Piotr Archinov — devenir une force organisée


Texte inédit pour le site de Ballast

« Il n’y a pas d’humanité UNE. Il y a une huma­ni­té des classes : esclaves et maîtres », lan­çait dans les années 1920 un mani­feste dont Archinov fut le coau­teur. Tour à tour sym­pa­thi­sant bol­che­vik, anar­chiste illé­ga­liste dans la Russie du tsar, oppo­sant bol­che­vik puis figure du com­mu­nisme liber­taire en exil, ce fils d’ouvriers — dont l’ambition était, rien moins, que l’« orga­ni­sa­tion d’une vie nou­velle basée sur l’auto-direction des pro­duc­teurs » et l’« anéan­tis­se­ment du capi­ta­lisme » — fut assas­si­né par le pou­voir sta­li­nien. Réveillons quelques ins­tants le sou­ve­nir de cet homme mécon­nu, en cette année de cen­te­naire de la révo­lu­tion d’Octobre. ☰ Par Winston


« Es-tu deve­nu bol­che­vik ? », lui demande en 1933 Nikolas Tchorbadieff, mili­tant liber­taire bul­gare. « M’en crois-tu capable ? », rétorque Archinov. C’était peu de temps avant le retour de Piotr Archinov en URSS. Le liber­taire repen­ti semble auto­ri­sé par le régime sovié­tique à retour­ner sur ses terres d’origines ; il jure avoir rom­pu avec l’anarchisme, comme en témoignent ses der­nières publi­ca­tions1« L’Anarchisme et la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat » en 1931, « L’Anarchisme à notre époque » en 1933 et « Fiasco de l’anarchisme » deux ans plus tard.. Le mili­tant russe n’en sera pas moins arrê­té, puis exé­cu­té, en novembre 1938, vic­time des grandes purges sta­li­niennes. Le motif ? Tentative de res­tau­ra­tion de l’anarchisme en Russie sovié­tique ! La fin de Piotr « Marine » Archinov, peu à peu mis au ban par une par­tie du mou­ve­ment liber­taire, fut à l’image de cette vie âpre et tour­men­tée. Les moti­va­tions de son retour en URSS res­tent troubles. Raisons éco­no­miques ? Naïveté ? Volonté d’y mener une acti­vi­té révo­lu­tion­naire sou­ter­raine et de ren­ver­ser le désor­mais tout puis­sant Joseph Staline ? Se serait-il, une fois sur place, rétrac­té en cours de route ou sou­mis à de fortes pres­sions ? Ou bien a-t-il tout sim­ple­ment été absor­bé par la machine bureau­cra­tique alors qu’il pen­sait pou­voir opé­rer un réel tra­vail d’opposition au sein du Parti com­mu­niste de l’Union sovié­tique ? La ques­tion ne sera pro­ba­ble­ment jamais tran­chée. Mais l’on peut s’étonner, au vu des enga­ge­ments constants du per­son­nage ain­si que des nom­breux aver­tis­se­ments qu’il reçut lorsqu’il évo­qua son retour en URSS (le liber­taire ukrai­nien Voline ten­ta de le dis­sua­der en ces termes : « Il ne faut pas par­tir. Ils te fusille­ront. Ne te fais pas d’illusions, ils ne te par­don­ne­ront jamais... »), qu’il ait pu pécher par can­deur en dépit des appa­rentes garan­ties que lui offrait son contact au pays. Son exé­cu­tion et les motifs de celle-ci ne cor­ro­borent guère l’hypothèse de la conver­sion sin­cère et aveugle au bol­ché­visme…

L’opposant au tsar

« Il est inter­pel­lé par la police aus­tro-hon­groise, qui le livre aux auto­ri­tés tsa­ristes, alors qu’il ache­mine des armes et des livres vers le ter­ri­toire russe. »

Piotr Archinov voit le jour dans une famille ouvrière, à Ekaterinoslav, en 1887. À dix-sept ans, il tra­vaille comme ouvrier ser­ru­rier dans les ate­liers de Khisil-Artavat puis se rap­proche du Parti social-démo­crate de Russie, et de sa frac­tion bol­che­vik, avant d’évoluer vers l’anarchisme. Il devient alors un illé­ga­liste liber­taire convain­cu et actif : fougue de la jeu­nesse aidant, il n’est nul­le­ment ques­tion de théo­ries mais seule­ment, ou presque, d’actions : atten­tat contre un immeuble de la police le 23 décembre 1906 (plu­sieurs offi­ciers et gen­darmes y perdent la vie), exé­cu­tion du chef des ate­liers de che­min de fer d’Alexandrovsk le 7 mars 1907 — la vic­time d’Archinov fut un arti­san féroce de la répres­sion lors des grèves de 1905–1906. Condamné à mort par pen­dai­son, Archinov par­vient à s’évader. Arrêté une seconde fois en 1909, vers Briansk, il prend à nou­veau la fuite. C’est fina­le­ment en sep­tembre 1910 que sa cavale cesse de manière durable : il est inter­pel­lé par la police aus­tro-hon­groise, qui le livre aux auto­ri­tés tsa­ristes, alors qu’il ache­mine des armes et des livres vers le ter­ri­toire russe. En octobre 1911, il est condam­né à « seule­ment » vingt ans de pri­son : l’utilisation de divers pseu­do­nymes lui per­met qu’aucun lien ne soit éta­bli avec sa condam­na­tion à mort anté­rieure. Incarcéré aux Boutyrkis — décrite par l’écrivaine anar­chiste Ida Mett comme une sorte d’université révo­lu­tion­naire —, Piotr Archinov ren­contre un jeune pay­san d’Ukraine : ils se lient d’amitié. Il s’agit d’un cer­tain Nestor Ivanovitch Makhno… futur cosaque liber­taire qui joue­ra un rôle de pre­mier plan dès 1917, lorsque l’agitation ira s’emparer, dere­chef, de la Russie impé­riale.

L’épopée makhnoviste

À peine sor­ti de pri­son, le mili­tant russe reprend goût à l’activité révo­lu­tion­naire concrète. Il par­ti­cipe à la fon­da­tion de la Fédération des groupes anar­chistes de Moscou et de la revue Golos Truda (La cause du tra­vail). Le pério­dique devient un quo­ti­dien après la révo­lu­tion d’octobre 1917, puis sera inter­dit l’année sui­vante par le nou­veau pou­voir bol­che­vik : « La concep­tion du pou­voir sovié­tique incar­née par l’État bol­che­vik, se trans­for­ma en un pou­voir bour­geois tout à fait tra­di­tion­nel concen­tré en une poi­gnée d’individus, vou­lant sou­mettre à leur auto­ri­té tout ce qu’il y a de fon­da­men­tal et de plus puis­sant dans la vie du peuple », consi­gne­ra Archinov une décen­nie plus tard2Dans l’article « Les deux Octobre », octobre 1927.. Au cours de l’été 1918, Makhno demande à Archinov de le suivre en Ukraine — ce qu’il accepte. Du 12 au 16 novembre 1918, à Koursk, il par­ti­cipe à la pre­mière confé­rence géné­rale de la Confédération d’organisations anar­chistes d’Ukraine, le car­tel Nabat. La confé­dé­ra­tion « se fixe pour but d’organiser toutes les forces vives de l’anarchisme ; d’unir les dif­fé­rents cou­rants anar­chistes ; d’unir par un tra­vail com­mun tous les anar­chistes qui veulent prendre sérieu­se­ment une part active à la Révolution Sociale ». Piotr Archinov y ren­contre notam­ment Voline, futur arti­san de la syn­thèse anar­chiste, qu’il affron­te­ra ulté­rieu­re­ment sur cer­tains points de doc­trine. En jan­vier 1919, il rejoint la makh­novt­chi­na, l’armée révo­lu­tion­naire pay­sanne menée par Makhno (qui fer­raille de concert contre les armées du tsar et les troupes bol­che­viks) ; il devient res­pon­sable du dépar­te­ment de la culture, anime plu­sieurs jour­naux et sera char­gé d’écrire l’histoire de ce mou­ve­ment.

Suprematist Composition, Kazimir Malevich, 1916

L’inquiétude qu’inspire ce mou­ve­ment est à la mesure de la pro­pa­gande bol­che­vik à son encontre, bien volon­tiers gros­sière et dif­fa­ma­toire. Trotsky eût ain­si déclaré3Voir Édouard Jourdain, L’Anarchisme, La Découverte, 2016. : « Il vaut mieux céder l’Ukraine entière à Dénikine [com­man­dant en chef des armées tsa­ristes, ndlr] que per­mettre une expan­sion du mou­ve­ment makh­no­viste ; le mou­ve­ment de Dénikine, comme étant ouver­te­ment contre-révo­lu­tion­naire, pour­rait aisé­ment être com­pro­mis par la voie de la pro­pa­gande de classe, tan­dis que la makh­novt­chi­na se déve­loppe au fond des masses et sou­lève jus­te­ment les masses contre nous. » Il appa­raît pour­tant que la déroute des forces contre-révo­lu­tion­naires en Ukraine revient prin­ci­pa­le­ment aux insur­gés makh­no­vistes ; ce sont ces der­niers qui, en rem­por­tant la vic­toire déci­sive de Perogonovka et tout en conti­nuant à saper les bases arrières de Dénikine — détrui­sant par la même occa­sion son ser­vice de ravi­taille­ment en artille­rie, vivres et muni­tions —, infli­gèrent une défaite aux armées blanches et les empê­chèrent d’entrer dans Moscou à la fin de décembre 1919…

« Makhno, per­dant un à un ses com­pa­gnons, bles­sé, tan­tôt caché, tan­tôt trans­por­té à l’aide d’une char­rette, repart vers le sud. »

La suite, mal­gré des faits de résis­tance héroïque, mar­que­ra le début du déclin de l’armée insu­rec­tion­nelle anar­chiste, décla­rée hors-la-loi dès jan­vier 1920 par le Comité cen­tral du Parti com­mu­niste ukrai­nien. Wrangel suc­cè­de­ra à Dénikine, démis­sion­naire, à la tête des armées blanches ; il sera lui aus­si défait par les troupes com­mu­nistes. En mars 1921, Makhno, per­dant un à un ses com­pa­gnons, bles­sé, tan­tôt caché, tan­tôt trans­por­té à l’aide d’une char­rette, repart vers le sud. Il n’apprendra que plus tard qu’à ce moment-là, à plus de 1 000 kilo­mètres au nord, les marins de Kronstadt lut­taient avec les mêmes mots d’ordre que les makh­no­vistes… Il tra­verse la Dniestr à l’été 1921, avec plus de deux cents sur­vi­vants, réus­sis­sant ain­si à se fau­fi­ler à tra­vers les mailles des filets de l’Armée rouge. Un bien triste épi­logue pour celui qui, semble-t-il, avait cau­sé quelque trouble dans la pen­sée du très solide Lénine ; en 1918, lors d’un entre­tien, ce der­nier lui décla­ra : « Les anar­chistes sont tou­jours pleins d’abnégation, ils sont prêts à tous les sacri­fices mais, fana­tiques aveugles, ils ignorent le pré­sent pour ne pen­ser qu’au loin­tain ave­nir4Voir Makhno, Mémoires et écrits : 1917–1932, Ivrea, 2010.. » Le pay­san ukrai­nien avait, en réponse, détaillé les actions menées par les anar­chistes contre les natio­na­listes et les classes pos­sé­dantes en Ukraine ; après lui avoir four­ni les moyens de retour­ner en Ukraine, Lénine avait finit par concé­der : « Il se peut que je me trompe. » Archinov quitte la Russie pour se rendre à Berlin : il par­ti­cipe sitôt au jour­nal Anarkhist Vietsnik (Le Messager anar­chiste).

L’heure du bilan

De retour en France, Archinov rédige et publie son Histoire du mou­ve­ment makh­no­viste. Il s’emploie bien sûr à resi­tuer le contexte et dresse un bilan de cette épo­pée, certes élo­gieux, sans tou­te­fois pas­ser sous silence cer­taines failles : il sou­ligne la naï­ve­té des makh­no­vistes, plus enclins à se tour­ner vers les masses ouvrières et pay­sannes afin de les conduire sur la voie de la construc­tion révo­lu­tion­naire qu’à s’orienter vers l’aspect pure­ment mili­taire de la lutte — aspect incon­tour­nable au regard des condi­tions du moment. Le révo­lu­tion­naire russe l’explique : « Quelle que fût l’opinion publique des masses ouvrières et pay­sannes, le bol­che­visme ne se serait point gêné, au pre­mier contact avec le mou­ve­ment, non seule­ment de pas­ser outre, mais de tout faire pour le gar­rot­ter et l’annihiler. C’est pour­quoi les makh­no­vistes […] auraient dû com­men­cer par prendre d’avance toutes les mesures néces­saires pour se garan­tir d’une pareille éven­tua­li­té. Leur désir de se consa­crer prin­ci­pa­le­ment à un tra­vail posi­tif — désir pro­fon­dé­ment juste et révo­lu­tion­naire s’il en fut — reste sté­rile dans l’ambiance spé­ci­fique qui règne en Ukraine depuis 1918. » Archinov men­tionne éga­le­ment les pro­blèmes liés à la ques­tion natio­nale et anti­sé­mite. Sur ce der­nier point, il pré­sente un cer­tain nombre de révo­lu­tion­naires juifs (Kogan, Zinkovsky…) et pré­cise avec humour : « Nous pour­rions ajou­ter encore beau­coup de noms à la longue liste des révo­lu­tion­naires juifs ayant pris part aux mani­fes­ta­tions du mou­ve­ment makh­no­viste, mais nous devons nous en abs­te­nir pour des rai­sons de conspi­ra­tion. »

Suprematist Composition : Airplane Flying, Kazimir Malevich, 1914–1915

Si l’image d’un Makhno anti­sé­mite appa­raît aujourd’hui comme une dif­fa­ma­tion gro­tesque (c’est bien lui qui, en 1919, après que soient per­pé­trés des actes anti­sé­mites, pro­po­sa aux colo­nies juives de créer leur propre milices et leur four­nit des armes pour ce faire), ceci ne signi­fie nul­le­ment que ses troupes aient été exemptes de toute xéno­pho­bie : anti­sé­mites, d’aucuns, par­mi ses hommes, le furent. Fruit de l’époque et de la socié­té, non de l’idéologie de l’insurrection makh­no­viste. Après bien des éloges, Archinov signale le manque de for­ma­tion théo­rique de Makhno et, par­fois, sa cou­pable insou­ciance. Voline, qui n’apprécie guère Makhno (et réci­pro­que­ment), estime d’ailleurs qu’Archinov s’est volon­tai­re­ment cen­su­ré en refu­sant d’entrer plus avant dans le détail : dans les pages de La Révolution incon­nue, l’anarchiste juif balaie à son tour les accu­sa­tions d’antisémitisme à l’encontre de Makhno et de son mou­ve­ment mais ne se fait pas prier pour dres­ser un por­trait fort peu flat­teur de l’insurgé ukrai­nien — des abus d’alcool qui le ren­daient injuste et violent, des actes odieux à l’encontre des femmes5On parle d’orgies aux­quelles ces der­nières étaient obli­gées de par­ti­ci­per.. Est-ce cela qu’Archinov a pudi­que­ment nom­mé « insou­ciance », tout à son désir de ne pas ébré­cher publi­que­ment son cama­rade ? Ou s’agit-il d’exagérations de Voline ? Dans ses Souvenirs sur Nestor Makhno6Éditions Allia, 1983., Ida Mett dément for­mel­le­ment qu’il fut un ivrogne7Voline sou­ligne, à l’instar d’Archinov, que la per­son­na­li­té de Makhno a gran­di au fur et à mesure de la révo­lu­tion, gagnant au fil des jours en conscience et pro­fon­deur ; il rap­pelle aus­si « qu’il ne faut pas oublier les condi­tions défa­vo­rables dans les­quelles il avait vécu dès son enfance, les défauts du milieu qui l’entourait dès ses pre­mières années : un manque presque com­plet d’instruction par­mi ceux qui l’environnaient et, ensuite, un manque com­plet d’aide éclai­rée et d’expérience dans sa lutte sociale et révo­lu­tion­naire »..

Le théoricien plateformiste

« L’anarchisme n’est pas une belle fan­tai­sie, ni une idée abs­traite de phi­lo­so­phie. »

Installé à Paris depuis 1925, Archinov tra­vaille comme cor­don­nier et devient secré­taire du Groupe des anar­chistes russes à l’étranger, qui édite la revue Diélo Trouda : on y retrouve Makhno et Voline 8Ou encore Nicolas Lazarévitch, Tchierniakov, Ida Mett, Maxime Ranko ou Walecki.. En août de la même année, leur troi­sième numé­ro publie, sous la forme d’articles, des pro­po­si­tions visant à une révi­sion des concep­tions orga­ni­sa­tion­nelles de l’anarchisme — sous la plume de Piotr Archinov (« Notre pro­blème orga­ni­sa­tion­nel ») et de Tcherniakov (« Notre tâche immé­diate »). Suit, à par­tir de juin 1926, un pro­jet de struc­ture théo­rique : la « Plate-forme d’organisation de l’union géné­rale des anar­chistes ». Le débat avec le reste du mou­ve­ment anar­chiste pren­dra toute son ampleur au cours de l’année sui­vante. La Plate-forme se fait par­ti­sane d’une pen­sée com­mu­niste liber­taire solide et intran­si­geante ; elle fus­tige : « Les ama­teurs de l’affirmation de leur Moi, uni­que­ment en vue d’une jouis­sance per­son­nelle, s’en tiennent obs­ti­né­ment à l’état chao­tique du mou­ve­ment anar­chiste et se réfèrent, pour le défendre, aux prin­cipes immuables de l’anarchisme et de ses maîtres. » Le ton est don­né. Mais Archinov et sa bande n’en res­tent pas là, et les coups tombent sur cer­tains anar­chistes accu­sés de dilet­tan­tisme : « L’anarchisme n’est pas une belle fan­tai­sie, ni une idée abs­traite de phi­lo­so­phie ». Et s’il per­sis­tait un doute, les auteurs de la plate-forme enfoncent le clou : « Nous ne nous fai­sons pas d’illusions. Nous pré­voyons que plu­sieurs repré­sen­tants du soi-disant indi­vi­dua­lisme et de l’anarchisme chao­tique nous atta­que­ront la bave aux lèvres, et nous accu­se­ront d’avoir enfreint les prin­cipes anar­chistes. Nous savons cepen­dant que les élé­ments indi­vi­dua­listes et chao­tiques com­prennent sous le titre de prin­cipes liber­taires et je m’en fou­tisme, la négli­gence et l’absence de toute res­pon­sa­bi­li­té, qui por­tèrent à notre mou­ve­ment des bles­sures presque ingué­ris­sables et contre les­quelles nous lut­tons avec toute notre éner­gie, toute notre pas­sion. C’est pour­quoi nous pou­vons en toute tran­quilli­té négli­ger les attaques venant de ce camp. »

La Plate-forme, divi­sée en trois par­ties (« Générale », « Constructive », « Organisationnelle »), insiste sur ses idées phares : la lutte des classes, la néces­si­té d’une orga­ni­sa­tion stric­te­ment com­mu­niste liber­taire, la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, la pro­duc­tion, la consom­ma­tion… « Il est temps pour l’anarchisme de sor­tir du marais de la désor­ga­ni­sa­tion, de mettre fin aux vacilla­tions inter­mi­nables dans les ques­tions théo­riques et tac­tiques les plus impor­tantes, de prendre réso­lu­ment le che­min du but clai­re­ment conçu, et de mener une pra­tique col­lec­tive orga­ni­sée. » Comme de juste, la réponse des oppo­sants à la Plate-forme, par­mi les­quels et au pre­mier plan Voline, se fera sur le même ton : les pla­te­for­mistes sont accu­sés de bol­ché­vi­ser l’anarchisme, de créer un centre poli­tique diri­geant (avec une armée et une police à la dis­po­si­tion de ce centre) et, par­tant, d’ériger une auto­ri­té poli­tique à carac­tère éta­tique. Voline éla­bo­re­ra une autre forme d’organisation en 1928, aux côtés du péda­gogue liber­taire fran­çais Sébastien Faure : la syn­thèse anar­chiste. Le 20 mars 1927, Archinov par­ti­cipe à la confé­rence inter­na­tio­nale tenue à L’Haÿ-les-Roses où est débat­tu le pro­jet d’une Internationale anar­chiste fon­dée sur cette fameuse Plate-forme. Au congrès de Paris de l’Union anar­chiste com­mu­niste, l’organisation adopte la même année des sta­tuts ins­pi­rés de la Plate-forme et se rebap­tise « Union anar­chiste com­mu­niste révo­lu­tion­naire » : UACR9Après une scis­sion, Archinov finit néan­moins par consi­dé­rer que l’UACR se mon­trait davan­tage fidèle à la lettre qu’à l’esprit de sa Plate-forme et que son appli­ca­tion s’avérait trop étroite. Le temps lui donne semble-t-il rai­son : à son congrès d’avril 1930, l’UACR aban­donne les réfé­rences à ce texte pour reve­nir à la situa­tion anté­rieure à 1927. Voir notam­ment le dic­tion­naire Le Maitron — fiche d’Archinov, par Sylvain Boulouque et Guillaume Davranche.. Échec de l’UACR et vives cri­tiques de nom­breux anar­chistes envers le pla­te­for­misme. Archinov, sans doute amer et gagné par le décou­ra­ge­ment, las de l’exil et selon toute vrai­sem­blance pres­sé par sa com­pagne, pré­pa­re­ra son retour en URSS. Avec quelles inten­tions ? Une ques­tion qui reste ouverte…


Portrait d’Archinov : DR ; illus­tra­tion de ban­nière : extrait de Suprematist Composition with Plane in Projection, par Kazimir Malevich.


REBONDS

☰ Lire notre article « Erich Mühsam — la liber­té de cha­cun par la liber­té de tous », Émile Carme, mars 2017
☰ Lire notre « Abécédaire de Louise Michel », mars 2017
Lire notre entre­tien avec Tancrède Ramonet : « Faire entendre des voix inau­dibles », décembre 2016
☰ Lire notre article « Mohamed Saïl, ni maître ni valet », Émile Carme, octobre 2016
☰ Lire notre article « Iaroslavskaïa, l’insurgée », Adeline Baldacchino, juillet 2016
☰ Lire notre article « Ngô Văn, éloge du double front », Émile Carme, mars 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Alain Bihr : « Étatistes et liber­taires doivent créer un espace de coopé­ra­tion », mai 2015
☰ Lire notre article « Daniel Guérin, à la croi­sée des luttes », mars 2015
☰ Lire notre article « Voline, révo­lu­tion­naire de l’ombre », Winston, décembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Daniel Colson : « L’anarchisme est extrê­me­ment réa­liste », février 2015
☰ Lire notre article « Georges Fontenis — pour un com­mu­nisme liber­taire », Winston, jan­vier 2015

NOTES   [ + ]

1.« L’Anarchisme et la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat » en 1931, « L’Anarchisme à notre époque » en 1933 et « Fiasco de l’anarchisme » deux ans plus tard.
2.Dans l’article « Les deux Octobre », octobre 1927.
3.Voir Édouard Jourdain, L’Anarchisme, La Découverte, 2016.
4.Voir Makhno, Mémoires et écrits : 1917–1932, Ivrea, 2010.
5.On parle d’orgies aux­quelles ces der­nières étaient obli­gées de par­ti­ci­per.
6.Éditions Allia, 1983.
7.Voline sou­ligne, à l’instar d’Archinov, que la per­son­na­li­té de Makhno a gran­di au fur et à mesure de la révo­lu­tion, gagnant au fil des jours en conscience et pro­fon­deur ; il rap­pelle aus­si « qu’il ne faut pas oublier les condi­tions défa­vo­rables dans les­quelles il avait vécu dès son enfance, les défauts du milieu qui l’entourait dès ses pre­mières années : un manque presque com­plet d’instruction par­mi ceux qui l’environnaient et, ensuite, un manque com­plet d’aide éclai­rée et d’expérience dans sa lutte sociale et révo­lu­tion­naire ».
8.Ou encore Nicolas Lazarévitch, Tchierniakov, Ida Mett, Maxime Ranko ou Walecki.
9.Après une scis­sion, Archinov finit néan­moins par consi­dé­rer que l’UACR se mon­trait davan­tage fidèle à la lettre qu’à l’esprit de sa Plate-forme et que son appli­ca­tion s’avérait trop étroite. Le temps lui donne semble-t-il rai­son : à son congrès d’avril 1930, l’UACR aban­donne les réfé­rences à ce texte pour reve­nir à la situa­tion anté­rieure à 1927. Voir notam­ment le dic­tion­naire Le Maitron — fiche d’Archinov, par Sylvain Boulouque et Guillaume Davranche.
Winston
Winston

Militant communiste libertaire.

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.