De réfugié à fugitif


Texte inédit pour le site de Ballast

Bruxelles. Nous ren­con­trons un homme qui connaît depuis 10 ans l’er­rance, l’in­vi­si­bi­li­sa­tion et l’op­pres­sion propres à la clan­des­ti­ni­té impo­sée. Autour d’une table, il fait le récit — sous cou­vert de l’anony­mat auquel il est contraint — de ce qui se vit der­rière les murs des centres fer­més de Belgique (équi­va­lents des centres de réten­tion admi­nis­tra­tive en France), où sont déte­nues des per­sonnes en irré­gu­la­ri­té admi­nis­tra­tive de séjour. En 2016, le réseau Migreurop réac­tua­li­sait une carte des camps d’en­fer­me­ment d’exi­lés en Europe : une capa­ci­té totale connue de 47 000 places. Une voix comme l’é­cho de tant d’autres.


Mon his­toire à moi, elle est col­lec­tive : c’est l’his­toire de beau­coup de gens qui sont dans les mêmes condi­tions que moi. C’est une vie de fugi­tif. Il faut être très fort. Je pense que les gens sont très forts, quand vous ima­gi­nez ce qu’ils vivent pen­dant des années… Moi, ça fait onze années que je suis ici. Tu as vrai­ment l’im­pres­sion d’être un fugi­tif ; c’est comme si tu avais com­mis un crime et que tu fuyais la pri­son : tu dois vivre en cachette. C’est pas notre cas, pour­tant, mais on vit dans les mêmes condi­tions. Avec la peur, la peur de l’autre, de l’au­to­ri­té. On passe de réfu­gié à fugi­tif. De réfu­gié sans-papiers — on appelle ça des « sans-papiers » —, on devient un clan­des­tin. Et pour moi, le mot « clan­des­tin », ça sonne « fugi­tif ». Beaucoup de choses se cachent der­rière le mot « clan­des­tin » ; c’est quel­qu’un qui se cache et qui peut juste sor­tir sa tête par­fois pour voir ce qu’il se passe au-dehors. C’est très dif­fi­cile. Je me rap­pelle une fois où j’ai été embar­qué pour la pri­son du centre ville. Il y avait un vieux là-bas qui gar­dait la pri­son la nuit. À côté de moi, il y avait une femme qui pleu­rait, en face un jeune qui pleu­rait et qui hur­lait. À un moment don­né, j’ai enten­du les pas du gar­dien et je lui ai dit « Monsieur, il fait froid » ; c’é­tait l’hi­ver et il n’y avait pas de chauf­fage dans les cages où on était. C’était humide, ça puait fort. Il y avait les toi­lettes pleines, juste à côté de là où tu dors. Tu sais, quand tu fais tes besoins, tu ne peux pas tirer la chasse d’eau. C’est eux qui peuvent la tirer, depuis un bou­ton der­rière ta porte. Il faut appe­ler le gar­dien, qu’il vienne appuyer pour que ça parte. Et des fois, tu appelles et il ne vient pas. Tu com­prends ? Alors ce soir-là, quand le vieux est pas­sé, je lui ai dit que j’a­vais froid et il m’a répon­du qu’il s’en fou­tait, que c’é­tait pas son pro­blème, et il a ajou­té « De toute façon, vous êtes des cri­mi­nels ». Je lui ai dit « Mais c’est vous qui êtes des cri­mi­nels ! », et il m’a répon­du « Non c’est vous, vous volez par­tout ». Je n’ai jamais rien volé à per­sonne. Je m’é­tais dit dans ma tête « mais ces gens-là ils nous prennent pour qui ? pour des délin­quants ? des voleurs ? ». Ça m’a­vait tel­le­ment cho­qué… Ça, c’est la pre­mière fois où j’ai été en centre fer­mé, où on m’a­vait trans­fé­ré le len­de­main de cette nuit en pri­son.

« Tu as vrai­ment l’im­pres­sion d’être un fugi­tif ; c’est comme si tu avais com­mis un crime et que tu fuyais la pri­son : tu dois vivre en cachette. »

Quand on t’at­trape comme ça, même si tu as un recours1En réfé­rence à toute pro­cé­dure juri­dique d’ap­pel à une déci­sion admi­nis­tra­tive ayant refu­sé de déli­vrer un titre de séjour. en cours, c’est comme si tout s’an­nu­lait parce qu’on te donne un « ordre de quit­ter le ter­ri­toire ». On te demande de signer et on t’embarque en centre fer­mé. Moi, j’a­vais refu­sé de signer. On m’a emme­né avec trois flics, qui m’a­vaient deman­dé sur la route ce que j’a­vais fait. Quand j’ai répon­du « Rien », il y en a un qui avait sem­blé éton­né. Il n’a­vait rien dit et il me regar­dait, je crois que c’é­tait bizarre pour lui. Cette pre­mière fois, on m’a­vait libé­ré rapi­de­ment, du monde m’a­vait sou­te­nu dehors, mon avo­cat aus­si. Mais c’est très dur, c’est pas pos­sible de com­prendre ce qui se passe pour quel­qu’un à ce moment-là si tu n’as pas subi ça. Imaginez : vous êtes à la mai­son, ils viennent vous cher­cher, ils vous menottent et ils vous mettent en pri­son, alors que vous n’a­vez rien fait. C’est trop dur, sur­tout quand tu crois que tu es dans un pays où tous les droits humains sont res­pec­tés. Tu com­prends alors que quand tu es un réfu­gié, tu n’as aucun droit. Ils viennent et ils t’at­trapent quand ils veulent. Ils peuvent débar­quer tôt le matin, à 4 ou 5 heures, alors que tu dors. Ils cognent fort à la porte, tu ouvres et ils te menottent. Ils t’embarquent. Il y a du monde autour de toi et les flics te parlent mal quand ils viennent te prendre. Ils te disent que de toute façon tu vas ren­trer chez toi, que tu n’as « rien à foutre ici ». Direct. Je me rap­pelle la pre­mière fois que les flics sont venus, ils sont entrés en me disant « On est venus te cher­cher ». Je leur avais deman­dé de me lais­ser juste le temps de m’ha­biller et d’é­teindre la télé. J’éteins mon ordi­na­teur aus­si, je débranche tout et je com­mence à m’ha­biller. L’autre, il était déjà furieux. J’étais en train de mettre ma cein­ture quand il tire des­sus, me la prend de force et la jette à côté. Il me crie « Mets tes mains der­rière, nous on n’a pas le temps ! ». J’ai vu qu’il com­men­çait à être violent, je suis par­ti sans mettre ma cein­ture. Ils m’ont embar­qué comme ça au com­mis­sa­riat, où ils ont pris mes empreintes, fait des pho­tos, tout, tout de suite. J’ai deman­dé à appe­ler un avo­cat et ils ont refu­sé. Ils ne te laissent appe­ler per­sonne.

Quand tu arrives en centre fer­mé, si ton télé­phone a une camé­ra, on te le retire. Seuls les télé­phones sans camé­ra peuvent entrer, ils ne veulent pas que tu filmes dedans. Si c’est ton cas, alors ils te remettent juste ta puce, et comme ça tu cherches dedans que quel­qu’un te prête son télé­phone, pour appe­ler tes proches ou ton avo­cat. Et ça peut prendre des jours avant que tu puisses le faire. Ce n’est pas eux qui te per­mettent d’ap­pe­ler ton avo­cat, c’est à toi de te débrouiller. Sinon, ils ont des télé­phones à vendre dedans, sans camé­ra ; tu peux leur en ache­ter un si tu veux et si tu as de l’argent, ça te coûte envi­ron 35 euros. Moi, je ne leur en ai jamais ache­té, c’est tou­jours quel­qu’un de dehors qui m’en a appor­té un. Quand on peut et qu’on a quel­qu’un dehors qui nous aide, on fait comme ça. Mais si tu n’as per­sonne et que tu n’as pas d’argent, ils te disent que tu peux tra­vailler pour eux dedans. Ça peut prendre deux semaines pour réunir les 35 euros. Ils te font net­toyer les toi­lettes, les chambres, la cui­sine. Il y a des pro­fes­sion­nels qui viennent pour ça, mais pas assez. Tu net­toies les cou­loirs, la cour où tu ramasses les mégots de ciga­rettes, etc. Moi, j’ai refu­sé de tra­vailler pour eux. Ils te payent avec des tickets, et une fois que t’as beau­coup de tickets, tu peux aller les voir et ils te donnent de l’argent. Comme je n’ai jamais vou­lu, je ne sais pas com­bien ils payent, mais je crois que ça doit être autour de 50 cen­times de l’heure. Les gens qui fument beau­coup font ça pour avoir des ciga­rettes.

Illustration : Hélène Aldeguer

La deuxième fois, ils m’ont embar­qué à Liège, ils m’ont gar­dé deux semaines. On était quatre dans la chambre, sur des lits super­po­sés. J’étais avec un Mauritanien, un Sénégalais et un Congolais. La der­nière fois où ils m’ont enfer­mé, on était 20 par chambre, dans des dor­toirs, comme une caserne mili­taire. Il y avait 10 lits super­po­sés, une seule toi­lette et pas de douche. Là où j’é­tais, tu pou­vais te dou­cher deux fois par semaine, à 7 heures du matin. Ou sinon, tu allais à la salle de sport parce qu’après le sport, on te laisse te dou­cher. Tous les matins, à 7 heures, ils allument la lumière, avec des lampes fortes. Tu entends un bruit, « PAM ! », tel­le­ment fort que ça te réveille tout de suite, que tu le veuilles ou non. Ils entrent, et avec des bâtons, ils tapent sur les lits, en criant « Levez-vous, levez-vous, levez-vous ! ». T’es obli­gé de te lever. T’es ensuite obli­gé d’al­ler au réfec­toire. Même si tu ne manges pas, tu dois res­ter avec eux là-bas. Après, tu sors dans la cour pour trente minutes ou une heure. Puis on te met dans une salle, tout le groupe, pour toute la jour­née et tu n’as plus le droit de sor­tir. Tout est orga­ni­sé par groupe, avec les 20 per­sonnes d’une chambre. Les gens des autres groupes, tu ne les vois jamais, tu peux juste les entendre. Mais tu sens qu’il y a beau­coup, beau­coup de groupes ; des groupes de femmes qui sont à part, aus­si. Mais on ne peut pas se voir. Chaque groupe passe à tour de rôle dans la cour pour la récréa­tion. Nous, on était dans une pièce au deuxième étage, on voyait les autres groupes par la fenêtre, pas­ser en bas dans la cour. C’est pareil pour le pas­sage en cui­sine, c’est un groupe après l’autre, on ne peut jamais croi­ser les autres. Ils font tout pour qu’on ne se ren­contre pas. Ils ne veulent pas nous regrou­per, pour que ça ne pète pas. Les gens, s’ils sont nom­breux, ils pour­raient se jeter sur les gar­diens. Si on est 100 ou 200 ensemble, on pour­rait faire quelque chose. Et puis il y a aus­si des bagarres entre les gens, parce qu’il y a des per­sonnes agres­sives, des gens qui ont déjà fait de la pri­son. C’est dur d’être mélan­gé avec des cri­mi­nels, si on nous met tous ensemble, c’est qu’ils nous consi­dèrent tous pareils.

« C’est pareil pour le pas­sage en cui­sine, c’est un groupe après l’autre, on ne peut jamais croi­ser les autres. Ils font tout pour qu’on ne se ren­contre pas. Ils ne veulent pas nous regrou­per, pour que ça ne pète pas. »

Quand des gens se bagarrent, ils sont sanc­tion­nés. On les isole. On m’a mis en cel­lule d’i­so­le­ment une fois, c’é­tait ter­rible. J’ai fait des cau­che­mars toute la nuit, je ne vou­lais plus dor­mir là-bas. La pre­mière chose qui m’a­vait cho­qué, c’est qu’il y avait la toi­lette, pleine, qui puait, juste à côté du lit. Là-bas aus­si, il faut les appe­ler pour tirer la chasse, et ils le font s’ils le veulent. Il n’y a pas de fenêtre ; quand ils éteignent la lumière, il fait un noir total. La veille de ton juge­ment en jus­tice, tu es emme­né en iso­le­ment, à chaque fois, et c’est pareil pour tous. Ils ne te laissent pas dor­mir avec les autres déte­nus. Pareil les veilles d’ex­pul­sion. C’est leur tac­tique, ils te séparent du groupe. Puis ils viennent tôt le matin, vers 5 heures, ils te réveillent et ils te menottent pour t’emmener soit au tri­bu­nal, soit à l’aé­ro­port. J’ai beau­coup réflé­chi à ça, à me deman­der pour­quoi ils font ça. Je me suis dit que c’est peut-être pour ne pas déran­ger l’es­prit des autres déte­nus, pour qu’ils ne se révoltent pas. J’ai encore un ami dedans, ça fait un mois qu’il y est. Son avo­cat lui demande tou­jours de l’argent. Il paye, il paye, il paye. Il prend des cré­dits avec des gens pour payer son avo­cat. Je lui ai dit que ça n’al­lait pas, que ce n’é­tait pas nor­mal qu’il lui demande autant d’argent. Son avo­cat sait qu’il ne tra­vaille pas, qu’il n’a aucun reve­nu. Récemment, il m’a deman­dé d’al­ler le voir, jus­te­ment, j’y suis allé et il m’a dit : « Faut encore payer ». J’ai dit : « Payer quoi ? », il m’a dit : « Dis-lui de payer encore. – Il n’a pas les moyens, com­ment il va payer encore ? – Il a des amis. ». Il disait que pour pas­ser encore un juge­ment, il fal­lait don­ner de l’argent. C’est de l’ar­naque, ça : à chaque pro­cé­dure il lui demande 500 euros. J’en ai enten­du d’autres, des cas comme ça, même avec des gens qui ont des avo­cats en pro deo2Équivalent en Belgique de l’aide juri­dic­tion­nelle., mais qui leur demandent quand même de l’argent. La nuit que j’a­vais pas­sée en iso­le­ment, c’é­tait si ter­rible que j’a­vais deman­dé à voir le psy­cho­logue. Je lui avais dit que je ne pou­vais pas res­ter dedans, sinon j’al­lais me sui­ci­der. J’avais eu tel­le­ment peur la nuit, je m’é­tais réveillé après un cau­che­mar ter­rible et j’é­tais res­té comme ça, téta­ni­sé dans le noir jus­qu’à ce qu’ils allument la lumière le matin. Tu sais pas quelle heure il est quand tu es dedans, on te prend ta montre aus­si à ton arri­vée. On m’a­vait mis en iso­le­ment parce que je m’é­tais plaint de la chambre où j’é­tais, parce qu’il y avait trop de monde et que cer­tains fumaient — mon lit était juste à côté des toi­lettes, où les gens allaient fumer la nuit. J’ai expli­qué que je ne sup­por­tais pas la fumée, ni les cris des gens toute la nuit. Alors un jour, ils m’ont dit qu’il y avait une chambre où je pou­vais dor­mir tout seul. J’étais content, mais quand j’ai vu ce que c’é­tait, je ne l’é­tais plus. C’était bizarre… (silence)

Au centre fer­mé, tu as un numé­ro. On ne t’ap­pelle pas par ton nom, ça m’a cho­qué ! On est au temps des nazis ou quoi, où on appe­lait les gens par des numé­ros ? On était au réfec­toire, ils étaient venus contrô­ler qu’on était tous là. Le gar­dien vient avec sa feuille et il appelle les gens par un numé­ro. Celui qu’on m’a­vait don­né, c’é­tait A12, « A » étant le nom don­né au com­par­ti­ment où on était, et moi j’é­tais le 12. Il crie « A1, A2, A3 » et les gens répondent « Présent ». Arrive A12, et moi je ne l’ai même pas regar­dé, j’é­tais furieux. Il répète « A12 ! ». Il savait bien que c’é­tait moi ; il s’ar­rête juste devant moi, il me regarde et il crie « A12 ! ». Je ne réponds rien. Mon col­lègue à côté de moi me tape dans le dos et me dit : « Hé, c’est toi qu’on appelle ! » Je lui dis : « Non, je ne m’ap­pelle pas A12. Qu’il m’ap­pelle par mon nom ». Et là, le gar­dien me dit : « Monsieur, ce n’est pas vous ? – Non, ce n’est pas moi.Ah bon, A12 ce n’est pas vous ?? » Je lui ai dit : « Regarde le nom qui est écrit devant A12, ça c’est mon nom. Si tu ne m’ap­pelles pas par mon nom, je ne réponds pas. » Alors il a mena­cé de me sanc­tion­ner si je ne répon­dais pas. J’ai tenu bon. Puis ses col­lègues sont venus et lui ont dit de me lais­ser. Il s’est éloi­gné, mais il a conti­nué de me fixer long­temps. Quand nos regards se sont croi­sés, il m’a fait le signe du cou­teau sous la gorge. Ils ont conti­nué de m’ap­pe­ler « A12 » à chaque fois, j’en reve­nais pas. C’est bizarre, ils ont des tac­tiques qui ne changent jamais. Ils ont ton nom écrit sous les yeux, mais ils vont t’ap­pe­ler par un numé­ro. Même quand ils viennent cher­cher quel­qu’un dans la cel­lule, ils l’ap­pellent par un numé­ro. J’avais un ami avec qui j’a­vais été enfer­mé — lui a été expul­sé ; un jour, il m’a appe­lé pour me don­ner des nou­velles. Quand j’ai décro­ché, il m’a appe­lé par mon numé­ro. Sans doute pour me rap­pe­ler ces évé­ne­ments pas­sés, mais moi, tout ce que je vou­lais, c’é­tait oublier. Ça m’a fait mal.

Illustration : Hélène Aldeguer

J’étais sur­pris de voir le nombre de per­sonnes qui y tra­vaillent. Tout ce monde pour gar­der des gens qui n’ont rien fait. Les salaires de tous ces gens, ça vient d’où ? Pour aller man­ger, il y a deux hommes à la porte qui vous comptent après vous avoir mis en rang. Les gar­diens disaient sou­vent « Rentrez chez vous, vous n’a­vez rien à foutre ici ! ». Un jour, une gar­dienne a dit ça et un homme, alba­nais je crois, ne com­pre­nait pas ; il lui a deman­dé « Why do you say that3« Pourquoi dites-vous ça ? »? ». Elle était jeune, elle devait avoir entre 25 et 30 ans. On se demande pour­quoi ils sont si nom­breux à avoir cet esprit raciste. C’est comme s’ils avaient tous eu un lavage de cer­veau et qu’ils sui­vaient le pas. Je ne com­prends pas qu’on appelle ça des « centres ». C’est quoi un lieu où on t’en­ferme, à 20 par chambre, où on te réveille le matin à 7 heures, où on te sur­veille lit­té­ra­le­ment à chaque ins­tant, et où tu n’as le droit de sor­tir prendre l’air que pen­dant une heure par jour, ce regard tou­jours sur toi ? Ce sont des pri­sons. Les gar­diens, on se dit que ce sont des flics qui ont été for­més à être gar­diens. T’en vois pas mal qui sont âgés. Ils ne te laissent pas fil­mer dedans, c’est dif­fi­cile aus­si d’y entrer… Ils ne veulent pas que la popu­la­tion sache ce qu’il s’y passe. Pour les visites, les gens se mani­festent à l’ac­cueil en s’é­tant enre­gis­trés à l’a­vance. De l’in­té­rieur on appelle ton numé­ro, après il y a un gar­dien qui te conduit dans le réfec­toire — c’est là que se font les visites. Après chaque visite, ils te fouillent, jus­qu’à l’in­té­rieur de tes chaus­sures, avant de te rame­ner dans ta cel­lule. Ils retirent leur télé­phone aux visi­teurs aus­si. Et eux ne peuvent voir que la cui­sine, tous les autres espaces leur sont inter­dits, même à ton avo­cat. Personne ne voit le reste de la pri­son. Il y aurait tel­le­ment de choses à racon­ter. Elles me reviennent en mémoire petit à petit. (silence) J’ai vu dedans des gens qui finissent com­plè­te­ment déran­gés, qui hurlent, qui se cognent la tête contre les murs. Des femmes beau­coup, c’est dif­fi­cile sur­tout pour elles, encore plus quand c’est la pre­mière fois que ça leur arrive. Tu les entends crier fort, depuis leur cel­lule d’i­so­le­ment. La nour­ri­ture aus­si c’est dur, c’est sou­vent des genres de tar­tines de beurre et de fro­mage, matin et soir.

« C’est quoi un lieu où on t’en­ferme, à 20 par chambre, où on te réveille le matin à 7 heures, où on te sur­veille lit­té­ra­le­ment à chaque ins­tant, et où tu n’as le droit de sor­tir prendre l’air que pen­dant une heure par jour ? »

La chose la plus dif­fi­cile en Europe, c’est pas tant d’être en centre fer­mé, c’est d’être sans-papiers. C’est ter­ri­fiant. Tu ne marches jamais tran­quille dans la rue. On ne peut pas vivre avec la peur pen­dant 10 ans ou plus. C’est le plus dif­fi­cile, la peur au ventre pen­dant des années. Même si t’as man­gé quelque chose, c’est comme si t’a­vais le ventre vide, un trou de peur. Ça fait mal à la tête aus­si. C’est pas tout le monde qui peut sup­por­ter ça. Tu fuis des pro­blèmes et tu en trouves d’autres ici, par­fois plus dif­fi­ciles à sup­por­ter. Parce que ça dure long­temps, que tu ne sais pas quand ça va s’ar­rê­ter. T’es comme dans une pri­son tout le temps. Un réfu­gié qui marche sans papiers, il est dans une pri­son. Il est tra­qué tout le temps. Tu sais, ils ne vont jamais fer­mer les centres fer­més. Dès que ça se vide, ils les rem­plissent avec d’autres per­sonnes. Trop de gens y tra­vaillent, ils feraient quoi, ils gagne­raient com­ment leur vie s’il n’y avait plus de réfu­giés à enfer­mer ? (rires) Alors ils te traquent. Parfois, ils t’in­ter­pellent, mais comme le centre fer­mé est satu­ré et qu’il n’y a plus de places, ils te laissent (ça, c’est les jours de chance). S’il y a une place, t’es cuit. Tout ça, c’est poli­tique. Ils ont des bud­gets avec leur poli­tique d’im­mi­gra­tion, alors il faut bien qu’ils montrent qu’ils font quelque chose avec cet argent, qu’ils tra­vaillent. Les expul­sions coûtent vrai­ment beau­coup d’argent : les billets, les gar­diens qui doivent t’en­ca­drer, les centres fer­més. Je pense que c’est pas la solu­tion de dépen­ser tout cet argent-là. Ils ne fini­ront jamais d’ex­pul­ser les gens. On dirait qu’ils n’ont pas de cer­veau ! Ils se disent qu’en expul­sant des gens, ils vont décou­ra­ger les autres qui vou­draient arri­ver, mais ça ne marche pas. Ils font sem­blant de tra­vailler, ils se créent du bou­lot. Un centre fer­mé ne peut pas tra­vailler à vide : ils feraient quoi tous ces méde­cins, ces assis­tants, ces édu­ca­teurs, s’il n’y a pas de réfu­giés ? L’éducateur veut édu­quer qui là-bas ? Quand j’y étais, on me disait que je pou­vais voir l’é­du­ca­teur, mais je ne voyais pas pour­quoi. On a le même âge, et il vient me pro­po­ser de jouer. (rires) Ça sert à rien. Il venait nous pro­po­ser des jeux dans la salle en nous disant que celui qui gagne­rait aurait un verre de coca. Non mais ils blaguent avec les gens ! (rires) C’est n’im­porte quoi, c’est pas nor­mal, ça…

Même ceux qui tra­vaillent là-bas sont frus­trés, tu sens qu’ils ne sont pas à l’aise de tra­vailler dans un tel lieu. Tu le vois dans leur regard. Comment tu peux avoir du bon­heur quand tu tra­vailles avec des misé­rables ? Le bon­heur, tu l’as quand c’est par­ta­gé. Je ne pense pas que tu puisses te sen­tir bien dans ta peau, dans ta vie, dans ton foyer quand tu fais ce genre de tra­vail. Mais ils sont sans doute obli­gés de le faire pour trou­ver des sous, pour pou­voir vivre. Je me dis que s’ils pou­vaient trou­ver un autre tra­vail, ils n’ac­cep­te­raient pas celui-ci. J’avais remar­qué qu’en cui­sine c’é­taient que des étran­gers qui y tra­vaillaient, je pense que les autres n’ont pas accep­té. C’est pareil avec les équipes de net­toyage. C’est dif­fi­cile pour les étran­gers de trou­ver du bou­lot, alors ils prennent ce qu’ils trouvent. Et puis, tu vois qu’ils s’en foutent de ce qui t’ar­rive là-bas. Ils font leur bou­lot et ils s’é­cartent. Moi je ne pour­rais jamais tra­vailler là, je ne sup­por­te­rais pas de voir ce qu’ils font aux gens. Je pré­fé­re­rais res­ter sans tra­vail que faire celui-ci. En pri­son, je peux com­prendre, là au moins tu peux te dire que les gens ont com­mis une faute grave. Alors que dans le centre fer­mé, tu es inno­cent, tu n’as rien fait, à per­sonne. C’est ce qui fait le plus mal. Je pré­fé­re­rais faire 10 ans de pri­son pour une faute que j’au­rais com­mise ! Je sup­por­te­rais 10 ans d’en­fer­me­ment, je pur­ge­rais ma peine conscien­cieu­se­ment. Quand tu sais que tu as fait du mal à quel­qu’un, tu assumes. Alors que là, même une jour­née, c’est insup­por­table. Plus que l’en­fer­me­ment, c’est l’in­jus­tice que tu res­sens qui est le plus dur. C’est comme ceux qui se font accu­ser à tort du crime d’un autre, que le juge ne veut rien savoir et qu’il te condamne à de la pri­son. Ça fait mal. La der­nière fois qu’ils sont venus me prendre chez moi, j’ai dit au flic : « Écoute, ça fait des années qu’on se connaît, qu’on se croise dans le même quar­tier. Tu sais que je n’ai rien fait, pour­quoi tu fais ça ? » Il m’a répon­du : « Je fais mon bou­lot. » Je lui ai dit : « Ouais, fais ton bou­lot mais fais-le bien. Va arrê­ter ceux qui dealent là-bas, tu les connais, tu sais ce qu’ils font et tu passes à côté tous les jours, sans rien faire. » Et il vient m’ar­rê­ter moi, chez moi, à l’aube. Je ne com­prends pas.

Illustration : Hélène Aldeguer


Toutes les illus­tra­tions sont de Hélène Aldeguer pour Ballast.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec le Gisti : « Droit d’a­sile : ça se dur­cit d’an­née en années », novembre 2017
☰ Lire notre article « Patrick Communal — Le droit au ser­vice des lais­sés-pour-compte », décembre 2016
☰ Lire notre témoi­gnage « Ne pas lais­ser de traces — récit d’exil », Soufyan Heutte, juillet 2016
☰ Lire notre article « Réfugiés : au cœur de la soli­da­ri­té », Yanna Oiseau, mai 2016
☰ Lire notre article « Crise des réfu­giés : ce n’est pas une crise huma­ni­taire », Yanna Oiseau, mai 2016
☰ Lire notre témoi­gnage « Hosni, ban­lieu­sard », février 2015

NOTES   [ + ]

1.En réfé­rence à toute pro­cé­dure juri­dique d’ap­pel à une déci­sion admi­nis­tra­tive ayant refu­sé de déli­vrer un titre de séjour.
2.Équivalent en Belgique de l’aide juri­dic­tion­nelle.
3.« Pourquoi dites-vous ça ? »
Ballast
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couverture du 8

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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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