Iaroslavskaïa, l’insurgée


Texte inédit pour le site de Ballast

La Révolution russe a dévo­ré son content d’i­déa­listes qui croyaient en elle : mar­quée par la révolte écra­sée de Kronstadt, en 1921, jour­na­liste proche de la dis­si­dence anar­chiste, femme d’un poète déchi­ré entre sa fidé­li­té léni­niste et sa luci­di­té, rétive à tout dogme, gra­ve­ment acci­den­tée à 20 ans (elle perd ses deux pieds) mais consi­dé­rant que c’est « chose sans impor­tance » au regard de l’es­sen­tiel — la vie, l’a­mour, la rue —, Evguénia Isaakovna Iaroslavskaïa-Markon s’in­vente un des­tin fait de per­di­tion volon­taire et d’en­ga­ge­ment farouche. Devenue voleuse et diseuse de bonne aven­ture, elle est arrê­tée en orga­ni­sant l’é­va­sion de son mari puis fusillée aux îles Solovki en 1931. Désespérément rétive mais incu­ra­ble­ment roman­tique, elle resur­git entre les pages d’une bou­le­ver­sante auto­bio­gra­phie rédi­gée quelques semaines avant son exé­cu­tion. ☰ Par Adeline Baldacchino


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Il est des des­tins qui vous agrippent par la main sans que vous l’ayez pré­vu ni pré­pa­ré. Il fal­lait peut-être se trou­ver assis à la ter­rasse d’un café de Grenade, sous l’Alhambra, par une belle jour­née de prin­temps. Recevoir sur son télé­phone une simple pho­to en noir et blanc : le pro­fil d’une jeune femme très brune et très fière, posant pour l’un de ces por­traits anthro­po­mé­triques qui pré­cèdent l’entrée en pri­son. Quelques mots font office de légende : « Evguénia Iaroslavskaïa-Manron, née en 1906, poé­tesse, jour­na­liste, fusillée au camp des Solovki en 1931. » Rien de plus. Rien de moins. Tout ce qu’il reste d’une femme qui savait dire non. Se prendre au jeu. Faire quelques recherches entre la mai­son de Lorca et les grottes de gitans. Se trans­por­ter par la pen­sée d’Andalousie en Sibérie. S’apercevoir qu’Evguenia est incon­nue au bataillon des poètes dis­pa­rus de l’Internet, qu’elle ne béné­fice que de quelques rares men­tions sur un site d’archives anar­chistes et d’une page en russe, dont l’automatique tra­duc­tion par Google laisse à dési­rer. Noter qu’elle fut mariée à un tenant de la « poé­tique bio­cos­miste », mou­ve­ment d’a­vant-garde futu­riste et furieu­se­ment tech­no­phile. Qu’elle aurait pour­tant lais­sé une « auto­bio­gra­phie » d’une qua­ran­taine de pages en forme d’aveux offerts à la Guépéou, la police d’État sovié­tique. Pages qui n’existent pas en fran­çais. Nulle part. Vouloir à tout prix se sou­ve­nir de ce dont nul ne se sou­vient.

« Faire quelques recherches entre la mai­son de Lorca et les grottes de gitans. Se trans­por­ter par la pen­sée d’Andalousie en Sibérie. S’apercevoir qu’Evguenia est incon­nue au bataillon des poètes dis­pa­rus. »

Les des­tins approxi­ma­tifs nous intriguent encore plus que les autres. Creuser, donc. Jouer avec les sables mou­vants, la pous­sière que déplacent le vent et le temps. Découvrir qu’il s’agit de « Markon » (et non « Manron »), née en 1902 (et non 1906). Contacter Veronica Shapovalov, pro­fes­seure asso­ciée de russe à l’université de San Diego aux États-Unis, à cause d’une note de bas de page sur un site. Recevoir un mes­sage impro­bable de l’autre bout du monde qui le confirme : elle a tra­duit du russe, en anglais, la fameuse auto­bio­gra­phie. Forcément, se pro­cu­rer l’ouvrage qu’elle a consa­cré aux femmes russes pas­sées par le gou­lag. Se sou­ve­nir quand même. Qu’on y mou­rait en masse, de froid, de faim, de mala­die ou fusillé par un pelo­ton d’exécution, même à 28 ans, même pour n’avoir pas cru au Grand Soir, même pour avoir vou­lu écrire de la poé­sie bio­cos­miste, même pour avoir trop aimé. Le sys­tème concen­tra­tion­naire sovié­tique, par lequel pas­sèrent plus de 18 mil­lions de per­sonnes au total, comp­ta jusqu’à 2,5 mil­lions de déte­nus simul­ta­né­ment, à l’apogée du sys­tème sta­li­nien. Il fai­sait quelques dizaines de mil­liers de morts chaque année — quelques cen­taines de mil­liers les années fastes… Les femmes, comme sou­vent, ont moins inté­res­sé les his­to­riens : Remembering the Darkness, Women in Soviet pri­sons, est le pre­mier à leur rendre jus­tice en fai­sant la part belle aux témoi­gnages et aux casiers judi­ciaires exhu­més des archives. Laisser long­temps le livre repo­ser sur une pile, entre les mémoires de Victor Serge et les sou­ve­nirs de Boris Souvarine. Un jour, s’en res­sai­sir presque par hasard. En lire le pre­mier cha­pitre, consa­cré à Evguenia. Y déchif­frer la tra­duc­tion de son « auto­bio­gra­phie » — cri de guerre et tes­ta­ment mêlés.

Texte d’écrivain. D’écrivaine assas­si­née. « Dans mon enfance, je me suis tou­jours dit que ce serait bien si les êtres humains étaient trans­pa­rents, comme si nous étions faits de verre. À tra­vers la vitre, on pour­rait aper­ce­voir toutes nos pen­sées, nos sou­haits, nos véri­tables motifs. Chacun serait vu par les autres très exac­te­ment comme il se per­çoit lui-même. » Texte de poète. De poé­tesse assas­si­née. « Je n’ai rien à perdre en disant toute la véri­té, sans orne­ments. » Elle n’avait rien à perdre en effet, car elle savait qu’il était trop tard. À la fin du même cha­pitre, trou­ver les mots du gar­dien de pri­son, ancien Russe blanc recon­ver­ti, qui fut témoin de la mise à mort. Se dire que les poètes ont de drôles de manières de se sur­vivre. Et qu’il faut racon­ter cette his­toire, ne serait-ce que pour rendre un ins­tant à Evguenia sa voix per­due, sa voix volée, sa voix de colère et d’amour, de pas­sion­née rebelle et d’amante affo­lée, de jour­na­liste lucide et de voleuse impé­ni­tente. Car celle qui mou­rut pour avoir ten­té d’arranger l’évasion d’un homme qu’elle aimait fut d’abord une étrange anar­chiste.

Lire ne suffit pas

Reprenons donc au com­men­ce­ment. Le 14 mai 1902, Evguenia voit le jour rue Bolshaia Polianka à Saint-Pétersbourg. Elle est la fille unique d’un phi­lo­logue spé­cia­liste des récits de voyage médié­vaux, pilier de la com­mu­nau­té juive russe — qui lui sur­vi­vra, ayant fui en Allemagne puis en Angleterre pen­dant la Seconde Guerre mon­diale. Elle dit tenir de lui le goût de la science et de la psy­cho­lo­gie humaine ain­si qu’une pro­pen­sion cer­taine à l’ironie et au scep­ti­cisme. La famille de sa mère, plu­tôt aisée, fait par­tie de l’intelligentsia révo­lu­tion­naire de 1905 — acti­vistes « dévoués à leurs prin­cipes jusqu’à la stu­pi­di­té, à leurs idées jusqu’à la myo­pie ». Sous leur influence, la petite fille se sent écar­te­lée entre les idéaux éga­li­taires qu’on lui inculque et la réa­li­té confor­table d’une vie quo­ti­dienne sur­pro­té­gée. Elle a honte de ne man­quer de rien. Sa gou­ver­nante alle­mande lui vante les pay­sages du Rhin et le roman­tisme de Heine. Evguenia ne sort jamais seule avant l’âge de 14 ans mais rêve déjà de fuir sa famille et son milieu social pour rejoindre le monde des tra­vailleurs et accom­plir sa voca­tion — deve­nir une vraie révo­lu­tion­naire. Sa vision du monde est furieu­se­ment roman­tique et lit­té­raire avant même d’être sociale et construite. C’est à tra­vers les livres qu’elle ima­gine la misère, la vio­lence et l’injustice.

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À défaut de pou­voir vivre immé­dia­te­ment sur les bar­ri­cades, l’enfant affirme très tôt son dégoût pour l’élégance bour­geoise et les bonnes manières. Elle dévore les livres de la biblio­thèque de son père, se forge des convic­tions pour la vie. À 28 ans, elle se sou­vient d’avoir décou­vert entre 6 et 12 ans les prin­cipes aux­quels l’adulte qu’elle est deve­nue res­te­ra tou­jours fidèle : le végé­ta­risme (elle n’élabore pas sur ce qui lui appa­raît comme une évi­dence), l’individualisme (elle est per­sua­dée, la lec­ture de Stirner la confor­te­ra plus tard dans cette idée, que le sacri­fice et l’altruisme ne sont que des manières de pour­suivre son propre bien-être) et l’inexistence du péché (sa ver­sion du déter­mi­nisme social : l’homme est inno­cent, la socié­té le cor­rompt). Pour elle, les voyous et les cri­mi­nels le sont deve­nus en ver­tu de leur enfance mal­chan­ceuse, qu’on ne peut leur repro­cher : « La page qui sort de l’imprimeur avec des défauts n’est pas à blâ­mer pour ces défauts. » Morale dont elle tire une ten­dresse presque illi­mi­tée pour le genre humain — à l’exception des « tché­kistes », les poli­ciers de la Tchéka (pré­lude à la Guépéou).

« Un pri­son­nier la serre contre son cœur en san­glo­tant de joie. Elle vient de décou­vrir le peuple, le vrai, celui qu’elle a tant fan­tas­mé. Un immense sen­ti­ment de liber­té l’envahit. Une pasio­na­ria est née. »

La gamine pri­vi­lé­giée s’éprend de l’idée révo­lu­tion­naire à 13 ans, exac­te­ment comme on tombe en amour avec un gar­çon : de manière obsé­dante et ins­tinc­tive, rou­gis­sant quand on lui parle révo­lu­tion, suant quand on ne lui en parle pas, trem­blant au son des chants révo­lu­tion­naires, lisant gou­lû­ment les théo­ri­ciens du mar­xisme. Au lycée, elle se révèle par­ti­cu­liè­re­ment douée en géo­gra­phie, sciences natu­relles, langues et his­toire. C’est aus­si une élève inte­nable, qui met un point d’honneur à se com­por­ter de manière imper­ti­nente. Dans un rac­cour­ci un peu rapide qu’elle-même condam­ne­ra plus tard, elle explique avoir sans cesse agi comme si les ensei­gnants repré­sen­taient les oppres­seurs à com­battre, tan­dis que les éco­lières incar­naient le peuple en révolte — sauf que, dans le lycée pri­vé qu’elle fré­quen­tait, c’était bien plu­tôt l’inverse, les pro­fes­seurs étant de modestes intel­lec­tuels et les élèves des enfants de la grande bour­geoi­sie… Elle se trompe de com­bat, mais c’est qu’elle a trop besoin de com­battre. Elle se retrouve expul­sée de son éta­blis­se­ment à 15 ans. On est en novembre 1917 : en février, l’insurrection popu­laire a écla­té, en mars le tsar a abdi­qué, en avril Lénine est ren­tré en Russie, en octobre enfin les bol­che­viks ont pris le pou­voir, écar­tant défi­ni­ti­ve­ment le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire social-démo­crate. La jeune fille s’échappe pour la pre­mière fois de chez elle en pro­fi­tant de la confu­sion ambiante et réa­lise son pre­mier fait d’armes : au pied du châ­teau de Litovskii, qui est une pri­son à demi-aban­don­née, les déte­nus de droit com­mun encore enfer­més la sup­plient de trou­ver un moyen de leur ouvrir les portes ; elle file cher­cher des sol­dats et pénètre avec eux dans les cel­lules noires et puantes.

Un pri­son­nier la serre contre son cœur en san­glo­tant de joie. Elle vient de décou­vrir le peuple, le vrai, celui qu’elle a tant fan­tas­mé. Un immense sen­ti­ment de liber­té l’envahit. Une pasio­na­ria est née. Elle passe ses exa­mens en can­di­dat libre et rejoint tem­po­rai­re­ment à Moscou le par­ti ouvrier social-démo­crate, ancêtre du par­ti com­mu­niste, au sein duquel s’affrontent déjà dure­ment les deux prin­ci­pales fac­tions : les bol­che­viks (« majo­ri­taires ») de Lénine et les men­che­viks (« mino­ri­taires »), moins auto­cra­tiques, par­ti­sans d’un socia­lisme par étapes et décen­tra­li­sé, fédé­ra­liste, auto­ges­tion­naire, qui seront écra­sés à Kronstadt avec les anar­chistes en 1921. Le cœur d’Evguenia bat­tra tou­jours du côté des vain­cus…

Écrire ne suffit pas non plus

Agée de 20 ans, elle s’affame lit­té­ra­le­ment pen­dant quelques mois pour com­prendre dans sa chair ce que signi­fie la faim, étu­die la phi­lo­so­phie à l’université, se pas­sionne pour la logique, la cui­sine et la poé­sie, mais brûle de se battre à Kronstadt et par­ti­cipe avec enthou­siasme aux réunions des dis­si­dents. Elle consi­dère que les bol­che­viks par­ve­nus au pou­voir repré­sentent désor­mais l’autorité, l’immobilisme, bref, le conser­va­tisme et la contre-révo­lu­tion. Elle oscille entre fureur et désa­bu­se­ment. Ce qui était vrai hier ne peut plus l’être demain puisque les oppri­més s’ingénient à deve­nir oppres­seurs : « Le com­mu­nisme aujourd’hui est révo­lu­tion­naire par­tout ailleurs dans le monde, sauf en URSS. […] Chaque révo­lu­tion est juste parce qu’elle vise à rendre jus­tice aux oppri­més. Mais la jus­tice ne sera jamais ren­due ; le pen­dule va sim­ple­ment se ren­ver­ser de l’autre côté. Le monde est dia­lec­tique : le néga­tif et le posi­tif ne sont que les deux par­ties d’un même sys­tème. De la même manière, la révo­lu­tion et l’État ne sont que deux moi­tiés d’un même sys­tème. Les deux ont rai­son, sont inévi­tables, néces­saires. » Il y aura tou­jours des fonc­tion­naires, poli­ciers, pro­cu­reurs, que ren­ver­se­ront tou­jours les hommes du peuple, et à leur tête ceux qui n’ont vrai­ment rien à perdre : les petits cri­mi­nels et les artistes, la bohème et les véri­tables anar­chistes. Car quel est ce « peuple » qui fait la révo­lu­tion ? Elle le défi­nit très sim­ple­ment comme celui qui ne peut jamais espé­rer accé­der au pou­voir qui s’exerce sur lui. Mais que se passe-t-il quand il a ren­ver­sé un régime pour en ins­tau­rer un autre ? Tous ceux qui y trouvent leur inté­rêt reforment une caste diri­geante, bureau­cra­tique et mili­taire, qui à son tour sera un jour mise à mal par les lais­sés-pour-compte… Éternel retour dia­lec­tique du maître et de l’esclave. On ne sait pas si elle a lu Hegel, mais elle ne croit pas beau­coup aux syn­thèses.

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Alors, elle écoute ses entrailles et son intui­tion. Le seul moyen de ne pas exploi­ter son pro­chain, c’est d’être aux côtés de ceux qui sont tou­jours de l’autre côté du pou­voir : du côté des sans-pou­voir, même et sur­tout dans un régime qui se dit révo­lu­tion­naire. Ceux-là sont dans la rue, n’ont pas de toit, pas de famille, pas d’amis, pas d’attaches, pas d’avenir. Elle veut les connaître. Elle sait déjà qu’un jour elle les rejoin­dra. Mais elle veut tout, Evguenia. À 20 ans, on veut tout, même l’amour. La jeune bour­geoise trop lucide sait que la poli­tique et le cynisme sont trop sou­vent indé­mê­lables. Elle aspire tou­jours à la pas­sion, mais vou­drait bien la trou­ver dans un être qui l’incarne sans com­pro­mis­sion. C’est ain­si qu’elle ren­contre par hasard, lors d’une lec­ture de poé­sie du petit cercle des « bio­cos­mistes », Alexandre Iaroslavski. Le mou­ve­ment d’avant-garde qu’il anime est plein d’illuminés lyriques, per­sua­dés que la science per­met­tra d’abolir la mort. Leur mani­feste pro­met la réa­li­sa­tion pro­chaine de trois mis­sions : le vol spa­tial, l’immortalité per­son­nelle et la résur­rec­tion phy­sique. Farouchement athées, pas­sion­nés par les pro­grès de la méde­cine et de la phy­sique, très maté­ria­listes mais par­fai­te­ment uto­piques, sortes de pré­cur­seurs mys­ti­co-ration­nels des trans­hu­ma­nistes de nos jours, les bio­cos­mistes sont des exal­tés qui croient à la jus­tice éter­nelle et aux forces natu­relles, parient sur la réus­site des soviets et la colo­ni­sa­tion de l’espace, visent le com­mu­nisme uni­ver­sel et la fra­ter­ni­té inter­ga­lac­tique.

« Ils sont déchi­rés entre leur fidé­li­té au rêve com­mu­niste et la réa­li­té qu’ils ne peuvent pas taire et qu’ils vou­draient chan­ger. »

Evguenia admire Alexandre, son génie de la curio­si­té, son absence totale d’hypocrisie, son mépris de l’opinion géné­rale, sa ten­dance à n’aimer que les pauvres mal habillés, sa folle ima­gi­na­tion — il est l’auteur de textes de science-fic­tion (Les Argonautes de l’univers) aus­si bien que de poèmes. Ils s’aiment, dit-elle, comme deux enfants, comme deux amis qui n’ont aucun secret l’un pour l’autre, avant de s’aimer en amants. Ils emmé­nagent ensemble à comp­ter de 1923 et deviennent si com­plices qu’ils ne peuvent plus ima­gi­ner une vie sans l’autre, font des tour­nées de lec­tures et de confé­rences à tra­vers la Russie puis l’Europe, sont vio­lem­ment anti­re­li­gieux, plus idéa­listes que jamais mais bien trop libres pour s’accommoder du dogme bol­che­vik ; écrivent ensemble la nuit, cri­tiquent de plus en plus ouver­te­ment la cen­sure qui pèse sur la lit­té­ra­ture et les idées, sont déchi­rés entre leur fidé­li­té au rêve com­mu­niste et la réa­li­té qu’ils ne peuvent pas taire et qu’ils vou­draient chan­ger.

C’est exac­te­ment l’époque à laquelle Panaït Istrati, invi­té en 1927 à célé­brer les dix ans de la Révolution, entre­prend un tour d’URSS dont il revien­dra avec un livre ful­gu­rant, jour­nal d’une décep­tion et plai­doyer pour un rêve per­du : Vers l’autre flamme dénonce la tra­hi­son bol­che­vik de l’utopie rouge. Nul ne lui par­don­ne­ra cet acte de cou­rage, dans cette Europe qui l’encensait quelques années plus tôt comme le « Gorki des Balkans ». Même pas Gorki qui se tait main­te­nant, même pas Romain Rolland, son maître et ami, l’homme qui se pré­vaut de sa liber­té, conver­ti lui aus­si au sta­li­nisme, recom­man­dant à Panaït de se taire pour sau­ver l’idéal, à défaut de sau­ver le réel qui n’est pas à sa hau­teur. Boris Souvarine, exclu à son tour des ins­tances diri­geantes pour dis­si­dence, racon­te­ra l’ahurissante lettre de Rolland à Istrati qui le consul­tait : « Ces pages [de cri­tique du régime sovié­tique] sont sacrées ! Elles doivent être conser­vées dans les archives de la Révolution éter­nelle. Dans son livre d’or. Nous vous aimons encore plus de les avoir écrites. Mais ne les publiez pas ! » La véri­té est trop déce­vante pour être dite, avoue donc le grand homme de lettres au conteur de génie, qui s’effondre devant la dupli­ci­té humaine.

« C’est l’époque où Staline prend les rênes du Parti, écarte un à un tous les oppo­sants qui seront bien­tôt mas­sa­crés. »

C’est l’époque où Victor Serge, à son tour mena­cé, dont le même Istrati a en vain ten­té de prendre la défense, fait face aux pires calom­nies et choi­sit l’exil pour ne pas mou­rir. C’est l’époque où Staline prend les rênes du Parti, écarte un à un tous les oppo­sants qui seront bien­tôt mas­sa­crés. Dans ce monde, Evguenia et son poète de mari sont de plus en plus inquiets. Ils donnent des confé­rences dans des cafés alle­mands tenus par les men­che­viks, publient (comme Istrati) des lettres ouvertes naïves adres­sées à la Guépéou et aux com­mis­saires du peuple, par­viennent à pas­ser clan­des­ti­ne­ment la fron­tière fran­çaise, trim­ballent tou­jours leur seule amie — la machine à écrire —, dans le sac à dos d’Alexandre, sont accueillis à bras ouverts par les émi­grés russes dans la capi­tale fran­çaise mais prennent grand soin de ne pas être récu­pé­rés par les enne­mis de la Révolution. Car ils cherchent déses­pé­ré­ment la voix des idéa­listes hon­nêtes, les tenants de la « vraie flamme », le moyen de se prou­ver que la par­tie n’est pas per­due. Ils croisent alors la route de Voline, liber­taire ukrai­nien qui a com­bat­tu les bol­che­viks aux côtés de Nestor Makhno. Pour Evguenia, ce pour­rait être le moment de véri­té. Ce fut presque le grand tour­nant. Elle qui rêve depuis tou­jours de rejoindre les anar­chistes a trou­vé ses pairs.

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Alexandre ne l’admettra pas. Le petit monde des bio­cos­mistes reste sen­ti­men­ta­le­ment atta­ché à l’amère patrie et au sou­ve­nir de Lénine. Il a, comme tant d’autres, peur d’offrir des armes aux enne­mis du socia­lisme. Tout ce qui ne va pas, « on ne devrait le dire qu’à notre peuple, pas à ses enne­mis. Les bol­che­viks sont encore mon peuple. Ce sont des voyous, mais ce sont nos voyous ». L’aveuglement volon­taire, au nom de la soli­da­ri­té cla­nique, lui fait pré­fé­rer le silence com­plice à la dénon­cia­tion lucide. Alexandre a choi­si le che­min qui le mène à sa perte. Evguenia s’en doute, mais Evguenia a choi­si d’accompagner Alexandre sur tous les che­mins. Elle signale négli­gem­ment, en une ligne de son auto­bio­gra­phie, avoir per­du les deux pieds dans un acci­dent en 1923 — elle serait tom­bée sous un train ! Ce qui a dû bou­le­ver­ser son exis­tence devient presque anec­do­tique sous sa plume. L’exaltation prend tou­jours le pas, chez elle, sur les contraintes maté­rielles. L’esprit ne bataille même plus contre le corps : il a déjà rem­por­té la par­tie. « C’est un évè­ne­ment qui a si peu d’importance que j’ai presque oublié de le men­tion­ner. Mais qu’est-ce que la perte de ses pieds, com­pa­rée à celle d’un amour comme le nôtre, au bon­heur aveu­glant qui fut le nôtre ? » Lire, écrire, ce ne sont jamais que d’autres façons d’ai­mer, de dévo­rer. Mais les livres ne suf­fisent plus. Ils ne l’ont sau­vée de rien, ni Alexandre. C’est au plus nu de l’hu­main qu’elle ira désor­mais. Elle entre dans le vif du sujet, dans le plus vif de la vie, sans les biblio­thèques qui sont des bar­ri­cades, sans les reliures qui sont des masques. Elle entre dans le livre. Elle devient le per­son­nage.

C’est vivre qu’il faut 

Après seule­ment deux mois à Paris, la Russie manque trop à Alexandre. Il a beau savoir qu’il risque le pelo­ton d’exécution, il ne s’en sou­cie plus. Il le devrait pour­tant. À peine ren­tré, il est effec­ti­ve­ment arrê­té. Evguenia suit la pente de son des­tin. Elle qui en rêvait depuis l’enfance, il fal­lait qu’elle n’ait plus rien à perdre pour fran­chir enfin le pas. Celle qui rêve de sou­le­ver le petit peuple des rues, des tavernes et des escrocs veut com­men­cer par vivre sa vie au plus près du réel. C’est en réa­li­té une femme gra­ve­ment han­di­ca­pée, qui se déplace seule mais avec des pro­thèses, qui fait le choix de vivre dans la rue, de man­ger des pommes rôties sur des bro­chettes de vieille fer­raille, de dor­mir dans les abris de tram ou dans de pré­caires cachettes. Elle renonce à tout. Fuit l’appartement confor­table de sa tante. Distribue des jour­naux contre menue mon­naie, vole pour vivre, mais avant tout vole par prin­cipe : parce qu’il n’est pas ques­tion pour elle de tra­vailler dans un bureau, parce que le vol — des plus aisés, elle s’interdit de tou­cher aux pauvres — est une autre manière de rejoindre les vrais humi­liés, les sans-grade, ceux qu’elle nomme « le sel de la terre ».

« Elle ne veut plus vivre que sur le fil. Marcher la nuit s’il faut dor­mir le jour. S’inventer un nou­vel art, un nou­veau talent, ce sera mieux qu’écrire, ça s’apprend et ça ne s’invente pas : elle veut voler. »

Elle veut rejoindre le monde de la nuit, manque de se faire vio­ler dans les parcs où elle dort, vend des fleurs et ne refuse que son corps. Elle insiste : pas de visée phi­lan­thro­pique ou péda­go­gique chez elle, sur­tout pas. Ce qu’elle veut, c’est com­prendre, c’est vivre. Fidélité à l’enfance heu­reuse qui se pro­met­tait de connaître l’injustice pour mieux la com­battre. « Je les ai rejoints pour com­prendre leur vie, pour étu­dier leur éthique. Mon inten­tion n’a jamais été de leur appor­ter quelque ensei­gne­ment mais au contraire de retrou­ver et ren­for­cer les vieilles lois des voleurs : la haine irré­con­ci­liable des flics et des rats, la cama­ra­de­rie et l’aide mutuelle. » Il y a chez elle une sorte de désir effré­né, vague­ment maso­chiste, de com­pen­ser les heures trop pri­vi­lé­giées. Comment deve­nir l’héroïne des plus mal­heu­reux sans deve­nir d’abord l’une d’entre eux ? On soup­çonne aus­si quelque incre­vable roman­tisme, une fas­ci­na­tion délé­tère pour le risque, la mise en dan­ger de soi, le saut dans l’inconnu, les mar­gelles sombres, les abîmes mal éclai­rés. Car c’est moins la misère ouvrière et labo­rieuse qui l’intéresse que celle des vrais déshé­ri­tés, des petits cri­mi­nels, des fous mar­gi­naux. Elle ne veut plus vivre que sur le fil. Marcher la nuit s’il faut dor­mir le jour. S’inventer un nou­vel art, un nou­veau talent, ce sera mieux qu’écrire, ça s’apprend et ça ne s’invente pas : elle veut voler.

Elle vole chez les den­tistes, dans les salles d’attente. Elle vole le linge et les draps mis à sécher dans les cours ou sur les bal­cons. Elle vole des usten­siles dans les cui­sines. Elle vole mal dans les poches, alors elle vole plu­tôt dans les gares, quand un pas­sa­ger tourne un ins­tant le dos à son sac. Elle vole pour le plai­sir aus­si : quand elle peut s’emparer d’une valise, « Ah, quelle joie chaque bagage volé me pro­cu­rait ! Je me sen­tais comme un enfant à qui l’on a offert une boule en cho­co­lat avec une sur­prise au milieu. » On ne sait plus si la rai­son com­mence à oscil­ler : est-elle tou­jours dans l’enquête socio­lo­gique ou déjà dans la clep­to­ma­nie maniaque ? C’est qu’elle ne théo­rise pas vrai­ment l’utilité révo­lu­tion­naire du vol, ne se pose pas en cham­pionne de la redis­tri­bu­tion ou en vir­tuose du cam­brio­lage des appa­rat­chiks, à la manière de Marius Jacob, anar­chiste de la Belle Époque. On aime­rait, mais non, elle a tou­jours été franche, bru­ta­le­ment hon­nête, elle ne s’en cache pas : elle aime voler. Veut-elle tirer de cette expé­rience un livre de témoi­gnage, comme le fera plus tard George Orwell (Dans la dèche à Paris et à Londres, en 1933) ?

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On peut l’i­ma­gi­ner, mais il n’en reste pas trace. Dans son auto­bio­gra­phie, elle n’élabore pas sur le sens de ses actes : elle se consacre à la sur­vie quo­ti­dienne, dans l’intensité bru­tale d’une misère qu’elle res­pecte et recherche. Comme un défi à l’ordre éta­bli, fût-il sovié­tique et pré­ten­du­ment popu­laire. Comme un pied de nez à ces fumeux enquê­teurs de la Guépéou. Comme la pre­mière et la der­nière preuve qu’elle l’a enfin rejoint, ce peuple, le vrai, celui qui ne détient jamais d’autre pou­voir que celui de dire non, de prendre ce qu’on ne lui don­ne­ra pas, de rire quand il devrait cre­ver. La voi­ci voleuse, et fière de l’être, leur crie-t-elle à chaque ligne. Mais voleuse d’honneur et de prin­cipe, non de hasard et de bas­sesse. Quand elle tombe sur la sacoche d’un ins­pec­teur des finances qui semble avoir quelques talents de peintre, elle sub­ti­lise l’appareil pho­to et un drap pour elle, offre le rasoir et les vête­ments à des gamins et ren­voie le reste à son pro­prié­taire avec un petit mes­sage per­son­nel : « Sachant com­bien chaque artiste tient à ses tra­vaux comme à un tré­sor, je vous ren­voie votre album avec ces cro­quis exquis et pleins de goût, ain­si que votre cor­res­pon­dance per­son­nelle, qui n’a aucune valeur, pour nous pirates — La Voleuse. » Elle est res­pec­tée par­mi les voyous : elle sait par­ta­ger son butin, se défendre quand elle est arrê­tée (y com­pris en assom­mant un gar­dien de pri­son). Elle com­mence d’ailleurs à envi­sa­ger très sérieu­se­ment de diri­ger une bri­gade de cri­mi­nels de droit com­mun et de rebelles poli­tiques qui aurait pour but d’organiser l’évasion, d’abord des condam­nés à mort, puis de tous les pri­son­niers. C’est qu’Alexandre est tou­jours en pri­son…

« Protégée par son clan de voleurs, elle s’en sort plu­tôt bien, en lisant l’avenir contre un œuf ou un mor­ceau de pain. »

Elle ne recon­naît plus aucune légi­ti­mi­té au gou­ver­ne­ment sovié­tique qui orga­nise pen­dant ce temps le pro­cès de son mari, en grève de la faim, fina­le­ment condam­né à cinq ans de pri­son au titre de l’article 58.4 du code cri­mi­nel (« Assistance à la bour­geoi­sie inter­na­tio­nale et conduite d’activités hos­tiles à l’URSS »). Il aura chè­re­ment payé les quelques confé­rences qu’il regret­tait pour­tant d’avoir don­né… Finalement, Alexandre est trans­fé­ré aux îles Solovki : l’archipel du nord-ouest de la Russie, en pleine mer Blanche face au port d’Arkhangelsk, est deve­nu depuis 1920 un immense camp de tra­vail à ciel ouvert. Evguenia se retrouve de son côté dépor­tée, condam­née à trois ans d’exil en Sibérie pour de mul­tiples petits lar­cins ! Loin de l’arrêter, cet épi­sode la ren­force dans sa déter­mi­na­tion. Assignée à rési­dence dans une sorte de veille bâtisse pour condam­nés, elle devient la cheffe d’une bande de voleurs très orga­ni­sée, tout en met­tant à pro­fit ses talents de conteuse : elle devient diseuse de bonne aven­ture. Les familles res­pec­tables du vil­lage l’invitent à leur table pour l’amadouer et s’assurer qu’on vole plu­tôt leurs voi­sins ! Sa petite bande cible l’administration, les pro­prié­tés publiques, les oppres­seurs que sont pour eux les repré­sen­tants locaux du bol­che­visme cen­tral. Un temps, elle espère trou­ver dans les fermes col­lec­tives un renou­veau de l’idéal ini­tial : peine per­due, elle réa­lise que les dépor­tés font office d’esclaves voués au tra­vail for­cé. Protégée par son clan de voleurs, elle s’en sort plu­tôt bien, en lisant l’avenir contre un œuf ou un mor­ceau de pain. Elle par­vient même à mettre un peu d’argent de côté. Tout juste de quoi louer un traî­neau, s’évader en rejoi­gnant un port, ache­ter de faux papiers, ral­lier Moscou puis les îles Solovki pour la der­nière aven­ture : orga­ni­ser l’évasion d’Alexandre. 

Mais l’affaire rate. On n’en connaît pas les détails. Elle est arrê­tée le 17 juillet 1930, inter­née à son tour dans les îles, condam­née à trois ans de pri­son. Dans le camp, elle frappe le cama­rade Nikolskii qui vient de lui lire l’ordre d’exécution de son mari (dont la peine de pri­son a été com­mu­tée en sen­tence de mort pour ten­ta­tive d’évasion). Un autre jour, elle jette des pierres à la tête du cama­rade Uspenskii qui diri­geait le pelo­ton. Elle appelle ses cama­rades à la grève et à la rébel­lion. Sur sa poi­trine, elle tatoue en majus­cules : « Mort aux Tchékistes ». Elle fait plu­sieurs ten­ta­tives de sui­cide : elle s’ouvre les veines avec un mor­ceau de verre, tente de s’étrangler avec une ser­viette. On la sauve contre son gré. La rage de vivre ne suf­fit plus. La rage tout court la ronge. Les fichiers admi­nis­tra­tifs enre­gistrent ses décla­ra­tions de plus en plus vio­lentes. Le « fichier d’enquête 507 », trans­mis au tri­bu­nal mili­taire qui va la condam­ner à mort à son tour, le note : « Elle affirme que le pou­voir sovié­tique est pour­ri de l’intérieur et s’effondrera bien­tôt. Elle cher­chait à uti­li­ser les cri­mi­nels de droit com­mun pour orga­ni­ser un sou­lè­ve­ment dans les camps et une éva­sion de masse des pri­son­niers. »

Non seule­ment elle ne nie pas, mais elle en rajoute. Elle explique, elle déve­loppe. Elle clame, elle déclame. Mise à l’isolement, elle rédige son auto­bio­gra­phie. Le 10 décembre 1930, Alexandre est exé­cu­té. L’apprenant, elle laisse écla­ter sa fureur — elle jure de ven­ger l’homme qu’elle a aimé, les poètes assas­si­nés ou sui­ci­dés comme Essénine : « Je me ven­ge­rai de tous ces exé­cu­teurs hyp­no­ti­sés par vos mots hypo­crites et pseu­do-révo­lu­tion­naires, mer­ce­naires ou assas­sins par insou­ciance, tous ceux qui ne savent pas ce qu’ils font. Je jure que je me ven­ge­rai par les mots et par le sang. Et je tien­drai ma parole, si cette auto­bio­gra­phie ne doit pas deve­nir ma nécro­lo­gie… » Se ment-elle encore à elle-même ? Le délire la rat­trape-t-il dans le cha­grin ? Croit-elle vrai­ment pou­voir échap­per aux griffes de la Guépéou et fomen­ter un atten­tat de l’intérieur ? La gamine rêveuse a‑t-elle per­du de vue le réel ? Le roman de la vie la rat­trape, en tout cas. Elle écrit ses der­nières pages. Et c’est encore la lit­té­ra­ture — sa lit­té­ra­ture — qui l’arrache un ins­tant de l’oubli. Sans elle, sans ces mots qui furent en effet sa condam­na­tion, sa notice nécro­lo­gique et sa ven­geance tout ensemble, on ne sau­rait plus rien d’elle. Et tan­dis que l’atroce Uspenskii s’enfonce dans l’ombre, je la tire un peu vers la lumière, au bout de cette perche qu’elle nous a ten­due.

Puis, les coups de feu

« Evguenia, la petite fille riche et éru­dite, la femme d’un seul, la vaga­bonde sans pieds, la rebelle qui s’est faite voleuse, l’écrivain qui n’écrivait plus, se dresse une der­nière fois contre l’injustice. »

Le 16 juin 1931, Akadii Ivanovich Myslitsin est à son poste à l’entrée de l’église de l’archange Saint-Michel et de l’Ascension, au som­met de la mon­tagne Sekirnaia, au centre des îles Solovki. Les condam­nés à mort y sont pla­cés à l’isolement avant l’exécution. Ce jour-là, les pay­sans ortho­doxes d’une secte qui se refuse défi­ni­ti­ve­ment à tra­vailler pour « l’Antéchrist » sovié­tique attendent leur der­nière heure, les mains atta­chées der­rière le dos, silen­cieux, bar­bus, concen­trés. Ils prient, ils pleurent, ils mar­monnent. Akadii ne se sent pas très bien. Soudain, on jette une femme par­mi eux. Elle s’évanouit, s’éveille quand le cama­rade Uspenskii arrive à la tête de son escouade de tueurs et la nargue : « Ainsi, tu vas suivre ton mari ! C’est avec ce même pis­to­let que j’ai mis une balle dans la stu­pide tête de ton Iaroslavskii ! » Akadii fré­mit. Il est habi­tué à la cruau­té, mais il fré­mit quand même, cette fois. La jeune femme hurle, se débat, tente de fon­cer sur le cama­rade Uspenskii. Ses mains sont atta­chées. Elle ne pour­ra l’assommer. Sait qu’elle a per­du. Plus de mots. S’arrête un ins­tant, se calme, res­pire, réa­lise son der­nier fait d’armes. Cohérence avec le pre­mier, quand elle libé­rait des pri­son­niers à 15 ans. Vise et puis lui crache à la figure — crache sa rage et son mépris, sa colère et sa peur.

Fidèle à l’enfance rebelle, jusqu’au bout. Evguenia, la petite fille riche et éru­dite, la femme d’un seul, la vaga­bonde sans pieds, la rebelle qui s’est faite voleuse, l’écrivain qui n’écrivait plus, se dresse une der­nière fois contre l’injustice. « Ainsi [fut] ma vie, la vie d’une éco­lière-révo­lu­tion­naire, d’une étu­diante-rêveuse, d’une amie du grand homme et poète Alexandre Iaroslavskii, d’une éter­nelle vaga­bonde, d’une confé­ren­cière anti­re­li­gieuse iti­né­rante, d’une feuille­to­niste, d’une ven­deuse de jour­naux de rue, d’une voleuse au long casier judi­ciaire, d’une bohé­mienne diseuse de bonne aven­ture. » L’affreux la frappe au visage avec la crosse de ce pis­to­let qui a tué l’homme qu’elle aimait. On lui arrache ses pro­thèses : les tueurs s’en van­te­ront devant les autres déte­nus, racon­tant com­bien « c’était amu­sant ». On la traîne dans la cour avec les autres. Tout près, devant la porte, la char­rette attend déjà de récu­pé­rer les corps tout chauds qui rejoin­dront la fosse com­mune. Akadii se sent mal. Il entend tout juste l’un des pay­sans hur­ler : « Sois dam­né, Antéchrist ! » Puis, les coups de feu.


Toutes les pho­to­gra­phies font par­tie des séries Solovki et Kolyma, dans Tomasz Kizny, Goulag,
Éditions Acropole-Balland-Géo, 2003.


BIBLIOGRAPHIE

Remembering the Darkness, Women in Soviet pri­sons, edi­ted and trans­la­ted by Veronica Shapovalov, Rowman and Littlefiels Publishers 2001, (toutes tra­duc­tions de l’anglais par Adeline Baldacchino). Ce recueil inclut « My auto­bio­gra­phy », texte daté du 3 février 1931, dans la pri­son de Zaiachi Ostrova, l’une des plus stric­te­ment iso­lées de l’archipel des Solovki, ain­si que les fichiers judi­ciaires et le témoi­gnage d’Arkadii Ivanovich Lyslitsyn, ancien Russe blanc recon­ver­ti en tché­kiste et gar­dien à Solovki. En fran­çais ni en anglais, on ne trouve trace d’une quel­conque tra­duc­tion de la dizaine de recueils de poèmes d’Alexandre Iaroslavski (publiés entre 1918 et 1926, cf Ch1.note 2 de Remembering the dark­ness), ni des poèmes ou des vingt-quatre papiers d’Evguenia Iaroslavskaia Markon publiés en 1926 et 1927 dans le maga­zine Rul (« le gou­ver­nail ») à Berlin, sous forme d’une série « autour des villes et des vil­lages », sous un nom de plume (G. Svetlova), par­mi les­quels « Entretien avec les pick­po­ckets d’Astrakhan », « Tackhkent ou la Bagdad russe » – elle y démontre déjà un inté­rêt pous­sé pour le monde de la rue et des petits mal­frats.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien de Jacques Baujard : « Maintenir vivante la mémoire des vain­cus », mars 2016
☰ Lire notre article « Jaroslav Hašek, étha­nol et dra­peau noir », Guillaume Renouard, jan­vier 2016
☰ Lire notre article « Voline, révo­lu­tion­naire de l’ombre », Winston, décembre 2015
☰ Lire notre article « Lili Brik & Vladimir Maïakovski : les amants de la Révolution », mars 2015
☰ Lire notre article « Poésie, anar­chie et désir », Adeline Baldacchino, décembre 2014

Adeline Baldacchino
Adeline Baldacchino

Elle essaie de mener une vie poétique. Elle a un faible pour les inclassables et les oubliés, les aventuriers et les polygraphes. On peut suivre ses publications sur http://abalda.tumblr.com

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