Écologie : socialisme ou barbarie — par Murray Bookchin


L’« éco­lo­gie sociale », telle a été sa grande affaire. Étant don­né que « presque tous les pro­blèmes éco­lo­giques sont des pro­blèmes sociaux », Murray Bookchin a, des décen­nies durant, déve­lop­pé l’i­dée que l’é­co­lo­gie était indis­so­ciable d’une poli­tique pleine et entière d’é­man­ci­pa­tion — qu’il a volon­tiers nom­mée « com­mu­niste liber­taire ». S’il a bien sûr dénon­cé la bouf­fon­ne­rie du « capi­ta­lisme vert », Bookchin a éga­le­ment ouvert deux autres fronts : contre une défense de la bio­sphère étroi­te­ment loca­liste, iden­ti­taire et pas­séiste ; contre une approche inté­rieure, mys­tique, éso­té­rique ou néo­païenne du péril éco­lo­gique. De livre en livre, il a ain­si plai­dé pour une éco­lo­gie ration­nelle, ancrée dans les tra­di­tions socia­liste et popu­liste de gauche. En 1989, il débat­tait avec Dave Foreman, cofon­da­teur de l’or­ga­ni­sa­tion éta­su­nienne Earth First! et par­ti­san de l’« éco­lo­gie pro­fonde ». Sous le titre Quelle éco­lo­gie radi­cale ?, les édi­tions Atelier de créa­tion liber­taire viennent de repu­blier leur échange, près de 30 ans après la pre­mière édi­tion, épui­sée ; nous en publions quelques pages.


[I]l est très impor­tant que nous empê­chions le mou­ve­ment éco­lo­giste de dégra­der ce concept [de spi­ri­tua­li­té] en croyance, en une forme vul­gaire de culte ata­vique de la nature peu­plé de dieux, de déesses, et fina­le­ment d’une hié­rar­chie nou­velle de prêtres et de prê­tresses. Les gens qui croient que la solu­tion est de créer une nou­velle « reli­gion verte » ou de ravi­ver les croyances en des dieux, des déesses ou des lutins des bois, dis­si­mulent sous un mys­ti­cisme le besoin de chan­ge­ment social. Cette ten­dance nom­breuse chez les éco­lo­gistes pro­fonds, les éco­fé­mi­nistes et Verts du New Age me pré­oc­cupe.

[…] Il nous faut encore déve­lop­per une pers­pec­tive plei­ne­ment éco­lo­giste. […] La dif­fé­rence la plus insur­mon­table entre l’écologie sociale et la gauche tra­di­tion­nelle est que la gauche tra­di­tion­nelle tient pour éta­bli, consciem­ment ou incons­ciem­ment, que la « domi­na­tion de la nature » est un impé­ra­tif his­to­rique objec­tif. Dans la lignée de Marx, la plu­part des hommes de gauche croient que la « domi­na­tion de l’homme par l’homme » est, ou du moins était, un mal, inévi­table his­to­ri­que­ment, direc­te­ment issu du besoin humain objec­tif de « domi­ner la nature ». Libéraux, sociaux-démo­crates, mar­xistes et même un cer­tain nombre d’anarchistes clas­siques ont adop­té ce point de vue domi­nant de notre civi­li­sa­tion moderne selon lequel le monde natu­rel est « aveugle », « muet », « cruel », « com­pé­ti­tif » et « mes­quin ». Ce qui me choque ici, c’est l’idée selon laquelle l’humanité serait confron­tée à une « alté­ri­té » hos­tile contre laquelle elle devrait oppo­ser ses propres forces de labeur et de ruse avant de pou­voir s’élever au-des­sus du « domaine de la néces­si­té » pour atteindre un nou­veau « domaine de la liber­té ».

« C’est cette approche de la nature qui a per­mis à Marx de décrire le capi­ta­lisme comme une force pro­gres­siste de l’histoire. »

C’est cette approche de la nature qui a per­mis à Marx de décrire le capi­ta­lisme comme une force pro­gres­siste de l’histoire. Pour Marx, le capi­ta­lisme a pous­sé les êtres humains au-delà de la « déi­fi­ca­tion » de la nature et de la satis­fac­tion des besoins dans des limites bien défi­nies. Le capi­ta­lisme, selon beau­coup d’hommes de gauche aujourd’hui, qu’ils y pensent consciem­ment ou non, est la pré-condi­tion his­to­rique à la libé­ra­tion de l’homme. Ne nous mépre­nons pas : Marx, comme la plu­part des théo­ri­ciens sociaux modernes, croyait que la liber­té humaine néces­si­tait que le monde natu­rel devienne « sim­ple­ment un objet pour le genre humain, pure­ment une ques­tion d’utilité » sou­mis aux « exi­gences humaines ».

Ce tableau idéo­lo­gique dres­sé, il n’est pas sur­pre­nant que la plu­part des gens de gauche ne s’intéressent réel­le­ment aux pro­blèmes de pro­tec­tion de l’environnement seule­ment pour des rai­sons pure­ment uti­li­taires. Ces gens de gauche sup­posent que l’intérêt que nous por­tons à la nature repose uni­que­ment sur notre inté­rêt per­son­nel plu­tôt que sur un sen­ti­ment de com­mu­nau­té de vie de manière à la fois unique et dis­tincte. Il y a là une approche gros­siè­re­ment ins­tru­men­tale reflé­tant une alié­na­tion men­tale grave de nos sen­si­bi­li­tés morales. Étant don­né un tel argu­ment, notre rela­tion morale à la nature n’est ni bonne ni mau­vaise, à l’image de l’efficacité avec laquelle nous pillons le monde natu­rel sans en souf­frir d’aucune façon.

(Tom Hegen | http://tomhegen.de)

Je rejette fon­da­men­ta­le­ment cette idée. L’écologie sociale offre une pers­pec­tive liber­taire de gauche qui ne sous­crit pas à cette notion per­ni­cieuse. Les éco­lo­gistes sociaux appellent, au lieu de cela, à la créa­tion d’une socié­té authen­ti­que­ment éco­lo­gique et au déve­lop­pe­ment d’une sen­si­bi­li­té éco­lo­giste qui res­pecte pro­fon­dé­ment le monde natu­rel et la pous­sée créa­trice de l’évolution natu­relle. Nous ne sommes pas inté­res­sés par la des­truc­tion du monde natu­rel et de l’évolution même si nous pou­vions trou­ver des sub­sti­tuts syn­thé­tiques ou méca­niques « exploi­tables » ou « adé­quats » aux formes de vie et aux rela­tions éco­lo­giques exis­tantes.

« Nous avons beau­coup à apprendre de l’approche anti-hié­rar­chique du fémi­nisme et de l’écologie sociale. »

Les éco­lo­gistes sociaux sou­tiennent, en se basant sur une évi­dence anthro­po­lo­gique digne d’attention, que l’approche moderne de la nature en tant « qu’altérité » hos­tile et mes­quine est his­to­ri­que­ment issue d’une repro­duc­tion des rela­tions sociales hié­rar­chiques faus­sées envers elle. En clair, dans les socié­tés tri­bales orga­niques, non hié­rar­chi­sées, la nature est habi­tuel­le­ment consi­dé­rée comme une source féconde de vie et de bien-être. En effet, elle est per­çue comme un ensemble inté­grant l’humanité. Cela pro­duit une éthique de l’environnement bien dif­fé­rente de celle des socié­tés hié­rar­chi­sées et stra­ti­fiées d’aujourd’hui. Cela explique pour­quoi les éco­lo­gistes sociaux mettent conti­nuel­le­ment l’accent sur le besoin d’harmoniser de nou­veau les rela­tions sociales comme moyen fon­da­men­tal de résoudre la crise éco­lo­gique de manière pro­fonde et durable. C’est un élé­ment essen­tiel dans le réta­blis­se­ment d’une rela­tion éthique de com­plé­men­ta­ri­té avec le monde non humain.

Et soyons bien clairs là-des­sus : nous ne sommes pas sim­ple­ment en train de par­ler de mettre fin à l’exploitation des classes, comme la plu­part des mar­xistes le réclament, aus­si impor­tant que ce soit. Nous sommes en train de par­ler de l’anéantissement de toutes les formes de hié­rar­chie et de domi­na­tion dans toutes les sphères de la vie sociale. Bien sûr, la source immé­diate de la crise éco­lo­gique est le capi­ta­lisme mais à cela les éco­lo­gistes sociaux ajoutent un pro­blème pro­fon­dé­ment enfoui au cœur de notre civi­li­sa­tion : l’existence de hié­rar­chies et men­ta­li­té ou culture hié­rar­chiques pré­cé­dant l’émergence des classes et de l’exploitation éco­no­mique. Les fémi­nistes radi­cales de la pre­mière heure qui ont, dans les années 1970, pour la pre­mière fois, sou­le­vé le pro­blème du patriar­cat l’ont bien com­pris. Nous avons beau­coup à apprendre de l’approche anti-hié­rar­chique du fémi­nisme et de l’écologie sociale. Nous avons besoin de cher­cher dans des sys­tèmes ins­ti­tu­tion­na­li­sés de coer­ci­tion, de com­mande et d’obéissance qui existent aujourd’hui et qui ont pré­cé­dé l’émergence des classes éco­no­miques. La hié­rar­chie n’est pas néces­sai­re­ment moti­vée par l’économie. Nous devons regar­der au-delà des formes éco­no­miques d’exploitation, vers des formes cultu­relles de domi­na­tion exis­tant au sein de la famille, entre géné­ra­tions, sexes, groupes raciaux et eth­niques, dans toutes les ins­ti­tu­tions poli­tiques, éco­no­miques et sociales et, de manière très signi­fi­ca­tive, dans la façon dont nous appré­hen­dons la réa­li­té dans son ensemble, y com­pris la nature et les formes de vie non humaines.

(Tom Hegen | http://tomhegen.de)

Je crois que la cou­leur du radi­ca­lisme aujourd’hui n’est pas le rouge mais le vert. Je com­prends même, étant don­né l’analphabétisme éco­lo­gique de tant de membres de la gauche conven­tion­nelle, pour­quoi tant de mili­tants verts se consi­dèrent eux-mêmes comme « ni à gauche ni à droite ». Initialement, je vou­lais tra­vailler avec ce slo­gan. Je ne savais pas si nous allions « de l’avant » comme ce slo­gan le sug­gère, mais je vou­lais au moins me diri­ger vers quelque chose de nou­veau, quelque chose d’à peine anti­ci­pé par la gauche conven­tion­nelle. En effet, peu de per­sonnes ont été aus­si intran­si­geantes dans leur cri­tique du « para­digme » socia­liste conven­tion­nel que je l’ai été.

Aujourd’hui par exemple, le mou­ve­ment vert amé­ri­cain ne peut pas se déci­der à dire d’une seule et même voix s’il est oppo­sé au capi­ta­lisme ou non. En effet, cer­tains US Green Committees of Correspondence1 locaux sont consti­tués de répu­bli­cains modé­rés et de démo­crates libé­raux qui parlent de « mar­chés tota­le­ment libres », de « capi­ta­lisme vert » et de « consu­mé­risme vert » comme moyens suf­fi­sants pour contrô­ler la poli­tique des entre­prises mul­ti­na­tio­nales. Ils parlent d’animer des ate­liers pour direc­teurs de socié­té afin de les encou­ra­ger à adop­ter une éthique des affaires à conso­nance éco­lo­gique. Une approche verte liber­taire de gauche coupe court à cette pen­sée super­fi­cielle, réfor­miste et très naïve.

« Le rejet sans dis­cer­ne­ment des réa­li­sa­tions dues au siècle des Lumières abou­tit inva­ria­ble­ment à jeter le bébé avec l’eau du bain. »

La tra­di­tion radi­cale de gauche est sans équi­voque anti­ca­pi­ta­liste. Les Verts peuvent apprendre d’une approche éco­lo­giste liber­taire que le capi­ta­lisme est fon­da­men­ta­le­ment anti-éco­lo­gique. Tôt ou tard, une éco­no­mie de mar­ché, dont la loi même de vie se struc­ture autour de la com­pé­ti­tion et de l’accumulation, sys­tème basé sur la maxime du « marche ou crève », doit néces­sai­re­ment déchi­rer la pla­nète, tous fac­teurs cultu­rels et moraux mis à part. Ce pro­blème est sys­té­mique, pas sim­ple­ment éthique. Le capi­ta­lisme mul­ti­na­tio­nal des grandes socié­tés est un can­cer de la bio­sphère qui détruit sur cette pla­nète avec rapa­ci­té le tra­vail de siècles d’évolution natu­relle ain­si que les sup­ports de formes de vie com­plexes. Le mou­ve­ment éco­lo­giste n’ira nulle part s’il ne fait pas direc­te­ment face à cela. À son cré­dit, Earth First! a fait mieux que la plu­part des mou­ve­ments éco­lo­gistes en com­pre­nant ce point.

En outre, je crois que l’absence d’une pers­pec­tive verte liber­taire de gauche a ren­du trop d’écologistes et de fémi­nistes cri­tiques du « Siècle des Lumières » déni­grant l’humanisme, le naturalisme2, la rai­son, la science et la tech­no­lo­gie. Cela se com­prend sans aucun doute si l’on consi­dère la manière dont ces idéaux humains ont été per­ver­tis par une socié­té can­cé­ri­gène, cen­trée sur le patriar­cat, le racisme, le capi­ta­lisme et la bureau­cra­tie. Le rejet sans dis­cer­ne­ment des réa­li­sa­tions dues au siècle des Lumières abou­tit inva­ria­ble­ment à jeter le bébé avec l’eau du bain.

(Tom Hegen | http://tomhegen.de)

Que notre socié­té ait réduit la rai­son à un ratio­na­lisme indus­triel dur, cen­tré sur l’efficacité plu­tôt que sur une intel­lec­tua­li­té mora­le­ment ins­pi­rée, qu’elle uti­lise la science pour quan­ti­fier le monde et divi­ser la pen­sée contre le sen­ti­ment, qu’elle uti­lise la tech­no­lo­gie pour exploi­ter la nature, y com­pris la nature humaine, ne devrait pas ame­ner à nier la valeur des idéaux sous-jacents du siècle des Lumières. Nous avons beau­coup à apprendre de la solide tra­di­tion orga­nis­mique de la phi­lo­so­phie occi­den­tale qui com­mence avec Héraclite et se per­pé­tue à tra­vers la dia­lec­tique qua­si évo­lu­tion­niste d’Aristote, de Diderot et de Hegel. Nous avons beau­coup à apprendre des ana­lyses éco-anar­chistes de Pierre Kropotkine et, vous m’avez bien enten­du, des points de vue éco­no­miques radi­caux éclai­rés de Karl Marx, des approches anti­sexistes, huma­nistes et révo­lu­tion­naires de Louise Michel et d’Emma Goldman, ain­si que des visions com­mu­nau­taires de Paul Goodman , E. A. Gutkind et Lewis Mumford.

« Devons-nous réel­le­ment rem­pla­cer le natu­ra­lisme par les nou­veaux mondes sur­na­tu­rels qui com­mencent à être à la mode ? »

La nou­velle mode anti-Siècle des Lumières qui déclare que ces pen­seurs n’ont pas de rai­son d’être, ou même pire, me choque et m’effraie. Elle peut être tout à fait dan­ge­reuse. Les modes anti­ra­tion­nelle, anti-huma­niste, du sur­na­tu­rel, de l’esprit de clo­cher et de l’atavisme sont des bases effrayantes pour construire une socié­té nou­velle. De telles approches peuvent mener trop faci­le­ment aux extrêmes du fana­tisme poli­tique ou à une pas­si­vi­té sociale. Elles peuvent faci­le­ment deve­nir réac­tion­naires, froides et cruelles.

J’ai vu arri­ver cela dans les années 1930. C’est la rai­son pour laquelle je dis que l’écofascisme est aujourd’hui une vraie pos­si­bi­li­té au sein de notre mou­ve­ment. C’est pour­quoi j’ai cri­ti­qué plu­sieurs des affir­ma­tions misan­thropes qui ont été publiées dans Earth First!, pour­quoi j’ai dénon­cé ces quelques membres d’Earth First! qui se tiennent autour de feux de camp en scan­dant « à bas les êtres humains », et pour­quoi j’ai expri­mé ma conster­na­tion devant le fait que des décla­ra­tions extrêmes sur le Sida, l’immigration et la famine énon­cées par des membres d’Earth First!3 soient res­tées sans démen­tis par des phi­lo­sophes de l’écologie pro­fonde tels que George Sessions , Bill Devall et Arne Naess . Je suis d’accord avec Dave [Foreman] pour dire que nous devrions res­pec­ter la diver­si­té au sein de notre mou­ve­ment, mais nous ne devrions pas confondre diver­si­té et contra­dic­tion totale. De tels points de vue sont au mieux inutiles et au pire inef­fi­caces, voire très dan­ge­reux.

N’y a‑t-il vrai­ment pas de place dans notre mou­ve­ment pour une éthique huma­niste ? N’y a‑t-il pas de place pour la rai­son ? N’y a‑t-il vrai­ment pas de place pour une tech­no­lo­gie à conso­nance éco­lo­gique qui puisse satis­faire les besoins maté­riels de base avec un mini­mum de dur labeur, lais­sant aux gens le temps et l’énergie pour pra­ti­quer démo­cra­tie directe, vie sociale appro­fon­die, la nature et satis­faire ses goûts cultu­rels ? N’y a‑t-il pas de place pour les sciences natu­relles ? N’y a t‑il pas de place pour une mise en valeur de l’intérêt humain uni­ver­sel ? Est-ce vrai­ment éco­lo­gique de cri­ti­quer ain­si l’humanité ? Devons-nous réel­le­ment rem­pla­cer le natu­ra­lisme par les nou­veaux mondes sur­na­tu­rels qui com­mencent à être à la mode ?

(Tom Hegen | http://tomhegen.de)

Dave a sans doute rai­son lorsqu’il affirme que le fan­tas­tique et le mer­veilleux ont une place capi­tale dans l’esprit humain ration­nel. Cependant, ne per­met­tons pas qu’une célé­bra­tion de ces manières d’appréhender le monde ne dégé­nère en un anti­ra­tio­na­lisme comme cela arrive trop sou­vent ces temps-ci. N’autorisons pas que la célé­bra­tion de la nature comme une fin en soi ne dégé­nère en un anti-huma­nisme misan­thrope. Ne per­met­tons pas qu’une appré­cia­tion des tra­di­tions spi­ri­tuelles des peuples tri­baux ne dégé­nère en une approche réac­tion­naire, sur­na­tu­relle, anti-scien­ti­fique et anti-tech­no­lo­gique, appe­lant à l’anéantissement de la civi­li­sa­tion et à la valo­ri­sa­tion des socié­tés basées sur la cueillette et la chasse comme seule façon légi­time de vivre.

J’appelle tous les mili­tants du mou­ve­ment à défendre le natu­ra­lisme ain­si qu’un huma­nisme éco­lo­giste éten­du. C’est l’une des plus impor­tantes leçons que j’ai apprises de cette tra­di­tion liber­taire dont je viens. Si nous devons créer une socié­té éco­lo­gique libre, nous aurons besoin de rete­nir cette leçon et de nous oppo­ser à cet anti-siècle des Lumières qui a éloi­gné de nous trop de nos alliés poten­tiels.

« L’économie sei­gneu­riale du Moyen Âge accor­dait une grande impor­tance à l’autarcie ou auto­suf­fi­sance ain­si qu’à la spi­ri­tua­li­té. Pourtant, l’oppression fut sou­vent into­lé­rable. »

Nous avons besoin d’associer plei­ne­ment bou­le­ver­se­ments éco­lo­giques et bou­le­ver­se­ments sociaux, de riva­li­ser avec les inté­rêts maté­riels des grandes entre­prises et de la poli­tique (ce que nous devrions plus jus­te­ment nom­mer capi­ta­lisme), d’analyser, d’explorer et d’attaquer la hié­rar­chie en tant que réa­li­té, pas seule­ment en tant que théo­rie, de recon­naître les besoins maté­riels des pauvres et du tiers-monde, de fonc­tion­ner poli­ti­que­ment, non comme un culte reli­gieux, de don­ner aux races humaines et à l’esprit humain ce qui leur est dû dans l’évolution natu­relle plu­tôt que de les consi­dé­rer comme des « can­cers » de la bio­sphère, d’examiner les éco­no­mies aus­si bien que les « âmes », de déve­lop­per une éthique à ten­dance éco­lo­giste plu­tôt que d’aller se perdre dans des que­relles sco­las­tiques sur les « droits » des virus patho­gènes. En effet, à moins que le mou­ve­ment d’écologie radi­cale n’intègre les pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques aux pré­oc­cu­pa­tions sociales de longue date de la tra­di­tion liber­taire de gauche ain­si que les éco­lo­gistes sociaux ont ten­té de le faire, notre mou­ve­ment sera réqui­si­tion­né, atta­qué ou trans­for­mé en quelque chose de triste et d’opprimant.

[…] Soyons réa­listes, les pro­po­si­tions spé­ci­fiques de décen­tra­li­sa­tion, de petites com­mu­nau­tés, d’aide mutuelle et de com­mu­na­lisme que les phi­lo­sophes de l’écologie pro­fonde comme Sessions et Devall ont emprun­tées aux éco-anar­chistes comme Pierre Kropotkine et moi-même ne sont pas intrin­sè­que­ment éco­lo­gistes ou éman­ci­pa­trices. Un tel résul­tat dépend au fond du contexte social et phi­lo­so­phique dans lequel nous pla­çons de tels pro­grammes. Peu de socié­tés furent plus décen­tra­li­sées que le féo­da­lisme euro­péen qui se struc­tu­rait autour de petites com­mu­nau­tés repo­sant sur une aide mutuelle et sur une uti­li­sa­tion com­mune de la terre. Pourtant, peu de socié­tés furent plus hié­rar­chi­sées et plus oppri­mantes. L’économie sei­gneu­riale du Moyen Âge accor­dait une grande impor­tance à l’autarcie ou « auto­suf­fi­sance » ain­si qu’à la spi­ri­tua­li­té. Pourtant, l’oppression fut sou­vent into­lé­rable, et la grande majo­ri­té des gens qui appar­te­naient à cette socié­té ont vécu dans un assu­jet­tis­se­ment total envers leurs « supé­rieurs » de la noblesse.

Une approche verte pré­cise, créa­trice et réflé­chie, de gauche peut nous aider à évi­ter cette fata­li­té. Elle peut four­nir une struc­ture de base ou un contexte phi­lo­so­phique cohé­rents pou­vant évi­ter l’insensibilité morale, le racisme, le sexisme, la misan­thro­pie, l’autoritarisme et l’inculture qui ont par­fois fait sur­face au sein des cercles de l’écologie pro­fonde. Elle peut aus­si four­nir une alter­na­tive cohé­rente à la négli­gence tra­di­tion­nelle de la gauche vis-à-vis de l’écologie et à son enga­ge­ment pure­ment uti­li­taire plus récent dans l’environnementalisme réfor­miste.

Je suis convain­cu que nous allons avoir besoin de « ver­dir la gauche et de radi­ca­li­ser les Verts » si nous avons l’intention de défendre effi­ca­ce­ment la Terre.


Photographies de ban­nière et de vignette : Tom Hegen | http://tomhegen.de


REBONDS

☰ Lire notre article « Le moment com­mu­na­liste », Elias Boisjean, décembre 2019
☰ Lire notre entre­tien avec Daniel Tanuro : « Collapsologie : toutes les dérives idéo­lo­giques sont pos­sibles », juin 2019
☰ Lire notre abé­cé­daire de Murray Bookchin, sep­tembre 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Pierre Charbonnier : « L’écologie, c’est réin­ven­ter l’idée de pro­grès social », sep­tembre 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Janet Biehl : « Bookchin a été mar­gi­na­li­sé », octobre 2015

  1. Fondés en 1984 aux États-Unis, les Green Committees of Correspondence avaient pour but d’or­ga­ni­ser des groupes locaux Verts, édi­tant un bul­le­tin d’in­for­ma­tion et tra­vaillant à la fon­da­tion d’une orga­ni­sa­tion poli­tique verte [ndlr].
  2. L’écologie sociale est, pour Bookchin, natu­ra­liste en ce qu’elle n’est ni bio­cen­trique, ni anthro­po­cen­trique : entendre qu’elle « ren­force les racines pro­fondes de l’hu­ma­ni­té et de la socié­té dans son évo­lu­tion natu­relle ». Ainsi, refu­sant de mythi­fier l’hu­ma­ni­té autant que la nature, les êtres humains sont à ses yeux des êtres bio­lo­giques et sociaux. Un natu­ra­lisme qui s’op­pose éga­le­ment à toute approche sur­na­tu­relle (mys­tique) de la nature [ndlr].
  3. Bookchin fait ici allu­sion au fait que cer­tains éco­lo­gistes « pro­fonds » se soient féli­ci­tés du Sida comme d’un bien­fait envi­ron­ne­men­ta­liste, aient décla­ré que les popu­la­tions migrantes his­pa­no­phones étaient infé­rieures et avan­cé que la famine en Éthiopie per­met­tait de régu­ler les popu­la­tions du Sud [ndlr].
Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.