Janet Biehl : « Bookchin a été marginalisé »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Lundi 12 octobre 2015, nous publiions une pré­sen­ta­tion géné­rale de la pen­sée poli­tique de Murray Bookchin, pré­cur­seur de l’écologie sociale et radi­cale et ardent défen­seur du muni­ci­pa­lisme liber­taire. Soucieux de creu­ser ce sillon, nous avons inter­ro­gé Janet Biehl, qui fut sa plus proche col­la­bo­ra­trice et sa com­pagne pen­dant vingt ans et publie ce mois-ci, aux Presses uni­ver­si­taires d’Oxford, Ecology or Catastrophe : The Life of Murray Bookchin. Plus enga­gée que jamais — elle rentre tout juste du Rojava, au nord de la Syrie —, elle conti­nue de por­ter, avec des diver­gences qu’elle expli­cite ici, le pro­jet muni­ci­pa­liste liber­taire et de cher­cher ses incar­na­tions pos­sibles dans le réel. 


Comment qua­li­fie­riez-vous les posi­tions poli­tiques assu­mées par Bookchin dans les 10 der­nières années de sa vie, notam­ment en matière d’anarchisme ?

Bookchin avait long­temps essayé de convaincre les anar­chistes que la démo­cra­tie du vis-à-vis, fon­dée sur les assem­blées citoyennes, repré­sen­tait une poli­tique idéale, puisqu’elle serait enra­ci­née dans le peuple, le pou­voir éma­nant du bas vers le haut. Mais les anar­chistes ont reje­té cette concep­tion parce que la démo­cra­tie implique l’usage de la majo­ri­té, qui consti­tuait pour eux une forme de « règle » — donc en cela inac­cep­table. Ils ont fini par reje­ter le muni­ci­pa­lisme lui-même, consi­dé­rant que les gou­ver­ne­ments muni­ci­paux ne repré­sen­te­raient que de nou­velles formes de « petits États » — mais en igno­rant le fait que le pro­jet démo­cra­tique de Bookchin impli­quait la trans­for­ma­tion de ces gou­ver­ne­ments muni­ci­paux en confé­dé­ra­tion d’assemblées ! Pendant les années 1990, alors que le spectre poli­tique pen­chait vers la droite, l’anarchisme s’est encore éloi­gné du pro­jet de Bookchin. En 1995, il regret­tait que les anar­chistes aient renon­cé à « tout enga­ge­ment sérieux en faveur d’une confron­ta­tion sociale avec l’ordre éta­bli, orga­ni­sée et cohé­rente en termes de pro­gramme », et à construire une « socié­té liber­taire orien­tée vers la com­mune ». Les anar­chistes reje­taient non seule­ment la démo­cra­tie mais le socia­lisme lui-même, en lui pré­fé­rant l’individualisme. Ils sem­blaient plus inté­res­sés par l’expression de leur moi et des actes de « bra­voure » consis­tant à jeter des pierres sur la police… Beaucoup se sont tour­nés vers le mys­ti­cisme ou le paga­nisme et ont reje­té la civi­li­sa­tion au pro­fit du pri­mi­ti­visme. À par­tir de là, Bookchin en a conclu que l’anarchisme était au fond indi­vi­dua­liste : « Il doit y avoir une place dans le spectre poli­tique où les anti-auto­ri­taires qui ont des pré­oc­cu­pa­tions sociales pour­raient déve­lop­per un pro­gramme et une pra­tique pour ten­ter de chan­ger le monde, et pas seule­ment eux-mêmes. Il doit y avoir une arène où le com­bat peut mobi­li­ser le peuple, l’aider à s’éduquer lui-même et à déve­lop­per une poli­tique anti-auto­ri­taire qui inven­te­rait une nou­velle sphère publique contre l’État et le capi­ta­lisme. » Il a alors choi­si de qua­li­fier cette atti­tude de « com­mu­na­liste », pour inclure à la fois sa dimen­sion socia­liste anti-éta­tique et sa dimen­sion poli­tique, démo­cra­tique.

Quelle fut sa posi­tion finale sur la pos­si­bi­li­té d’une trans­for­ma­tion sociale ? L’État, qu’il a sou­vent cri­ti­qué, était-il un obs­tacle défi­ni­tif ou pou­vait-il tout de même, au moins à court terme, deve­nir un point d’appui ?

« Il a alors choi­si de qua­li­fier cette atti­tude de com­mu­na­liste, pour inclure à la fois sa dimen­sion socia­liste anti-éta­tique et sa dimen­sion poli­tique, démo­cra­tique. »

Il reje­tait com­plè­te­ment le prin­cipe éta­tique — pour plu­sieurs rai­sons. D’abord, parce que l’État exerce le mono­pole de la vio­lence, parce qu’il régule et contrôle la socié­té par les corps légis­la­tifs et exé­cu­tifs qui deviennent des pro­fes­sion­nels du contrôle, à tra­vers les forces de sécu­ri­té et la bureau­cra­tie. Et, sur­tout, parce que l’État traite les citoyens comme des enfants inca­pables de se gou­ver­ner eux-mêmes. En revanche, il n’a ces­sé de réaf­fir­mer le rôle de la poli­tique dans la Cité, par laquelle il enten­dait la sphère civique locale, la ville ou l’ensemble urbain à petite échelle, où l’interdépendance du social et de la poli­tique est la plus forte. C’est dans ce cadre seule­ment que les citoyens peuvent s’investir en poli­tique et par­ti­ci­per à l’autogestion d’une com­mu­nau­té, qui n’implique pas seule­ment le vote mais la par­ti­ci­pa­tion la plus large à ses acti­vi­tés et la créa­tion d’institutions publiques qui encou­ragent l’association. Le muni­ci­pa­lisme liber­taire cherche à retrou­ver, revi­ta­li­ser et dyna­mi­ser la poli­tique dans ce sens-là. Il ne s’agit pas de for­mer un nou­veau par­ti poli­tique, et Murray reje­tait les par­tis qu’ils consi­dé­rait comme de simples machines à acqué­rir le pou­voir. Le muni­ci­pa­lisme liber­taire ne consiste pas à entrer dans les conseils muni­ci­paux pour sou­te­nir des poli­tiques plus envi­ron­ne­men­tales, par exemple. Son but est vrai­ment de créer de nou­velles assem­blées citoyennes, ins­ti­tu­tions capables de rendre le pou­voir direc­te­ment au peuple, puis de confé­dé­rer ces assem­blées. Cette nou­velle sphère poli­tique se conçoit en oppo­si­tion totale à l’étatisme. Bookchin cher­chait à ren­for­cer et à exa­cer­ber ce qu’il res­sen­tait comme une ten­sion fon­da­men­tale entre les villes et l’État, et il vou­lait créer une force qui s’oppose acti­ve­ment au pou­voir cen­tra­li­sé de l’État. En 1996, j’ai d’ailleurs écrit un petit livre sur ce pro­gramme poli­tique, qui a été tra­duit en français1Janet Biehl, Le Municipalisme liber­taire — La poli­tique de l’écologie sociale, Éditions Écosociété, 2014..

Comment ima­gi­ner la coor­di­na­tion de l’échelon local au rem­pla­ce­ment pro­gres­sif de la struc­ture éta­tique ?

Dans la mesure où ces uni­tés à petite échelle sont néces­sai­re­ment inter­dé­pen­dantes à un niveau régio­nal, elles finissent par for­mer des confé­dé­ra­tions. Les assem­blées peuvent alors élire des délé­gués aux conseils des confé­dé­ra­tions, qui prennent les déci­sions sur les pro­blèmes com­muns rele­vant d’une res­pon­sa­bi­li­té par­ta­gée. Ces délé­gués sont man­da­tés et doivent rendre compte à leur com­mu­nau­té, ce qui signi­fie que celle-ci a le droit de reprendre ce man­dat. « Le pou­voir vien­drait ain­si de la base plu­tôt que du haut », affir­mait Bookchin. Ces conseils confé­dé­rés ne met­traient pas en place des poli­tiques publiques — leur fonc­tion serait plu­tôt admi­nis­tra­tive, pour coor­don­ner la mise en place des poli­tiques défi­nies par les assem­blées locales. Le confé­dé­ra­lisme devient alors un moyen de rendre le pou­voir aux com­mu­nau­tés, qui se le par­tagent au sein d’un ensemble qui les dépasse. À mesure qu’elles gran­di­ront en force et en popu­la­ri­té, ces confé­dé­ra­tions devien­dront des contre-pou­voirs face à l’État, et les ins­tru­ments de sa contes­ta­tion. Bookchin consi­dé­rait bien que le muni­ci­pa­lisme liber­taire s’inscrit dans une ten­sion dia­lec­tique per­ma­nente entre l’État-nation et la confé­dé­ra­tion muni­ci­pale. « La ten­sion entre les confé­dé­ra­tions et l’État doit res­ter claire et sans com­pro­mis… le muni­ci­pa­lisme liber­taire se forme dans un com­bat contre l’État, est ren­for­cé, et même défi­ni par cette oppo­si­tion. »

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Bookchin était favo­rable à la règle de majo­ri­té, consi­dé­rant que le « consen­sus » n’était qu’une manière de confé­rer un droit de veto à un indi­vi­du iso­lé. Mais com­ment neu­tra­li­ser les risques de mani­pu­la­tion ou les ten­dances par­fois gré­gaires qui pour­raient s’exercer contre des mino­ri­tés ?

Le consen­sus est un pro­ces­sus déci­sion­naire qui implique que cha­cun, dans un groupe, doit être en accord avec une déci­sion pour que celle-ci soit vali­dée. Bookchin pen­sait que ce pro­ces­sus était appro­prié pour de tout petits groupes dans les­quels les gens se connaissent. Mais que des groupes plus impor­tants tentent de pro­cé­der ain­si, et il pen­sait que cela ris­quait de conduire au mieux à des déci­sions médiocres, avec une perte de temps consi­dé­rable, et au pire à des com­por­te­ments anti­dé­mo­cra­tiques. Il avait atteint cette conclu­sion en se fon­dant sur son expé­rience per­son­nelle du consen­sus au milieu des années 1970, quand il était membre de la Clamshell Alliance qui s’était oppo­sée au réac­teur nucléaire Seabrook dans le New Hampshire. Dans n’importe quel groupe poli­tique, il y aura for­cé­ment des désac­cords sur des pro­blèmes de fond — il serait irréa­liste de ne pas s’y attendre. L’une des dimen­sions du pro­ces­sus démo­cra­tique, c’est la déli­bé­ra­tion, quand les citoyens dis­cutent un sujet, argu­mentent leur point de vue et tentent de convaincre les autres de l’adopter.

« Les assem­blées citoyennes et les confé­dé­ra­tions expro­prie­raient les classes pos­sé­dantes et pla­ce­raient leurs pro­prié­tés entre les mains de la com­mu­nau­té. »

À un moment don­né, ils votent, et c’est le point de vue qui rem­porte le plus de suf­frages qui l’emporte et jus­ti­fie la déci­sion. Mais quand on vise le consen­sus, on cherche l’unanimité. Comme celle-ci est sou­vent impos­sible à atteindre, les acteurs les plus agres­sifs cherchent à faire pres­sion sur les dis­si­dents. Publiquement ou non, ils essaient de les mani­pu­ler ou de les inti­mi­der, ou au moins de les écar­ter — c’est-à-dire de les for­cer à se reti­rer du pro­ces­sus déci­sion­nel. Dans le cas de la Clamshell Alliance, Murray expli­quait que le consen­sus n’avait été atteint qu’à ce prix, les membres en désac­cord ayant été pous­sés à se dédire eux-mêmes ! Il trou­vait bien mieux que les mino­ri­tés puissent conti­nuer d’exprimer une diver­gence à tra­vers leur vote. La dis­si­dence était pour lui vitale et créa­tive, et la dia­lec­tique des idées devait pou­voir pas­ser par l’opposition et la confron­ta­tion. La majo­ri­té per­met aux contes­ta­taires d’articuler ouver­te­ment des contre-argu­ments poten­tiel­le­ment per­sua­sifs, libre à cha­cun ensuite de les étu­dier ou d’y reve­nir plus tard.

À quoi res­sem­blait le sys­tème éco­no­mique idéal de Bookchin ?

Il vou­lait contri­buer à un sys­tème alter­na­tif au capi­ta­lisme, qui rem­pla­ce­rait la recherche du pro­fit par des valeurs, des pra­tiques et des ins­ti­tu­tions huma­nistes, dans une éco­no­mie du par­tage, coopé­ra­tive. Dans un tel sys­tème, l’économie repo­se­rait sur la com­mu­nau­té, qui pos­sé­de­rait toutes les pro­prié­tés ayant une valeur sociale signi­fi­ca­tive. Mais il n’entendait pas par pro­prié­té publique une main­mise de l’État comme dans l’Union sovié­tique ! Il ne par­lait pas de natio­na­li­sa­tion de l’économie, mais de muni­ci­pa­li­sa­tion. Les assem­blées citoyennes et les confé­dé­ra­tions expro­prie­raient les classes pos­sé­dantes et pla­ce­raient leurs pro­prié­tés entre les mains de la com­mu­nau­té, afin qu’elles servent à tous. Une fois en mesure de contrô­ler l’économie, ces assem­blées, grâce au niveau confé­dé­ral, pour­raient redis­tri­buer la richesse à tra­vers les muni­ci­pa­li­tés d’une région. Elles s’assureraient que les entre­prises indi­vi­duelles n’entrent pas en com­pé­ti­tion les unes avec les autres mais adhèrent plu­tôt à des prin­cipes éthiques de coopé­ra­tion et de par­tage. Si l’une des muni­ci­pa­li­tés essayait de s’enrichir aux dépens d’une autre, la confé­dé­ra­tion aurait le droit de l’en empê­cher. Les notions clas­siques de mesure et d’équilibre pour­raient rem­pla­cer l’impératif capi­ta­liste d’expansion et de com­pé­ti­tion pour la recherche du pro­fit. Les assem­blées défi­ni­raient le niveau des besoins et répar­ti­raient les res­sources maté­rielles selon le prin­cipe « de cha­cun selon ses capa­ci­tés et à cha­cun selon ses besoins ». Chacun au sein de la com­mu­nau­té aurait accès aux res­sources de base, indé­pen­dam­ment du tra­vail qu’il ou elle serait capable d’accomplir. La com­mu­nau­té valo­ri­se­rait les gens, non en fonc­tion de leur niveau de pro­duc­tion et de consom­ma­tion, mais pour leur contri­bu­tion posi­tive à la vie de la socié­té. Une éthique de la res­pon­sa­bi­li­té publique per­met­trait d’éviter le gâchis, l’exclusivité et l’inconscience dans l’acquisition des biens, comme la des­truc­tion éco­lo­gique et la vio­la­tion des droits humains. L’économie muni­ci­pa­li­sée serait en pra­tique absor­bée dans le régime démo­cra­tique, mora­li­sée, gui­dée par des prin­cipes ration­nels et éco­lo­giques.

Bookchin était anti-auto­ri­taire. Mais il recon­nais­sait que chaque mou­ve­ment social implique à un moment don­né l’émergence d’un « lea­der ». N’y avait-il pas une contra­dic­tion entre le fait de refu­ser la notion de hié­rar­chie et cet acquies­ce­ment à la figure du chef (qui peut faci­le­ment se trans­for­mer en une figure pro­vi­den­tielle, cha­ris­ma­tique, donc dan­ge­reuse) ?

Tout mou­ve­ment de trans­for­ma­tion sociale doit être vigi­lant devant la mon­tée pos­sible d’un auto­ri­ta­risme ; Bookchin en était conscient. Mais la spon­ta­néi­té induit aus­si d’autres pro­blèmes. Son étude sur trois siècles de révo­lu­tions a mon­tré que l’organisation démo­cra­tique est cru­ciale, et que le manque d’organisation conduit au désastre. Ainsi rap­pe­lait-il que « pen­dant la Révolution fran­çaise, l’échec des Enragés qui ne sur­ent pas s’organiser en 1793, en par­ti­cu­lier lors de l’insurrection du 2 juin, a ren­du pos­sible la prise de contrôle de la Révolution par les Jacobins et au final détruit le mou­ve­ment popu­laire, notam­ment celui des assem­blées des sec­tions pari­siennes. […] En février 1848, l’échec des mili­tants qui ne sur­ent pas s’organiser a ren­du pos­sible la prise de contrôle par Lamartine et ses proches, qui ont volé la révo­lu­tion popu­laire aux masses. […] En Russie en octobre 1917, la gauche liber­taire n’était pas orga­ni­sée, ce qui a per­mis aux Bolchéviques de sai­sir le pou­voir. […] En Allemagne, la ligue de Spartacus de Rosa Luxemburg et Liebknecht, prin­ci­pa­le­ment com­po­sée de syn­di­ca­listes et d’anarchistes, a été écra­sée parce qu’elle n’a pas su se sépa­rer dix ans plus tôt du Parti social-démo­crate alle­mand et créer une orga­ni­sa­tion indé­pen­dante. »

Il était illu­soire de pen­ser, disait-il, qu’« une révo­lu­tion et une tran­si­tion vers un nou­vel ordre social peuvent être por­tées par le seul ins­tinct et l’enthousiasme », ou par une sorte de volon­té popu­laire mys­tique. L’organisation d’un tel mou­ve­ment est néces­saire pour construire une nou­velle socié­té. Heureusement, il y aura tou­jours des « lea­ders », parce que cer­tains ont un sens poli­tique plus appro­fon­di que d’autres, ou plus d’expérience, ou plus de savoir. Même si « toutes les grandes révo­lu­tions com­mencent sou­vent spon­ta­né­ment », les vrais mili­tants sont eux aus­si « tou­jours pré­sents dès le com­men­ce­ment ». Ils sont « les plus res­pec­tés, actifs, agres­sifs et socia­le­ment conscients des révo­lu­tion­naires », et, par consé­quent, les plus capables de ras­sem­bler le peuple autour d’un pro­jet. Mais le « lea­der­ship », que ce soit celui d’individus ou de groupes, doit abso­lu­ment res­ter ancré dans une orga­ni­sa­tion démo­cra­tique qui exige qu’on lui rende des comptes. Une révo­lu­tion implique donc « un équi­libre ration­nel entre le recul théo­rique et l’enthousiasme popu­laire, entre l’organisation et l’élan. L’une sans l’autre, c’est une garan­tie d’échec ».

Comment réflé­chis­sait-il sur les liens entre la vio­lence et la révo­lu­tion ?

« Il affir­mait l’importance pour le peuple de pou­voir défendre par les armes, si néces­saire, l’économie muni­ci­pa­li­sée. »

Il affir­mait l’importance pour le peuple de pou­voir défendre par les armes, si néces­saire, l’économie muni­ci­pa­li­sée. Il consi­dé­rait qu’il fal­lait « mettre en place une milice popu­laire — plus exac­te­ment, une garde civile, com­po­sée de patrouilles tour­nantes, à des fins de police, et des contin­gents mili­taires bien entraî­nés pour répondre aux menaces exté­rieures ». Dans l’ancienne Athènes, les « hoplites » (citoyens-sol­dats) répon­daient aux mobi­li­sa­tions avec leurs propres armes et éli­saient des com­man­dants pour pro­té­ger la démo­cra­tie. Les milices ont aus­si fait par­tie des révo­lu­tions amé­ri­caines, anglaises, espa­gnoles (et, depuis la mort de Bookchin, elles existent au Rojava et à Bakur). « Que le peuple dis­pose ou non du pou­voir repose fina­le­ment sur la ques­tion de savoir s’il dis­pose d’armes et de sa propre milice, pour se pré­ser­ver non seule­ment des cri­mi­nels et des enva­his­seurs, mais aus­si pour pré­ser­ver son propre pou­voir et sa liber­té face au pou­voir tou­jours renais­sant de l’État lui-même. Les Athéniens, les Britanniques et les Américains savaient trop bien que les mili­taires pro­fes­sion­nels repré­sentent une menace pour la liber­té et que l’État est un vec­teur pour désar­mer le peuple », disait-il. Il consi­dé­rait donc comme cru­cial, dans un épi­sode révo­lu­tion­naire, le moment où l’armée choi­sit de bais­ser les armes et de rejoindre la révo­lu­tion poli­tique et sociale, comme à Saint-Pétersbourg en février 1917.

Pour lui, qu’est-ce qui était pre­mier, struc­tu­rel : la culture ou l’économie ?

Bookchin consi­dé­rait comme Marx qu’atteindre le socia­lisme impose quelques condi­tions préa­lables, comme un esto­mac rem­pli, et la liber­té de ne pas être exploi­té. Par exemple, les socié­tés tri­bales agri­coles ne rem­plis­saient pas ces condi­tions, puisqu’on y man­quait de tout. Bookchin n’était pas d’accord avec des anthro­po­logues comme Marshall Sahlins, qui consi­dé­rait que la nour­ri­ture devait à l’époque être abon­dante et les besoins limi­tés, et que par consé­quent l’on dis­po­sait de beau­coup de temps libre et de loi­sir dans ces socié­tés. « Je trouve cette vision peu convain­cante et naïve », disait-il. Dans la plu­part de ces socié­tés, la coopé­ra­tion était certes impor­tante, mais au sein d’une famille ou d’un voi­si­nage, alors que « la conscience était enro­bée de mythe et de magie ; leurs archives étaient consti­tuées prin­ci­pa­le­ment d’une généa­lo­gie trans­mise de mémoire par les anciens, de mythes et d’un ensemble de croyances mys­tiques, tan­dis que les notions de cause et d’effet étaient le plus sou­vent confuses : de telles socié­tés actua­lisent-elles vrai­ment tout le poten­tiel humain en matière de savoir et d’action sur le monde ? »

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Donc, il était d’accord avec Marx pour dire qu’un déve­lop­pe­ment suf­fi­sant des condi­tions de vie maté­rielles était néces­saire au déve­lop­pe­ment social, à la pleine actua­li­sa­tion des poten­tia­li­tés humaines. Mais de l’autre côté, il était convain­cu que si le déve­lop­pe­ment maté­riel est une condi­tion néces­saire, il n’est pas une condi­tion suf­fi­sante. Parce qu’il ne suf­fit pas d’un esto­mac plein et de la liber­té de ne plus tra­vailler, il faut encore une capa­ci­té à pen­ser, à créer, à faire avan­cer la connais­sance. Marx était trop rapide sur la super­struc­ture : une immense varié­té de fac­teurs cultu­rels affecte aus­si le déve­lop­pe­ment social, en dehors de l’économie, comme « l’organisation, la poli­tique, les ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques, l’éthique et oui, les tra­di­tions, l’expression intel­lec­tuelle, les espoirs et l’aspiration à une vie meilleure ». Par exemple, dans la Rome ancienne au temps de Constantin, cer­tains avaient accu­mu­lé une immense richesse et auraient aus­si bien pu déve­lop­per ce capi­tal, inves­tir cet argent et le regar­der fruc­ti­fier. Mais les valeurs romaines étaient liées à la pro­prié­té de la terre. Les riches Romains vou­laient deve­nir de grands pro­prié­taires ter­riens et dis­si­paient ain­si leur for­tune en ache­tant tou­jours plus de ter­rain : « ce désir de pres­tige était un fac­teur cultu­rel — un fac­teur super­struc­tu­rel ».

« Dans la seule mesure où l’homo poli­ti­cus peut rem­pla­cer l’homo oeco­no­mi­cus, et l’homo col­lec­ti­vus rem­pla­cer ces deux-là, l’humanité aura une chance d’échapper à une catas­trophe spi­ri­tuelle. »

En Angleterre, après les années 1760, une nou­velle strate de la socié­té est appa­rue et a inves­ti prin­ci­pa­le­ment dans de nou­velles machines à tis­ser et à filer. Les fac­teurs super­struc­tu­rels auraient pu ralen­tir la révo­lu­tion indus­trielle : « les petites entre­prises, capi­ta­listes pour­tant, auraient pu s’engager dans une pro­duc­tion qua­li­ta­tive plu­tôt que quan­ti­ta­tive de masse ». Mais le tex­tile fabri­qué à la machine coû­tait si peu cher qu’il a sub­mer­gé la pro­duc­tion arti­sa­nale et que les consi­dé­ra­tions éco­no­miques ont pré­va­lu… Aujourd’hui, cela se véri­fie par­tout. « Le capi­ta­lisme, qui était d’abord prin­ci­pa­le­ment une notion éco­no­mique, incarne aujourd’hui la socié­té elle-même, au sens où la famille devient à peine plus qu’une uni­té de consom­ma­tion, et les villes ou leurs ban­lieues se trans­forment en centres com­mer­ciaux. » Les aspects non maté­riels de la vie sont eux-mêmes réi­fiés. « Aussi iro­nique que cela puisse paraître aux yeux des radi­caux nour­ris au lait de la guerre des classes éco­no­mique, écri­vait-il au milieu des années 1980, la poli­tique doit main­te­nant retrou­ver sa supré­ma­tie sur l’économie, l’éthique reprendre la main sur l’intérêt maté­riel, les reven­di­ca­tions de la vie retrou­ver leur voix face à la notion de sur­vie du plus fort, si un mou­ve­ment pour un renou­veau radi­cal ou un chan­ge­ment doit être effec­tif… La soi-disant super­struc­ture… ne peut pas être consi­dé­rée comme un épi­phé­no­mène de la base, s’il doit y avoir une quel­conque résis­tance à la socié­té de mar­ché qui tend à pro­duire de l’individu ordi­naire, et même du révo­lu­tion­naire auto-pro­cla­mé, une image en miroir d’elle-même. Dans la seule mesure où l’homo poli­ti­cus peut rem­pla­cer l’homo oeco­no­mi­cus, et l’homo col­lec­ti­vus rem­pla­cer ces deux-là, l’humanité aura une chance d’échapper à une catas­trophe spi­ri­tuelle2Murray Bookchin, The modern cri­sis, Montréal, Black Rose Books, 1999.. »

Vous vous décri­vez vous-même comme étant « retour­née à [votre] iden­ti­té d’avant 1987 » : sociale-démo­crate plu­tôt qu’anti-étatique. Quelle est votre vision per­son­nelle concer­nant la manière d’utiliser le sys­tème poli­tique exis­tant, repré­sen­ta­tif, pour pro­mou­voir des idées plus radi­cales sur la trans­for­ma­tion de la socié­té ?

La méfiance et par­fois la haine du gou­ver­ne­ment sont par­tout, aujourd’hui — pas besoin de lire Bakounine ou de connaître toute l’histoire de l’anarchisme pour évi­ter la poli­tique et refu­ser de voter. Aux États-Unis, c’est de la droite à la gauche que l’on dia­bo­lise Washington, avec de vraies rai­sons : les mil­liar­daires mettent de l’argent dans des élec­tions qui per­mettent aux gens de choi­sir entre la droite et l’extrême droite. Le pou­voir légis­la­tif est para­ly­sé ou dys­fonc­tion­nel. Aujourd’hui, les gens n’attendent plus des théo­ries gau­chistes abs­traites pour renon­cer et deve­nir cyniques. Quant à moi, je suis une… bizar­re­rie, parce que je suis enthou­siaste à l’égard du vote et de la par­ti­ci­pa­tion poli­tique. L’accent mis par Bookchin sur la revi­ta­li­sa­tion de la sphère civique et la citoyen­ne­té active est ce qui m’a atti­ré vers son œuvre dès le début, et qui m’y rat­tache encore. Je crois à un fort enga­ge­ment citoyen et donc poli­tique, et je ché­ris la tra­di­tion de l’humanisme civique, dont le muni­ci­pa­lisme liber­taire fait par­tie. La théo­rie de gauche nous dit sou­vent que le sys­tème est irré­cu­pé­rable, mais je crois qu’il ne le devient que quand les pro­gres­sistes cessent de voter et laissent toute la place aux réac­tion­naires et aux inté­rêts des grandes entre­prises. Je vou­drais que les citoyens enga­gés s’impliquent dans le gou­ver­ne­ment local, créent des assem­blées, comi­tés, conseils, coopé­ra­tives, col­lec­tifs, ONG et toutes sortes de modes d’association garan­tis­sant autant de par­ti­ci­pa­tion démo­cra­tique que pos­sible et exi­geant d’être pris au sérieux. Parce qu’à ce train, si la gauche décide de ne plus voter, elle aban­donne le gou­ver­ne­ment aux mains de la droite ! Je suis d’accord avec Murray quand il esti­mait que dans une socié­té de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, un degré de décen­tra­li­sa­tion est impé­ra­tif. Mais quel degré, jusqu’à quel point ? Je suis encore en train d’essayer de le com­prendre. Aux États-Unis, les niveaux inter­mé­diaires qui existent main­te­nant, les 50 États, sont mal conçus et non démo­cra­tiques : ils « inter­fèrent avec le pou­voir muni­ci­pal, para­lysent le gou­ver­ne­ment fédé­ral, col­la­borent avec les lob­byistes et gâchent l’argent du contri­buable », comme l’écrit Michael Lind dans une fas­ci­nante pro­po­si­tion pour défaire ce sys­tème.

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Je crois comme Bookchin que les villes sont la clé d’un ave­nir démo­cra­tique et que pour être durables, elles doivent être inté­grées dans leur envi­ron­ne­ment (il appe­lait ça le « mariage de la ville et de la cam­pagne »). Je pense que les réflexions pra­tiques les plus inté­res­santes viennent par exemple d’urbanistes comme Peter Calthorpe, qui a mis en avant des prin­cipes inté­res­sants de « cités régio­nales ». J’aimerais voir les cin­quante États rem­pla­cés par de telles villes ! Je crois comme Lind que les écoles, les hôpi­taux et les ser­vices publics (qui doivent tous le res­ter !), ain­si que cer­taines infra­struc­tures, sont mieux gou­ver­nés au niveau local. C’est de là que doit par­tir le pou­voir pour remon­ter vers le haut. Un jour, le Capitole devien­dra peut-être une mai­son des délé­gués de la confé­dé­ra­tion… Mais je m’écarte à titre per­son­nel de la pen­sée de Bookchin en ce qui concerne la fin de l’État-Nation. Je crois que cer­taines mis­sions sont rem­plies plus effi­ca­ce­ment et équi­ta­ble­ment au niveau natio­nal, par exemple la garan­tie des liber­tés civiles, du droit du tra­vail et des tra­vailleurs, les droits en matière de pro­créa­tion, les ques­tions de pari­té. La sécu­ri­té sociale est mieux admi­nis­trable de manière cen­tra­li­sée, comme les soins de san­té et le finan­ce­ment de la recherche. Le reve­nu mini­mum garan­ti, que je sou­tiens, devrait aus­si venir du centre. Car éli­mi­ner le niveau natio­nal et dis­per­ser de telles mis­sions, même entre des confé­dé­ra­tions, pour­rait, je le crains, mettre des citoyens entre les mains de tyrans locaux. Qu’arriverait-il dans le Mississippi ou l’Alabama sans la légis­la­tion fédé­rale sur les droits civiques ; et au Texas ou au Kansas sans la juge­ment Roe v. Wade de la Cour suprême (qui a recon­nu l’avortement comme un droit consti­tu­tion­nel en 1973) ?

« Éliminer le niveau natio­nal et dis­per­ser de telles mis­sions, même entre des confé­dé­ra­tions, pour­rait, je le crains, mettre des citoyens entre les mains de tyrans locaux. »

En résu­mé, je crois que le gou­ver­ne­ment, bien qu’il serve le plus sou­vent les inté­rêts du capi­tal, a aus­si his­to­ri­que­ment repré­sen­té une force capable, avec les syn­di­cats, de frei­ner le capi­ta­lisme en l’encadrant par des légis­la­tions et des régu­la­tions. Et qu’il pour­rait rede­ve­nir une telle force. Alors que je ne suis pas cer­taine qu’une confé­dé­ra­tion le pour­rait, parce que le capi­ta­lisme cher­che­ra tou­jours le maillon faible de la chaîne, s’insinuera dans la muni­ci­pa­li­té qui le lais­se­ra faire ce qu’il veut et même, par exemple, réins­tau­rer le tra­vail des enfants sans contrôle ! Et donc, loin de renon­cer à voter, je crois que les pro­gres­sistes devraient affluer vers les urnes, à tous les niveaux de gou­ver­ne­ment, en par­ti­cu­lier quand appa­raissent des can­di­dats comme Bernie Sanders ou Jeremy Corbyn, qui donnent de l’espoir. Mais même les meilleurs can­di­dats, une fois élus, ne seront pas capables de faire quelque chose s’il n’y a pas un fort mou­ve­ment de pres­sion sociale sur le sys­tème. Sanders répète sans arrêt, et je suis d’accord, qu’on ne peut pas seule­ment élire quelqu’un puis s’asseoir, sinon on est cer­tain de l’échec. Historiquement, le pro­grès est tou­jours venu d’une action de la base vers le haut, com­bi­née à une action du haut vers le bas. Dans les années 1930, l’administration de Roosevelt a pu mettre en place les pro­grammes sociaux du New Deal et l’encadrement du capi­ta­lisme grâce aux mou­ve­ments de masse dans la rue. À un moment, Roosevelt a ren­con­tré les diri­geants des syn­di­cats, ils lui ont dit ce qu’il pré­pa­raient, et il aurait répon­du : « Je suis d’accord. Maintenant allez-y et for­cez-moi à le faire ! » En d’autres termes, faire pres­sion c’est s’organiser. Et c’est la même dyna­mique qui fait que, dans les années 1960, Lyndon Johnson a pu signer la légis­la­tion sur les droits civiques, grâce à la force morale du mou­ve­ment popu­laire. Bookchin ne serait pas for­cé­ment d’accord avec moi sur tout cela, j’en suis consciente… C’est au lec­teur de se déci­der.

Pourquoi, selon vous, Bookchin n’est-il pas plus connu ? Son nom n’apparaît même pas dans l’index de l’un des der­niers grands suc­cès de librai­rie, Tout peut chan­ger de Naomi Klein, au sujet des rap­ports entre capi­ta­lisme et cli­mat, pour­tant si ins­pi­ré de ses tra­vaux…

Il a dit des choses qui étaient très radi­cales dans les années 1950 et 1960, vrai­ment à la marge, et qui sont deve­nues des évi­dences aujourd’hui, par exemple que les racines de la des­truc­tion éco­lo­gique repo­saient sur l’approche capi­ta­liste, que l’énergie fos­sile cau­sait le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, que nous aurions à nous tour­ner vers l’énergie renou­ve­lable, que pour construire un futur éco­lo­gique il fau­drait décen­tra­li­ser la socié­té et rap­pro­cher villes et cam­pagnes, qu’il fau­drait « man­ger local », que nous avions besoin de plus de démo­cra­tie… Ce n’est pas seule­ment Naomi Klein. Même le Pape main­te­nant parle par­fois comme un éco­lo­giste social, quand il parle du capi­ta­lisme et de l’environnement ! C’est qu’il y avait une sorte de pres­cience dans l’œuvre de Bookchin. Mais c’est tou­jours dif­fi­cile, car si vous dites les choses avant que les gens ne soient prêts à les entendre, vous êtes igno­ré… Des années après, quand on s’aperçoit que vous aviez rai­son, cela paraît évident, et on oublie qui a eu une pen­sée ori­gi­nale… Je pense aus­si que Bookchin a été mar­gi­na­li­sé pour avoir si long­temps défen­du l’anarchisme.

En France, il est com­plè­te­ment éclip­sé par d’autres pen­seurs, et ses idées n’irriguent pas vrai­ment le débat public…

… Dans les années 1990, ceux qui avaient de l’influence dans le mou­ve­ment anar­chiste fran­çais n’étaient pas en accord avec le muni­ci­pa­lisme liber­taire de Bookchin, et son rejet final de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme. Ils étaient très cri­tiques à son égard. Et ils avaient bien le droit de l’être. Cela a suf­fi à faire dis­pa­raître tout inté­rêt pour lui par­mi les anar­chistes fran­çais. Mais à Montréal, au Québec, les choses se sont pas­sées autre­ment. Les édi­tions Ecosociété ont publié quelques tra­duc­tions fran­çaises. En Suisse, Vincent Gerber tra­vaille dur pour atti­rer l’attention sur ses tra­vaux grâce à son site. Et l’année pro­chaine, à Lyon, il y aura un sémi­naire d’écologie sociale.

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Considérait-il qu’il avait des « héri­tiers intel­lec­tuels » ? Était-il fami­lier du concept de « démo­cra­tie inclu­sive », déve­lop­pé par exemple par Takis Fotopoulos, ou d’autres pro­po­si­tions visant à repen­ser la socié­té dans son ensemble ?

Bookchin et moi avons tra­vaillé avec Fotopoulos dans les années 1990 et j’observe qu’il a étu­dié très en détail les idées de Bookchin et les a refor­mu­lées à sa manière. Mais sans aucun doute, l’héritier le plus impor­tant de Bookchin aujourd’hui, c’est Abdullah Öcalan, ce qui mal­heu­reu­se­ment n’est deve­nu clair qu’après la mort de Bookchin en 2006. Öcalan l’avait lu en pri­son (il y est encore) et avait enga­gé la trans­for­ma­tion de l’idéologie du PKK, du mar­xisme-léni­nisme vers ce qu’il appe­lait « le confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique ». C’est aujourd’hui l’idéologie du mou­ve­ment kurde pour la liber­té, à la fois à Bakur (Kurdistan turc) et dans le Rojava (Kurdistan syrien).

Justement, connais­sez-vous des expé­riences spé­ci­fiques de mise en œuvre pra­tique des idées de Bookchin ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur l’expérience du Rojava et sur ce qui se joue là-bas ?

« Je pense que le Rojava est deve­nu un phare pour la gauche inter­na­tio­na­liste. »

Le Rojava… Il est bou­le­ver­sant de voir tant de choses sur les­quelles Murray a par­lé et écrit en théo­rie, abs­trai­te­ment, sou­dai­ne­ment se mani­fes­ter dans le réel, jusque dans les détails, en amé­lio­rant même le modèle ! On y trouve une citoyen­ne­té active qui a créé une sphère publique là où il n’y en avait aucune, rien à part une dic­ta­ture bru­tale. Des assem­blées (appe­lées « com­munes », au niveau de la rue), et plu­sieurs niveaux de conseils confé­dé­rés (au niveau du voi­si­nage, du dis­trict puis du dépar­te­ment). Des délé­gués man­da­tés, révo­cables, pour garan­tir que le pou­voir part de la base. Un refus des hié­rar­chies — l’inclusion de toutes les eth­nies et reli­gions sur une base éga­li­taire. L’affirmation du rôle des femmes — pas seule­ment leur par­ti­ci­pa­tion, mais l’accent mis sur leur impor­tance cen­trale, au-delà même de ce que Bookchin avait ima­gi­né. Un effort de socia­li­sa­tion de l’économie — dans leur cas, à tra­vers des coopé­ra­tives plu­tôt qu’une muni­ci­pa­li­sa­tion. Je pense que le Rojava est deve­nu un phare pour la gauche inter­na­tio­na­liste, sus­cep­tible d’inspirer un degré de soli­da­ri­té qui pour­rait débou­cher sur de nou­veaux efforts muni­ci­pa­listes.

Quels livres aurait-il empor­tés sur une île déserte ?

Il aimait pas­sion­né­ment l’histoire des révo­lu­tions, et il aurait empor­té quelques-uns de ses favo­ris, au moins pour leur valeur sen­ti­men­tale : L’Histoire de la Révolution russe de Trotsky, Trois qui ont fait une révo­lu­tion de Bertram WolfeWorld com­mu­nism de Franz Borkenau, et les livres de Burnett Bolloten sur la révo­lu­tion espa­gnole. Pendant qu’il écri­vait La troi­sième révo­lu­tion, il a revi­si­té la tra­di­tion révo­lu­tion­naire occi­den­tale. L’une des ques­tions qui l’a occu­pé jusqu’à la fin était celle de la révo­lu­tion avor­tée de 1919 en Allemagne : il vou­lait com­prendre com­ment toute l’Histoire aurait été bou­le­ver­sée… si quelques élé­ments seule­ment avaient été dif­fé­rents. Il aurait empor­té le livre de Richard Watt, The Kings depart (sur le trai­té de Versailles), et Failure of a Revolution de Rudolf Coper — le der­nier livre qui l’a vrai­ment obsé­dé. Vers la fin, il essayait encore de com­prendre ce qui s’était pas­sé, avec deux livres, Stillborn Revolution de Werner Angress et le troi­sième volume de la Révolution bol­ché­vique de E.H. Carr. Il était aus­si très inté­res­sé par l’entre-deux-guerres, quand les mar­xistes annon­çaient que le capi­ta­lisme arri­vait au bout de ses forces, était mori­bond… Ces pré­dic­tions ont com­plè­te­ment échoué. Il aurait empor­té des livres sur ce sujet, par­ti­cu­liè­re­ment les essais de Georges Lichtheim qu’il admi­rait. Il aurait encore pris ses livres pré­fé­rés sur la phi­lo­so­phie dia­lec­tique, la Logique et la Science de la logique de Hegel, même s’il ne devait jamais les relire — il ne pou­vait pas vivre sans les avoir à por­tée de main sur son éta­gère. Il aurait empor­té le Hegel de Charles Taylor et le From Hegel to Marx de Sidney Hook. Et fina­le­ment il aurait empor­té un livre sur la guerre civile amé­ri­caine — il n’avait pas vrai­ment de favo­ri en la matière, mais il était fas­ci­né par le fait his­to­rique que des hommes aient com­bat­tu avec suc­cès, et accep­té de mou­rir, pour sau­ver d’autres hommes de l’esclavage.

Finalement, quelle était sa vision étho­lo­gique de la nature humaine ? Il semble n’avoir été ni naïf (pen­sant que les humains seraient bons « par nature ») ni pes­si­miste (consi­dé­rant que l’humanité était une cause per­due). Il disait que l’humanité était trop intel­li­gente pour ne pas vivre dans une socié­té ration­nelle, mais il n’était pas cer­tain qu’elle le soit assez pour bâtir cette socié­té… Était-il un scep­tique, au fond ?

Il consi­dé­rait que l’écologie et le socia­lisme liber­taire, la démo­cra­tie des assem­blées et la ratio­na­li­té consti­tuent l’aune par rap­port à laquelle juger une socié­té. Sa der­nière posi­tion a jus­te­ment visé à poser cette ques­tion : l’humanité est-elle assez intel­li­gente pour aller vers cette socié­té ration­nelle ? Il affir­mait qu’elle l’était poten­tiel­le­ment, mais quant à savoir si cette pos­si­bi­li­té sera véri­ta­ble­ment actua­li­sée, c’est-à-dire réa­li­sée, la ques­tion reste ouverte aujourd’hui…


Toutes les pho­to­gra­phies sont de Janet Biehl.


REBONDS 

☰ Lire notre article « Bookchin : éco­lo­gie radi­cale et muni­ci­pa­lisme liber­taire », Adeline Baldacchino, octobre 2015

NOTES   [ + ]

1.Janet Biehl, Le Municipalisme liber­taire — La poli­tique de l’écologie sociale, Éditions Écosociété, 2014.
2.Murray Bookchin, The modern cri­sis, Montréal, Black Rose Books, 1999.
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Au sommaire :
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