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L’hypothèse communiste libertaire


Texte inédit pour le site de Ballast

En 1926, un groupe d’exi­lés d’Ukraine et de Russie publiait par voie de presse un pro­jet poli­ti­qué inti­tu­lé « Plate-forme orga­ni­sa­tion­nelle » : Nestor Makhno, fon­da­teur de la Makhnovtchina, en était la figure la plus connue. Ce pro­jet don­ne­ra nais­sance au pla­te­for­misme. Il conti­nue, dans une cer­taine mesure, d’im­pré­gner la tra­di­tion com­mu­niste liber­taire. Il faut dire que, comme l’a noté l’his­to­rien Daniel Guérin, « pour la pre­mière fois dans l’his­toire, les prin­cipes du com­mu­nisme liber­taire furent mis en appli­ca­tion dans l’Ukraine libé­rée ». La « Plate-forme » enten­dait répondre à deux échecs : l’i­so­le­ment mino­ri­taire de l’a­nar­chisme et l’au­to­ri­ta­risme du com­mu­nisme bol­che­vik. Et, dans le même élan, elle pro­po­sait — dans les confi­gu­ra­tions de l’é­poque, cela va de soi — un plan de sor­tie du capi­ta­lisme. ☰ Par Victor Cartan


Voilà bien­tôt une décen­nie que le tsar de toutes les Russies a abdi­qué. Les bol­che­viks tiennent les rênes de la pre­mière révo­lu­tion socia­liste mon­diale. La libé­ra­li­sa­tion de l’é­co­no­mie a suc­cé­dé à la guerre civile. Les marins de Kronstadt ont été tirés « comme des per­drix1 ». La dépouille de Lénine siège, embau­mée, pour les siècles des siècles. Staline évince pas à pas Trotsky du pou­voir : le pre­mier a récem­ment fait adop­ter sa théo­rie du « socia­lisme dans un seul pays » au cours du qua­tor­zième congrès du Parti, le second encadre l’Opposition de gauche et va sous peu qua­li­fier ladite théo­rie de « pre­mière rup­ture ouverte avec la tra­di­tion mar­xiste2 ». En France, un homme en exil âgé de 37 ans tra­vaille comme ouvrier-tour­neur dans une usine Renault, à Boulogne-Billancourt. Il parle un fran­çais plus que ban­cal, fut condam­né à mort par le tsa­risme et décla­ré hors-la-loi par les auto­ri­tés bol­che­viks, souffre de la tuber­cu­lose, est ukrai­nien, s’ap­pelle Nestor Makhno : nous sommes en 1926.

« Face à l’in­suc­cès anar­chiste et à l’au­to­ri­ta­risme léni­niste, c’est sans plus tar­der qu’il convient de pro­po­ser une autre voie, com­mu­niste libertaire. »

Cet homme au visage fen­du d’une balafre, fils d’une famille de serfs, est, dira l’é­cri­vain Victor Serge, l’« une des plus remar­quables figures popu­laires de la révo­lu­tion russe3 ». Fondateur de l’ar­mée révo­lu­tion­naire insur­rec­tion­nelle connue sous le nom de Makhnovchtchina, il a tour à tour défié les armées blanches et rouges. « C’était un mou­ve­ment, par­fai­te­ment viable, d’autonomie pay­sanne. Le gou­ver­ne­ment bol­che­vik com­mit la lourde faute de le réduire par tra­hi­son4 », pour­sui­vra Serge. Mais Makhno n’est pas le seul à vivre au loin de sa terre natale. Piotr Archinov, ouvrier ukrai­nien d’un an son aîné, réside lui aus­si en Île-de-France ; haut front, traits d’angles, œil strict, il gagne son pain comme cor­don­nier et fut l’un des cadres cultu­rels de cette « armée unique en son genre, liber­taire, quoique rude­ment dis­ci­pli­née5 ». Ida Mett, qui s’ap­prête à fêter ses 25 ans, est née en Biélorussie ; elle porte le regard et le che­veu noirs, s’est ins­crite à la Faculté de Lettres et a étu­dié la méde­cine. Tous trois ont fui la répres­sion sovié­tique ; tous trois écrivent dans Dielo Trouda (La cause ouvrière), jour­nal qu’ils ont fon­dé l’an pas­sé à Paris. Aux côtés de deux autres cama­rades, Valesvsky et Linsky, ils y publient au mois de juin, en langue russe, la « Plate-forme orga­ni­sa­tion­nelle de l’union géné­rale des anar­chistes (pro­jet) ». Il s’a­git d’un pro­gramme visant à bâtir une socié­té sans classes — du moins « les grandes lignes, l’armature ». Imparfait et incom­plet, par la force des choses. Mais là n’est pas l’es­sen­tiel à leurs yeux : face à l’in­suc­cès anar­chiste comme à l’au­to­ri­ta­risme léni­niste, c’est sans plus tar­der qu’il convient de pro­po­ser une autre voie, com­mu­niste libertaire.

Dresser un bilan critique

Au com­men­ce­ment, un constat : la fai­blesse du mou­ve­ment liber­taire. En dépit de son inté­gri­té, de son héroïsme et de ses sacri­fices his­to­riques, les auteurs observent à regret qu’il demeure « un petit fait, un épi­sode », et non « un fac­teur impor­tant ». Pis : il végète dans un « état misé­rable ». Reste à iden­ti­fier les causes, puis à faire montre de consé­quence. La pre­mière d’entre elles, notent-ils, tient dans « l’absence de prin­cipes et de pra­tiques orga­ni­sa­tion­nels dans le monde anar­chiste ». Multiplicité de col­lec­tifs locaux non coor­don­nés, défi­cit de pers­pec­tive au long cours, incli­na­tions indi­vi­dua­listes au nom de quelque sub­jec­ti­vi­té dis­si­dente, dis­per­sion, épar­pille­ment : autant d’im­pairs qui pro­fi­tèrent aux bol­che­viks — struc­tu­rés, dis­ci­pli­nés et sou­cieux du grand nombre. Trois ans plus tôt, Archinov notait dans son Histoire du mou­ve­ment makh­no­viste : « Nous sommes obli­gés de décla­rer que les anar­chistes russes sont res­tés dans leurs cercles6 ». À rebours d’une vision seule­ment phi­lo­so­phique, esthé­tique, voire mys­tique de l’anarchisme7, ils entendent le défi­nir comme « le mou­ve­ment social des masses labo­rieuses ». Et pro­posent le ras­sem­ble­ment en une même orga­ni­sa­tion, l’Union géné­rale des anar­chistes, laquelle repo­se­rait sur « un pro­gramme homo­gène » et assu­me­rait « une ligne géné­rale tac­tique et poli­tique, qui ser­vi­rait de guide à tout le mou­ve­ment ». En sep­tembre 1925, Makhno avait déjà appe­lé, dans son article « Notre orga­ni­sa­tion », à apprendre de « la leçon du pas­sé8 » et à sor­tir l’a­nar­chisme des « para­mètres étroits d’une pen­sée mar­gi­nale5 » afin de gagner les masses.

[Joaquín Torres-García]

Préparer la révolution

Pour chan­ger la socié­té, il s’a­git d’a­bord de la com­prendre — autre­ment dit de mettre au jour sa struc­ture. La Plate-forme acte la divi­sion du corps social en deux espaces : le pro­lé­ta­riat (celles et ceux qui n’ont que leur bras pour vivre) et la bour­geoi­sie (celles et ceux qui pos­sèdent les moyens de pro­duc­tion et règnent sur la culture et le savoir). On lit ain­si sous la plume des auteurs : « Toute l’histoire humaine repré­sente dans le domaine social une chaîne inin­ter­rom­pue de luttes que les masses labo­rieuses menèrent pour leurs droits, leur liber­té et une vie meilleure. Cette lutte des classes fut tou­jours dans l’histoire des socié­tés humaines le prin­ci­pal fac­teur qui déter­mi­na la forme et les struc­tures de ces socié­tés. » Un lec­teur du Manifeste du par­ti com­mu­niste y retrou­ve­rait ses petits : « Homme libre et esclave, patri­cien et plé­béien, baron et serf, maître de jurande et com­pa­gnon, en un mot oppres­seurs et oppri­més, en oppo­si­tion constante, ont mené une guerre inin­ter­rom­pue9 », juraient Marx et Engels huit décen­nies plus tôt.

« Les capi­ta­listes et les démo­crates ont fait du Vieux Continent un char­nier, les révo­lu­tion­naires sont embar­qués dans une lutte fra­tri­cide et les fas­cistes affûtent leurs armes. »

À l’heure d’é­crire puis de dif­fu­ser ce « pro­jet », quel est l’ar­rière-plan his­to­rique et poli­tique de ses auteurs ? En 1871, la Troisième République a broyé la Commune en l’es­pace d’une semaine ; en 1905, le gou­ver­ne­ment impé­rial russe a écra­sé le sou­lè­ve­ment démo­cra­tique ; en 1917, les bol­che­viks sont par­ve­nus à prendre le pou­voir par la force armée, puis l’ont retour­née, quatre ans plus tard, contre les voix cri­tiques du large camp de l’é­ga­li­té ; en 1919, les sociaux-démo­crates alle­mands ont anéan­ti la révolte spar­ta­kiste ; la même année, la République des Conseils de Bavière et la République hon­groise des Conseils ont mor­du la pous­sière ; en Italie, les usines ont été occu­pées par cen­taines tout au long de la bien­nio Rosso et le fas­cisme régente le pays depuis 1922. La Première Guerre mon­diale tra­vaille encore tous les esprits : elle est comp­table de plus de 30 mil­lions de morts — 20 pour les humains, 11 pour les animaux10. Quant aux empires colo­niaux, ils font face aux « pre­mières fis­sures11 ».

En clair : les capi­ta­listes et les « démo­crates » ont fait du Vieux Continent un char­nier, les révo­lu­tion­naires sont embar­qués dans une lutte fra­tri­cide et les fas­cistes affûtent chaque jour pas­sant leurs armes — dans huit ans, les conser­va­teurs nom­me­ront Hitler chan­ce­lier face à la « menace com­mu­niste ». Donc : faire l’u­nion sous dra­peau com­mu­niste liber­taire (pour Makhno, le com­mu­nisme est le « pro­lon­ge­ment logi­que12 » de l’a­nar­chisme). En vue de pré­pa­rer le ter­rain à la révo­lu­tion, la Plate-forme avance trois stra­té­gies paral­lèles : édu­ca­tion popu­laire, conta­gion au sein des syn­di­cats exis­tants et orga­ni­sa­tion du monde du tra­vail — notam­ment sous la forme de coopé­ra­tives. Elle iden­ti­fie éga­le­ment trois socles socio­lo­giques sur les­quels l’a­dos­ser : les ouvriers, les pay­sans et les intel­lec­tuels non-bour­geois. Puisque « l’unique créa­teur des valeurs sociales est le tra­vail, phy­sique et intel­lec­tuel », seul le tra­vail « a le droit de gérer toute la vie éco­no­mique et sociale ». Partant, c’est en pla­çant ce der­nier au centre du dis­po­si­tif éman­ci­pa­teur, aigui­sant ain­si « au maxi­mum les prin­cipes rigou­reux de la lutte des classes », qu’il sera pos­sible d’é­tendre, au sein de la popu­la­tion majo­ri­taire, l’am­bi­tion révolutionnaire.

[Joaquín Torres-García]

Faire la révolution

Les auteurs évoquent à plu­sieurs reprises le « pre­mier jour ». C’est-à-dire l’ins­tant où, le pou­voir domi­nant répu­dié des suites d’un vaste sou­lè­ve­ment popu­laire, on pro­clame l’a­vè­ne­ment de la révo­lu­tion. C’est là, écrit Makhno, « la phase des­truc­trice de la révo­lu­tion ». Puis vient aus­si­tôt celle de la « construc­tion d’une nou­velle éco­no­mie et de nou­veaux rap­port sociaux ». Un point se pose alors, et non des moindres : l’État. On sait qu’il est l’un des prin­ci­paux motifs de la dis­corde sécu­laire entre mar­xistes et anar­chistes. Non l’i­dée qu’il faille le détruire (en la matière, rap­pe­lait Engels à l’hi­ver 1873, « tous les socia­listes sont d’ac­cord13 »), mais le temps qu’il fau­dra pour ce faire. Si l’État est bel et bien l’or­ga­ni­sa­tion « dont le but prin­ci­pal a tou­jours été d’as­su­rer, par la vio­lence armée, l’op­pres­sion éco­no­mique de la majo­ri­té tra­vailleuse à la mino­ri­té for­tu­née14 » (Engels, encore), sa dis­pa­ri­tion ne sau­rait avoir lieu que pro­gres­si­ve­ment : il convient d’a­bord d’as­seoir la révo­lu­tion, donc d’u­ti­li­ser l’État contre la bour­geoi­sie et la contre-révo­lu­tion. Les seconds affirment quant à eux qu’il importe de le mettre à terre aus­si­tôt que l’an­cien régime abro­gé : « une absur­di­té anar­chiste5 », rétor­quait Engels, tou­jours lui, dans sa correspondance.

« Mais par quoi rem­pla­cer l’État, l’ère tri­bale révo­lue ? Les makh­nov­sites ont leur réponse. »

Les auteurs de la Plate-forme épousent ici l’or­tho­doxie anar­chiste : « Il doit être détruit par les tra­vailleurs le pre­mier jour de leur vic­toire, et ne doit pas être réta­bli sous quelque forme que ce soit. » C’est qu’ils ont vu « l’État pro­lé­ta­rien » à l’œuvre, en Russie sovié­tique : en exil, Lénine vou­lait abo­lir l’État ; au pou­voir, Lénine, de son propre aveu, en ren­for­ça l’emprise. En juillet 1919, il décla­rait en public : « Cette machine, nous l’a­vons enle­vée aux capi­ta­listes, nous nous en sommes empa­rés. Avec cette machine, ou avec ce gour­din, nous anéan­ti­rons toute exploi­ta­tion ; et quand il ne res­te­ra plus sur la terre aucune pos­si­bi­li­té d’ex­ploi­ter autrui, qu’il ne res­te­ra plus ni pro­prié­taires fon­ciers, ni pro­prié­taires de fabriques, qu’il n’y aura plus de gavés d’un côté et d’af­fa­més de l’autre, quand cela sera deve­nu impos­sible, alors seule­ment nous met­trons cette machine à la fer­raille. Alors, il n’y aura plus d’État, plus d’ex­ploi­ta­tion15. »

Abolir l’État et ses pou­voirs exé­cu­tif, légis­la­tif et judi­ciaire, la chose est figu­rable — après tout, l’ap­pa­ri­tion des pre­miers agen­ce­ments éta­tiques est datable. Mais par quoi le rem­pla­cer, l’ère tri­bale révo­lue ? Les makh­nov­sites ont leur réponse : un sys­tème fédé­ra­liste des orga­ni­sa­tions de pro­duc­tion et de consom­ma­tion des tra­vailleurs, uni­fiées fédé­ra­le­ment et s’auto-administrant. Réponse au reste bien connue de la tra­di­tion liber­taire. Dans l’un de ses articles anté­rieurs, Makhno qua­li­fiait ce sys­tème fédé­ral de « tota­li­té orga­nique et décen­tra­li­sée16 ». Rien, mar­tèle la Plate-forme, ne se fera sans la dés­in­té­gra­tion séance tenante de l’ap­pa­reil d’État. « Renversez l’État, la socié­té fédé­rée sur­gi­ra de ses ruines », pro­phé­ti­sait déjà Kropotkine en 1885, dans ses Paroles d’un révol­té. Mais entre la Commune vain­cue et la publi­ca­tion de la Plate-forme, les soviets (« conseils ») sont appa­rus — et ce dès 1905, sous l’im­pul­sion des ouvriers d’une usine tex­tile d’Ivanovo, en Russie. Quinze ans plus tard, un mani­feste makh­no­viste appe­lait donc à la consti­tu­tion d’un « ordre sovié­tique libre17 », c’est-à-dire d’une orga­ni­sa­tion fédé­rale arti­cu­lée autour des conseils ouvriers et pay­sans ain­si que des comi­tés d’u­sine, maillés entre eux de l’é­chelle com­mu­nale à l’é­chelle natio­nale. Un ordre éga­le­ment qua­li­fié de « forme suprême de socia­lisme non-auto­ri­taire et anti-éta­tique18 ».

[Joaquín Torres-García]

Par suite : le sala­riat sera sup­pri­mé, donc le patro­nat avec lui ; la pro­prié­té pri­vée des moyens de pro­duc­tion sera abo­lie (l’in­dus­trie, les mines, les che­mins de fer, les mou­lins et les matières pre­mières seront ain­si « socia­li­sés ») ; les déci­sions liées à la pro­duc­tion revien­dront aux seuls organes admi­nis­tra­tifs (soviets, comi­tés, admi­nis­tra­tions ouvrières), les­quels se ver­ront enca­drés par une direc­tion élue et régu­liè­re­ment renou­ve­lée ; les coopé­ra­tives ouvrières et pay­sannes assu­re­ront les besoins des villes et des cam­pagnes, désor­mais étroi­te­ment reliées ; la terre ne sera plus « l’objet d’achat ou de vente » et l’économie agraire, pilo­tée par une Union pay­sanne, sera abor­dée sous l’angle col­lec­tif. En un mot, la Plate-forme de résu­mer : « auto-admi­nis­tra­tion des classes labo­rieuses ».

Défendre la révolution

« Les puis­sants ne se laissent pas défaire de leur puis­sance. Les impor­tants n’en­tendent pas réin­té­grer l’hu­ma­ni­té commune. »

Les puis­sants ne se laissent pas défaire de leur puis­sance. Les impor­tants n’en­tendent pas réin­té­grer l’hu­ma­ni­té com­mune. Alors, c’est d’u­sage, ils se rebiffent quand vient le temps de l’é­ga­li­té. Que les domi­nants ne s’ar­rêtent à rien pour que per­dure l’ordre du monde, autre­ment dit de leur monde, c’est une bana­li­té qui coûte gros. Les rédac­teurs de la Plate-forme le savent, et d’un savoir de la chair : ils ont vu, et pour cer­tains d’entre eux affron­té l’arme à la main, la riposte contre-révo­lu­tion­naire tsa­riste et l’ex­pé­di­tion mul­ti­na­tio­nale en ren­fort — une quin­zaine de nations enga­gées de concert pour écra­ser la Révolution russe.

Aspirer à la jus­tice a donc un prix : la guerre civile. Du moins la Plate-forme l’an­nonce-t-elle. Durant plu­sieurs années, les domi­nants se bat­tront pour recon­qué­rir leurs pri­vi­lèges. Ils for­me­ront une armée, ravi­taillée par ce qu’il faut de capi­taux, et lan­ce­ront « une offen­sive géné­rale ». Les par­ti­sans de la jus­tice devront alors se mon­trer « à la hau­teur de la tâche ». Entendre : consti­tuer des organes de défense de la révo­lu­tion, com­po­sés d’ou­vriers et de pay­sans armés ; mettre sur pied des « contin­gents révo­lu­tion­naires mili­taires déter­mi­nés ». Il s’a­git donc d’an­ti­ci­per, d’é­tu­dier. Les auteurs ébauchent quelques pistes, nour­ries par leur expé­rience au front : le ser­vice mili­taire ne devra pas être obli­ga­toire ; la défense se fera sur la base du volon­ta­riat ; les actions auront à être coor­don­nées, et non lais­sées au bon vou­loir de chaque for­ma­tion auto­nome ; à terme, une armée sous com­man­de­ment unique ver­ra le jour. Unité, là encore. Cette armée comp­te­ra quatre grands prin­cipes : elle sera celle des tra­vailleurs ; elle n’in­cor­po­re­ra per­sonne par la force ; elle repo­se­ra sur l’au­to­dis­ci­pline ; elle res­te­ra sous le contrôle des masses ouvrières et pay­sannes. Au début des années 2010, l’une des pre­mières mesures ins­tau­rées par la révo­lu­tion du Rojava syrien sera, pré­ci­sé­ment, d’ins­ti­tuer des uni­tés d’autodéfense.

[Joaquín Torres-García]

Suites (et fin ?)

Le « pro­jet » paru dans les pages de Dielo Trouda sou­lève sans tar­der de vifs débats. Une « Réponse à la Plate-forme », coécrite par l’a­nar­chiste russe Voline syn­thé­tiste d’appartenance19 —, dénonce en avril 1927 « un aban­don com­plet des bases mêmes de la concep­tion liber­taire » et « un révi­sio­nisme caché vers le bol­che­visme20 ». Quelques mois plus tard, Errico Malatesta, théo­ri­cien ita­lien et liber­taire du gra­dua­lisme révo­lu­tion­naire, fait savoir que la vision poli­tique défen­due par les cinq mili­tants ne « peut que faus­ser l’es­prit anar­chiste et conduire à des consé­quences contraires à leurs inten­tions21 ». La même année, l’Union anar­chiste com­mu­niste (UAC) adopte tou­te­fois des sta­tuts direc­te­ment ins­pi­rés de la Plate-forme et prend le nom d’Union anar­chiste com­mu­niste révo­lu­tion­naire (UACR) — le ral­lie­ment est bref : elle les aban­donne en 1930. Jusque dans les années 2000, le pla­te­for­misme sera — en France, au Liban, au Canada, en Afrique du Sud ou encore en Uruguay — reven­di­qué et cri­ti­qué au sein de confi­den­tiels espaces com­mu­nistes et liber­taires : on par­le­ra même, à l’oc­ca­sion, de « néo-plateformisme ».

« En 1934, Nestor Makhno s’é­teint à Paris, vieilli avant l’âge, insom­niaque, tai­seux, bri­sé par la misère et la maladie. »

Expulsé de France, Piotr Archinov rentre en URSS et, sous la pres­sion du régime, abjure l’a­nar­chisme et prend sa carte au Parti com­mu­niste (dans sa cor­res­pon­dance, le mili­tant liber­taire Alexandre Berkman, com­pa­gnon de route d’Emma Goldman, le qua­li­fie alors de « traître » et de « lâche22 »). En 1934, Nestor Makhno s’é­teint à Paris, vieilli avant l’âge, insom­niaque, tai­seux, bri­sé par la misère et la maladie23. Trotsky dira dans sa cor­res­pon­dance : « En lui-même, c’é­tait un mélange de fana­tique et d’a­ven­tu­rier. Mais il devint le centre des ten­dances qui pro­vo­quèrent l’in­sur­rec­tion de Cronstadt24. » Tandis que la guerre ravage l’Espagne et qu’une révo­lu­tion voit s’en­tre­tuer les dif­fé­rentes for­ma­tions révo­lu­tion­naires et répu­bli­caines, Archinov rédige l’ar­ticle « Fiasco de l’anarchisme » : il n’en est pas moins fusillé en 1938 par le pou­voir sta­li­nien, pour faute… d’a­nar­chisme. Ida Mett publie La Commune de Cronstadt — manière de révé­ler « les men­songes trots­kystes25 » —, puis la Seconde Guerre mon­diale d’éclater.

La native de Smorgone meurt à Paris sous la pré­si­dence d’un cer­tain Pompidou. Nous sommes en 1973 — dans trois mois, avec l’ap­pui du pou­voir nord-amé­ri­cain, le gou­ver­ne­ment élu du socia­liste Salvador Allende sera ren­ver­sé par un coup d’État militaire.


Illustrations de ban­nière et de vignette : Joaquín Torres-García


  1. Cité par Jean-Jacques Marie, Lénine, Balland, 2004, p. 370.
  2. « Thèses sur la révo­lu­tion et la contre-révo­lu­tion », 1926.
  3. « La Pensée Anarchiste », Le Crapouillot, jan­vier 1938.
  4. Ibid.
  5. Ibid.
  6. History of the Makhnovist Movement (1918–1921), Black & Red, 1974. Nous tra­dui­sons.
  7. Selon Archinov, l’a­nar­chisme « n’est pas du mys­ti­cisme ; ce n’est pas un dis­cours sur la beau­té ; ce n’est pas un cri de déses­poir ». Ibid.
  8. Dielo Trouda, n° 4, sep­tembre 1925. Nous tra­dui­sons.
  9. Karl Marx, Œuvres, Économie, I, Gallimard, 1963, p. 161.
  10. Bilan humain éta­bli par le centre Robert Schuman : par­mi ces 20 mil­lions de morts, on en compte 9,7 dans les rangs mili­taires — à quoi il convient d’a­jou­ter 21 mil­lions de bles­sés, toutes caté­go­ries confon­dues. Quant aux ani­maux : « Au niveau mon­dial, le conflit aurait fait envi­ron 11 mil­lions de morts chez les équi­dés. Au total, 100 000 chiens et 200 000 pigeons auraient péri. » [source]
  11. Alain Gresh, « Révoltes pré­mo­ni­toires dans les colo­nies », Manuel d’his­toire cri­tique, Le Monde diplo­ma­tique, 2014, pp. 46–47.
  12. « The Anarchist Revolution », The Anarchist Revolution, Manifesto of the Makhnovists, and other works, Anarcho-com­mu­nist ins­ti­tute, 2014. Nous tra­dui­sons.
  13. « De l’au­to­ri­té », Almanacco repu­bli­ca­no, décembre 1873.
  14. Lettre à Philip Van Patten, 18 avril 1883. Sur la Commune de Paris. Textes et contro­verses, Les Éditions sociales, 2021, p. 302.
  15. Conférence don­née le 11 juillet 1919 à l’u­ni­ver­si­té Sverdlov.
  16. « The Anarchist Revolution », op. cit. Nous tra­dui­sons.
  17. Archinov, History of the Makhnovist Movement (1918–1921) [1923], Black & Red, 1974. Nous tra­dui­sons.
  18. « Manifesto of the Insurgent Army:Cultural-Educational Section of the Insurgent Army » [27 avril 1920], History of the Makhnovist Movement, 1918–1921, op. cit. Nous tra­dui­sons.
  19. Courant du mou­ve­ment anar­chiste qui entend ras­sem­bler les dif­fé­rentes ten­dances de cette tra­di­tion : indi­vi­dua­liste, anar­cho-syn­di­ca­liste et socia­liste-com­mu­niste.
  20. L’Organisation anar­chiste. Textes fon­da­teurs, Les édi­tions de l’Entr’aide, 2005.
  21. « A Project of Anarchist Organisation », octobre 1927. Nous tra­dui­sons.
  22. Lettre à Max Nettlau, 17 novembre 1932. Nous tra­dui­sons.
  23. Voir Malcolm Menzies, Makhno. Une épo­pée, L’échappée, 2017.
  24. « Réponse à des ques­tions de morale et d’Histoire », 6 juillet 1937.
  25. The Kronstadt Commune [1938], Solidarity, 1967. Nous tra­dui­sons.

REBONDS

☰ Lire notre article « Carlo Cafiero : cha­cun pour tous, tous pour cha­cun », Émile Carme, mars 2018
☰ Lire notre article « Piotr Archinov — deve­nir une force orga­ni­sée », Winston, octobre 2017
☰ Lire notre article « Erich Mühsam — la liber­té de cha­cun par la liber­té de tous », Émile Carme, mars 2017
☰ Lire notre article « Mohamed Saïl, ni maître ni valet », Émile Carme, octobre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Alain Bihr : « Étatistes et liber­taires doivent créer un espace de coopé­ra­tion », mai 2015
☰ Lire notre article « Georges Fontenis — pour un com­mu­nisme liber­taire », Winston, jan­vier 2015
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Victor Cartan

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couverture du 11

Notre onzième et dernier numéro est disponible en librairie ! Vous pouvez également le commander sur notre site. Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Adèle, mettre au monde et lutter (Asya Meline) ▽ Quand on ubérise les livreurs (Rosa Moussaoui et Loez) ▽ Rencontre avec Álvaro García Linera ▽ Une laïcité française ? (avec Jean-Paul Scot et Seloua Luste Boulbina) ▽ Le communalisme comme stratégie révolutionnaire (Debbie Bookchin et Sixtine Van Outryve) ▽ Quand le poids est politique (Élise Sánchez) ▽ Regards (Aurélie William Levaux) ▽ La corrida d'Islero (Éric Baratay) ▽ Des jardins urbains et du béton (Camille Marie et Roméo Bondon) ▽ Dépasser l'idéologie propriétaire (Pierre Crétois) ▽ André Léo, toutes avec tous (Élie Marek) ▽ Des portes comme des frontières (Z.S.) ▽ Combien de fois (Claro) ▽ ode à ahmed (Asmaa Jama) ▽ La brèche (Zéphir)

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