Andreas Malm : « L’urgence climatique rend caduc le réformisme »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Il est l’une des nou­velles voix de l’é­co­lo­gie poli­tique. Né en Suède au mitan des années 1970, auteur d’une dizaine d’ou­vrages (tra­duits en fran­çais, pour les plus récents d’entre eux, aux édi­tions La Fabrique), Andreas Malm sou­tient l’i­dée que la social-démo­cra­tie est stric­te­ment inca­pable de faire face au défi cli­ma­tique. À rebours des par­ti­sans du loca­lisme, de l’au­to­no­mie ou de la des­ti­tu­tion — qui ont la faveur d’une large part de la gauche radi­cale —, Malm réha­bi­lite le com­mu­nisme. Et, plus pré­ci­sé­ment, le léni­nisme. Autrement dit la stra­té­gie de la prise du pou­voir d’État afin de dis­po­ser de leviers d’ac­tion à grande échelle et, donc, d’être en mesure d’en­rayer aus­si vite que pos­sible la catas­trophe pla­né­taire en cours. Mais le mili­tant et théo­ri­cien s’empresse de pré­ci­ser : un léni­nisme qui a tiré les leçons du XXe siècle et de l’é­chec sovié­tique. Si la mise en place d’une orga­ni­sa­tion révo­lu­tion­naire de masse est indis­pen­sable à ses yeux, elle devra, conjoin­te­ment, être « liber­taire ». De pas­sage en France, nous l’a­vons rencontré.


Regardons les unes de la presse fran­çaise : « 2021 ou l’urgence cli­ma­tique », « 2021, une année cru­ciale pour accé­lé­rer la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique », « Sauver la pla­nète en 2021 ». Puis regar­dons par la fenêtre : pas le début d’une révo­lu­tion dans la rue. Pourquoi ?

Non seule­ment il n’y a pas de révo­lu­tion, mais il n’y a même plus de mou­ve­ment pour le cli­mat dans la rue. 2019 a été une année de mobi­li­sa­tion sans pré­cé­dent dans les pays du Nord glo­bal, notam­ment en Europe. Elle a ensuite été inter­rom­pue par la pan­dé­mie — je ne crois mal­heu­reu­se­ment pas que le mou­ve­ment pour le cli­mat puisse rebon­dir au sor­tir immé­diat de la crise sani­taire. Peut-être qu’il fau­dra un nou­veau « gros choc cli­ma­tique », comme lors de l’été 2018, pour refaire sor­tir les gens dans la rue. Plus géné­ra­le­ment, l’absence de forces révo­lu­tion­naires s’explique par un dés­équi­libre des forces dans la lutte des classes : la domi­na­tion poli­tique de la bour­geoi­sie et la mon­tée des forces d’extrême droite se répondent et occupent la scène politique.

Vous dénon­cez le « fata­lisme cli­ma­tique ». En France, nous nom­mons « col­lap­so­lo­gie » le cou­rant qui pense que c’est déjà trop tard : nous devrions accep­ter l’ef­fon­dre­ment et apprendre à vivre avec. Pourquoi êtes-vous moins pessimiste ?

« L’idée que nous devrions vivre avec l’effondrement cli­ma­tique est for­mu­lée par des pri­vi­lé­giés du Nord. »

Je ne crois pas que ce soit une ques­tion d’optimisme ou de pes­si­misme. Il ne s’agit pas, pour moi, de nier le dan­ger de l’effondrement cli­ma­tique ni de le mini­mi­ser. Le pro­blème avec la col­lap­so­lo­gie, c’est l’idée que nous n’aurions aucun pou­voir sur le pro­ces­sus cli­ma­tique, qu’il se trou­ve­rait au-delà de notre influence. Il n’y a rien de plus faux ! Si nous n’avons pas réus­si jusqu’ici à enrayer le chan­ge­ment cli­ma­tique, il faut au contraire se battre et essayer de nou­velles tac­tiques de lutte. Il n’y aura aucun moyen de s’adapter à un réchauf­fe­ment cli­ma­tique de 4 ou 6 °C. Les peuples du Sud, en par­ti­cu­lier, ne pour­ront pas s’adapter aux futures vagues de cha­leur. Nous en voyons déjà des cas extrêmes dès à pré­sent : le sud de l’Iran ou le Tadjikistan connaissent des pics à 50 °C, en ce mois de juin. L’idée que nous devrions « vivre avec l’effondrement cli­ma­tique » est for­mu­lée par des pri­vi­lé­giés du Nord qui ont les res­sources maté­rielles néces­saires pour « démé­na­ger à la cam­pagne » et « être auto-suffisants ».

Vous écri­vez que « l’ennemi est le capi­tal fos­sile ». Certains éco­lo­gistes font la même obser­va­tion mais en tirent une autre conclu­sion : ils louent le monde pré­ca­pi­ta­liste, voire pré-civi­li­sa­tion­nel. Le monde d’a­vant la grande rup­ture néo­li­thique. Vous sem­blez ne pas par­ta­ger cette idée…

Je par­tage l’idée qu’il faut trou­ver des ins­pi­ra­tions dans les socié­tés du pas­sé ou res­tau­rer des « états du pas­sé », comme le pro­posent cer­tains cou­rants éco­lo­gistes : son­geons au réen­sau­va­ge­ment, à l’écologie de la res­tau­ra­tion ou au pro­jet de reti­rer du CO2 de l’atmosphère pour reve­nir à l’état anté­rieur des révo­lu­tions indus­trielles. Je ne suis donc pas contre les objec­tifs de « retour en arrière ». Mais la res­tau­ra­tion des éco­sys­tèmes va néces­si­ter des tech­no­lo­gies sophis­ti­quées, et le rejet géné­ral des tech­no­lo­gies modernes me pose pro­blème. Je suis aller­gique à la cri­tique des éner­gies renou­ve­lables, très répan­due dans les mou­ve­ments éco­lo­gistes. Comment comptent-ils rem­pla­cer les éner­gies fos­siles ? Ils ont bien une idée, vague : la décrois­sance com­pen­se­ra mira­cu­leu­se­ment la forte baisse des éner­gies fos­siles. Mais les tech­no­lo­gies renou­ve­lables existent bel et bien, et elles sont pro­met­teuses. Notre prin­ci­pal grief contre le capi­tal est qu’il refuse de sub­sti­tuer les éner­gies fos­siles aux éner­gies renouvelables.

Tree #5, 2007 | Myoung Ho Lee]

Vous avan­cez que « le geste léni­niste est le seul qui puisse indi­quer une voie de sor­tie ». D’où votre défense d’un éco-léni­nisme, d’un léni­nisme vert. Vous êtes conscient que res­sus­ci­ter Lénine sera plus dif­fi­cile que de rendre Greta Thunberg audible auprès du grand public ?

Je n’ai pas l’am­bi­tion de m’adresser au public mains­tream de Greta Thunberg ! (rires) Ce n’est pas mon rôle. Ressusciter Lénine est indis­pen­sable pour pen­ser nos tâches stra­té­giques. Quand les socié­tés sont confron­tées à des crises majeures — comme les désastres éco­lo­gique et pan­dé­mique —, la stra­té­gie des forces pro­gres­sistes consiste à faire appa­raître les méca­nismes qui sont à leur ori­gine et les diri­geants qui les incarnent. C’est ce que Lénine ou Rosa Luxemburg ont fait en leur temps : la fin de la Première Guerre mon­diale devait pas­ser par une crise révo­lu­tion­naire à même de ren­ver­ser les gou­ver­ne­ments qui avaient envoyé des mil­lions d’hommes mou­rir sur les champs de bataille sans rai­son valable. Notre crise n’est pas une guerre mon­diale où s’affrontent des armées, mais une crise éco­lo­gique où les catas­trophes s’enchaînent d’elles-mêmes. Lorsque se pro­duisent des vagues de cha­leur comme en 2018 ou une pan­dé­mie comme en 2020, la tâche stra­té­gique est de dépas­ser les dis­cus­sions à court terme — sur le nombre et l’organisation des pom­piers, sur le bien­fon­dé ou non du port du masque, sur les res­tric­tions de liber­té à des fins sani­taires, etc. — pour poin­ter les méca­nismes qui sont à l’origine de ces crises, et évi­ter, ain­si, qu’elles aient lieu à nou­veau. Sans ce chan­ge­ment de pers­pec­tive, nous cour­rons d’une catas­trophe à l’autre. Dire que c’est un « geste léni­niste » ajoute de la contro­verse, certes, mais ça a le mérite de faire face à ce point.

Vous met­tez les pieds dans le plat quant à la ques­tion de la vio­lence — celle qu’il fau­drait déployer contre les forces des­truc­trices de l’en­vi­ron­ne­ment. Deux objec­tions vous sont adres­sées : la « nature » paci­fiste du mou­ve­ment éco­lo­giste et le faible degré d’acceptation de la vio­lence dans les socié­tés occi­den­tales contemporaines.

« Il faut cas­ser cette para­ly­sie de toute urgence. La vio­lence contre les infra­struc­tures est une des tac­tiques pos­sibles par­mi de nom­breuses autres. »

Je ne crois pas que la non-vio­lence soit inhé­rente au mou­ve­ment éco­lo­giste. Dans les pays du Sud glo­bal, les mani­fes­ta­tions contre les pro­jets pétro­liers ou miniers ont déployé des tac­tiques de contre-vio­lence. Aucun mou­ve­ment social n’a une essence fixée à jamais : seuls les acteurs guident et orientent les stra­té­gies de ces mou­ve­ments. Si le mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal dans les pays du Nord glo­bal a été jusqu’alors non-violent, c’est parce que les lea­ders ont fait ce choix stra­té­gique. Soyons clair : je n’affirme pas qu’il faille uti­li­ser la vio­lence à l’encontre d’individus. Porter atteinte à l’intégrité d’un indi­vi­du est par prin­cipe immo­ral. Pour s’en prendre à une per­sonne — le PDG de Total, par exemple —, il faut four­nir la jus­ti­fi­ca­tion que ses actes, dans cer­taines condi­tions géo­gra­phiques ou his­to­riques, entraînent des consé­quences immé­diates, tan­gibles et véri­ta­ble­ment dan­ge­reuses pour un grand nombre d’individus. En plus du carac­tère immo­ral de l’acte violent, son trai­te­ment média­tique et sa récep­tion par l’opinion publique nui­ront aux objec­tifs du mouvement.

Je sug­gère donc plu­tôt de diver­si­fier les tac­tiques éco­lo­gistes en s’attaquant aux biens, c’est-à-dire aux pro­prié­tés qui détruisent la pla­nète. Il y aura une accep­ta­tion gran­dis­sante de ce type de vio­lence à mesure que les consé­quences de la crise cli­ma­tique s’approfondiront et seront plus visibles. Il est à parier que les gens vont de plus en plus recon­naître les liens de cau­sa­li­té entre l’exploitation des mines de char­bon et les feux de forêt géants en Australie, par exemple. Le degré d’approbation popu­laire de ces tac­tiques n’est pas déter­mi­né par avance, il peut se modi­fier à la faveur d’événements. Prenons l’exemple des mani­fes­ta­tions qui ont eu lieu à la suite de l’as­sas­si­nat de George Floyd aux États-Unis : un son­dage a expri­mé un sou­tien majo­ri­taire de la popu­la­tion amé­ri­caine aux mani­fes­tants ayant assailli et brû­lé le com­mis­sa­riat de Minneapolis. Ça vient contre­dire la théo­rie du paci­fisme stra­té­gique : cette action n’a pas fait fuir de ter­reur les mani­fes­tants ni n’a alié­né le mou­ve­ment Black Lives Matter de son sou­tien majo­ri­taire. Au contraire, ça a inci­té les gens à rejoindre le mou­ve­ment car il révèle que la vio­lence des poli­ciers n’est pas une fata­li­té ni un des­tin natu­rel, mais un pro­ces­sus social sur lequel nous pou­vons agir en détrui­sant l’infrastructure qui incarne cette vio­lence à un moment don­né. Le mou­ve­ment pour le cli­mat néces­site des actions simi­laires car il souffre de la même para­ly­sie : l’idée que les infra­struc­tures fos­siles sont un fait de la nature, ins­crites dans le décor à tout jamais. Il faut cas­ser cette para­ly­sie de toute urgence. La vio­lence contre les infra­struc­tures est une des tac­tiques pos­sibles par­mi de nom­breuses autres. En France, vous avez de nom­breux équi­pe­ments de l’entreprise cli­ma­ti­cide Total : en prendre le contrôle, sans for­cé­ment les détruire, enver­rait un signal. Total n’est pas une mul­ti­na­tio­nale ten­ta­cu­laire mais un ensemble d’équipements à la por­tée de tous.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Quel est le rôle des franges radi­cales dans les mou­ve­ments sociaux, par rap­port à leur seg­ment réformiste ?

Dans cer­tains mou­ve­ments sociaux, on observe un effet posi­tif de l’aile radi­cale. La peur que génèrent les mili­tants radi­caux rend les mili­tants mains­tream plus res­pec­tables. Les diri­geants se sentent obli­gés de faire des conces­sions à la frange dite « mains­tream » du mou­ve­ment par peur de voir l’influence de la frange dite « radi­cale » gran­dir. Le cas his­to­rique le plus connu est celui du Mouvement des droits civiques aux États-Unis. Il existe néan­moins un effet néga­tif de l’aile radi­cale lorsque les actions radi­cales dis­cré­ditent la cause elle-même. Il n’en demeure pas moins que le mou­ve­ment éco­lo­giste a besoin d’une frange radi­cale cen­trée sur des actions pré­cises et suf­fi­sam­ment intel­li­gentes pour revi­si­ter constam­ment ces tac­tiques lorsque cette frange se rend compte que sa radi­ca­li­té rejaillit néga­ti­ve­ment sur la cause.

Il y a quelques années, nous avions inter­viewé Vandana Shiva. Elle nous avait dit que « Gandhi est plus per­ti­nent aujourd’hui que jamais ». Vous le cri­ti­quez sévè­re­ment et appe­lez à pas­ser du « moment Gandhi » de l’écologie au « moment Fanon ». Que peut Fanon que ne per­met pas Gandhi ?

« Le déses­poir est le sen­ti­ment le plus lar­ge­ment par­ta­gé devant l’urgence cli­ma­tique, ce qui engendre des dés­équi­libres psy­cho­lo­giques réels. »

Il faut mobi­li­ser l’héritage de Fanon dans le mou­ve­ment éco­lo­giste. Fanon pense l’usage de la vio­lence dans un autre contexte, celui de la colo­ni­sa­tion. Il ana­lyse la situa­tion qui pré­cède les luttes de déco­lo­ni­sa­tion ain­si : les gens souffrent en silence et inté­rio­risent l’oppression, ce qui génère du déses­poir et des troubles psy­chiques. Lorsqu’ils s’émancipent des colons par la lutte armée, il se pro­duit une libé­ra­tion psy­cho­lo­gique, une réha­bi­li­ta­tion men­tale. Il existe des simi­li­tudes avec les injus­tices envi­ron­ne­men­tales. Le déses­poir est le sen­ti­ment le plus lar­ge­ment par­ta­gé devant l’urgence cli­ma­tique, ce qui engendre des dés­équi­libres psy­cho­lo­giques réels. La seule solu­tion pour rompre avec ce cercle vicieux est l’action col­lec­tive, grâce à laquelle ces sen­ti­ments se retournent contre les causes du phé­no­mène. Le pas­sage à des actes vio­lents contre les infra­struc­tures d’énergies fos­siles libère les indi­vi­dus de ce mal-être. Ça s’applique pour les pays du Sud où la misère est plus concen­trée. L’année der­nière, il y a eu 30 mil­lions de dépla­cés internes en rai­son de catas­trophes cli­ma­tiques — soit beau­coup plus qu’en rai­son de conflits mili­taires. Pensons aux habi­tants du Bangladesh, des Philippines ou de Madagascar dont les mai­sons ont été détruites par des séche­resses, des cyclones, des orages, etc. Nous sommes en plein dans la situa­tion décrite par Fanon à la veille des luttes de déco­lo­ni­sa­tion : une mul­ti­tude de souf­frances silen­cieuses sont cau­sées par le chan­ge­ment cli­ma­tique. Tôt ou tard, une explo­sion assour­dis­sante vien­dra des pays du Sud.

Vous relan­cez la vieille que­relle entre com­mu­nistes et anar­chistes. Vous avez même décla­ré que « les idées anar­chistes doivent être com­bat­tues ; [qu’]elles ne nous mène­ront nulle part ». Comment comp­tez-vous convaincre les liber­taires pré­sents au sein de notre revue que l’État fait par­tie de la solution ?

Cette que­relle n’est pas assez déve­lop­pée dans mon livre pour convaincre qui­conque ! (rires) Je sens une posi­tion mon­ter à l’intérieur des forces de gauche : de plus en plus de gens font le constat que les der­nières décen­nies pas­sées à lut­ter au sein d’or­ga­ni­sa­tions ver­ti­cales, cen­tra­li­sées et obnu­bi­lées par la conquête du pou­voir d’État, ont échoué. Il fau­drait donc se tour­ner vers des mou­ve­ments hori­zon­taux, en réseaux, sans objec­tif de prise de pou­voir. L’aggravation de l’urgence cli­ma­tique rend pour­tant très dif­fi­cile de se figu­rer que des actions asso­cia­tives et locales puissent résoudre le pro­blème à elles seules. Je ne nie pas qu’elles soient impor­tantes. Mais, si l’objectif est de réduire les émis­sions de 10 % par an, je ne vois pas d’autre acteur que l’État pour coor­don­ner cet effort col­lec­tif : sans pla­ni­fi­ca­tion ni contrainte, le chaos des inté­rêts indi­vi­duels régne­rait. À titre d’exemple, le déman­tè­le­ment des mul­ti­na­tio­nales des éner­gies fos­siles néces­site une phase tran­si­toire de pro­prié­té publique. Les États, tels que nous les connais­sons — c’est-à-dire capi­ta­listes — ne se lan­ce­ront jamais dans cette entre­prise de leur propre chef.

Tree #9, 2017 | Myoung Ho Lee]

Les par­ti­sans des ZAD, des oasis, de l’au­to­no­mie ou des com­munes libres forment en effet une part impor­tante de l’imaginaire du mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste. Ces expé­riences locales seraient donc néces­saires mais déri­soires au regard des enjeux ?

Je me suis ren­du dans l’équivalent alle­mand des ZAD, les Ende Gelände. Ces « camps cli­mat » sont orga­ni­sés à l’image de la socié­té éco­lo­giste dans laquelle nous vou­drions vivre : éner­gies renou­ve­lables et nour­ri­ture végane. C’est très bien ! Mais le cœur poli­tique du mou­ve­ment Ende Gelände est la demande de déman­tè­le­ment des mines de char­bon et de lignite : ils n’ont pas l’illusion de croire qu’ils en sont capables seuls ! Leur stra­té­gie consiste à ce que l’o­pi­nion publique fasse pres­sion sur l’État au point qu’il n’aura pas d’autre choix que de les déman­te­ler — c’est le fonc­tion­ne­ment clas­sique des mou­ve­ments sociaux. Le plus sou­vent, ça ne marche pas. D’ailleurs, en Allemagne, la « Commission Charbon » avait fini par fixer une date de déman­tè­le­ment des mines en 2019, avant de la repous­ser en 2038. Soit deux décen­nies sup­plé­men­taires d’extraction et de consom­ma­tion de charbon…

Face à quoi, vous défen­dez donc un « léni­nisme liber­taire ». Le phi­lo­sophe trots­kyste Daniel Bensaïd consi­dé­rait que c’était là le « défi de notre temps ». Si vous tenez à conser­ver l’État, que reste-t-il de liber­taire dans votre proposition ?

« Le léni­nisme liber­taire est utile pour rap­pe­ler la néces­si­té de l’État afin de mettre œuvre des trans­for­ma­tions sociales et écologiques. »

J’aime beau­coup cette for­mule de Daniel Bensaïd, qui fait prendre conscience de l’héritage pro­blé­ma­tique de la poli­tique léni­niste. Elle rejette l’idée du par­ti unique et de la bureau­cra­tie en appe­lant à une poli­tique plu­ra­liste, à une défense des liber­tés publiques et à la démo­cra­tie par le bas. Le léni­nisme liber­taire est utile pour rap­pe­ler la néces­si­té de l’État afin de mettre œuvre des trans­for­ma­tions sociales et éco­lo­giques, tout en res­tant vigi­lant sur les risques de la cen­tra­li­sa­tion du pouvoir.

Vous avez écrit que la vic­toire de Sanders ou de Corbyn aurait été une très bonne nou­velle pour la pla­nète. Comment un cri­tique aus­si acerbe de la social-démo­cra­tie que vous en vient-il à trou­ver des ver­tus aux diri­geants réformistes ?

Je viens d’une tra­di­tion poli­tique très cri­tique de la social-démo­cra­tie. Le réfor­misme social-démo­crate pré­tend qu’on peut trans­for­mer la socié­té dou­ce­ment, opé­rer des chan­ge­ments pas à pas, réforme par réforme. L’urgence cli­ma­tique rend caduque cette posi­tion. Ça ne signi­fie pas qu’un pro­ces­sus de tran­si­tion rapide doive for­cé­ment être enclen­ché par des orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires. D’abord, parce que ces orga­ni­sa­tions sont très mar­gi­nales ou en décom­po­si­tion — ce serait fou de pen­ser que seul le NPA, en France, puisse enclen­cher la tran­si­tion ! Ensuite, l’élection d’un Corbyn ou d’un Sanders, sur la base du pro­gramme pré­sen­té aux élec­teurs, les met face à une alter­na­tive binaire : soit se cou­cher et aban­don­ner rapi­de­ment leur pro­gramme sous la pres­sion des lob­bys, soit mettre le doigt dans une tran­si­tion ini­tiée par les mou­ve­ments sociaux, qui les mène iné­luc­ta­ble­ment vers des mesures radi­cales. La gauche bri­tan­nique a eu rai­son de s’investir der­rière Corbyn, même si ça a échoué. L’élection récente de Pedro Castillo au Pérou est à suivre de près.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Faisons une expé­rience de pen­sée : la Suède et la France viennent de connaître un sou­lè­ve­ment révo­lu­tion­naire et le nou­veau pou­voir est éco­lo­giste. Ces gou­ver­ne­ments natio­na­lisent, pla­ni­fient, réqui­si­tionnent, sanc­tionnent les contre-révo­lu­tion­naires et inter­disent la consom­ma­tion d’animaux — comme vous le pré­co­ni­sez. Mais, du côté des pays qui émettent le plus de CO2 — la Chine, les États-Unis, l’Inde ou la Russie —, rien, pas l’ombre d’un sou­lè­ve­ment. À quoi ça ser­vi­rait, dès lors, un ou deux pays anti­ca­pi­ta­listes pris dans un nuage mon­dial de pollution ?

Je ne suis pas sûr d’avoir assez réflé­chi à la ques­tion pour pro­duire une réponse per­ti­nente ! (rires) Pour cer­tains pays du Nord, il est tech­ni­que­ment et éco­no­mi­que­ment pos­sible d’opérer une tran­si­tion des éner­gies fos­siles vers les éner­gies renou­ve­lables. Mais le pro­ces­sus de réchauf­fe­ment cli­ma­tique est par défi­ni­tion glo­bal : il est effec­ti­ve­ment dif­fi­cile d’imaginer cette tran­si­tion dans des pays iso­lés. Puisque les catas­trophes cli­ma­tiques vont empi­rer par­tout, la pous­sée éco­lo­giste sera mon­diale. Il faut mon­dia­li­ser la tran­si­tion éco­lo­gique : de même que le socia­lisme dans un seul pays était une mau­vaise idée au XXe siècle, la tran­si­tion éco­lo­gique dans un seul pays est une mau­vaise idée au XXIe siècle.

Qui dira radi­ca­li­sa­tion éven­tuelle du mou­ve­ment éco­lo­giste dira répres­sion poli­cière et étatique…

Tous les mou­ve­ments sociaux qui défient des inté­rêts éco­no­miques puis­sants ont fait face à la répres­sion. Dans le cas du mou­ve­ment pour le cli­mat, si nous aug­men­tons le niveau d’affrontement, nous l’expérimenterons éga­le­ment. Nous devons choi­sir les tac­tiques qui mini­misent cette répres­sion. Par exemple, Extinction Rebellion a fait de l’arrestation par la police une ver­tu : c’était même un objec­tif tac­tique d’avoir le maxi­mum de mili­tants arrê­tés. Je plaide davan­tage pour des tac­tiques où on mini­mise les coûts pour le mou­ve­ment et ses membres, et où on maxi­mise l’impact concret contre nos adver­saires. La stra­té­gie de long terme est de deve­nir si puis­sants, si nom­breux, si divers dans nos tac­tiques que nous déjoue­rons la répres­sion et bat­trons l’adversaire.


Photographie de ban­nière : Tree #3, 2012 | Myoung Ho Lee
Photographie de vignette : Stéphane Burlot | Ballast
Traduit de l’an­glais par Jeanne Henry et Alexis Gales. 


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