Vandana Shiva : « Gandhi est plus pertinent qu’il ne l’a jamais été »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Son grand-père avait, dans les années 1950, fait une grève de la faim pour défendre l’enseignement sco­laire pour les filles de son vil­lage. Il en mou­rut. Vandana Shiva avait quatre ans, et cette expé­rience fut déter­mi­nante. Celle qui invite à la « déso­béis­sance des graines » et à la recon­quête de la sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire par le par­tage des semences ances­trales ne cesse, depuis, d’affronter les mul­ti­na­tio­nales : de Monsanto — dont elle est la bête noire — à Coca-Cola — qui a dû fer­mer son usine du Kerala, en 2010, suite à une vaste mobi­li­sa­tion non-vio­lente. Mais la mili­tante éco­fé­mi­niste, fon­da­trice de l’or­ga­ni­sa­tion Navdanya, ne fait pas, loin s’en faut, l’unanimité par­mi les rangs éco­lo­gistes et fémi­nistes. Nous l’a­vons ren­con­trée de pas­sage à Paris.


Vous avez décla­ré que cer­tains conflits — notam­ment en Syrie — sont à envi­sa­ger sous l’angle de la sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire, reti­rée aux peuples et les ren­dant dès lors plus fragiles…

Tout à fait. C’est le cas, comme dans toute la zone du lac Tchad. C’est ce que nous avons mon­tré dans notre mani­feste Terra Viva, dis­po­nible sur notre site. Partout, on peut voir l’é­rup­tion de conflits suite au lan­ce­ment d’une « révo­lu­tion verte » [poli­tique de trans­for­ma­tion pro­duc­ti­viste des agri­cul­tures des pays en « déve­lop­pe­ment », ndlr] — à l’i­mage de ce qui est arri­vé dans le Penjab, pro­jet pilote en Inde1. Les graines de ces conflits ont été semées par ces poli­tiques agri­coles : il est plus confor­table de les pré­sen­ter en convo­quant l’incapacité des agri­cul­teurs à gagner leur vie ou en repei­gnant le tout en affron­te­ments reli­gieux. C’est ce qui s’est pas­sé au Penjab : alors qu’il s’a­gis­sait de luttes de pay­sans, elles ont été dépeintes comme le fruit de l’extrémisme sikh. Jusqu’à l’in­va­sion du Temple d’or d’Amritsar2… Dans l’his­toire qui nous était décrite, on rem­pla­çait la cri­tique d’un modèle, qui n’est effec­ti­ve­ment pas sou­te­nable, en un pro­blème que l’on disait reli­gieux. La même chose est arri­vée au Nigéria et en Syrie. Au Nigéria, le lac Tchad, d’une sur­face de 22 000 km², a vu ses eaux détour­nées afin d’ir­ri­guer le modèle de pro­duc­tion inten­sive impo­sé par la Révolution verte, tour­né vers l’ex­port et le pro­fit. 80 % des eaux n’al­laient plus dans le lac ; il a donc séché, telle la mer d’Aral, à cause du coton. Ce modèle d’a­gri­cul­ture chi­mique inten­sive tour­née vers le pro­fit implique une sur-consom­ma­tion qui assèche les res­sources en eau, et génère des conflits.

« La guerre du géné­ti­que­ment modi­fié déser­ti­fie les sols, épuise les res­sources en eau et détruit les moyens de sub­sis­tance. Et lorsque les conflits com­mencent, elle vend des armes à nouveau. »

Ce modèle de culture pro­voque d’autres pro­blèmes, en par­ti­cu­lier lors­qu’il existe un inté­rêt glo­bal. L’agrochimie sème la guerre : l’in­dus­trie mili­taire a encore beau­coup à gagner, finan­ciè­re­ment, à trans­for­mer chaque conflit en guerre. Elle par­ti­cipe à la per­pé­tua­tion de deux types de guerre. La pre­mière est la guerre du géné­ti­que­ment modi­fié, qui passe par l’agrochimie — elle déser­ti­fie les sols, épuise les res­sources en eau et détruit les moyens de sub­sis­tance. Et lorsque les conflits com­mencent, elle vend des armes à nou­veau. C’est ce qui s’est pas­sé en Syrie. Le pays a été obli­gé de pra­ti­quer le même type d’a­gri­cul­ture que celle qui détruit le Penjab3. Les pay­sans n’é­taient même pas auto­ri­sés à uti­li­ser les varié­tés locales d’herbes ! Ils devaient uti­li­ser celles ins­tau­rées par la Révolution verte. Le Centre inter­na­tio­nal pour la recherche sur l’a­gri­cul­ture en zone sèche, un espace de sto­ckage de semences basé près d’Alep, a été bom­bar­dé. Mes amis qui y tra­vaillaient m’ont dit qu’ils n’a­vaient pas le droit de dis­tri­buer les semences indi­gènes ! Les indus­triels se sont acca­pa­rés les semences des fer­miers pour don­ner, en retour, des varié­tés pleines de para­sites qui deman­daient des pro­duits chi­miques et beau­coup d’eau. Celle-ci a man­qué lors de la séche­resse extrême en 2009 : des mil­lions de pay­sans sont allés vers les villes et… ce fut la base du conflit. Tous atten­daient en cou­lisses pour trans­for­mer la situa­tion en une nou­velle guerre. Ils ont com­men­cé à par­ler des sun­nites contre les chiites… Rappelons qu’il n’y avait pas de conflit entre ces der­niers avant que les Britanniques ne le créent en Inde, de manière à divi­ser pour mieux régner, après la rébel­lion indienne de 1857.

Mais quid des conflits cultu­rels, poli­tiques, idéologiques ?

Il y en avait, bien sûr, mais les gens ne s’entretuaient pas. Si vous pre­nez par exemple les confis­ca­tions de terre, qui consti­tuent un gigan­tesque pro­blème à l’heure actuelle, cela res­semble à une guerre contre les peuples et la terre. Nous vivons dans une guerre qui prend des formes diverses. Le colo­nia­lisme a com­men­cé comme une guerre, tris­te­ment, et l’é­co­no­mie capi­ta­liste dont il a accou­ché est une éco­no­mie de la domi­na­tion. C’est très clair pour nous : la Compagnie des Indes orien­tales a été créée comme une socié­té dont le but était d’en­va­hir l’Inde par la vio­lence. Nous ne sommes dès lors pas mys­ti­fiés par ces socié­tés mul­ti­na­tio­nales, ni par leur ori­gines. Nous savons qu’elles viennent pour se sai­sir de nos res­sources, pour détruire nos éco­no­mies, pour nous voler notre com­merce et nous commander.

[Maya Mihindou | Ballast]

Bénédicte Manier, auteure fran­çaise d’Un mil­lion de révo­lu­tions tran­quilles et de Made in India, évoque les rela­tions entre les pays du Sud qui affrontent des pro­blèmes simi­laires — comme le trai­te­ment et l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau, l’as­sai­nis­se­ment dans les vil­lages, le par­tage des savoir-faire, la col­lecte et la conser­va­tion des semences et leurs échanges entre diverses nations. Que pou­vez-vous nous dire à pro­pos de ces rela­tions Sud-Sud ?

Je m’en­gage bien sûr beau­coup dans les col­la­bo­ra­tions Sud-Sud. J’ai été en Afrique sou­te­nir les mou­ve­ments locaux et suis très heu­reuse de pou­voir dire que le Burkina Faso a désor­mais inter­dit l’u­sage du coton BT. J’ai été au Mexique deux ou trois fois afin de sup­por­ter leurs efforts en vue de tenir le maïs OGM de Monsanto hors du pays. Je me suis ren­due en Argentine pour par­ti­ci­per à l’é­la­bo­ra­tion d’un ami­cus curiae4 dans l’ac­tion enga­gée par Monsanto contre le gou­ver­ne­ment argen­tin sur la ques­tion de la loi sur les bre­vets. J’ai été au Brésil, après le coup d’État, afin de tra­vailler avec les pay­sans sur la manière de s’a­dap­ter à la situa­tion qui était la leur : un pays où le gou­ver­ne­ment en place avait pu être mis dehors. En effet, à la minute où le gou­ver­ne­ment bré­si­lien a pris le pou­voir, six lois ont été pas­sées : toutes vont dans le sens de Monsanto. Les gens pensent qu’elles sont le résul­tat des luttes poli­tiques bré­si­liennes, alors que non ! Il s’a­git d’une preuve de plus du pou­voir des mul­ti­na­tio­nales, qui ne peuvent tolé­rer un gou­ver­ne­ment qui pré­tend, même en appa­rence, ser­vir le peuple.

Cette révo­lu­tion verte rime aujourd’hui avec semen­ciers indus­triels et « bre­ve­tage » de la vie. Pourriez-vous nous décrire l’état des forces en pré­sence, en Inde comme à un niveau plus global ?

« Cette révo­lu­tion a été impo­sée après la Seconde Guerre mon­diale. L’industrie chi­mique, qui avait pro­duit des sub­stances des­ti­nées à un usage mili­taire, recher­chait des mar­chés où s’étendre. »

Cette « révo­lu­tion » a été impo­sée par les États-Unis et le sec­teur des affaires en 1965. Après la Seconde Guerre mon­diale, l’in­dus­trie chi­mique (qui avait pro­duit des sub­stances des­ti­nées à un usage mili­taire) recher­chait des mar­chés où s’é­tendre afin de pou­voir vendre ces mêmes pro­duits… au sec­teur de l’a­gri­cul­ture. L’Agent orange fut uti­li­sé lors de la guerre du Viêt Nam et le zyk­lon B dans des camps de concen­tra­tion. Son concep­teur, la socié­té IG-Farben [IG-Farbenindustrie AG, qui com­prend éga­le­ment l’en­tre­prise Bayer, ndlr], avait des par­te­na­riats avec tous les géants amé­ri­cains de la chi­mie, dont l’en­tre­prise Monsanto. Celle-ci avait par ailleurs lan­cé une com­pa­gnie en com­mun avec Bayer, MOBAY. En tant que concep­teurs de chi­mie mili­taire, la fabri­ca­tion de ces pro­duits rele­vait de leur cœur d’ac­ti­vi­té. Mais ils ont été suf­fi­sam­ment intel­li­gents pour se dire qu’ils allaient cibler un nou­veau mar­ché et vendre leurs pro­duits en tant qu’en­grais chi­miques : ils ont atten­du. Mais l’Inde n’a pas accep­té cette « révo­lu­tion ». Les plantes non plus, car les semences indi­gènes ne sup­portent pas les fer­ti­li­sants : elles poussent de manière très égale et ont un pro­blème de verse [la « verse » des plantes est la ten­dance à s’ef­fon­drer, à se plier, ren­dant la récolte dif­fi­cile et le ren­de­ment moindre, ndlr] lors­qu’elles y sont expo­sées. En par­tant de cette obser­va­tion, Norman Borlaug, le scien­ti­fique à la tête du labo­ra­toire de défense chez DuPont, a mis en chan­tier la pro­duc­tion de varié­tés naines qui pou­vaient sup­por­ter plus de pro­duits chi­miques : voi­là ce qu’a été la Révolution verte.

En 1965, nous avons connu une séche­resse — pré­texte qui a été uti­li­sé par les États-Unis pour impo­ser ces mesures à l’Inde —, sim­ple­ment parce que le pays avait besoin d’un peu plus de blé cette année-là. Le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain a dit : « Désolé, nous ne vous livre­rons pas de blé à moins que vous n’ac­cep­tiez les pro­duits chi­miques et que vous ne chan­giez votre agri­cul­ture. » Notre Premier ministre de l’é­poque, Lal Bahadur Shastri, a refu­sé. Il a répon­du qu’il ne pou­vait faire une telle expé­rience sur une popu­la­tion aus­si grande de pay­sans mais qu’il accep­te­rait de le ten­ter à une plus petite échelle. Les États-Unis ont insis­té. Lal Bahadur Shastri mou­rut ensuite de manière très mys­té­rieuse, durant des pour­par­lers de paix avec le Pakistan, à Tachkent. Indira Gandhi devint alors Première ministre, et c’est sur elle que la pres­sion s’est exer­cée. La révo­lu­tion verte, c’est donc cet agro-busi­ness amé­ri­cain com­plè­te­ment lié à l’in­dus­trie mili­taire. Comment est-ce que cela se concré­tise aujourd’­hui ? Cette indus­trie a réa­li­sé qu’elle pou­vait faire de l’argent, pas seule­ment en ven­dant des pro­duits chi­miques. Grâce à l’in­gé­nie­rie géné­tique et à ses ins­tru­ments, elle peut désor­mais pro­cla­mer qu’elle fait la vie, qu’elle peut donc pro­duire le modèle des semences.

[Maya Mihindou | Ballast]

« Rendons illé­gal de pos­sé­der des semences, et ce sera le plus grand pro­fit que nous aurons jamais. Parce que tous les ans, chaque pay­san devra nous ache­ter des semences. » C’est ce que j’ai enten­du lors d’une confé­rence à laquelle j’as­sis­tais à Genève, en 1987, et c’est à ce moment que j’ai réa­li­sé ce que je vou­lais faire. J’ai donc créé Navdanya, avec comme enga­ge­ment de sau­ver les semences et la liber­té des pay­sans ; je suis très heu­reuse de pou­voir dire que Monsanto n’a pas eu gain de cause. L’objectif de la firme était de faire inter­dire toute conser­va­tion de semence par le droit inter­na­tio­nal, mais elle n’y est pas par­ve­nue. En Inde, nous avons dit : « La vie n’est pas une inven­tion, les plantes et les ani­maux ne peuvent être bre­ve­tés. » Le Brésil et l’Argentine ont tenu le même dis­cours. L’attaque se fait désor­mais par les lois que nous met­tons en place. Vous évo­quez « l’é­tat des forces en pré­sence » ; nous avons vu, aupa­ra­vant, la conver­gence de cette indus­trie qui, aujourd’­hui, se divise désor­mais en trois : l’al­liance entre Monsanto et Bayer, la fusion en cours des groupes DuPont et Dow Chemical5, res­pon­sable de la catas­trophe de Bhopal, Dow ayant rache­té Union Carbide, et celle de Syngenta et ChemChina.

« Nous avons vu la conver­gence de cette indus­trie qui, aujourd’­hui, se divise en trois : l’al­liance entre Monsanto et Bayer, la fusion des groupes DuPont et Dow Chemical et celle de Syngenta et ChemChina. »

Mais ce ne sont pas seule­ment ces géants-là qui gros­sissent en fusion­nant. Ils fusionnent éga­le­ment avec d’autres sec­teurs. Les deux plus grosses fusions et conver­gences de sec­teurs se font en pre­mier lieu avec l’in­gé­nie­rie méca­nique. Par exemple, la socié­té de machines agri­coles John Deere a un accord avec Monsanto6. Les trac­teurs de l’en­tre­prise viennent sur vos terres et col­lectent des don­nées sur le sol. Celles-ci vont ensuite à Monsanto, qui pour­ra les vendre aux pay­sans comme une nou­velle mar­chan­dise. Il faut savoir que Monsanto a ain­si ache­té la plus grosse socié­té mon­diale de don­nées sur le cli­mat, et la plus impor­tante de don­nées sur le sol. La vente de don­nées est donc leur pro­chain grand busi­ness. C’est éga­le­ment là que Bill Gates inter­vient, en impo­sant la révo­lu­tion verte en Afrique, pas seule­ment avec les fer­ti­li­sants et les semences, mais en uti­li­sant les tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion pour bre­ve­ter les semences ances­trales. Or ces gens-là n’ont pas étu­dié ces semences ! Ils ne savent pas ce qu’il y a en elles, mais ils peuvent pro­duire une carte de leur génome. Tout comme les colons qui pre­naient des ter­ri­toires et dres­saient des cartes, ces entre­prises font désor­mais des cartes au niveau du génome. C’est une vision de contrôle total, quand nous avons davan­tage une vision de la liber­té totale ! (rires) Et ces deux visions sont en lutte constante.

Vous avez men­tion­né le fait que l’Inde n’a pas accep­té ce pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion et les attaques de Monsanto et consorts, mais il y a des endroits où les peuples se trouvent pris dans leurs pièges et sont for­cés d’u­ti­li­ser leurs technologies…

La Révolution verte a, je l’ai dit, été impo­sée à l’Inde grâce au chan­tage du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. Les semences de Monsanto ont été ame­nées illé­ga­le­ment en Inde. Je pré­cise illé­ga­le­ment parce qu’ils sont, de fait, venus sans auto­ri­sa­tion et qu’ils ont été traî­nés en jus­tice pour ces rai­sons entre 1990 à 2002. En 1965, cette poli­tique agri­cole est donc impul­sée par le sec­teur public, par le biais d’une pres­sion entre gou­ver­ne­ments. L’Organisation mon­diale du com­merce est créée en 1995, soit trente ans plus tard. Monsanto a rédi­gé l’ac­cord sur la pro­prié­té intel­lec­tuelle appli­quées aux semences. L’entreprise Cargill7 a fait pres­sion sur l’Accord sur l’a­gri­cul­ture mis en place en 19948 [appe­lé éga­le­ment les « négo­cia­tions du Cycle d’Uruguay » — ces accords furent signés peu avant la créa­tion de l’OMC, ndlr]. Nestlé et les autres ont écrit les mesures sani­taires et phy­to­sa­ni­taires. Les pay­sans fran­çais et indiens connaissent les mêmes luttes. José Bové est un ami proche depuis très long­temps. Vos pay­sans ont com­bat­tu les direc­tives euro­péennes por­tant sur les soi-disant lois « sani­taires », qui disent que vous ne pou­vez pas avoir de mar­ché pour les pay­sans sans réfri­gé­ra­teurs ni eau cou­rante. Quand vous arri­vez avec votre petite camion­nette pour vendre votre récolte de la semaine, ce qui est frais n’a pas besoin d’être réfri­gé­ré ! (rires)

[Maya Mihindou | Ballast]

L’entreprise a par ailleurs fait mon­ter les prix des semences et a très rapi­de­ment éta­bli un mono­pole clé en détrui­sant toutes les alter­na­tives : pay­sannes comme publiques… Puis elle a ver­rouillé les socié­tés semen­cières indiennes à coup d’arrangements et de contrats. Aujourd’hui, ces socié­tés pour­suivent Monsanto parce que les semences ne fonc­tionnent pas, et nos pay­sans, à qui l’on pro­met­tait des miracles, sont en colère. La firme contre-attaque en pour­sui­vant non seule­ment les semen­ciers, mais aus­si le gou­ver­ne­ment indien, qui l’accuse de gon­fler les prix des graines…! Monsanto intente donc des pour­suites, et nous inter­ve­nons parce que le gou­ver­ne­ment, mal­heu­reu­se­ment, est cor­rup­tible. C’est pour­quoi nous allons au tribunal.

« Nous avons per­du 300 000 pay­sans en Inde à cause des sui­cides. 84 % de ces sui­cides se trouvent dans les régions coton­nières où, jus­te­ment, Monsanto a un monopole. »

Beaucoup de gens s’in­quiètent du règle­ment des dif­fé­rends entre inves­tis­seurs et États dans les nou­veaux accords de libre-échange, comme le Partenariat Transatlantique ou le CETA, mais ce pro­ces­sus est déjà en marche. Face à l’im­plan­ta­tion illé­gale de Monsanto en Inde, notre com­mis­sion de la concur­rence a dit « Vous avez un mono­pole, vous devez vous confor­mer à la loi », et Monsanto leur a répon­du en sub­stance : « Désolé, nous sommes une mul­ti­na­tio­nale. Nous sommes une socié­té amé­ri­caine, vous ne pou­vez rien contre nous ». Monsanto pour­suit devant la Cour suprême la com­mis­sion de la concur­rence et le minis­tère de l’a­gri­cul­ture — et nous inter­ve­nons à cet éche­lon aus­si —, qui a ten­té de régu­ler le prix des semences, en uti­li­sant l’ar­gu­ment que leurs semences, les OGM, ne sont pas des semences ! Ils s’ap­puient sur sa struc­ture interne, disant qu’il s’a­git d’une tech­no­lo­gie. C’est nous qui sommes par­ve­nus à avoir gain de cause dans une de leurs pour­suites, car ni les jour­na­listes, ni les juges, ni les avo­cats du gou­ver­ne­ment ne connaissent les détails de leur pro­pa­gande ! Moi, je l’ai étu­diée durant trente ans. Nous avons per­du 300 000 pay­sans en Inde à cause des sui­cides. 84 % de ces sui­cides se trouvent dans les régions coton­nières où, jus­te­ment, Monsanto a un mono­pole. 95 % des récoltes et des semences sont de type Monsanto Marble. Nous ne pou­vons aujourd’­hui que consta­ter un échec : la mouche blanche a anéan­ti le coton dans l’Inde du Nord cette année, et on voit aus­si une résur­gence du ver rose du coton­nier, que les semences Monsanto étaient cen­sées contrô­ler. Cela a détruit la pay­san­ne­rie. C’est une « tech­no­lo­gie » qui ne marche pas.

Ils vous pour­suivent donc à cause de leur propre tech­no­lo­gie défectueuse ?

Exactement.

Les gou­ver­ne­ment seraient sim­ple­ment corruptibles ?

Les gou­ver­ne­ments, en tant qu’en­sembles mono­li­thiques, sont bien sûr cor­rup­tibles : ils sont faits d’in­di­vi­dus. On l’a vu par exemple lorsque Monsanto, après son « coton BT », a vou­lu impor­ter son « auber­gine BT ». Cela a fait un tol­lé en Inde — et une action en jus­tice a com­men­cé. Nous avions un beau mou­ve­ment, qui sem­blait approu­vé par le comi­té, et même avoir une cer­taine influence sur ce der­nier. Le ministre de l’a­gri­cul­ture a réa­li­sé que quelque chose d’é­trange était en train de se pas­ser. Il a dès lors orga­ni­sé sept audiences publiques dans les villes indiennes sur l’au­ber­gine BT et a décla­ré vou­loir écou­ter le peuple. Du coté des scien­ti­fiques, ce qui est inté­res­sant, c’est que ceux qui sont par­tie pre­nante de ces socié­tés — exac­te­ment comme ils le sont en France — répètent inlas­sa­ble­ment, comme des per­ro­quets : « C’est sans dan­ger, c’est sans dan­ger, c’est sans dan­ger ! » Au niveau local, en revanche, les scien­ti­fiques tra­vaillant hon­nê­te­ment dans de petites uni­ver­si­tés ont un avis contraire : « Cette toxine endom­mage les sols », ou encore « Nous n’a­vons pas ce para­site contre lequel Monsanto pré­tend que nous devons uti­li­ser leur pro­duit ». Dans le cas de cette auber­gine BT, le minis­tère de l’Environnement indien a fina­le­ment déci­dé d’un mora­toire. Monsanto est par­ti au Bangladesh — nous avons des fron­tières per­méables — mais tente mal­gré tout d’in­tro­duire son auber­gine en Inde. Malgré le fait que cela soit un échec au Bangladesh, Bill Gates finance un ins­ti­tut très impor­tant, le Cornell Alliance for Science. Celui-ci pré­pare les char­gés de rela­tions publiques à faire de la bonne pro­pa­gande sur ces sujets. Et quand les Indiens et les jour­na­listes ban­gla­dais ont mon­tré des plants d’au­ber­gine BT morts, leurs adver­saires ont quant à eux dévoi­lé des images d’un type qui aurait plan­té des plants sains et en ont fait une vidéo, lar­ge­ment dif­fu­sée sur CNN et com­men­tée dans le New York Times… parce qu’ils ont accès aux médias ! Mais ils ont men­ti. C’est pour cela que nous avons récem­ment orga­ni­sé le Tribunal Monsanto et l’as­sem­blée popu­laire de La Haye.

[Maya Mihindou | Ballast]

Comment pra­ti­quer, aujourd’­hui, dans nos nom­breuses luttes locales et inter­na­tio­nales, les trois piliers de résis­tance pro­mus par Gandhi — Swaraj (« l’au­to­dé­ter­mi­na­tion »), Swadeshi (« l’au­to-suf­fi­sance ») et Satyagraha (« la déso­béis­sance civile non-violente ») ?

Ce sont trois concepts de Swaraj, le « gou­ver­ne­ment par soi-même », énon­cés par Gandhi lors­qu’il s’a­gis­sait de nous libé­rer des Britanniques. Mais vou­lons-nous d’une liber­té dans laquelle nous fai­sons usage de ces ins­ti­tu­tions, créées dans la vio­lence pour nous gou­ver­ner ? Ou aurons-nous un véri­table gou­ver­ne­ment par nous-mêmes ? De plus, Gandhi com­pre­nait l’au­to-gou­ver­nance au sens de chaque per­sonne, de chaque vil­lage, comme un sys­tème auto-orga­ni­sé, auto­gé­ré. C’est ce que nous appe­lons l’au­to­no­mie. Mais pas l’au­to­no­mie fon­dée sur le slo­gan de l’é­poque : « Les Britanniques dehors, les gens de cou­leur res­tent. » L’idée était de trans­for­mer le pays pour arri­ver à une éco­no­mie pro­fon­dé­ment décen­tra­li­sée. Swadeshi a par la suite recou­vert l’i­dée de pro­duc­tion auto­nome, celle qui exige la sou­ve­rai­ne­té éco­no­mique — que cela soit pour les semences ou pour la nour­ri­ture, etc. Et Gandhi était très clair : le Swadeshi n’é­tait pas pour lui un esprit de clo­cher. Une grande confu­sion s’est ins­tal­lée. La manie actuelle du pou­voir entre­pre­neu­rial est de s’ap­puyer sur un natio­na­lisme étroit, vide. Et de pro­lon­ger ce natio­na­lisme vers le champ cultu­rel et la ques­tion raciale. C’est ce que nous avons vu dans l’é­lec­tion nord-amé­ri­caine ou le Brexit, récem­ment. C’est ce que nous pour­rions voir en France. Et c’est un grand dan­ger ! Mais c’est aus­si très pra­tique : nous détrui­sons le local afin de sau­ve­gar­der le glo­bal, nous par­lons en termes natio­naux mais nous affai­blis­sons la sou­ve­rai­ne­té natio­nale qui existe au tra­vers des consti­tu­tions, des par­le­ments, des struc­tures qui ont déter­mi­né ce qu’est une nation. Tout cela est déman­te­lé par le pou­voir des socié­tés mul­ti­na­tio­nales : elles ne veulent pas de par­le­ments, et cer­tai­ne­ment pas de consti­tu­tions natio­nales ! Elles veulent — comme elles disent — des ins­ti­tu­tions glo­bales à même de mettre en place le libre mar­ché. Gandhi était extrê­me­ment clair là-des­sus, et invi­tait à se gou­ver­ner soi-même.

« Gandhi com­pre­nait l’au­to-gou­ver­nance au sens de chaque per­sonne, de chaque vil­lage, comme un sys­tème auto-orga­ni­sé, auto­gé­ré. C’est ce que nous appe­lons l’autonomie. »

Satyagraha est le der­nier ins­tru­ment pour dire : s’il n’y a pas de règle juste — et nous vivons en une période où cha­cune des lois qui nous est impo­sée est injuste —, il faut lut­ter. Que cela soit contre la loi sur les bre­vets de Monsanto ou contre la loi sur les semences, contre les règles de sécu­ri­té à l’im­port ou contre ce nou­veau sys­tème fou qui est intro­duit et n’est même pas une loi mais une déci­sion ad hoc de notre Premier ministre, ren­dant la mon­naie papier illé­gale9 ! De façon à pous­ser les gens vers l’é­co­no­mie digi­tale — car c’est là que tout le monde attend pour se faire des gros sous et obte­nir tou­jours plus de contrôle. Gandhi a dit : « Il faut se battre pour la véri­té, sans vio­lence. » Il l’a fait en Afrique du Sud d’a­bord, en 1906, puis usa des mêmes tech­niques quand il ren­tra en Inde, concer­nant les pro­blème de la culture obli­ga­toire de l’in­di­go dans la région de Champaran10. Cette année, nous allons célé­brer le cen­te­naire du Satyagraha du Champaran [qui pour­rait se tra­duire par « la déso­béis­sance à Champaran », ndlr]. Nous allons faire une grande marche pour connec­ter celui de l’in­di­go, le Satyagraha du sel11 [en hom­mage au mou­ve­ment de déso­béis­sance civile ini­tié par la Marche du sel, ndlr], et d’autres Satyagraha. Tous ont été des Satyagraha extra­or­di­naires lorsque les Britanniques ont impo­sé ces règle­men­ta­tions folles. Nous sommes aujourd’­hui dans un genre simi­laire de bou­le­ver­se­ment tec­to­nique, avec des nou­velles struc­tures impo­sées aux peuples par ces socié­tés. Certains gou­ver­ne­ments sont volon­taires, d’autres résistent. Dans le cas du CETA — l’ac­cord Europe/Canada —, c’est la petite Wallonie qui a résisté.

Mais elle a été écar­tée par Bruxelles…

Oui, mais si vous ne faites même pas cela, ils ont le champ tota­le­ment libre ! Le Brexit et Donald Trump repré­sentent l’op­po­sé de la vision de Gandhi. Ceux-là clament : « Nous avons le droit de vous enva­hir, mais lorsque nous le fai­sons et que vous deve­nez des per­sonnes jetables, nous vous refu­sons le sta­tut de réfu­gié pour que vous veniez chez nous. On va donc détruire vos mai­sons, vos terres, vos liber­tés et nous ne vous lais­se­rons pas entrer. » Je crois que Gandhi est actuel­le­ment plus per­ti­nent qu’il ne l’a jamais été. Il fut un grand guide. Lorsque j’en­ten­dais les paroles de toutes ces entre­prises, je me disais : « Mon Dieu, ils veulent le contrôle total de la vie sur terre, voi­là ce qu’ils cherchent ! » Comment réagir face à cela ? J’ai alors pen­sé au rouet, la char­kha12 [sym­bole de la déso­béis­sance civile, ndlr], et au Satyagraha. Je conçois la semence comme le rouet d’aujourd’hui.

C’est le plus petit des trois piliers de la phi­lo­so­phie de Gandhi…

Oui, en effet. Il y a un ser­ment : nous nous enga­geons à faire le Satyagraha lorsque c’est néces­saire. Nous l’a­vons fait et avons pu obte­nir le retrait de cer­taines lois — cela a même mar­ché à chaque fois. Monsanto dit : « J’ai inven­té la semence, elle n’exis­tait pas avant moi et vos semences sont illé­gales. » Aujourd’hui, même les gens des villes ont conscience de l’im­por­tance des semences, des petits jar­dins… Il y a un ter­rain neuf pour la solidarité.

[Maya Mihindou | Ballast]

Vous évo­quez le rôle des femmes comme gar­diennes tra­di­tion­nelles de la bio-diver­si­té et du savoir-faire dans la conser­va­tion des semences. C’est un pilier impor­tant de votre réflexion, en matière d’éco-féminisme. Mais n’existe-t-il pas un risque à ce que les femmes soient, in fine, confi­nées à ce rôle de gar­diennes, repro­dui­sant sim­ple­ment la domi­na­tion patriar­cale, fût-ce dans une pers­pec­tive écologique ?

Non, il n’y a pas de tel risque. Les femmes n’ont jamais opé­ré dans un contexte « patriar­cal » en tant qu’é­le­veuses et conser­va­trices des semences. Elles tra­vaillaient comme pou­voirs auto­nomes et sou­ve­rains, sur les­quels repo­sait le reste de la socié­té. Le patriar­cat a fait en sorte que le tra­vail et l’in­tel­li­gence des femmes ne comptent pour rien. Et lors­qu’une entre­prise met les pieds dans le monde des semences, le patriar­cat s’ac­croît. Personne ne le recon­naît parce que le tra­vail ultime de l’hu­ma­ni­té — à savoir garan­tir qu’il y ait de la nour­ri­ture à table, que tous soient nour­ris — est défi­ni par le capi­ta­lisme patriar­cal comme étant le tra­vail le plus bas, le plus insi­gni­fiant. Lorsque celui-ci était recon­nu à sa juste valeur, il était fait par les femmes. Aujourd’hui, tout le monde doit l’ef­fec­tuer. Les femmes, de sources de savoir deviennent donc pro­fes­seures — et non plus les por­teuses d’un far­deau exclu­sif. Tout le monde par­tage des semences et doit apprendre ce qu’elles sont. Notamment les enfants. Nous avons des jar­dins dans les écoles, où nous appre­nons aux gar­çons et aux filles. Et ce sont les filles aînées qui ont été capables d’en­sei­gner au reste de la com­mu­nau­té vil­la­geoise. Il n’y a donc pas de risque. Mais je vou­drais sou­li­gner que l’é­co-fémi­nisme n’est pas un fémi­nisme réduc­tion­niste. Ce n’est en rien un essen­tia­lisme qui s’ap­puie sur la bio­lo­gie. C’est une vision du monde qui lève le voile der­rière lequel le capi­ta­lisme patriar­cal semble être à la fois le créa­teur et l’ac­teur. Et il nous dit : « Vous êtes les voleuses. » La Nature crée, nous créons, et l’é­co-fémi­nisme est une phi­lo­so­phie pour tous. Je n’ai jamais dit que ce devrait être une phi­lo­so­phie seule­ment pour les femmes.

Tâchons d’éviter la cari­ca­ture oppo­sant la science occi­den­tale à la sagesse orien­tale. Comment serait-il pos­sible, tou­te­fois, de se débar­ras­ser de l’approche par trop car­té­sienne, méca­niste et dua­liste de la vie ? Celle qui en vient à sépa­rer l’« huma­ni­té » de la terre, des plantes et des ani­maux pour ne les consi­dé­rer que comme des mar­chan­dises. Qu’est-il arri­vé pour que vous en veniez à consi­dé­rer la vie en termes non-dua­listes, via l’Advaita ?

« Le patriar­cat a fait en sorte que le tra­vail et l’in­tel­li­gence des femmes ne comptent pour rien. »

Ma thèse porte sur les fon­de­ments de la phy­sique quan­tique, sur la non-sépa­ra­bi­li­té et la non-loca­li­té, ce qui est à peu près le niveau le plus haut que vous pou­vez atteindre dans la dis­tan­cia­tion, au sein même de la science, d’a­vec le dua­lisme car­té­sien et la réduc­tion méca­niste. Ma for­ma­tion scien­ti­fique est donc une for­ma­tion par-delà le réduc­tion­nisme car­té­sien. Et il y a ma for­ma­tion civi­li­sa­tion­nelle. Ainsi que mon tra­vail avec les Chipko, le mou­ve­ment des femmes dans les années 1970, qui m’a ame­née à l’é­co­lo­gie en mon­trant que les forêts étaient connec­tées aux eaux — alors que les experts scien­ti­fiques de l’ex­ploi­ta­tion fores­tière consi­dé­raient que ce n’é­tait qu’un mètre car­ré de bois en plus, sans rela­tion avec les eaux, avec le sol. Ce sont les femmes qui éta­blis­saient cette connexion. Ma for­ma­tion civi­li­sa­tion­nelle, ma for­ma­tion scien­ti­fique et mon acti­visme éco­lo­gique sont ain­si liés. Mais sachez que tout scien­ti­fique hon­nête est pris en chasse par un scien­ti­fique cor­rom­pu, tout comme les jour­na­listes hon­nêtes le sont par les jour­na­listes cor­rom­pus. Les scien­ti­fiques dévoyés qui pro­duisent des études fausses sont ceux qui attaquent les indé­pen­dants qui ne font que vivre de leur pas­sion en fai­sant de la recherche sur les consé­quences concrètes de tel ou tel pro­duit chi­mique. Aujourd’hui, nous fai­sons face, d’un côté, à la conver­gence des forces les plus laides, les plus bru­tales, les plus avides et les plus vio­lentes, qui se fondent en une seule. Et, de l’autre, nous voyons l’al­liance de connais­sances anciennes, de la vision du monde des peuples indi­gènes, et d’une science qui se déve­loppe sous ses propres condi­tions, et non parce qu’elle est l’es­clave d’une quel­conque socié­té géante. J’étais la semaine der­nière aux États-Unis : ce que l’on peut y entendre et y lire, ce que les gens peuvent se per­mettre de dire, ce ne serait pas tolé­ré dans une socié­té « civi­li­sée » ! C’est pour­tant la pen­sée qui nous gou­verne aujourd’hui. Et elle est en forte crois­sance… Mais elle ne l’est que si l’on se contente d’observer les forces de la vio­lence. Et il y a, dans un même temps, une force non-vio­lente qui jaillit.

Cela sera-t-il suf­fi­sant pour contre-balancer ?

Ce n’est pas un pro­blème sur lequel il faut se pen­cher. Il ne faut pas se dire : « Est-ce que ce sera suf­fi­sant ? » Ce dont vous pou­vez être sûrs, c’est que si cette autre force n’est pas ali­men­tée, culti­vée, si elle n’est pas uti­li­sée pour résis­ter, alors l’hu­ma­ni­té n’a pas de futur. La bonne nou­velle avec l’in­cer­ti­tude (c’est un autre cadeau de la théo­rie quan­tique), c’est qu’elle vous per­met une échap­pa­toire à iné­luc­ta­bi­li­té pes­si­miste et catas­tro­phique des cer­ti­tudes néga­tives ! (rires)


Traduction de l’anglais par Vidal Cuervo, Mickael Landau et Vincent Guermond, pour Ballast.
Photographie de cou­ver­ture : National Geographic


  1. Le Penjab fut l’un des ter­ri­toires pion­niers de la Révolution verte ; si les ren­de­ments y furent spec­ta­cu­laires dans un pre­mier temps, l’ap­pau­vris­se­ment des sols for­ça les pay­sans à s’en­det­ter et fra­gi­li­sa tout l’é­co­sys­tème social. C’est l’un des États où le taux de sui­cide des pay­sans y fut par­ti­cu­liè­re­ment éle­vé.
  2. Cette opé­ra­tion mili­taire (appe­lée « Opération Blue Star ») fit de nom­breux morts et fut pilo­tée par la Première ministre indienne de l’é­poque, Indira Gandhi, en juin 1984 ; elle visait à délo­ger des sikhs sépa­ra­tistes cachés dans le temple.
  3. « Un autre mythe autour de l’agriculture indus­trielle est qu’elle apporte la pros­pé­ri­té, et à tra­vers la pros­pé­ri­té, la paix entre les peuples. En réa­li­té, c’est un mode de pro­duc­tion qui a un coût social et poli­tique éle­vé. C’est très clair dans le cas de la Syrie par exemple, mais on n’en parle pas. Il y a eu une longue séche­resse dans le pays en 2009. Du fait de la manière dont la Révolution verte a été menée là-bas, les pay­sans n’ont pas le droit d’utiliser leurs propres semences. Ces nou­velles varié­tés ne sup­portent pas la séche­resse. Résultat : 75 % des récoltes ont été per­dues et 800 000 per­sonnes ont été dépla­cées en un an. Un grand nombre de pay­sans se sont ren­dus en ville, une par­tie a été jetée en pri­son par Assad. Les proches des pay­sans empri­son­nés sont sor­tis dans la rue et ont consti­tué les pré­mices du mou­ve­ment anti-Assad. Vous connais­sez la suite… Tout com­mence par une poli­tique agri­cole non durable et un sys­tème ali­men­taire injuste, géné­rant de la pénu­rie. Les pro­fits sont acca­pa­rés par les grands groupes tan­dis que les risques, eux, sont col­lec­ti­vi­sés. » Vandana Shiva [source].
  4. Dans une affaire judi­ciaire, un ami­cus curiae est un inter­ve­nant exté­rieur au pro­cès (à l’ac­cu­sa­tion comme à la défense), dont le témoi­gnage ou les preuves peuvent appor­ter des infor­ma­tions déter­mi­nantes.
  5. « Cette méga fusion donne nais­sance à un indus­triel aux trois grandes divi­sions : dans la chi­mie des maté­riaux, dans les pro­duits de spé­cia­li­té, et enfin dans l’a­gro­chi­mie, avec les semences, OGM et pes­ti­cides. Il pèse dès lors bien plus lourd que l’actuel numé­ro un mon­dial de la chi­mie, l’allemand BASF aux 74,3 mil­liards d’euros de ventes grâce à sa large diver­si­fi­ca­tion. » D’après un article paru dans L’usine nou­velle.
  6. En 2015, John Deere, la plus grande entre­prise de machines agri­coles du monde, a pas­sé un accord avec Monsanto pour lui rache­ter sa filiale de don­nées agri­coles Precision Planting LLD. Mais le Département de la jus­tice des États-Unis a por­té plainte et sus­pen­du la vente en août 2016, parce que John Deere aurait « domi­né le mar­ché des sys­tèmes de cultures de pré­ci­sion et aurait pu mon­ter les prix et ralen­tir l’innovation, aux dépens des agri­cul­teurs des États-Unis qui dépendent de ces sys­tèmes ». Precision Planting LLD et Deere en seraient venus à contrô­ler 85 % du mar­ché de l’agriculture de pré­ci­sion — qui vise à une ges­tion des par­celles agri­coles en tenant compte de la varia­bi­li­té des rela­tions entre plante et régions (elle uti­lise l’imagerie satel­li­taire, les méga­don­nées, etc., dans le but « d’optimiser ren­de­ments et inves­tis­se­ments »). D’après un article paru sur le site À l’en­contre.
  7. Entreprise amé­ri­caine spé­cia­li­sée dans la four­ni­ture d’in­gré­dients ali­men­taires et le négoce de matières pre­mières.
  8. « C’est à Punta del Este, en Uruguay, en sep­tembre 1986, qu’a été prise la déci­sion, aux lourdes consé­quences, de réin­té­grer l’a­gri­cul­ture au sein des négo­cia­tions com­mer­ciales inter­na­tio­nales visant à une libé­ra­li­sa­tion accrue des mar­chés mon­diaux. Sept années de dis­cus­sions, sou­vent ten­dues, ont été néces­saires pour abou­tir à un accord, les négo­cia­tions agri­coles — les plus âpres, entre les États-Unis et l’Europe — condi­tion­nant l’is­sue de l’en­semble de l’ac­cord, autour de trois thèmes prin­ci­paux : les poli­tiques de sou­tien internes à l’a­gri­cul­ture, les mesures d’aides à l’ex­por­ta­tion, l’ac­cès aux mar­chés. » Source : Sénat.
  9. Rappel mas­sif, en novembre 2016, des billets de 500 et 1000 rou­pies par le Premier ministre Narendra Modi.
  10. En 1915, Gandhi est de retour en Inde ; il prend la défense des culti­va­teurs de l’indigo, alors sur­ex­ploi­tés et mal­trai­tés par les pro­prié­taires ter­riens anglais : ce sera sa pre­mière vic­toire par la déso­béis­sance civile.
  11. « Entrée dans tous les livres d’histoire de la pla­nète, la célèbre Marche du sel était par­tie du Sabharmati Ashram, le lieu de retraite spi­ri­tuelle de Gandhi, à Ahmedabad, pour rejoindre, vingt-six jours plus tard, les marais salants de Dandi, sur la côte ouest du Gujarat. Là, devant des mil­liers de ses par­ti­sans, Mohandas Karamchand Gandhi, plus connu sous le nom de Mahatma (grande âme) Gandhi avait alors bri­sé un pain de sel. Un geste de défiance sym­bo­lique à l’égard des colons anglais puisque la pro­duc­tion de ce condi­ment fai­sait à l’époque l’objet d’un mono­pole réser­vé à la puis­sance colo­niale. » Source : RFI.
  12. Gandhi fit du rouet indien un sym­bole, encou­ra­geant le peuple à filer direc­te­ment le coton de ses vête­ments pour ne pas dépendre du tex­tile anglais.

REBONDS

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☰ Lire notre entretien avec Jean Malaurie : « Nous vivons la crise mondiale du progrès », juin 2016

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