Jaroslav Hašek, éthanol et drapeau noir


Texte inédit pour le site de Ballast

Alcoolique, anar­chiste et bol­che­vik, tru­blion impé­ni­tent, bouf­feur de bour­geois et de curés, jour­na­liste faus­saire et déli­rant, l’é­cri­vain tchèque Jaroslav Hašek ne serait-il pas l’an­cêtre d’un cer­tain Hunter S. Thompson, mythique inven­teur du « jour­na­lisme gon­zo » ? Des bars de Prague aux camps de l’Oural, por­trait d’un déjan­té dont l’œuvre fini­ra brû­lée par les nazis. ☰ Par Guillaume Renouard


hasekJaroslav Hašek naît le 30 avril 1883, à Prague, la même année que Franz Kafka, Coco Chanel et Benito Mussolini. Son père, pro­fes­seur de mathé­ma­tiques et de phy­sique au col­lège, ron­gé par un alcoo­lisme notoire, boit la majeure par­tie de ses reve­nus, plon­geant sa famille (sa femme, le jeune Hašek et deux autres enfants) dans une misère noire, les for­çant à démé­na­ger régu­liè­re­ment pour échap­per aux créan­ciers. Afin de pal­lier les dif­fi­cul­tés finan­cières de ses parents, le jeune Hašek entre en appren­tis­sage durant son ado­les­cence. Déjà réfrac­taire à toute forme d’autorité, il n’y reste que quelques mois. Alors qu’il n’a que treize ans, son pater­nel rend l’âme, rat­tra­pé par les excès de bois­son. Deux années plus tard, Hašek, qui peine à tenir en place, claque la porte de l’école, pré­fé­rant l’attrait sau­vage de la rue aux bancs des salles de classe. Sur les ins­tances de sa mère, il accepte cepen­dant de renon­cer un moment à ses maraudes et vaga­bon­dages pour fré­quen­ter la toute nou­velle école de com­merce de Prague, dont, après trois ans à s’ennuyer ferme, il sort diplô­mé à l’âge de dix-neuf ans. Il conti­nue d’endosser le cos­tume du fils modèle en trou­vant un emploi de ban­quier à la banque Slavia, mais le natu­rel finis­sant par reprendre le des­sus, il ne tarde pas à s’en faire ren­voyer.

Vadrouille et plume incisive

Entre deux cuites dans un bouge pra­gois, le jeune Hašek, ayant héri­té du pen­chant immo­dé­ré de son géni­teur pour la bois­son, com­mence à faire tra­vailler sa plume — avec un suc­cès qua­si immé­diat. Plusieurs jour­naux éditent ses écrits et son pre­mier recueil de poèmes paraît en 1903. Piquants, inci­sifs, ses tra­vaux jour­na­lis­tiques évoquent notam­ment la vie poli­tique de l’époque, la plu­part du temps pour la tour­ner en déri­sion : en 1904, il ral­lie les milieux anar­chistes et se met à tirer à bou­lets rouges sur les poli­ti­cards tchèques, la monar­chie aus­tro-hon­groise et l’Église catho­lique. Sa marque de fabrique ? Une iro­nie mor­dante, qui tourne en déri­sion tout ce que la socié­té tchèque de l’époque compte de plus res­pec­table : bour­geois, curés, mili­taires, hommes poli­tiques et consorts. Si les enne­mis tra­di­tion­nels du mou­ve­ment anar­chiste, bour­geoi­sie et corps consti­tués, forment sa cible pri­vi­lé­giée, il s’assure que tout le monde en prend pour son grade et ne manque pas, à l’oc­ca­sion, d’égratigner gen­ti­ment les petites gens.

« Sa marque de fabrique ? une iro­nie mor­dante, qui tourne en déri­sion tout ce que la socié­té tchèque de l’époque compte de plus res­pec­table : bour­geois, curés, mili­taires, hommes poli­tiques. »

Malgré le suc­cès rela­tif de ses pre­miers pas jour­na­lis­ti­co-lit­té­raires, le jeune Hašek peine à joindre les deux bouts — d’autant qu’une bonne par­tie de ses reve­nus file direc­te­ment dans la poche des taver­niers. Aussi, pour mettre du beurre dans les épi­nards, prend-il à l’occasion des emplois annexes dont il est imman­qua­ble­ment ren­voyé : gui­che­tier, assis­tant chi­miste, épi­cier… En 1905, le jeune anar­chiste est pris d’enthousiasme à l’an­nonce des insur­rec­tions qui ont lieu en Russie. Gagné par une ful­gu­rante rus­so­phi­lie, il apprend la langue et parade dans les rues, vêtu d’habits tra­di­tion­nels russes. Son enga­ge­ment dans les milieux anar­chistes ne cesse alors de s’affirmer : il col­la­bore à la rédac­tion de plu­sieurs jour­naux, fait la lec­ture à des ouvriers afin de for­ger leur conscience poli­tique, se fritte avec la police, dort par­fois au cachot, prend régu­liè­re­ment la route pour de longues périodes de vaga­bon­dage, sillon­nant l’Europe cen­trale et les Balkans, cou­chant chez l’habitant ou au bord des che­mins, éclu­sant toutes sortes de bières locales, vomis­sant dans le cani­veau et par­ta­geant le quo­ti­dien d’une clique de mar­gi­naux, d’ac­ci­den­tés de la vie, d’al­coo­liques notoires, de losers bigar­rés et de lais­sés-pour-compte qui peu­ple­ront la plu­part de ses récits.

Embardées éthyliques et vie conjugale

Lorsqu’il rentre au pays, ses frasques créent une cer­taine agi­ta­tion dans la bonne socié­té pra­goise. Au cours de ces années vertes, il est l’ins­ti­ga­teur d’une grève de conduc­teurs de tram­way (sans jamais s’être assis aux com­mandes d’une machine), est exclu d’un mou­ve­ment anar­chiste – pour avoir tro­qué le vélo de l’organisation contre quelques cho­pines de bière – et séjourne régu­liè­re­ment à l’ombre pour des rixes avec les forces de l’ordre et des rapines en tout genre, sans jamais se dépar­tir de son sou­rire gogue­nard ni de son humour sin­gu­lier. Arrêté pour avoir jeté une pierre sur un poli­cier lors d’une émeute, il se défend en affir­mant le plus sérieu­se­ment du monde avoir, durant la mani­fes­ta­tion, mis la main sur un superbe fos­sile, et crai­gnant que celui-ci ne soit per­du ou pié­ti­né, déci­dé de le lan­cer der­rière un mur pour le mettre à l’abri, mur der­rière lequel se trou­vait mal­en­con­treu­se­ment l’infortuné gar­dien de la paix… Lorsqu’il n’est pas occu­pé à fomen­ter la révo­lu­tion ou à tabas­ser la police, il écluse des litres de bière tchèque dans les éta­blis­se­ments de la capi­tale, grif­fonne des nou­velles sur des cahiers, des feuilles éparses ou même des coins de nappe, les dis­tri­buant gra­cieu­se­ment à ses amis ou s’en ser­vant pour épon­ger ses dettes auprès des tenan­ciers les plus conci­liants.

En 1907, pour­tant, l’existence du tru­blion anar­chiste semble prendre un tour­nant plus conven­tion­nel. Hašek fait la connais­sance d’une jour­na­liste tchèque, Jarmila Mayerova, dont il tombe fou amou­reux au point de vou­loir l’é­pou­ser. Les parents de la jeune femme ne voient fran­che­ment pas d’un bon œil l’union de leur fille avec ce voyou por­teur d’un dra­peau noir et d’une répu­ta­tion sul­fu­reuse. Aussi exigent-ils, avant de don­ner leur accord, que l’écrivain rompe avec la bohème pra­goise et trouve une situa­tion stable dotée d’un bon salaire. Voici donc Hašek rédac­teur en chef du Monde des ani­maux, jour­nal sati­rique, jeune marié et bien­tôt père de famille. Sur son temps libre, il écrit des nou­velles à un rythme effré­né. Le jeune anar’ aurait-il remi­sé ses idéaux de jeu­nesse pour épou­ser le confort bour­geois ? Oui, mais pour un temps seule­ment. Passé les pre­miers émois, le car­can fami­lial com­mence à lui peser, lui qui aime à vadrouiller le long des che­mins de tra­verse. Pour ne rien arran­ger, il se fait ren­voyer de son jour­nal pour avoir rédi­gé des articles sur des ani­maux issus de sa propre ima­gi­na­tion, et en avoir pro­po­sé cer­tains à la vente. Comme ses écrits per­son­nels ne lui per­mettent pas de sub­ve­nir aux besoins de sa famille, il fonde un étrange « Institut cyno­lo­gique », petite entre­prise qui repose sur le com­merce de cor­niauds volés dans la rue et reven­dus comme étant des chiens de race. La super­che­rie finit par être dévoi­lée, pro­vo­quant un mini-scan­dale dans la socié­té pra­goise.

Un écrivain prolifique

« Il se fait ren­voyer de son jour­nal pour avoir rédi­gé des articles sur des ani­maux issus de sa propre ima­gi­na­tion, et en avoir pro­po­sé cer­tains à la vente. »

Quelques jours plus tard, Hašek tente de se sui­ci­der en se jetant du pont Charles, ne devant son salut qu’à l’intervention pro­vi­den­tielle d’un per­ru­quier du Théâtre natio­nal. Difficile de savoir s’il s’agit là d’une véri­table volon­té d’en finir – Hašek étant un être instable, luna­tique, sou­mis à des bouf­fées de joie comme à de vio­lents accès mélan­co­liques – ou d’une super­che­rie ratée visant à mettre en scène sa propre mort afin d’é­chap­per à la jus­tice. Rescapé des eaux de la Vltava, notre écri­vain se remet à noir­cir des pages, tel un véri­table sta­kha­no­viste du sty­lo à plume. De 1910 à 1913, la période est l’une des plus pro­duc­tives de l’existence d’Hašek qui aligne nou­velles, contes sati­riques et récits lou­foques à la pelle — par­fois à rai­son de plu­sieurs par jour. Comme de rai­son, hommes d’Église, petits-bour­geois tchèques et fonc­tion­naires autri­chiens figurent par­mi ses cibles de pré­di­lec­tion. La méthode Hašek est tou­jours la même : plus qu’un pam­phlé­taire ou qu’un cri­tique acerbe, il se veut méde­cin, usant du ridi­cule en guise de diag­nos­tic. Les indi­vi­dus qu’il exècre ne sont pas cou­verts d’insultes mais cari­ca­tu­rés à l’extrême et tour­nés en déri­sion jus­qu’à l’hu­mi­lia­tion. Tel un Diogène des temps modernes, il se gausse de ses contem­po­rains depuis son ton­neau rem­pli de bière : le monde est trop absurde pour qu’on le prenne au sérieux… Sa plume adopte fré­quem­ment une iro­nie vol­tai­rienne, notam­ment lorsqu’elle vise l’Église. Ainsi peut-on lire, dans la nou­velle « Les oreilles de Saint-Martin d’Ildefonse » : « Le père Fernando, en par­ti­cu­lier, que la confré­rie de saint Antoine était venue consul­ter pour apprendre de lui com­ment faire bar­rage au culte de Martin Barbarello, était un homme de grand mérite dans la lutte de l’Église contre les héré­tiques. C’est à lui qu’on devait le fameux ouvrage inti­tu­lé Soixante manières de chas­ser le Diable à froid. On uti­li­sait aus­si com­mu­né­ment, depuis déjà une bonne dizaine d’années, la méthode par lui pré­co­ni­sée pour arra­cher la peau des flancs et des cuisses des hugue­nots, picards, cal­vi­nistes et autres Juifs. Il s’était encore ren­du célèbre par la dif­fu­sion d’un autre écrit, certes plus théo­rique que pra­tique, dans lequel il démon­trait que, pen­dant la tor­ture, le Diable sor­tait du corps de l’hérétique par l’oreille gauche, ce qui n’allait pas sans quelques com­pli­ca­tions lorsqu’on uti­li­sait le casque de saint Emmerich, parce que, régu­liè­re­ment, le crâne se bri­sait juste au-des­sus de l’oreille. »

Voyons aus­si cet éton­nant pas­sage, attes­tant l’hérésie d’un chat noir : « En ce temps-là se trou­vait à Tolède, dans les geôles de la Sainte Inquisition, une cer­taine seño­ra Inès Ladro qu’on avait accu­sée d’avoir appris à par­ler à son chat, lequel, ensuite, ne ces­sait d’invoquer le nom du Seigneur en vain. Le chat avait bra­ve­ment résis­té au sup­plice – plu­tôt cocasse, au demeu­rant, car, faute d’instruments adap­tés, on avait dû se conten­ter de lui faire cou­per la queue d’un coup de hache par le bour­reau. Le matou n’avait rien avoué et, pour en finir avec cette affaire, leur avait filé sous le nez. La seño­ra, en revanche, avait confes­sé sous la tor­ture que le chat n’avait jamais sup­por­té le signe de la sainte Croix, que, de plus, à l’origine, il était jaune et à poil ras, mais qu’un jour, tan­dis qu’il attra­pait des mouches, il avait ren­ver­sé le béni­tier dont le conte­nu s’était répan­du sur son dos ; la bête, alors, avait sau­té par la fenêtre en pous­sant d’horribles sif­fle­ments et n’était reve­nue que le len­de­main, à minuit, chan­gée en un gros matou noir à l’épaisse four­rure. Le feu jaillis­sait de ses yeux, le soufre de sa bouche et, d’une voix de ton­nerre, il s’était écrié en dia­lecte cas­tillan : « Je te mau­dis, Jésus ! » […] Soumise à un nou­veau sup­plice, Inès Ladro avait com­plé­té ses aveux : le chat ne se nour­ris­sait que d’hosties consa­crées qu’elle lui pro­cu­rait en allant quo­ti­dien­ne­ment prendre la com­mu­nion dans toutes les églises de Tolède, comme le lui avait ordon­né l’animal. Elle recon­nais­sait en outre avoir, pen­dant des années, entre­te­nu avec lui des rela­tions cou­pables chaque Vendredi saint et Samedi de Pâques. Le matou savait quelques prières latines mais, lorsqu’il les disait, il entre­cou­pait sa réci­ta­tion de miau­le­ments impies. Un jour qu’il se sen­tait d’humeur cau­sante, il lui avait racon­té qu’il des­cen­dait de la lignée des démons Uzurias et s’était van­té d’avoir four­ré, lors de la fuite de saint Joseph et de la Vierge Marie à Bethléem, quelques graines d’ivraie sous le nez du petit Jésus, si bien que le divin Enfant avait éter­nué toute la nuit. »

pra2

L’aventure politique

C’est éga­le­ment à cette période qu’Hašek se lance dans une expé­rience poli­tique inédite, potache et car­na­va­lesque. En 1911, des élec­tions par­tielles sont orga­ni­sées à Vinohrady pour le conseil d’Empire. L’écrivain tchèque est alors au som­met de sa gloire par­mi la bohème de Prague : il a pour habi­tude d’amuser l’auditoire des innom­brables caba­rets qu’il fré­quente par des dis­cours, anec­dotes et impro­vi­sa­tions hau­te­ment char­gés en étha­nol, avec un talent de conteur et d’amuseur public qui lui confère une solide répu­ta­tion de tri­bun de comp­toir. Aussi, lorsque la bande de soif­fards impé­ni­tents qui com­posent son cercle d’amis lance l’idée de mon­ter un par­ti fan­toche pour tour­ner ces élec­tions en ridi­cule, Hašek appa­raît d’emblée comme le can­di­dat idéal. Nul ne doute de ses capa­ci­tés à sin­ger la pla­ti­tude et la langue de bois des dis­cours poli­tiques tra­di­tion­nels pour amu­ser la gale­rie. N’ayant aucune pré­ten­tion poli­tique mais dési­rant mal­gré tout faire les choses cor­rec­te­ment, la troupe de joyeux lurons nomme un comi­té exé­cu­tif, un tré­so­rier, choi­sit un hymne offi­ciel, et bap­tise son tout nou­veau par­ti d’un nom pom­peux et rébar­ba­tif : ce sera donc le « Parti pour un pro­grès modé­ré dans les limites de la loi ». Des mis­sion­naires seront même char­gés d’aller prê­cher la bonne parole (éthy­lique) au-delà des fron­tières. Le tout nou­veau par­ti orga­nise des séances de dis­cus­sion avec le public, qui se tiennent un peu n’importe où, pour­vu que l’on y serve de la bonne bière. Car si cha­cun est invi­té à débattre et à défendre ses opi­nions, un man­tra réunit toute la clique der­rière un socle de valeurs com­munes, simples et fédé­ra­trices, comme Hašek le rap­porte lui-même dans les chro­niques rela­tant son simu­lacre de ten­ta­tive de conqué­rir les urnes : « L’ardeur qui nous pous­sait au com­bat poli­tique, nous la pui­sions sur­tout au fond de la bar­rique. » On débat bien mieux après une bonne cho­pine : la bière élève l’esprit, tisse des liens entre les hommes, rend la langue agile et le verbe haut. Très vite, ces curieux ren­dez-vous qui tiennent à la fois du débat, du spec­tacle potache et de la beu­ve­rie col­lec­tive attirent un cer­tain nombre de curieux aux noms célèbres, dont le jour­na­liste et repor­ter Egon Erwin Kisch, l’écrivain Max Brod, et même un jeune homme dis­cret, tiré à quatre épingles, à l’œil hal­lu­ci­né : Franz Kafka en per­sonne.

« Le tout nou­veau par­ti orga­nise des séances de dis­cus­sion avec le public, qui se tiennent un peu n’importe où, pour­vu que l’on y serve de la bonne bière. »

Au cours de l’un de ces ras­sem­ble­ments, un poli­cier char­gé de sur­veiller cette bande d’agitateurs inter­roge Hašek, l’œil soup­çon­neux : « Que pen­sez-vous de la Couronne ? » Réponse de l’intéressé : « C’est un excellent éta­blis­se­ment, j’y bois régu­liè­re­ment. » Une autre fois : « Pourquoi le por­trait de l’empereur est-il tour­né face au mur ? », « De peur qu’une mouche ne chie des­sus et que quelqu’un ne fasse une remarque mal­heu­reuse. » Lors d’une réunion publique, Hašek pro­met pour le mee­ting à venir de don­ner la liste de vingt conseillers muni­ci­paux pra­gois ayant assas­si­né leur grand-mère. La ten­sion monte, les forces de l’ordre, flai­rant un coup four­ré, se rendent en nombre à la réunion sui­vante. Avant qu’Hašek ne puisse débu­ter, le pré­sident du par­ti (fonc­tion qui, en réa­li­té, n’a jamais été attri­buée à per­sonne) annonce gra­ve­ment qu’une ques­tion d’urgence vient d’être posée et qu’il faut y répondre de manière prio­ri­taire en ver­tu de la Constitution (fan­tai­siste) dudit par­ti, « Section 35 sur l’agriculture » (qui n’existe natu­rel­le­ment pas) : « Que pen­sez-vous de la fièvre aph­teuse ? », demande-t-il gra­ve­ment. Réponse d’Hašek : « C’est une ques­tion extra­or­di­nai­re­ment stu­pide, mais à laquelle il faut bien répondre. » S’ensuit un dis­cours d’une heure et demie à pro­pos des ravages de la fièvre aph­teuse sur les bovins dans les empires ostro­goth et wisi­goth, concluant que le seul por­teur actuel de la mala­die serait le maire de Prague, à qui il faut par consé­quent pres­crire des bains de bouche de créo­sote.

Ridiculiser la mascarade électorale

Au cours de ces nom­breuses séances où le hou­blon coule à flot, Hašek se livre à de brillantes paro­dies de ses adver­saires poli­tiques, sin­geant avec talent la phra­séo­lo­gie creuse, la langue de bois, les pro­messes ron­flantes et les boni­ments ser­vis jusqu’à over­dose par les poli­ti­ciens tchèques, tan­dis que le public l’approvisionne en saint breu­vage pour main­te­nir son flot conti­nu de paroles. Nul n’est épar­gné, du Parti social-démo­crate – qui, jadis défen­seur des tra­vailleurs, s’est mué en un par­ti d’affairistes – aux par­tis clé­ri­caux et petits-bour­geois que sont les Jeunes tchèques et les Vieux tchèques, en pas­sant par le Parti natio­nal-social qui entend défendre les ouvriers en pro­mou­vant le natio­na­lisme. Les anar­chistes ne sont pas non plus épar­gnés, Hašek, bien qu’ayant mili­té dans plu­sieurs mou­ve­ments affi­liés à cette idéo­lo­gie, n’était membre d’aucune cha­pelle sinon celle de la satire et de l’impertinence. Les élec­tions sont fina­le­ment rem­por­tées haut la main par le Parti natio­nal-social. Hašek réus­sit tou­te­fois à réunir quelques bul­le­tins, sans s’être vrai­ment ins­crit sur les listes. En 1912, il remet à son édi­teur, qui en avait fait la demande, le manus­crit de sa chro­nique rela­tant la genèse du par­ti. S’attendant à une farce potache et gen­tillette, l’éditeur découvre une satire féroce qui dis­cré­dite radi­ca­le­ment la classe poli­tique, l’Église, l’empereur et l’Empire aus­tro-hon­grois – le tout entre­cou­pé de contes phi­lo­so­phiques lou­foques et de récits de beu­ve­ries dan­tesques. Effrayé, il refuse caté­go­ri­que­ment de le publier. Il fau­dra attendre plus de cin­quante ans pour que l’ouvrage voie fina­le­ment le jour, aux édi­tions de L’Écrivain tché­co­slo­vaque.

pra3

Cette aven­ture poli­tique aus­si brève que cocasse n’est pas sans rap­pe­ler celle entre­prise par le jour­na­liste Hunter S. Thompson pour deve­nir shé­rif du com­té de Pitkin. En 1970, l’écrivain déjan­té, las de voir la ville d’Aspen, petit bled per­du au milieu des Rocheuses où il a élu domi­cile, perdre pro­gres­si­ve­ment son âme de tran­quille bour­gade hip­pie alors que de nom­breux mil­liar­daires s’y ins­tallent et que les pro­mo­teurs immo­bi­liers mul­ti­plient les pro­jets d’investissement, fait cam­pagne avec un pro­gramme poli­tique sidé­rant. Jugez plu­tôt : léga­li­sa­tion de toutes les drogues, avec inter­dic­tion for­melle d’en vendre à pro­fit sous peine de lourdes sanc­tions, inter­dic­tion de cir­cu­ler en voi­ture dans la ville d’Aspen, sup­pres­sion de toutes les routes pour les rem­pla­cer par du gazon, rebap­ti­sa­tion d’Aspen en « Fat City » pour décou­ra­ger les inves­tis­seurs, désar­me­ment des poli­ciers, qui seront désor­mais char­gés de sur­veiller et d’en­tre­te­nir le tout nou­veau parc à vélos mis à la dis­po­si­tion du public. À la sur­prise géné­rale, Thompson par­vient à ras­sem­bler l’électorat freak – l’ensemble des mar­gi­naux, dro­gués et pau­més en tout genre qui peuplent le com­té et voient leur exis­tence mena­cée par la gen­tri­fi­ca­tion – et ne perd que de jus­tesse. Les deux écri­vains par­tagent éga­le­ment de nom­breuses facettes, au point qu’il n’est pas absurde de voir en Hašek l’ancêtre tchèque de Thompson, l’inventeur du jour­na­lisme gon­zo : un pen­chant immo­dé­ré pour la picole, un talent indé­niable pour se faire ren­voyer de n’importe quel tra­vail, un goût pour la satire et la sub­ver­sion, l’hu­mour absurde et déli­rant, l’a­nar­chisme jusqu’au-boutiste qui conduit à tour­ner le monde en déri­sion, y com­pris son propre camp, des ennuis avec les auto­ri­tés et une pra­tique du jour­na­lisme aus­si dou­teuse que nova­trice. Les deux tru­blions ont d’ailleurs eux-mêmes pour ancêtre com­mun le fran­çais Alphonse Allais, lui aus­si à l’origine d’une liste élec­to­rale bidon pour les élec­tions légis­la­tives de 1893. Au pro­gramme, ins­pi­ré par les idées fan­tai­sistes d’un de ses amis, le « Captain Cap » : relo­ca­li­sa­tion des villes à la cam­pagne et pro­mo­tion de l’imparfait du sub­jonc­tif par­mi les classes popu­laires.

Hašek sous les drapeaux

« Les forces de l’ordre ne cessent de le har­ce­ler – son pas­sé bol­che­vique le rend encore plus sul­fu­reux qu’avant – et l’armée songe à l’attaquer pour déser­tion. »

En 1915, Hašek est mobi­li­sé dans l’armée aus­tro-hon­groise et envoyé sur le front russe. Il ne tarde pas à être fait pri­son­nier et inter­né dans un camp en Ukraine, puis dans l’Oural. Libéré grâce à la Révolution russe, il s’enrôle dans la légion tchèque, qui se bat contre l’Empire aus­tro-hon­grois pour la créa­tion d’un État indé­pen­dant. Deux ans plus tard, gal­va­ni­sé par la Révolution, il intègre les rangs de l’Armée rouge, entre au par­ti bol­che­vik et devient com­mis­saire poli­tique en Sibérie. En 1920, de retour à Prague avec sa nou­velle femme, Alexandra Gravilovna Lvova, ren­con­trée en Russie, il a pour ambi­tion d’aider à l’organisation du mou­ve­ment ouvrier sur place et de pré­pa­rer le Grand Soir. Mais il doit rapi­de­ment déchan­ter : les mou­ve­ments sociaux de décembre ont été dure­ment répri­més et la gauche radi­cale n’a pour l’heure que peu de cartes en main. En outre, l’accueil qu’il reçoit de la part de ses com­pa­triotes n’est pas des plus cha­leu­reux. La presse bour­geoise l’accuse de crimes de guerre, celle de gauche le traite de gui­gnol et d’amuseur public. Les forces de l’ordre ne cessent de le har­ce­ler – son pas­sé bol­che­vique le rend encore plus sul­fu­reux qu’avant – et l’armée songe à l’attaquer pour déser­tion. Au-delà des ten­sions idéo­lo­giques, nul doute que la pro­pen­sion d’Hašek à tour­ner la socié­té en ridi­cule depuis des années ne lui a pas fait que des amis, et que beau­coup voient dans son retour l’opportunité de lui rendre la mon­naie de sa pièce. Le fait qu’il soit reve­nu de Russie avec une seconde femme, sans être maté­riel­le­ment ni juri­di­que­ment sépa­ré de la pre­mière, ne joue­ra pas non plus en sa faveur : Hašek n’échappe au pro­cès pour biga­mie que parce que le nou­veau gou­ver­ne­ment tché­co­slo­vaque ne recon­naît pas les mariages contrac­tés en Union sovié­tique.

Le brave soldat Chveik

Pour ne pas chan­ger, Hašek noie ses ennuis dans l’al­cool, levant le coude en com­pa­gnie de ses anciens aco­lytes de la bohème pra­goise — avec qui il vient de renouer et qui le décrivent comme un homme épui­sé, bri­sé, amer, se dégra­dant phy­si­que­ment. Lorsqu’il n’est pas en train de se soû­ler ou de régler ses démê­lés avec les auto­ri­tés, Hašek s’at­telle à l’écriture de ce qui devien­dra son chef‑d’œuvre, Les Aventures du brave sol­dat Chveik, récit pica­resque et déjan­té de l’engagement d’un mar­chand de chiens (volés, pour la plu­part) dans l’armée aus­tro-hon­groise durant la Première Guerre mon­diale. Déjà esquis­sé dans quelques courts récits, le brave sol­dat Chveik est un per­son­nage à l’identité trouble. Passé sous les dra­peaux par convic­tion patrio­tique, il ridi­cu­lise l’armée et l’Empire dans son ensemble, non pas en les cri­ti­quant mais en les véné­rant avec une béa­ti­tude qui confine au ridi­cule, sans qu’il soit jamais pos­sible de savoir si le per­son­nage agit par stu­pi­di­té ou par iro­nie. Sur les quelque 800 pages qui com­posent le roman, Hašek ne donne jamais d’indication défi­ni­tive sur la san­té men­tale de son per­son­nage : est-il un cré­tin fini ou un esprit malin et far­ceur qui se gausse ouver­te­ment de son entou­rage ? Feint-il l’imbécilité pour mieux sou­li­gner les dys­fonc­tion­ne­ments de l’appareil bureau­cra­tique aus­tro-hon­grois ? Hašek laisse la ques­tion en sus­pens, confé­rant à son per­son­nage une savou­reuse ambi­guï­té. Le récit est consti­tué d’une série de mésa­ven­tures auprès des auto­ri­tés et de ses supé­rieurs mili­taires, qui prennent (à juste titre ?) son patrio­tisme for­ce­né et son opti­misme déli­rant pour de l’ironie diri­gée à leur encontre. Hašek en pro­fite pour ridi­cu­li­ser ses anciens supé­rieurs mili­taires en les inté­grant dans le roman sous leur véri­table nom.

pra4

Si le livre, illus­tré par le des­si­na­teur Josef Lada, devien­dra l’une des bibles du mou­ve­ment paci­fiste, il ne s’agit pas à pro­pre­ment par­ler d’un roman de guerre. L’absurdité du quo­ti­dien d’un mili­taire donne certes lieu à de nom­breux rebon­dis­se­ments et situa­tions absurdes, mais la mort est tota­le­ment absente du roman, lequel s’achève avant que Chveik ne prenne part aux com­bats et ne voie même jamais l’intérieur d’une tran­chée. Davantage qu’une satire de la guerre et du sys­tème mili­taire, le roman est en réa­li­té une charge contre l’administration imper­son­nelle, la hié­rar­chie et la com­plexi­té des grandes orga­ni­sa­tions, qui donnent lieu à des chaînes de res­pon­sa­bi­li­té inter­mi­nables, des pro­cé­dures lourdes et obs­cures, des ordres absurdes et dépour­vus de sens. Sans doute Hašek fut-il autant ins­pi­ré par son expé­rience sous les dra­peaux que par la bureau­cra­tie ten­ta­cu­laire de l’Empire, qui ins­pi­ra éga­le­ment les œuvres de Franz Kafka. À l’époque où Hašek gran­dit, la dynas­tie des Habsbourg règne sur les ter­ri­toires tchèques depuis 1526. Prague est en pleine ébul­li­tion : la révo­lu­tion indus­trielle bat son plein, des colonnes d’individus migrent des cam­pagnes pour venir s’installer en ville, une impor­tante classe ouvrière se consti­tue. Le pou­voir, par­fai­te­ment dépour­vu de la sou­plesse néces­saire pour réagir à ces chan­ge­ments, appa­raît comme de plus en plus inef­fi­cace et ana­chro­nique : le sys­tème se délite peu à peu et semble de plus en plus absurde aux citoyens, qui com­mencent à se révol­ter, le pou­voir réagis­sant par davan­tage de pro­pa­gande et de répres­sion. De cette situa­tion implo­sive naî­tra une œuvre lit­té­raire féconde, dont Les Aventures du brave sol­dat Chveik, qui s’ouvre de la manière sui­vante, est l’un des joyaux : « « V’là qu’ils nous ont tué Ferdinand ! » lan­ça la gou­ver­nante de mon­sieur Švejk au pro­prié­taire des lieux – lequel ayant dû, quelques années plus tôt, renon­cer au ser­vice mili­taire après qu’une com­mis­sion médi­cale l’eut décla­ré irré­mé­dia­ble­ment idiot, vivait à pré­sent du com­merce de chiens, d’horribles monstres bâtards aux­quels il s’employait à for­ger un pedi­gree. Il avait pour autre occu­pa­tion d’être régu­liè­re­ment per­clus de rhu­ma­tismes et, à ce moment pré­cis, était tout jus­te­ment en train de se fric­tion­ner les genoux avec du baume Opodeldok. »

Retiré des librai­ries mili­taires tché­co­slo­vaques en 1925, l’ouvrage sera éga­le­ment inter­dit en Pologne, en Bulgarie et brû­lé par les nazis en 1933. Sur six volumes pré­vus au départ, quatre seule­ment seront rédi­gés, trois entiè­re­ment par Hašek et le der­nier ache­vé par son ami Karel Vanek. Le 3 jan­vier 1923, alors qu’il n’a pas tout à fait qua­rante ans, Hašek meurt d’une tuber­cu­lose contrac­tée durant la guerre, cer­tai­ne­ment aggra­vée par son alcoo­lisme. Obèse et malade, il dic­tait avant de mou­rir les pages de son roman depuis son lit. La rumeur de sa mort ayant déjà cou­ru à maintes reprises au cours de son exis­tence, lorsque les jour­naux relaient la nou­velle, per­sonne n’y croit.


Les pas­sages cités ont tous été tra­duits par Michel Chasteau. L’auteur tient à le remer­cier pour ses conseils et aiguillon­nages ; la pré­face à l’ Histoire du par­ti pour un pro­grès modé­ré dans les limites de la loi (éga­le­ment tra­duit par ses soins) a du reste ins­pi­ré la rédac­tion de cet article.


Toutes les pho­to­gra­phies du pré­sent article, à l’ex­cep­tion du por­trait d’Hašek, sont du pho­to­graphe Josef Sudek.


REBONDS

☰ Lire notre article « Rimer à coups de poings : vie et mort d’Arthur Cravan », Guillaume Renouard, mai 2015

Guillaume Renouard
Guillaume Renouard

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.