Le Buen Vivir : qu’est-ce donc ?

Notre huitième numéro sort le 19 septembre. Abonnez-vous dès maintenant !


Texte inédit pour le site de Ballast

Le terme — qui n’a, cur­seur du temps, tou­jours pas sa fiche Wikipedia en fran­çais — est appa­ru dans les consti­tu­tions équa­to­rienne et boli­vienne en 2008 et 2009. « Bien-vivre », dans notre langue. Mais qu’est-il donc ? Le socio­logue por­tu­gais Boaventura de Sousa Santos appe­la à mettre sur pied « un concept de com­mu­nau­té où per­sonne ne peut gagner si son voi­sin ne gagne pas ». Contre l’é­co­no­misme, la vie décente ; contre l’Homme comme centre et som­met, l’homme inté­gré à l’é­co­sys­tème. Explications. ☰ Par Émile Carme


« Nous avons trop tardé à percevoir notre identité terrienne. »
Karl Marx

bv0L’économiste équa­to­rien Alberto Acosta, cofon­da­teur du mou­ve­ment Pachakutik, mul­ti­plie dans son ouvrage Le Buen Vivir1Alberto Acosta, Le Buen Vivir, Les édi­tions Utopia, 2014., les for­mules à même de le défi­nir : il est tour à tour « pari », « pro­ces­sus de vie », « pas qua­li­ta­tif », « phi­lo­so­phie de vie », « grand pas révo­lu­tion­naire » ou « nou­velle orga­ni­sa­tion civi­li­sa­tion­nelle ». Il est aus­si ce qu’il n’est pas : rien à voir avec le fameux bien-être qui, lui, ne se mesure qu’à l’é­chelle des indi­vi­dus et s’en­tend à la lumière du seul soi et de la réa­li­sa­tion libé­rale de ce der­nier. Le Buen Vivir, note l’é­co­no­miste, se fonde sur une « approche holis­tique » (plus sim­ple­ment : une approche glo­bale). Il tota­lise plu­sieurs champs de pen­sée et d’ac­tion afin de pro­po­ser un pro­jet com­plet de trans­for­ma­tion — cette com­plé­tude n’in­duit tou­te­fois pas l’a­chè­ve­ment : le Buen Vivir est un che­min à emprun­ter, à pro­lon­ger et à pour­suivre ; il se déploie, dyna­mique, dos aux plans tra­cés une fois pour toutes, pétri­fiés, figés et agen­cés sans nulle marge de manœuvre. Il dis­pose d’une assise, d’un socle et d’une arma­ture qui per­mettent de fixer un objec­tif (faute d’ho­ri­zon, ne res­te­rait que le court terme et l’er­rance nez sur la montre), sans assi­gner par avance les routes à prendre. Ses fon­da­tions lancent des pistes mais n’en­closent pas. « Le point d’an­crage his­to­rique du Buen Vivir, note-t-il, se situe certes dans le monde indi­gène ; mais il peut aus­si se nour­rir d’autres prin­cipes phi­lo­so­phiques : aris­to­té­li­cien, mar­xiste, éco­lo­gique, fémi­niste, coopé­ra­ti­viste, huma­niste… » L’alternative est poly­pho­nique. Composite et bigar­rée, à l’i­mage des mondes qui font le monde ; plu­rielle, au regard des échecs pas­sés qui espé­raient l’ex­po­ser d’une seule main, d’un seul œil et d’une seule langue.

« Il n’ap­pelle à aucun retour au pas­sé, âge d’or ou temps mythiques. Le Buen Vivir assume sa source mais ne s’y réduit pas. »

Buen Vivir, ou « Sumak Kawsay » en langue kich­wa. Si les popu­la­tions indi­gènes de la Communauté andine (Bolivie, Colombie, Équateur et Pérou) portent ce concept, Alberto Acosta indique ses des­seins uni­ver­sa­listes. Mais un uni­ver­sa­lisme sans abs­trac­tion, un uni­ver­sa­lisme qui parle au monde sans le conte­nir et vaut pour tous les hommes en sachant que pas un ne se res­semble. D’où la pro­po­si­tion de l’é­co­no­miste : pas­ser cette notion au plu­riel — Buenos Vivires. Et Acosta de pré­ve­nir tout de go : le Buen Vivir n’est pas un folk­lore. Foin du roman­tisme et de l’exo­tisme ! Il n’ap­pelle à aucun retour au pas­sé, âge d’or ou temps mythiques. Le Buen Vivir assume sa source mais ne s’y réduit pas. Il est la marge qui reprend ses droits, la péri­phé­rie qui conteste le centre, la voix trop long­temps tue des « exclus de la res­pec­ta­bi­li­té » (José María Tortosa).

Repenser la nature

Le Buen Vivir aspire à mettre à mal l’i­ma­gi­naire occi­den­tal en ce qu’il com­mande à l’homme de régner sur « son » envi­ron­ne­ment. À bri­ser le fameux appel car­té­sien, énon­cé dans le Discours de la méthode, de la maî­trise et pos­ses­sion com­plète de la nature. Les humains ne sont pas ses sou­ve­rains mais ses habi­tants, aux côtés des autres espèces. Acosta appelle à « sur­mon­ter le divorce » : la sépa­ra­tion est à ce point actée, en Occident, que l’au­teur parle d’« onto­lo­gie sépa­ra­trice » — autre­ment dit, l’es­sence de la pen­sée occi­den­tale, donc moderne, donc capi­ta­liste, tient en sa main­mise sur la tota­li­té du sys­tème natu­rel. Les cultures indi­gènes reven­diquent a contra­rio leurs liens pro­fonds et la pri­mau­té de la coexis­tence. Un pro­jet réso­lu­ment éco­lo­giste, dès lors, où le monde est appré­hen­dé dans sa fini­tude. C’est parce que la pla­nète a des limites que la crois­sance doit en avoir aus­si. On ne sau­rait ima­gi­ner, sauf à défier toutes les lois de la rai­son la plus élé­men­taire, qu’il soit pos­sible de s’é­tendre à l’in­fi­ni dans un espace qui ne l’est pas. Le Buen Vivir refuse l’ac­cu­mu­la­tion per­pé­tuelle, le « tou­jours plus », le « encore mieux » ; en un mot, l’hybris, la déme­sure. Il pro­meut le sens de la limite contre le « Tout et n’im­porte quoi est per­mis de l’hé­do­nisme libé­ral2Denis Baba, Anarchie éco­no­mique, Atelier de créa­tion liber­taire, 2011, p. 38. », dirait l’a­nar­chiste Denis Baba.

Repenser le développement

La chose est enten­due : il est des pays déve­lop­pés et d’autres en (voie de) déve­lop­pe­ment (ancien­ne­ment : sous-déve­lop­pés). Il exis­te­rait donc une ligne, gra­duée, reliant les sombres cavernes aux néons des centres com­mer­ciaux. Le Buen Vivir conteste cette vision linéaire et posi­ti­viste du monde comme de l’Histoire ; il casse la flèche du Progrès et pro­pose d’autres cadres d’in­ter­pré­ta­tion. Cette notion de déve­lop­pe­ment — avan­cée la pre­mière fois en 1949 par le pré­sident amé­ri­cain Harry S. Truman — appa­raît aux yeux de l’é­co­no­miste équa­to­rien comme une « vision glo­bale et uni­fi­ca­trice » fon­dée sur la « repro­duc­tion des modes de vie des pays cen­traux ». Une vision héri­tière de l’ère impé­riale et colo­niale, où le Centre (le Vieux et le Nouveau monde) s’ins­ti­tue en phare et mètre-éta­lon, relé­guant à l’é­tat d’ar­rié­ra­tion les espaces du globe qui ne suivent pas sa voie ou n’ont pas encore « atteint » son « niveau » éco­no­mique, scien­ti­fique, indus­triel et cultu­rel. Il y a donc « retard ». Ainsi que l’é­non­çait l’é­co­no­miste alle­mand Wolfgang Sachs dans les années 1980, les peuples toua­regs, consti­tués autour d’un mode de vie inin­tel­li­gible au regard des canons contem­po­rains, ne repré­sen­te­raient plus l’une des nom­breuses moda­li­tés d’exis­tence offertes par l’Homo sapiens mais une défi­cience, un man­que­ment, un défaut à rat­tra­per sans plus tar­der. Le déve­lop­pe­ment, accep­té comme une suc­ces­sion d’é­tapes à rem­plir, rime donc avec l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion pure et simple des conti­nents. Le Divers serait une insuf­fi­sance et la plu­ra­li­té des cultures une fai­blesse à com­bler, pour embras­ser l’é­vo­lu­tion « logique », le Progrès, la « marche du monde » et les « défis du temps pré­sent ».

« Le Buen Vivir conteste cette vision linéaire et posi­ti­viste du monde comme de l’Histoire ; il casse la flèche du Progrès. »

Le Buen Vivir émet une autre objec­tion, qui rejoint ses pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques : une chose bonne doit, par prin­cipe, l’être pour tous. On juge de la per­ti­nence d’un acte ou d’une idée à son exten­sion, à sa pro­jec­tion-uni­ver­sa­li­sa­tion (son­geons à la maxime ordi­naire : « Imagine que tout le monde fasse comme toi, etc. »). Le mode de vie du Centre ne peut être appli­qué sous tous les méri­diens, sauf à tor­piller la pla­nète : son évi­dence et sa rai­son d’être s’ef­fondrent. Rappelons qu’il fau­drait quatre pla­nètes si chaque ter­rien adop­tait le mode de consom­ma­tion d’un Nord-Américain (étude Global Footprint Network). Mieux avec moins, en clair.

Repenser l’État

Le Buen Vivir n’ap­pelle pas à la dis­pa­ri­tion mar­xiste ou anar­chiste de la struc­ture éta­tique, ni à sa réduc­tion libé­rale, mais à ouvrir l’État-nation, tel qu’il s’est consti­tué au fil des siècles dans la région andine, à l’en­semble du corps col­lec­tif. La Nation, par trop homo­gène, lisse et apla­nit les récits par­ti­cu­liers qui consti­tuent le roman natio­nal (rap­pe­lons que cette région est approxi­ma­ti­ve­ment consti­tuée de 40 % de métis, 30 % d’Amérindiens, 20 % de Blancs et de 9 % de des­cen­dants d’Afrique sub­sa­ha­rienne). Le conte com­mun — ce Nous dont les plis s’a­vèrent for­te­ment mar­qués par l’his­toire colo­niale — arase les his­toires « subal­ternes » ; l’État-nation borde de façon trop res­tric­tive sa mémoire et ses cir­cuits nar­ra­tifs. Le Buen Vivir extrait les indi­gènes de l’angle mort des ins­ti­tu­tions offi­cielles colom­biennes ou équa­to­riales et pro­meut, contre « l’État mono­cul­tu­rel » (Alberto Acosta), l’État plu­ri­na­tio­nal et inter­cul­tu­rel, élar­gis­sant ain­si le spectre de la Nation afin qu’elle recon­naisse ses racines et sa matrice : il y aura tou­jours his­toire com­mune, mais un com­mun enfin en par­tage.

Repenser les acteurs de la lutte

Le phi­lo­sophe boli­vien Raúl Prada Alcoreza lan­ça : « Nous sommes pas­sés de la lutte du pro­lé­ta­riat contre le capi­ta­lisme à la lutte de l’hu­ma­ni­té contre le capi­ta­lisme. » Le Buen Vivir fait ces mots siens. Le prisme socia­liste tra­di­tion­nel (qui appré­hende l’his­toire des col­lec­ti­vi­tés humaines par la lutte des classes et l’op­po­si­tion prolétariat/bourgeoisie) s’a­vère trop étroit pour cer­ner les réa­li­tés entre­la­cées du monde sud-amé­ri­cain. On ne peut, explique Acosta, réduire les Amérindiens au seul pro­lé­ta­riat : ils appar­tiennent aux couches popu­laires, natu­rel­le­ment ; ils sont des tra­vailleurs, à l’é­vi­dence ; mais ils ne sont pas que cela. Leur iden­ti­té socio-éco­no­mique se doit d’être arti­cu­lée avec d’autres outils de lec­ture, cultu­rels et his­to­riques. Le Buen Vivir élar­git la lutte contre le capi­ta­lisme et le libé­ra­lisme à de plus amples sec­teurs que la seule classe ouvrière (fort peu pré­sente dans les zones rurales qui virent naître cette notion) : « Tous les milieux stra­té­giques pos­sibles » sont concer­nés. Le socia­lisme serait ain­si lavé de son anthro­po­cen­trisme, en ces­sant de tenir l’Homme pour l’en­ti­té auto­pri­vi­lé­giée de l’Univers. Acosta approuve le Marx conscient de son « iden­ti­té ter­rienne » — rap­pe­lons-nous, du reste, que le pen­seur alle­mand tenait, dans ses Manuscrits de 1844, la nature pour le « corps non orga­nique avec lequel [l’homme] doit main­te­nir un pro­ces­sus constant pour ne pas mou­rir » (ce qui condui­ra le phi­lo­sophe Henri Peña-Ruiz3Voir son ouvrage Marx quand même, paru aux édi­tions Plon en 2012. à par­ler d’un « com­mu­nisme natu­ra­liste » chez Marx, enfoui sous des décen­nies de socia­lisme pro­duc­ti­viste, et Jean-Luc Mélenchon, dans plu­sieurs de ses essais4Voir L’Autre gauche (Éditions Bruno Leprince, 2009) ou Qu’ils s’en aillent tous ! (Flammarion, 2010)., à mettre en avant l’éco­lo­gie poli­tique — sans tou­te­fois, et c’est une dif­fé­rence notable avec le Buen Vivir, avoir besoin de recou­rir à la notion, par trop méta­phy­sique à ses yeux, de « Pachamama », ou « Terre-Mère »).

Repenser l’échelle

« Se réap­pro­prier le temps et l’es­pace, bri­sés par la mon­dia­li­sa­tion libre-échan­giste et sa high-fre­quen­cy tra­ding. »

Le Buen Vivir se lève contre la frag­men­ta­tion des socié­tés en monades, c’est-à-dire en indi­vi­dus écla­tés et épars, évo­luant selon leur seul bon vou­loir au gré du « para­digme du moi-sans-nous » (pour reprendre la for­mule de l’é­co­no­miste bré­si­lien Marcos Arruda). Refaire du lien, donc, rai­son­ner et se mettre en mou­ve­ment à par­tir de la base, récu­ser le « de haut en bas » et retrou­ver (ou conser­ver) un cer­tain sens com­mu­nau­taire — le terme s’a­vère pour le moins équi­voque, voire pro­blé­ma­tique, en Europe et spé­ci­fi­que­ment en France, du fait de sa conno­ta­tion « com­mu­nau­ta­riste », c’est-à-dire ghet­toï­sante. Mais le syn­di­ca­liste fran­çais Jean Ortiz d’as­su­rer que la pra­tique com­mu­nau­ta­rienne ren­voie à des sin­gu­la­ri­tés andines que l’on ne sau­rait lire, telles quelles, avec nos propres outils ana­ly­tiques — il serait tou­te­fois pos­sible de l’ap­pré­hen­der de façon plus large : « Mettre en place des struc­tures, des enclaves d’autogestion, liées à des com­mu­nau­tés, qui pour­raient être des quar­tiers, des entre­prises, des centres de recherche, des vil­lages, des exploi­ta­tions agri­coles, etc., de pro­mou­voir ces enclaves non capi­ta­listes ouvertes et coopé­rant entre elles, par­tout où cela est fai­sable, pour faire la preuve, sans attendre, que notre monde est pos­sible5Jean Ortiz, « Le concept andin de buen vivir et l’écosocialisme », Le Grand Soir, 18 sep­tembre 2013 [en ligne].»

D’où l’at­ten­tion por­tée par Alberto Acosta au modèle auto­ges­tion­naire. Le Buen Vivir part du local — comme zone pos­sible des leviers, de démo­cra­tie effec­tive — pour se rac­cor­der au monde glo­bal ; il trace des alter­na­tives « for­gées dans le feu des luttes popu­laires » et tourne le dos aux avant-gardes comme aux struc­tures pyra­mi­dales. Sur le ter­rain éco­no­mique, il prône l’auto-cen­trage, c’est-à-dire la prio­ri­té accor­dée aux mar­chés inté­rieurs : les flux mar­chands sont à échelle d’hommes et l’é­co­no­mie à leur ser­vice. Se réap­pro­prier le temps et l’es­pace, bri­sés par la mon­dia­li­sa­tion libre-échan­giste et sa high-fre­quen­cy tra­ding qui envoie des ordres aux mar­chés mesu­rables en nano­se­condes, tel est l’un de ses buts pre­miers. Les pro­po­si­tions avan­cées par l’é­co­no­miste n’en demeurent pas moins des plus modé­rées : main­tien du mar­ché (avec l’État comme cadre régu­la­teur), réfé­rence à Keynes, refus de l’é­ta­ti­sa­tion inté­grale et accep­tion de la finance à condi­tion qu’elle reste à sa place de sou­tien de l’ap­pa­reil pro­duc­tif.

Le socialisme gourmand : un Bien-vivre à la française ?

Le poli­to­logue et essayiste éco­lo­giste Paul Ariès pro­meut l’i­dée d’un « Buen vivir à la fran­çaise » — non pas un calque mais une ins­pi­ra­tion, par­mi d’autres. Lié à l’éco­so­cia­lisme, il se fon­de­rait, explique-t-il, sur l’an­ti­ca­pi­ta­lisme, l’an­ti­pro­duc­ti­visme et le refus de l’as­cèse sacri­fi­cielle chère aux socia­lismes comme à la « décrois­sance bigote » — ce Bien-vivre serait « un deve­nir pos­sible de l’hu­ma­ni­té », non point un gad­get mais un « cadeau concep­tuel » de l’Amérique andine, offert au monde. L’autre nom du « socia­lisme gour­mand », en somme, tel qu’il le conte, le cerne et le décrit dans un ouvrage épo­nyme paru en 20126Paul Ariès, Le Socialisme gour­mand — Le Bien-vivre : un nou­veau pro­jet poli­tique, La Découverte, 2012.. Quelques piliers comme autant de pistes : ce socia­lisme serait popu­laire (défaire les codes domi­nants, res­tau­rer « la digni­té des gens ordi­naires » — lire ou relire Orwell —, légi­ti­mer les cultures locales, refu­ser la pri­mau­té de la « classe moyenne »), moral (louer — en dépit des laz­zis — l’en­traide et la soli­da­ri­té, pro­po­ser une morale sans clé­ri­ca­lisme, celle des pas­sions joyeuses et du vivant), pra­tique (réha­bi­li­ter le muni­ci­pa­lisme contre le cen­tra­lisme jaco­bin, relo­ca­li­ser, appuyer le mou­ve­ment coopé­ra­tif). Un socia­lisme du Bien-vivre qui cher­che­rait à s’in­car­ner ici et main­te­nant, sans plus attendre, sans plus espé­rer ce qui jamais n’ad­vient comme il le fau­drait — prise du pou­voir, élec­tions pré­si­den­tielles, révo­lu­tion —, par des « situa­tions », des « îlots », des séces­sions volon­taires. La gauche sociale-démo­crate et le com­mu­nisme d’État ont failli — sauf à som­brer dans l’im­puis­sance, la rési­gna­tion ou la para­ly­sie, Ariès sug­gère une poli­tique du pas de côté. Non comme fin en soi (il convien­dra, pense-t-il, de tra­duire l’é­man­ci­pa­tion socia­liste en des termes ins­ti­tu­tion­nels) mais comme res­pi­ra­tion, sur­saut. Déchirer le tis­su régnant, ici, là, ailleurs et encore là, cher­cher la dif­fu­sion, la conta­mi­na­tion, le déploie­ment des auto­no­mies et des dis­si­dences. Faire boule de neige pour contre­dire l’air âcre du temps.


Les « Qu’est-ce donc ? » de Ballast


L’installation artis­tique (pho­to­gra­phies) est de Richard Thompson, « Red Square/Black Square », 1994.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Vincent Liegey : « Avoir rai­son tout seul, c’est avoir tort », avril 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Laurent Pinatel : « Redonner un sens à l’agriculture fran­çaise », avril 2016
☰ Lire notre article « Contre la crois­sance infi­nie », Uri Gordon (tra­duc­tion), février 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Razmig Keucheyan : « C’est à par­tir du sens com­mun qu’on fait de la poli­tique », février 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Naomi Klein : « Le chan­ge­ment cli­ma­tique génère des conflits », décembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Jacques Caplat : « Redonner aux socié­tés les moyens de leur propre ali­men­ta­tion », sep­tembre 2015

NOTES   [ + ]

1.Alberto Acosta, Le Buen Vivir, Les édi­tions Utopia, 2014.
2.Denis Baba, Anarchie éco­no­mique, Atelier de créa­tion liber­taire, 2011, p. 38.
3.Voir son ouvrage Marx quand même, paru aux édi­tions Plon en 2012.
4.Voir L’Autre gauche (Éditions Bruno Leprince, 2009) ou Qu’ils s’en aillent tous ! (Flammarion, 2010).
5.Jean Ortiz, « Le concept andin de buen vivir et l’écosocialisme », Le Grand Soir, 18 sep­tembre 2013 [en ligne].
6.Paul Ariès, Le Socialisme gour­mand — Le Bien-vivre : un nou­veau pro­jet poli­tique, La Découverte, 2012.
Émile Carme
Émile Carme

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.