Frédéric Lordon : « Dire ensemble la condition des classes populaires et des migrants » [1/3]


Entretien inédit pour le site de Ballast

Frédéric Lordon est de retour en librai­rie : de ce nou­veau livre, il ne sera pas ques­tion. C’est que nous avions à l’es­prit de reve­nir à ses côtés sur deux décen­nies de paru­tions et d’in­ter­ven­tions dans l’es­pace public. L’économiste régu­la­tion­niste — spé­cia­liste des crises finan­cières, des manœuvres bour­sières et de l’eu­ro — est deve­nu phi­lo­sophe spi­no­ziste, et ce der­nier s’est impo­sé comme l’une des figures de l’an­ti­ca­pi­ta­lisme hexa­go­nal. On se sou­vient, au prin­temps 2016, de son appel à sou­te­nir, en pleine contes­ta­tion de la loi El Khomri et des mobi­li­sa­tions de Nuit debout, le blo­cage du pays par la grève géné­rale : « On ne tient pas éter­nel­le­ment une socié­té avec BFM, de la fli­caille et du Lexomil ! » L’actualité n’en est pas moins venue bous­cu­ler notre entre­prise : un texte de sa plume paru le 17 octobre 2018 sur son blog du Monde diplo­ma­tique, titré « Appel sans suite : migrants et sala­riés », a sus­ci­té au sein d’une par­tie de la gauche radi­cale une désap­pro­ba­tion sou­vent vive. Lordon y tan­çait le « Manifeste pour l’accueil des migrants » por­té par Mediapart, Regards et Politis : à ses yeux, une pure incon­sé­quence poli­tique. Retour, en guise de pre­mier volet, sur ce litige dans un café de la place de la Contrescarpe — désor­mais haut lieu pari­sien de la macro­nie délin­quante.


Votre der­nier article a agi­té le petit monde mili­tant. En exa­mi­nant les cri­tiques énon­cées, il sem­ble­rait que vous ayez viré de bord ou que vous soyez deve­nu « rouge-brun » !

Je ne sais pas si la tem­pête a concer­né un dé à coudre ou jusqu’à un bol de soupe, mais à l’évidence il y a eu « quelque chose ». Mais quoi exac­te­ment ? Je serais ten­té de dire que la cir­cu­la­tion de ce texte n’a été qu’un gigan­tesque test de Rorschach : une sur­face de pro­jec­tion. Car les réac­tions furi­bardes le tra­hissent toutes à quelque degré : elles n’ont pas pris le par­ti de lire, mais celui du délire. Elles n’ont pas lu ce qui y était, et elles ont lu ce qui n’y était pas. Écart qui fait inévi­ta­ble­ment pen­ser à la logique du symp­tôme. Mais de quoi ? C’est ça la ques­tion : qu’est-ce qu’on assou­vit ou qu’est-ce qu’on sou­lage quand on extra­vague à ce degré ? Reprenons avec méthode. Qu’est que ce que mon texte dit, et qu’est-ce que la récep­tion en dit ?

« Mon texte prend-il posi­tion contre les migrants ? Évidemment non. Soutient-il la thèse de quelque res­tric­tion à l’accueil des flux de migrants actuels dans la situa­tion actuelle ? Pas davantage. »

Mon texte prend-il posi­tion « contre les migrants » ? Évidemment non. Soutient-il la thèse de quelque res­tric­tion à l’accueil des flux de migrants actuels dans la situa­tion actuelle ? Pas davan­tage. Valide-t-il celle d’une connexion cau­sale entre migra­tions externes et pré­ca­ri­té sala­riale interne ? Il est fait pour conduire à pen­ser le contraire. Le fond du texte dit : impu­ter la pré­ca­ri­té sala­riale aux migrants est une erreur d’analyse, les causes pre­mières de la pré­ca­ri­té sont à trou­ver dans la confi­gu­ra­tion néo­li­bé­rale du capi­ta­lisme mon­dia­li­sé et sa fran­chise régio­nale de l’euro. Normalement, c’est ici que se joue l’accord ou le désac­cord. Et main­te­nant, que dit la récep­tion ? Olivier Cyran : que je fais « pas­ser la lutte anti­ca­pi­ta­liste avant la cause des migrants », fabri­ca­tion lit­té­ra­le­ment déli­rante — que ne rachè­te­ra pas une ana­phore pous­sive : « Au nom de l’anticapitalisme, faut-il se résoudre / faut-il s’accommoder / faut-il accep­ter… » (suit la liste des abo­mi­na­tions des poli­tiques migra­toires contem­po­raines). On se demande ce qu’il faut avoir pris pour avoir cru pou­voir lire dans ce texte une chose aus­si absente et aus­si absurde que de subor­don­ner… tout, et spé­cia­le­ment l’urgence de l’aide aux migrants, au préa­lable de la sor­tie du capi­ta­lisme. Et Pierre Khalfa, il a pris des choses lui aus­si ? « Est-ce que la sor­tie de l’euro ou une éven­tuelle démon­dia­li­sa­tion résou­drait la ques­tion en taris­sant le flux des migrants ? », demande-t-il. Mais à qui au juste ? Car à l’évidence il parle tout seul, en tout cas pas à moi. Comment peut-on en venir au for­çage qui fait lire dans un texte ce qui en est, là aus­si, notoi­re­ment absent ? Et pour cause : cette idée-là est à peu près aus­si absurde que la précédente.

Vous êtes en effet accu­sé d’é­co­no­misme : vous indexe­riez tout, et la ques­tion migra­toire dans le cas pré­sent, sur la sor­tie de l’eu­ro ou la cri­tique de l’Union européenne.

Impression étrange, et assez comique, d’être ain­si taxé quand il s’agit de trai­ter une ques­tion d’économie poli­tique — car, évi­dem­ment, c’est cela que Khalfa a oublié en route : quelle était la ques­tion, la ques­tion très expli­ci­te­ment déli­mi­tée par le texte lui-même. Non pas celle « des migrants », mais celle des effets éco­no­miques des migra­tions — en l’occurrence de leur absence d’effets. Il y a quand même un stade d’extravagance her­mé­neu­tique où l’on se prend à dou­ter que les mots « lire » et « lec­ture » fassent l’objet d’une défi­ni­tion par­ta­gée. Il est vrai que disant ce qu’il dit, le texte dit aus­si, par le fait, que si l’on veut rele­ver les migrants d’une cau­sa­li­té éco­no­mique ima­gi­naire, il faut s’intéresser à la cau­sa­li­té réelle : celle de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et de l’euro. S’intéresser, c’est-à-dire nom­mer, poin­ter, et d’une manière qui exprime l’intention d’y faire sérieu­se­ment quelque chose, en tout cas un élé­ment cen­tral de l’agenda poli­tique, à plus forte rai­son si l’erreur de cau­sa­li­té est au prin­cipe de la situa­tion de poli­tique inté­rieure créée par la ques­tion des migrants, une situa­tion où les confu­sions non-défaites, les causes mal indi­quées, nour­rissent le pire. Mais c’est là pré­ci­sé­ment le point de mau­vais vou­loir de Khalfa qui, trou­vant certes l’euro néo­li­bé­ral mau­vais (et pré­ca­ri­sant) ne veut pas pour autant en sor­tir, et pré­fère attendre qu’il change — et qu’il devienne bon. Comme on deman­de­rait à un cercle de bien vou­loir deve­nir carré.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Il faut bien cepen­dant, à part ça, que « quelque chose », qui est dans le texte, ait pro­duit les dis­tor­sions fan­tas­tiques qui font dire « rouge-brun » ou « chan­gé de bord ». Quoi ? Où se tiennent les motifs réels de dégon­dage ? Sur des points d’offense per­son­nelle — évi­dem­ment trans­fi­gu­rés en rai­sons poli­tiques. Notamment : les « chai­sières »1 [« le drame [migra­toire] est deve­nu une par­faite matière pour chai­sières de l’humanisme sans suite », écri­vait Frédéric Lordon dans son texte, ndlr], l’oubli des classes popu­laires. Oui, je per­siste à par­ler de chai­sières à pro­pos de ces per­sonnes qui n’ont pas d’autre hori­zon poli­tique que la pos­ture morale, et s’y entendent à pros­pé­rer sur les « causes », petits accu­mu­la­teurs oppor­tu­nistes de capi­tal sym­bo­lique à pas cher, occu­pés sur­tout de leur image à leurs propres yeux ou à ceux de leurs micro-milieux, à l’intersection de la bour­geoi­sie cultu­relle et de la bour­geoi­sie socia­liste en déshé­rence, prête à faire main basse sur tout pour faire oublier la liste inter­mi­nable de ses démis­sions — « mani­fes­ta­tion osten­ta­toire et hypo­crite de la ver­tu », dit le dic­tion­naire à pro­pos du pha­ri­saïsme. Là-des­sus, la chose sin­gu­liè­re­ment éton­nante, c’est que le texte com­porte tous les codi­cilles2 qui rendent impos­sible, mais bien sûr à condi­tion de lire, toute erreur d’adresse. À qui de droit les « chai­sières » ? Aux chai­sières. Pas aux non-chaisières.

« Il ne devrait pas être néces­saire de dire qu’au pre­mier chef, ce qui est insou­te­nable, c’est le sort objec­tif fait aux migrants. Car d’abord ce devrait être suf­fi­sam­ment évident pour qu’on n’ait pas à le dire. »

Qu’il y ait des per­sonnes qui joignent le geste à la parole et mettent un dévoue­ment admi­rable dans l’action concrète au côté des migrants, je le dis, et je le dis parce que j’en connais. Une de mes amies héberge des migrants chez elle — je pense que comme témoi­gnage d’hospitalité en acte, on peut dif­fi­ci­le­ment faire mieux. Pas un ins­tant, elle n’a pris ombrage des « chai­sières » — et pour cause : elle est le contraire d’une chai­sière. Une autre, qui fait la même chose, aus­si admi­rable, s’est sen­tie, elle, ter­ri­ble­ment offen­sée. Mais pour­quoi, lui ai-je répon­du ? Pourquoi prendre ain­si pour toi ce qui, à l’évidence, ne te concerne pas ? Comment peut-il se pro­duire une abo­li­tion du dis­cer­ne­ment capable de pro­duire des accès d’égocentrisme aus­si mal pla­cés ? Par exemple, lorsque je lis, et ça m’arrive sou­vent, des dia­tribes sur « les éco­no­mistes » (leur com­mis­sion à l’ordre néo­li­bé­ral, leur cor­rup­tion ins­ti­tu­tion­nelle, etc.), je suis capable de ne pas les prendre pour moi. Quand je tombe sur une charge contre la pleu­tre­rie poli­tique « des uni­ver­si­taires », je ne me sens pas concer­né non plus. Et je n’ai pas besoin de codi­cilles. Je peux lais­ser pas­ser une géné­ra­li­té sans doute ana­ly­ti­que­ment peu pré­cau­tion­neuse, mais dont un soup­çon de dis­cer­ne­ment suf­fit pour voir qui elle vise en réa­li­té. Symétriquement, quand je mets en cause « les médias », et ça m’arrive sou­vent aus­si, je ne reçois pas de mes­sages outrés du Diplo, de Fakir ou du Média. Qui savent assez bien où ils en sont eux-mêmes, et n’ont pas besoin de notes de bas de page pour être assu­rés de ne pas faire par­tie de l’adresse. Alors il faut s’interroger.

Sur quels points ?

Comment, par exemple, se fait-il que, de deux textes si for­mel­le­ment sem­blables dans leur struc­ture argu­men­ta­tive (celui sur les appels « cli­mats » et celui sur les appels « migrants »), seul le second ait pro­duit de pareils effets ? Qu’est-ce que ça touche qui est à ce point insou­te­nable ? Normalement, ici, il ne devrait pas être néces­saire de dire qu’au pre­mier chef, ce qui est insou­te­nable, c’est le sort objec­tif fait aux migrants. Car d’abord ce devrait être suf­fi­sam­ment évident pour qu’on n’ait pas à le dire. Et ensuite parce que c’est sur­tout d’autres choses qu’il s’agit ici. D’abord d’un point de cris­tal­li­sa­tion into­lé­rable de l’impuissance poli­tique où nous sommes. L’impuissance poli­tique, en soi c’est dur, mais nous com­men­çons à en avoir l’habitude. Mais l’impuissance face au drame abso­lu des migrants, c’est au-delà du sup­por­table. Et c’est peut-être pour­quoi, tout ce qui est fait pour se sou­la­ger sym­bo­li­que­ment de cette impuis­sance, appels, tri­bunes, mani­festes, dont nous sommes capables en temps ordi­naires de recon­naître le carac­tère quelque peu déri­soire — à la mesure de nos moyens… — ne sup­porte plus ici d’être mis en ques­tion. Remettre en cause si peu que ce soit les solu­tions d’accommodation sym­bo­lique de l’impuissance poli­tique, qui, confron­tée à un drame extrême, prend le tour d’une culpa­bi­li­té extrême, vouait sans doute à cette récep­tion qui en défi­ni­tive parle de tout sauf du texte lui-même : des souf­frances de l’impuissance.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Mais aus­si de l’impossibilité, autour de la ques­tion des migrants, de quoi que ce soit qui ne soit pas de l’ordre de l’unanimité morale. En fait quelque chose comme un point de sacré, qui — une fois accor­dé aux urgences de vie et de mort ce qui doit évi­dem­ment l’être — exclut radi­ca­le­ment par ailleurs tout ques­tion­ne­ment conflic­tuel. Mon hypo­thèse serait la sui­vante : le migrant, c’est la figure de l’altérité la plus loin­taine, par consé­quent, c’est un cas pas­sion­nel pur. Je veux dire : l’éloignement est tel qu’à part la com­pas­sion due à la vic­time abso­lue, aucun autre affect n’environne la figure du migrant. Après tout, il y a d’autres héca­tombes silen­cieuses, mais aucune n’a ces pro­prié­tés. Par exemple on meurt d’accident au tra­vail. On meurt du chô­mage — l’INSERM estime à plus de 10 000 la sur­mor­ta­li­té consé­cu­tive au chô­mage. Là aus­si il y a un grand cime­tière invi­sible. Mais qui n’émeut per­sonne pareillement.

Et pour­quoi, selon vous ?

« Mon texte rap­pelle que les trois médias ini­tia­teurs ont œuvré, sans doute à des degrés divers, à défaire la seule force poli­tique de gauche qui, quoi qu’on en pense, était en posi­tion de faire obs­tacle à Macron. »

Peut-être, à part le fait qu’ils ne reçoivent aucune atten­tion, parce que ces morts sont des cas pas­sion­nels plus mêlés. Pour les chai­sières, je veux dire pour cette bour­geoi­sie pha­ri­sienne qui ne connaît que les causes huma­ni­taires, celles qui per­mettent de ne jamais prendre le moindre par­ti poli­tique (ou bien, pour sa par­tie la plus retorse, d’en prendre mais sans en avoir l’air), le moins qu’on puisse dire c’est que la figure du pro­lo n’est pas pas­sion­nel­le­ment pure : on en a croi­sé, on n’aime pas trop leurs manières, on les soup­çonne de voter pour le FN, etc., beau­coup d’affects contraires qui viennent miti­ger celui de la com­pas­sion. C’est pour­quoi le cas des migrants per­met de ne faire aucune autre poli­tique que celle des causes pro­chaines (et encore) : celle qui, jus­te­ment, incri­mine les poli­tiques migra­toires, ses dis­po­si­tifs ignobles, mais qui ne veut guère aller plus loin. Comme si le cas moral du tort fait aux migrants ne sup­por­tait pas qu’on le sur­charge de quelque autre ques­tion. Car la com­pas­sion pure appelle l’unanimité pure. Or les « ques­tions » divisent. Et moi je vou­lais poser des ques­tions. Notamment aux convo­lu­tions de la mau­vaise conscience mais plus encore à l’inavouable de cer­taines arrière-pen­sées — pour le coup celle de la scène poli­tique intérieure.

Des lec­teurs ont pu être cho­qués par votre texte, esti­mant que, la cause étant juste, ce « Manifeste », fût-il impar­fait, allait tou­te­fois dans la bonne direction…

Oui. Je sais bien que « l’urgence » per­met de faire pas­ser ce qu’on veut en contre­bande, mais tout de même. Normalement on devrait faire atten­tion à ce qu’on signe et avec qui on signe. Mon texte rap­pelle que les trois médias ini­tia­teurs ont œuvré, sans doute à des degrés divers, à défaire la seule force poli­tique de gauche qui, quoi qu’on en pense, était en posi­tion de faire obs­tacle à Macron en 2017. L’un d’eux, Mediapart, a été spé­cia­le­ment actif dans cette entre­prise. Mais il fau­drait ins­truire le cas avec une grande pré­ci­sion. En com­men­çant par ces tri­bunes gran­di­lo­quentes, s’enveloppant dans l’Allemagne des années 1930, pour fus­ti­ger, par ana­lo­gies aus­si gros­sières his­to­rio­gra­phi­que­ment qu’ineptes poli­ti­que­ment, toute stra­té­gie s’opposant à un PS en ruine, stra­té­gie cou­pable d’ouvrir la voie à l’extrême droite — Mélenchon étant l’équivalent fonc­tion­nel du KPD [Parti com­mu­niste d’Allemagne], dont le refus de s’allier au SPD [Parti social-démo­crate d’Allemagne] aurait mis Hitler à la Chancellerie. Et tout ça pour ten­ter de sau­ver Benoît‑6 %-Hamon, en faveur de qui Mélenchon était som­mé de se reti­rer séance tenante. On ne se sou­vient pas d’avoir enten­du aucun appel symé­trique lorsque l’infortuné socia­liste était aux fraises et que, pour le coup, son apport de voix à lui aurait pu écar­ter Le Pen du second tour — mais la lutte contre le FN a de ces géo­mé­tries variables que la géo­mé­trie ignore. En revanche, on se sou­vient de ces grands entre­tiens éna­mou­rés accor­dés au can­di­dat Macron par Mediapart dès avant le pre­mier tour, pour ne pas même par­ler de celui de l’entre-deux tours, conclu tout en œillades et en sou­rires com­plices. Il faut rap­pe­ler tout ça face à des gens dont le pli du déni est comme une seconde nature et qui, jusqu’au bout, rejet­te­ront l’évidence qu’on leur met sous les yeux, l’évidence de leurs faits et de leurs gestes. Des esprits mali­cieux avaient à l’époque don­né le nom de bal­la­du­ro-trots­kysme — car, oui, tout ça vient de loin — à cette pos­ture qui consiste à feindre de mon­ter sur la bar­ri­cade pen­dant quatre ans et demi, pour retom­ber dans la tam­bouille social-libé­rale six mois avant l’élection, et prendre un air tan­tôt rai­son­na­ble­ment enthou­siaste tan­tôt sin­cè­re­ment déso­lé pour expli­quer qu’il faut voter Royal, Hollande ou Macron. Et donc cette fois Macron.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Car voi­là le nœud de l’affaire : cet appel si plein d’humanité en faveur des migrants a été ini­tié par des gens dont cer­tains, de fait ou d’intention, ont contri­bué dès avant le pre­mier tour à por­ter Macron au pou­voir, c’est-à-dire à ins­tal­ler une poli­tique anti-migrants à peu près aus­si dégueu­lasse que celle de Salvini, et puis à pous­ser les feux du néo­li­bé­ra­lisme comme jamais, c’est-à-dire la cause même qui appro­fon­dit le déses­poir maté­riel des classes popu­laires et leurs erre­ments ima­gi­naires, splen­dide résul­tat. Il faut tout de même mesu­rer l’énormité de cette his­toire : pas un mot dans l’appel pour nom­mer Macron, pour dire ce qu’est sa poli­tique, pour dire la cri­mi­na­li­sa­tion de l’aide aux migrants — ce ne sont pas les chai­sières qu’on traîne en jus­tice —, pour rap­pe­ler que, sous sa res­pon­sa­bi­li­té, la police lacère les toiles de tente, gaze les occu­pants, jette les chaus­sures, détruit les duvets, bref, se vautre dans une igno­mi­nie pro­pre­ment inima­gi­nable, et pour tout dire fas­cis­toïde. Je ne sais pas si tous les signa­taires ont bien eu ces élé­ments pré­sents à l’esprit, et si ça n’a pas été le cas, il fau­drait leur deman­der ce que ça leur fait d’en prendre conscience, et si « l’urgence » com­man­dait aus­si impé­rieu­se­ment de mettre tout ça de côté. Cyran, d’ordinaire très atta­ché à tenir son rang dans les com­pé­ti­tions de radi­ca­li­té, concède à la rigueur qu’il y a bien dans les signa­taires « quelques mous du genou ». Il dit « signa­taires » pour ne pas dire « ini­tia­teurs ». Je trouve sur­tout que c’est son cri­tère du « mou du genou » qui est deve­nu éton­nam­ment mou du genou.

« Sous la res­pon­sa­bi­li­té de Macron, la police lacère les toiles de tente, gaze les occu­pants, jette les chaus­sures, détruit les duvets, bref, se vautre dans une igno­mi­nie pro­pre­ment inima­gi­nable, et pour tout dire fascistoïde. »

Je dois ajou­ter pour finir que l’une des choses qui me révulse le plus au monde, ce sont ces entre­prises d’auto-blanchiment sym­bo­lique, de retour­ne­ment de veste en lou­ce­dé et d’effacement des traces pour se croire propre comme un sou neuf, et puis faire main basse sur la cause incon­tes­table afin de mieux occu­per la posi­tion de la supé­rio­ri­té morale incon­tes­table. Eh bien non. On n’est pas obli­gé de pas­ser tous ses faux en écri­ture à la dupli­ci­té. Or la dupli­ci­té, c’est la mau­vaise foi capa­ra­çon­née dans la bonne — par exemple prendre sin­cè­re­ment fait et cause pour les migrants, mais depuis une posi­tion poli­tique plus que dou­teuse, au regard même du « fait et cause » —, struc­ture qui, du reste, rend impos­sible toute dis­cus­sion, par la force des choses, puisque le mur du déni est infran­chis­sable. Si l’on ajoute à ça le lourd soup­çon que cette splen­dide ini­tia­tive n’est peut-être pas sans rap­port avec le lan­ce­ment façon Ariane 5 de la can­di­da­ture Glucksmann, cette oppor­tune recons­ti­tu­tion de la gauche-PS sans le PS, oui, ça com­men­çait à faire beaucoup.

Qu’en aurait-il été du même texte, mais publié par d’autres émetteurs ?

Mais son pro­blème prin­ci­pal reste son conte­nu, d’une affli­geante pau­vre­té. Rien ni sur la mise en cause de Macron, ni sur la dési­gna­tion franche des causes réelles de la pré­ca­ri­té, seule à même de défaire le res­sen­ti­ment des classes popu­laires. Au reste, l’absence de Mediapart nous aurait pri­vé d’un for­mi­dable moment de véri­té, je veux par­ler de cette scène hal­lu­ci­nante, rap­por­tée par Pierre Rimbert dans le Le Monde diplo­ma­tique, où l’on voit, à l’occasion d’un live, Danièle Obono s’expliquer sur son refus de signer, pour se voir in fine oppo­ser cet argu­ment tota­le­ment sidé­rant : « Si vous aviez signé l’appel, il n’y aurait pas eu tout ce foin. » Il faut de pareils miracles d’innocence pour prendre la mesure de ce que c’est que la pen­sée incor­po­rée, celle à laquelle on ne fait même plus atten­tion, et qui parle toute seule en soi — ici un habi­tus d’OPJ [offi­cier de police judiciaire].

Le phi­lo­sophe Jacques Bidet réagis­sait il y a peu à l’accusation de mora­lisme, telle qu’elle est volon­tiers for­mu­lée à l’encontre des défen­seurs des migrants. Il deman­dait, rhé­to­ri­que­ment : « Serait-ce là une pos­ture morale ? Mais peut-on se pas­ser de morale ? Et pour­quoi la morale serait-elle naïve ? » Que faites-vous de ces questions ?

Je ne suis pas sûr que ce soit un énon­cé suf­fi­sant pour dénouer le pro­blème. D’un cer­tain point de vue, je n’ai aucun mal à épou­ser la for­mule de Jacques Bidet, et pour une rai­son extrê­me­ment simple : la poli­tique est une axio­lo­gie. Il y a donc, mais à titre consub­stan­tiel, de la morale en poli­tique puisque la poli­tique ne cesse d’engager des affir­ma­tions de valeur. Mais toute la ques­tion est celle de savoir com­ment se confi­gure la pré­sence de la morale dans la poli­tique, le rap­port de la morale et de la poli­tique, et notam­ment de savoir si la morale épuise la poli­tique. Question rhé­to­rique de nou­veau, dont la réponse est évi­dem­ment non. La morale vise ten­dan­ciel­le­ment à l’unanimité alors que la poli­tique assume l’irréductibilité du conflit — hété­ro­gé­néi­té rédhi­bi­toire. Il y a donc de la morale dans la poli­tique, mais la poli­tique ne pour­ra jamais être de la morale.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Et puis la morale est un dis­cours de pres­crip­tion fort dans un dis­cours ins­ti­tu­tion­nel faible et un dis­cours d’analyse nul. Et la morale fonc­tionne essen­tiel­le­ment à l’injonction sans suite (for­melle). Dans le registre nor­ma­tif qui est le sien, elle est par construc­tion dépour­vue de toute ana­lyse de ses condi­tions d’efficacité, comme si l’apesanteur sociale seyait à son genre. C’est ici que, quoique fon­da­men­ta­le­ment axio­lo­gique, et par-là morale, la poli­tique peut connaître des dégra­da­tions mora­listes. J’entends par là le refuge dans l’injonction pure et le faux uni­ver­sa­lisme igno­rant des condi­tions par­ti­cu­lières — « faire la morale ». L’injonction morale a été long­temps la seule manière envi­sa­gée par les classes bour­geoises édu­quées de lut­ter contre le racisme. On en connaît les brillants résul­tats. Ce qui rend le « Manifeste pour l’accueil des migrants » aus­si conster­nant, c’est com­bien peu il a dépas­sé ce stade. Et c’était bien le point de mon texte : si l’on veut que le res­sen­ti­ment raciste n’envahisse pas (entre autres) les classes popu­laires, il va fal­loir leur ser­vir autre chose que des ser­mons et du sour­cil levé. Le racisme prend quand il ren­contre les condi­tions qui lui per­mettent de prendre. Mais, de cela, le « Manifeste » ne veut dis­cu­ter à aucun prix. Il en est donc réduit à « faire la morale ». C’est-à-dire à dépo­li­ti­ser la ques­tion des migrants, soit à peu près le pire ser­vice à lui rendre.

En 2013, vous écri­viez sur votre blog qu’« il est évident que l’abandon de toute régu­la­tion des flux de popu­la­tion est une aber­ra­tion indé­fen­dable ». Votre der­nier texte n’aborde pas ce point, mais les polé­miques qui l’entourent n’ont-elles pas par­tie liée, d’une manière plus ou moins dis­tincte, avec cette posi­tion de fond ?

« La fron­tière, pour ou contre ?, c’est de la pro­blé­ma­ti­sa­tion pour On n’est pas cou­ché ou pour C‑News. »

Si c’est une manière de me deman­der si j’adhère à la posi­tion « No Border », en effet la réponse est non. Pour se faire une idée des régres­sions intel­lec­tuelles aux­quelles conduisent soit les régres­sions mora­listes de la poli­tique, soit cer­taines formes de la « pen­sée mili­tante », il faut lire cette phrase du papier que Cyran m’a consa­cré : « Le pro­blème avec les fron­tières, c’est qu’il faut choi­sir : soit on est contre, soit on est pour ». Ça m’a été un acca­ble­ment de lire ça — Dieu sait que Cyran est un type intel­li­gent, mais com­ment est-il pos­sible d’en arri­ver à ce néant de pen­sée ? Car « La fron­tière, pour ou contre ? », c’est de la pro­blé­ma­ti­sa­tion pour « On n’est pas cou­ché » ou pour C‑News. En matière d’institutions, « pour ou contre », c’est la pire manière de poser les ques­tions. Et spé­cia­le­ment à pro­pos de cette ins­ti­tu­tion qu’est la fron­tière. D’abord parce que je crois que l’humanité No Border, non seule­ment n’existe pas, mais qu’elle n’existera jamais. Le genre humain ras­sem­blé dans une com­mu­nau­té poli­tique unique, puisque tel est bien le cor­ré­lat du No Border, n’est qu’une pos­ture vide de sens tant qu’on n’a pas pro­duit la forme poli­tique sous laquelle cette com­mu­nau­té pour­rait se réa­li­ser. On attend tou­jours des No Border qu’ils pro­duisent la pre­mière indi­ca­tion à ce pro­pos. L’humanité se dis­tri­bue en ensembles finis dis­tincts. Et le prin­cipe de la dis­tinc­tion s’appelle une fron­tière. La fron­tière est donc un fait posi­tif3 (main­te­nant je me mets même à dou­ter qu’on com­prenne cor­rec­te­ment ce que veut dire ici « posi­tif »…). La ques­tion « oui ou non », « pour ou contre », n’a rigou­reu­se­ment aucun inté­rêt. La seule ques­tion inté­res­sante, c’est celle de la forme. Car l’institution « fron­tière » peut prendre des formes extrê­me­ment variées, des plus haïs­sables, à base, en effet, de bar­be­lés et de camps de réten­tion, jusqu’à de plus intel­li­gentes, qui tolèrent, encou­ragent même la cir­cu­la­tion et l’installation, mais n’abandonnent pas pour autant l’idée d’une dif­fé­rence de prin­cipe entre l’intérieur et l’extérieur, et d’une consis­tance propre de l’intérieur.

Mais qu’est-ce que c’est, une forme « plus intel­li­gente » de la frontière ?

Relisons par exemple Robespierre et la défi­ni­tion de la citoyen­ne­té fran­çaise don­née par la Constitution de 1793 : « Tout homme né et domi­ci­lié en France, âgé de vingt et un ans accom­plis ; tout étran­ger âgé de vingt et un ans accom­plis qui, domi­ci­lié en France depuis une année, y vit de son tra­vail, ou acquiert une pro­prié­té, ou épouse une Française, ou adopte un enfant, ou nour­rit un vieillard ; tout étran­ger enfin qui sera jugé par le Corps légis­la­tif avoir bien méri­té de l’humanité, est admis à l’exercice des droits de citoyen fran­çais ». Des droits « de citoyen fran­çais ». Pas « du monde », cette autre navrance de l’humanisme pos­tu­ral. L’idée de fron­tière se trouve-t-elle ici aban­don­née ? Nullement : elle est éla­bo­rée. D’une manière qu’on pour­rait même trou­ver assez admi­rable. C’est quand même d’un autre niveau que les slo­gans « pour ou contre » ou « No Border ». La fron­tière peut donc par­fai­te­ment se pen­ser sous l’espèce de la poro­si­té. Mais d’une poro­si­té néces­sai­re­ment orga­ni­sée : institutionnalisée.

Donc, fata­le­ment, enca­drée par une ins­tance éta­tique, des douanes et des visas.

C’est comme ça que ça s’appelle.

Visas que le Nord obtient aisé­ment mais qu’il n’entend pas déli­vrer pareille­ment au Sud.

Mais dire cela, c’est de nou­veau se trom­per de plan, et rabattre le concept géné­ral de la fron­tière sur l’une de ses réa­li­sa­tions his­to­riques par­ti­cu­lières, la réa­li­sa­tion pré­sente, dont nous tom­be­rons sans dif­fi­cul­té d’accord pour la trou­ver détestable.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Vous contes­tez sans l’ombre d’un doute la « fausse oppo­si­tion » construite entre migrants et sala­riés natio­naux — tout en écri­vant que « la classe par­lante » se doit de « démon­trer qu’elle pense en prio­ri­té » aux classes popu­laires. N’est-ce pas une contradiction ?

Ça n’en est une qu’à la condi­tion de ne pas faire la lec­ture contex­tuelle que cette phrase appelle néces­sai­re­ment. Oui, je main­tiens que la « classe par­lante », celle qui « tri­bune », qui appelle et péti­tionne dans ses propres organes de presse, Libé, Le Monde, etc., a à sa manière accom­pa­gné le néo­li­bé­ra­lisme en se dés­in­té­res­sant pen­dant des décen­nies de la classe ouvrière qui en pre­nait plein la gueule en pre­mière ligne dans l’indifférence géné­rale. C’est un fait docu­men­table : à quelles causes et à quelles classes ou à quelles caté­go­ries les appels ont-ils été majo­ri­tai­re­ment consa­crés depuis 30 ans ? Si la chose peut sem­bler anec­do­tique et cari­ca­tu­rale, elle n’en livre pas moins une véri­té plus large : pour­quoi, à peu de choses près, n’a‑t-on jamais vu de vedettes ou de per­son­na­li­tés des arts prendre des posi­tions publiques pour d’autres causes que la paix/la guerre, la faim, la Terre, les mala­dies, bref pour des choses de pré­fé­rence situées au loin, sans consé­quence sur le front poli­tique inté­rieur ? Les « vedettes », qui ont des inté­rêts de noto­rié­té élar­gie à défendre, sont l’accomplissement et, par­tant, le révé­la­teur de cette ten­dance à évi­ter tout ce qui clive, fait conflit, divise (donc pour­rait ampu­ter leur zone de cha­lu­tage), et ne trouvent jamais à cette fin meilleure arme que l’affect pur de la com­pas­sion, celui qui, pré­ci­sé­ment, opère la réduc­tion morale de la poli­tique, la dépo­li­ti­sa­tion enten­due comme refus d’assumer l’essence conflic­tuelle de la poli­tique. Or, mal­heur à elles, les classes popu­laires, la classe ouvrière, ne sont pas seule­ment expo­sées à la miti­ga­tion de leur cas pas­sion­nel, elles sont le lieu du conflit majus­cule dans la socié­té capi­ta­liste : le conflit de classes.

« C’est la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et sa fran­chise euro­péenne qui per­mettent de dire ensemble et la condi­tion mal­heu­reuse des classes popu­laires, et la sur­ex­ploi­ta­tion hon­teuse dont sont vic­times les migrants ou les sans-papiers. »

Dire quelque chose « pour » les classes ouvrières et popu­laires sans prendre par­ti, sans se situer dans le conflit, c’est par construc­tion impos­sible — beau­coup ont pru­dem­ment jugé que, dans ces condi­tions, mieux valait s’abstenir. Le néo­li­bé­ra­lisme étant désor­mais entré dans une phase répu­gnante, les ten­dances changent : le monde de la culture a enre­gis­tré le choc de la crise de 2008 et de ses suites, il n’hésite plus à par­ler ouver­te­ment de poli­tique. Que cer­tains de ses repré­sen­tants se soient retrou­vés à sou­te­nir des textes contre la loi El Khomri, la des­truc­tion du code du tra­vail, les ordon­nances SNCF, c’est un heu­reux chan­ge­ment, mais un chan­ge­ment récent. Assez para­doxa­le­ment, on peut pen­ser que si elles ne sont guère lec­trices de ces tri­bunes et appels, les classes délais­sées n’en ont pas moins conscience… d’être délais­sées — de l’attention péti­tion­naire. D’être délais­sées sym­bo­li­que­ment en plus de l’être maté­riel­le­ment. Elles ont conscience que le capi­tal sym­bo­lique des « intel­lec­tuels » s’est enga­gé par­tout sauf de leur côté pen­dant des décen­nies. Si donc, je parle de prio­ri­té, c’est parce qu’il y a un fameux rat­tra­page à faire, et qu’on n’en est qu’au tout début.

Il suf­fit de voir cer­tains pro­duits du sens com­mun de la gauche cri­tique pour le mesu­rer : il y a peu je suis tom­bé sur Internet sur un graf­fi­ti qui disait ceci : « Donnez-nous la PMA, on vous laisse le PMU ». Le bour­geois urbain en moi s’est aus­si­tôt réjoui de la géniale trou­vaille. Et puis, me repre­nant, j’ai vu le désastre. Je m’empresse de pré­ci­ser que j’ai des rai­sons per­son­nelles, si elles ne sont qu’indirectes, d’être un ardent par­ti­san de la PMA. Mais ce slo­gan, c’est la catas­trophe du délais­se­ment. Voilà le pay­sage men­tal résis­tant sur fond duquel s’élabore encore le rap­port entre les « causes ». Ça m’a donc été une chose spé­cia­le­ment éton­nante de voir mon texte accu­sé de mar­quer une divi­sion entre classes popu­laires et migrants, de la part de gens qui, pré­ci­sé­ment, n’ont pas trou­vé un seul mot à dire pour rac­cor­der ces deux causes, et ceci pour refu­ser à toute force de poser la seule ana­lyse qui per­met­trait ce rac­cor­de­ment : car c’est la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et sa fran­chise euro­péenne qui per­mettent de dire ensemble et la condi­tion mal­heu­reuse des classes popu­laires, et la sur­ex­ploi­ta­tion hon­teuse dont sont vic­times les migrants ou les sans-papiers, et que les seconds ne sont pas la cause du mal­heur des pre­miers. Pour qui n’est pas sous œillères, c’est nor­ma­le­ment le per­fect hit4, et ça aurait dû l’être pour les ini­tia­teurs du « Manifeste » du point de vue même de leurs inten­tions allé­guées — mais c’est à ce genre de lou­pé qu’on devine le carac­tère trouble des mobiles réels.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Comment votre posi­tion s’agence-t-elle par rap­port à celle du phi­lo­sophe Alain Badiou, avan­çant que le com­mu­nisme à venir doit être fon­dé sur « le pro­lé­ta­riat inter­na­tio­nal et nomade » ?

Je ne peux pas répondre sans avoir au préa­lable dit l’immense estime que m’inspire, à part son œuvre phi­lo­so­phique, que j’admire même si je ne la par­tage pas, l’immense estime, donc, que m’inspire la force d’âme qui fait main­te­nir contre toute une époque : main­te­nir le mot com­mu­nisme, main­te­nir la cri­tique de la « démo­cra­tie », pen­dant les années 1980 et 90… Si on n’a pas tra­ver­sé soi-même ces années-là, on n’imagine pas ce que ce main­tien sup­pose d’adversité, d’opprobre même, à affron­ter. En ce sens, Badiou a été indis­cu­ta­ble­ment fidèle à sa phi­lo­so­phie de la fidé­li­té. Maintenant, le « pro­lé­ta­riat inter­na­tio­nal et nomade » comme le socle du com­mu­nisme à venir, je dois vous dire que ça me déses­père. Et le pro­lé­ta­riat natio­nal et séden­taire ? À la pou­belle de l’Histoire ? Comment se sor­tir de la tête que la phi­lo­so­phie, ou plu­tôt la « grande phi­lo­so­phie », celle qui méprise sou­ve­rai­ne­ment les sciences sociales, ne peut abou­tir que là. Mais sans doute comme tous les enfer­me­ments socio­cen­triques aux­quels les intel­lec­tuels sont si enclins. La condi­tion intel­lec­tuelle sans portes ni fenêtres est peut-être le pire des fléaux intel­lec­tuels, celui-là même dont seule une socio­lo­gie des intel­lec­tuels comme celle de Bourdieu pou­vait four­nir l’antidote. Au moins per­met-elle de com­prendre com­bien la pré­fé­rence pour « l’éloignement », je veux dire pour les causes loin­taines, est aus­si une manière de maxi­mi­ser les pro­fits sym­bo­liques d’universel, par la démons­tra­tion osten­ta­toire de sa capa­ci­té à se déta­cher de sa propre loca­li­té — beau­coup d’intellectuels cer­tai­ne­ment lisent La Rochefoucauld, mais com­bien en prennent quelque chose pour leur propre compte ?

Vous évo­quez dans ce texte le « res­sen­ti­ment » popu­laire des oubliés, qui, in fine, conduit à Trump. Ce constat est par­ta­gé par nombre de forces toxiques, du Printemps répu­bli­cain au Rassemblement natio­nal : com­ment trans­for­mer ce constat en pro­po­si­tion émancipatrice ?

« Faire de la poli­tique, c’est faire avec la matière pas­sion­nelle qu’offre la conjonc­ture — car il n’y en a pas d’autre. »

Très sim­ple­ment en le réins­cri­vant dans la posi­tion poli­tique d’ensemble qui lui donne sa valence5 : la posi­tion anti­ca­pi­ta­liste. Je suis assez fami­lier du pro­blème puisque je l’ai déjà ren­con­tré maintes fois avec la sor­tie de l’euro : « C’est ce que dit le FN ! » C’est cette inepte criaille­rie qui a conduit toute une par­tie de la gauche à déser­ter cette posi­tion pour­tant névral­gique, sans être capable d’accéder à l’idée simple que « sor­tie de l’euro » n’est pas une expres­sion com­plète en soi, et qu’elle peut être inves­tie de manières très dif­fé­rentes qui peuvent la revê­tir de signi­fi­ca­tions poli­tiques dia­mé­tra­le­ment oppo­sées. Il y a là d’ailleurs un point de théo­rie assez géné­ral. Un énon­cé ne recèle pas à lui seul l’entièreté de sa valence, ou de sa signi­fi­ca­tion : il ne les acquiert que par réins­crip­tion dans l’ensemble énon­cia­tif plus large auquel il appar­tient. En d’autres termes, l’atomisme her­mé­neu­tique est une erreur à coup sûr. L’herméneutique pro­cède néces­sai­re­ment par holisme struc­tu­ral : ce sont les tota­li­tés énon­cia­tives qui livrent la véri­té de leurs par­ties. En l’occurrence, donc, si vous vou­lez savoir le sens que revêt dans mon dis­cours l’évocation du res­sen­ti­ment des classes popu­laires, il vous suf­fit de la rap­por­ter à l’ensemble de mes prises de posi­tion, et la chose doit nor­ma­le­ment appa­raître assez clai­re­ment. Pour le reste, j’en­tends votre ques­tion sur le mode du dis­cours indi­rect, et comme une oppor­tu­ni­té que vous m’offrez de faire cette cla­ri­fi­ca­tion, mais en réa­li­té à l’usage d’autres que vous — à qui je prête de ne pas trop en avoir besoin.

Mais le simple fait qu’il faille répondre à cette ques­tion donne une indi­ca­tion sur les confu­sions de l’époque, et aus­si bien sur l’effondrement du dis­cer­ne­ment chez cer­tains lec­teurs à gauche. Il m’arrive de pen­ser que Bourdieu, aujourd’hui, ne pour­rait plus réécrire La Misère du monde : popu­liste, trop d’empathie pour les élec­teurs du FN, sus­pect quoi. Ceux à gauche qui pensent qu’ils ne feront la révo­lu­tion qu’avec un peuple révo­lu­tion­naire consti­tué de leurs exacts sem­blables atten­dront la révo­lu­tion long­temps. Un inter­naute que je ne connais pas — il s’appelle Maxime Vivas et j’en pro­fite pour le remer­cier — m’a envoyé récem­ment cette phrase de Lénine que je ne connais­sais pas non plus : « Croire que la révo­lu­tion sociale soit conce­vable sans explo­sions révo­lu­tion­naires d’une par­tie de la petite bour­geoi­sie avec tous ses pré­ju­gés, sans mou­ve­ment des masses pro­lé­ta­riennes et semi-pro­lé­ta­riennes incons­cientes contre le joug sei­gneu­rial, clé­ri­cal, monar­chique, natio­nal, c’est répu­dier la révo­lu­tion sociale. […] Quiconque attend une révo­lu­tion sociale pure ne vivra jamais assez long­temps pour la voir. » La méthode maté­ria­liste, c’est ça — et c’est autre chose que les com­pé­ti­tions de pos­ture. Faire de la poli­tique, c’est faire avec la matière pas­sion­nelle qu’offre la conjonc­ture — car il n’y en a pas d’autre. Et l’informer quand elle est amorphe ou qua­si-amorphe, et la refor­mer quand elle est mal for­mée. L’informer ou la refor­mer dans le sens de l’émancipation, oui, c’est-à-dire en la redi­ri­geant adé­qua­te­ment : contre la domi­na­tion du capi­tal et contre celle de l’État.

En par­lant de domi­na­tion d’État, vous incluez le racisme et le sexisme structurels ?

C’est une telle évidence.


[lire le deuxième volet]


  1. Se dit d’une loueuse de chaises à l’église.
  2. Texte, clause, ajou­té à un trai­té.
  3. Qui peut être posé, qui est de la nature du fait ou se fonde sur les faits.
  4. « En plein dans le mille ».
  5. Nombre d’ac­tants qu’un terme (le plus sou­vent un verbe) peut rece­voir ou qu’il doit rece­voir pour être satu­ré, c’est-à-dire four­nir un syn­tagme gram­ma­ti­ca­le­ment cor­rect.

REBONDS

☰ Lire notre rencontre « Penser l’immigration : Olivier Besancenot et Danièle Obono », novembre 2018
☰ Lire notre entretien avec Jacques Bidet : « Marx et l’immigration : mise au point », septembre 2018
☰ Lire notre témoignage « Semira adamu — résister en centre fermé », septembre 2018
☰ Lire notre témoignage « De réfugié à fugitif », novembre 2017
☰ Lire notre entretien avec le Gisti : « Droit d’asile : ça se durcit d’année en année », novembre 2017
☰ Lire notre entretien avec Frédéric Lordon : « L’internationalisme réel, c’est l’organisation de la contagion », juillet 2016

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.