tions. Pour faire une révo­lu­tion, il faut des gens prêts à prendre les armes – et quand je dis les armes, ça signi­fie, dans le contexte fran­çais, s’in­ves­tir poli­ti­que­ment et élec­to­ra­le­ment. Une carte d’é­lec­teur, c’est une arme. C’est en com­pre­nant ça que je me suis inté­res­sé à la poli­tique.

Vous par­ve­nez à convaincre les jeunes qui, aujourd’­hui, tiennent le dis­cours que vous por­tiez quand vous aviez leur âge ?

« Mon pro­blème est simple : par­lez de socia­lisme ou de com­mu­nisme aux gens des quar­tiers, per­sonne ne vous écoute. »

Ça dépend. Oui et non. Mais ils savent que je ne dis­pa­rais pas au len­de­main des élec­tions, que je reste dans le décor, que je ne suis pas un col blanc. Je n’at­tends pas les scru­tins pour qu’on bouffe ensemble. C’est un tra­vail d’en­du­rance et de longue haleine : il ne suf­fit pas de par­ler aux majeurs qui peuvent voter, mais aux plus jeunes. Voyez les Black Panthers : la fibre mili­tante se trans­met tout gamin. J’aime bien me pré­sen­ter comme un pro­duit raté de l’Éducation natio­nale : ce ne sont pas les cours d’é­du­ca­tion civique qui apprennent que des gens comme nous, sans réseaux, peuvent fon­der un par­ti et se pré­sen­ter à des élec­tions. Et de voir que je par­viens à m’im­pli­quer en poli­tique, mal­gré ma tête, ma barbe, ça sti­mule les plus jeunes – ils se disent que c’est pos­sible ! Je ne suis pas dans la séduc­tion, je ne me rase­rai pas : je suis un kami­kaze poli­tique, je me suis jeté à l’eau et je ne peux plus faire machine arrière ! (rires)

Votre mou­ve­ment, Émergence, a clai­re­ment fait savoir qu’il ne vou­lait pas se posi­tion­ner sur la ques­tion du cli­vage gauche/droite. Pourquoi ?

Ça ne parle plus aux gens. J’étais invi­té par des com­mu­nistes et l’un d’eux, un ancien, m’a repro­ché de ne pas inté­grer le Parti pour por­ter, de l’in­té­rieur, une pro­po­si­tion nou­velle. Mais mon pro­blème est simple : par­lez de « socia­lisme » ou de « com­mu­nisme » aux gens des quar­tiers, per­sonne ne vous écoute. J’ai dit à ces mili­tants com­mu­nistes qu’ils maniaient une langue démo­dée ; ils ont été cho­qués ! Ils m’ont deman­dé com­ment j’o­sais par­ler ain­si alors qu’ils m’a­vaient invi­té. Moi, je joue l’hon­nê­te­té. Le ter­rain ne les écoute plus. Va cau­ser d’aus­té­ri­té à un gamin ! (rires) Il y a un fos­sé ; ils ne parlent plus aux gens qui ne sont pas déjà aver­tis et conscien­ti­sés. L’avenir, ce sont les listes citoyennes. Voyez Podemos. Ça ne sert plus à rien de réchauf­fer les vieilles choses, les vieux dis­cours dog­ma­tiques. À Fresnes, j’ai mis autour de la table des gens dif­fé­rents.

Sur quel socle com­mun ?

Notre ville. 26 000 habi­tants. On se connaît tous, pour ain­si dire. Avec notre asso­cia­tion, on par­vient à ras­sem­bler, lors d’é­vè­ne­ments dans un gym­nase, plus d’un mil­lier de per­sonnes. On nous impose les fron­tières au sein même de la ville, par quar­tiers : nord et sud. Il faut reje­ter ça.

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Almamy Kanouté, par Cyrille Choupas (pour Ballast)

Mais vous avez eu des contacts régu­liers avec Besancenot, par exemple. Il ne doit pas vous suivre, dans votre refus de vous ral­lier sous le dra­peau de la gauche, ou de la gauche radi­cale.

On se connaît bien, on se consulte par­fois et il com­prend mon pro­pos comme je com­prends le sien. Le dis­cours pure­ment anti­ca­pi­ta­liste, aus­si, n’est pas tou­jours très bien enten­du ou com­pris dans les quar­tiers : des jeunes vont vous dire qu’ils sont ok, sur le prin­cipe, mais qu’ils veulent mon­ter des affaires. Ce que je dis, pour ma part, c’est qu’il y a de grandes éner­gies et qu’il faut les empê­cher de quit­ter leur base : on doit construire des orga­ni­sa­tions locales et cap­ter l’at­ten­tion des gens. Faire des tracts dans son coin, ça ne sert à rien : regar­dez les mani­fes­ta­tions, ce sont tou­jours les mêmes qui défilent, avec leurs dra­peaux et leurs sti­ckers. À quoi il faut ajou­ter un cer­tain pater­na­lisme, venant de la gauche.

Vous le sen­tez très pré­sent ?

Bien sûr. Tous les jours. Les voiles ou ma barbe, ça pose pro­blème à cer­tains. Lorsqu’on a créé Émergence, les pre­miers qui nous ont tapés des­sus ne venaient pas de la droite ! Ils se disaient même pro­fon­dé­ment de gauche. Il faut vivre ensemble, oui, mais pas le « vivre ensemble » qu’on décrète : on doit le fabri­quer, le pro­vo­quer. J’ai choi­si de dénon­cer la négro­pho­bie et l’is­la­mo­pho­bie aus­si bien que les actes anti­sé­mites ; je pense que les Bretons ont rai­son d’être fiers de leur culture (ves­ti­men­taire ou culi­naire) et que les plats afri­cains ne doivent plus, en France, être consi­dé­rés comme exo­tiques. Je ne crois pas à l’en­trisme en poli­tique : on ne change rien de l’in­té­rieur ; on peut juste faire pres­sion de l’ex­té­rieur. Qu’est-ce qu’il a chan­gé, Harlem Désir ? Et Christiane Taubira ? Rien. D’accord, le mariage pour tous, mais l’é­ga­li­té pour tous ? Et là, on ne l’en­tend plus, Taubira. Parlez aux gamins des cités : ils vous disent, avec leurs mots, qu’ils ont l’im­pres­sion qu’on en fait plus pour cer­taines com­mu­nau­tés que pour d’autres. Et on prend le risque et le dan­ger de lais­ser gran­dir ces enfants, de les lais­ser déve­lop­per cette réflexion.

Vous par­lez très sou­vent de deux vio­lences : celle de la police et de l’État, d’une part, et celle que les habi­tants des ban­lieues pra­tiquent ou s’in­fligent entre eux. Pourquoi insis­tez-vous tou­jours sur cette double vio­lence ?

« On doit fédé­rer tout le monde, sans pri­vi­lé­gier per­sonne ; on veut fédé­rer tous ceux qui subissent les injus­tices au quo­ti­dien et sont dis­cri­mi­nés. »

Dans mon quar­tier, il n’y a pas de guet­teurs. Notre action asso­cia­tive, depuis des années, a per­mis de se débar­ras­ser de la drogue. Si tu n’oc­cupes pas le ter­rain, les mau­vaises graines poussent. C’est une ques­tion pri­mor­diale. On ne peut pas dénon­cer uni­que­ment les crimes d’État (même s’ils ont une consé­quence directe sur la vio­lence des ban­lieues), ce serait inco­hé­rent. De la même façon qu’on ne peut pas se conten­ter de dénon­cer qu’un seul type d’in­jus­tices. Je ne suis pas, en tant que citoyen, favo­rable au mariage entre homo­sexuels, mais je serais le pre­mier à m’in­ter­po­ser si on touche à un homo­sexuel. Personne, sous pré­texte de je ne sais quelles dif­fé­rences, ne doit être lais­sé pour compte. On doit fédé­rer tout le monde, sans pri­vi­lé­gier per­sonne ; on veut fédé­rer tous ceux qui subissent les injus­tices au quo­ti­dien et sont dis­cri­mi­nés (les gens qui galèrent — de par­tout, pas que des quar­tiers —, les musul­mans, les femmes, les homo­sexuels, etc.). Et com­battre tous les racismes : on pour­rait, par exemple, arrê­ter de par­ler de lutte contre le racisme et l’an­ti­sé­mi­tisme — dire ça, c’est créer du cli­vage et des favo­ri­tismes (et ça ali­mente l’an­ti­sé­mi­tisme).

Vous aimez le rap et, récem­ment, Médine et Disiz ont fait savoir leurs inquié­tudes face à la per­cée de « la dis­si­dence » et de Soral dans les quar­tiers. Quel est votre regard là-des­sus ?

Je suis entiè­re­ment d’ac­cord avec eux. Les artistes pos­sèdent des moyens de dif­fu­sion que l’on n’a pas ; leur dis­cours est très impor­tant. J’ai connu Dieudonné, il y a très long­temps, et j’ai vu arri­ver Soral et sa bande d’ex­trême droite. J’ai alors pris mes dis­tances et je suis sor­ti de ça, avant que ça devienne pour Dieudonné un vrai com­merce. La pre­mière fois que j’ai vu Soral, d’ailleurs, c’é­tait par hasard : je suis avec des amis, en train de dis­cu­ter, et il débarque sans dire bon­jour et nous dit qu’il a besoin, sous dix minutes, de gardes du corps. Silence total ; per­sonne ne lui a répon­du. Je ne savais pas qui il était. Lorsqu’il est par­ti, je demande à un de mes amis qui est ce gars qui nous prend pour ses lar­bins ; il me répond : « Tu connais pas ce bouf­fon ? » (rires) Il a mar­ché avec le FN et il aurait une place avec nous ? Je refuse de m’as­seoir à la même table que des gens, comme lui, qui ont contri­bué à une logique que je com­bats. Dieudonné n’est plus sin­cère dans sa défense de la cause noire. Le par­ti qu’il va mon­ter avec Soral, c’est du busi­ness.

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Almamy Kanouté, par Cyrille Choupas (pour Ballast)

Vous n’êtes pas le seul mou­ve­ment issu des quar­tiers popu­laires à appe­ler à l’au­to­no­mie. Pourtant, vous sem­blez avoir une approche plus « ouverte » que cer­tains qui s’en reven­diquent aus­si.

On n’a pas tous les mêmes logiques. Je suis à la fois intel­lec­tuel et prag­ma­tique, dans une pers­pec­tive de proxi­mi­té. Je tiens vrai­ment à lier les deux en même temps. Certains, à leurs débuts, pou­vaient avoir quelque chose de sédui­sant puis­qu’ils étaient éclec­tiques, mais ils se sont méta­mor­pho­sés : ça ne me parle plus. On n’a pas besoin d’être de la même race pour s’é­man­ci­per ensemble. Si des gens veulent se marier au sein de la même com­mu­nau­té, il n’y a pas de pro­blème, mais on n’est pas aux États-Unis. La ques­tion des mariages mixtes, que posent cer­tains en les cri­ti­quant, n’a aucune impor­tance pour moi. Une cause concerne tout le monde. Bien sûr qu’il peut, sur cer­tains sujets, y avoir des affi­ni­tés majo­ri­taires, mais si une per­sonne est là, si elle se bouge, je ne regarde ni sa cou­leur, ni sa reli­gion. Si tu es là, c’est qu’on peut avan­cer ensemble. Je n’ai pas besoin de crier sur tous les toits que je suis noir et pra­ti­quant : ça se voit sur moi. Et ça arrange le pou­voir, ce repli com­mu­nau­taire (qui, d’ailleurs, le pra­tique très bien lui-même : regar­dez l’Assemblée natio­nale, c’est du com­mu­nau­ta­risme blanc) : les élites aiment nous voir entre nous, bien déli­mi­tés dans un péri­mètre, bien cir­cons­crits dans nos quar­tiers. J’emmerde bien plus les auto­ri­tés en affir­mant que je suis hors-zones, en cas­sant leurs para­mé­trages. Et si on pousse cette logique, ça ne concerne pas que les liens avec les Blancs : il y a les pro­blèmes posés, dans nos quar­tiers, avec les unions entre Noirs et Arabes. Ce n’est pas tabou, il faut en par­ler. On en dis­cute beau­coup, avec les rap­peurs Fik’s, Médine et Youssoupha.

Les deux der­niers ont trai­té le sujet avec leur mor­ceau « Blokkk Identitaire », d’ailleurs. 

« Les élites aiment nous voir entre nous, bien déli­mi­tés dans un péri­mètre, bien cir­cons­crits dans nos quar­tiers. J’emmerde bien plus les auto­ri­tés en affir­mant que je suis hors-zones, en cas­sant leurs para­mé­trages. »

Oui. Et Kery James en parle aus­si. Il faut arrê­ter de le plan­quer, il faut cre­ver l’ab­cès. En 2015, on ne peut plus se prendre la tête parce que untel est sor­ti avec une Noire ou une­telle avec un Arabe. Ça me désole d’en­tendre autour de moi des mômes se trai­ter de « sale noir », « sale juif » ou « sale blanc ».

Comment ceux qui pro­duisent des idées poli­tiques peuvent-ils tou­cher ceux qui ne viennent pas de ces milieux intel­lec­tuels et mili­tants ?

C’est simple : par la musique et la vidéo. Les bou­quins, c’est un cap à pas­ser, c’est plus com­pli­qué. Je veux d’ailleurs créer une com­pi­la­tion de rap, qui porte un pro­pos poli­tique fort.

Le jour­nal Marianne vous a récem­ment épin­glé, du moins l’é­mis­sion à laquelle vous par­ti­ci­pez sur BeurFM (Les Z’informés), comme « isla­miste ». Un der­nier mot ?

J’en rigole. C’est de la folie. Ils détournent l’at­ten­tion du public sur des faux pro­blèmes. Marianne redoute de voir de nou­velles coa­li­tions se créer, entre musul­mans et athées, entre per­sonnes de divers hori­zons. C’est encore brouillon, mais je sens qu’il se passe quelque chose en ce moment. On se réap­pro­prie les réflexions, les débats, et ça fait peur. Quand on me demande ce que veut Émergence, je réponds, main­te­nant : « Voyez Podemos. » Les citoyens reprennent le des­sus, les citoyens se ras­semblent et mêlent des logiques dif­fé­rentes. On doit appli­quer la démo­cra­tie, la vraie : on décide et on s’or­ga­nise col­lec­ti­ve­ment. C’est uni­que­ment une ques­tion de volon­té et de déter­mi­na­tion. Ensuite, on pren­dra l’Élysée ! (rires) Et ce n’est pas avec les réseaux sociaux qu’on le fera : le like de chez soi, ça suf­fit. On doit conver­tir la masse vir­tuelle en masse phy­sique.


Toutes les pho­to­gra­phies d’Almamy Kanouté sont © Cyrille Choupas, pour Ballast.
Bannière : Eric Feferberg / AFP/Archives


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