Naomi Klein : « Le changement climatique génère des conflits »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Tandis que les diri­geants du monde se réunissent pour « remé­dier » au pro­blème du chan­ge­ment cli­ma­tique à la Conférence de Paris, dite COP21, nous retrou­vons l’essayiste cana­dienne Naomi Klein, auteure des ouvrages phares No Logo et La Stratégie du choc, dans les bureaux de l’un de ses édi­teurs. La presse géné­ra­liste patiente à l’extérieur. Les élites, nous explique-t-elle, parlent, oui, mais ne font que ça, et tout est entre­pris pour que le grand public n’entende rien, ou si peu, à ces vastes enjeux — pour­tant cru­ciaux, et pas seule­ment d’un point de vue éco­lo­gique : et Klein de déplo­rer le mutisme des for­ma­tions sup­po­sé­ment cri­tiques et éman­ci­pa­trices en la matière.


klein1Nous sommes à Paris, aujourd’hui ; nous sommes plu­sieurs à vivre à Bruxelles, dans la revue : deux des villes dont on a le plus par­lé ces der­nières semaines, toutes deux sous « état d’urgence ». Les gou­ver­ne­ments belge et fran­çais évoquent la pos­si­bi­li­té de faire pas­ser des lois très proches du Patriot Act nord-amé­ri­cain — qui engen­dre­ront moins de liber­tés et plus de sur­veillance. Ne nous appro­chons-nous pas d’une nou­velle forme de « stra­té­gie du choc » ?

Pas tel­le­ment nou­velle, en fait. Et nous ne nous en appro­chons pas, nous sommes en plein dedans. Sous cer­tains aspects, ce qui se passe en ce moment est même pire que ce qui s’est pas­sé après le 11 sep­tembre. Car, à l’époque, Bush n’a pas inter­dit tota­le­ment les mani­fes­ta­tions. Même si la pré­sence poli­cière a été accrue, les ras­sem­ble­ments n’ont pas été com­plè­te­ment inter­dits dans les villes. Ce qui s’est pas­sé à Bruxelles est tel­le­ment extrême… Je ne me sou­viens pas avoir vu quelque chose de sem­blable en Amérique du Nord. Je pense que la stra­té­gie actuelle des gou­ver­ne­ments est une vieille recette : ils uti­lisent une crise et la peur de la popu­la­tion pour mettre en place des poli­tiques qu’ils essayaient déjà de faire pas­ser — comme les res­tric­tions des liber­tés indi­vi­duelles, du droit à la vie pri­vée, de la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes, de la limi­ta­tion de l’immigration. C’est un grand clas­sique. Le fait que tout cela arrive ici, à Paris, au moment du som­met inter­na­tio­nal sur le cli­mat, nous éclaire éga­le­ment sur ce que les gou­ver­nants décident de qua­li­fier de crise ou pas : nous voyons aujourd’hui que cela est très sub­jec­tif. Nous sommes ici pour débattre de la crise cli­ma­tique, une crise majeure pour l’humanité, mais qui n’a jamais été trai­tée comme telle par les élites. Nos diri­geants font tous de très beaux dis­cours mais ne changent jamais les lois. Il y a clai­re­ment deux poids, deux mesures. Pour des rai­sons sécu­ri­taires, ils feraient n’importe quoi, mais quand il s’agit de la sécu­ri­té de l’humanité, de pro­té­ger la vie sur Terre, c’est beau­coup de paroles et très peu d’actes. Ils n’ont jamais mis en place aucune mesure de régu­la­tion sérieuse pour les pol­lueurs, par exemple, et ils ne veulent pas que les accords qu’ils passent entrent eux soient juri­di­que­ment contrai­gnants. Le pro­to­cole de Kyoto l’était. Mais voi­là que nous fai­sons marche arrière.

Pourquoi est-ce qu’un accord sur le cli­mat est notre prin­ci­pale chance pour la paix ?

« Bush n’a pas inter­dit tota­le­ment les mani­fes­ta­tions. Même si la pré­sence poli­cière a été accrue, les ras­sem­ble­ments n’ont pas été com­plè­te­ment inter­dits dans les villes. »

Tout d’abord parce que le chan­ge­ment cli­ma­tique génère déjà des conflits. Comme la quête aux éner­gies fos­siles. Si on prend le Moyen-Orient, par exemple, notre course à l’énergie fos­sile est l’une des rai­sons prin­ci­pales de nom­breuses guerres illé­gales. Est-ce que l’Irak aurait été enva­hi s’il avait prin­ci­pa­le­ment expor­té des asperges (comme l’a fait remar­quer Robert Fisk) ? Probablement pas. Ce que l’Occident vou­lait, c’était le pétrole ira­kien, afin de le mettre en vente sur le mar­ché mon­dial. Voilà ce qu’était le pro­jet de Dick Cheney. Cela a désta­bi­li­sé toute la région — qui n’était déjà pas très stable, à cause des pré­cé­dentes guerres pour le pétrole et des nom­breux coups d’États et des dic­ta­teurs ins­tal­lés et sou­te­nus par les puis­sances occi­den­tales. Il faut éga­le­ment savoir que cette région est une des plus vul­né­rables face au chan­ge­ment cli­ma­tique, à cause duquel de très larges par­ties du Moyen-Orient sont deve­nues invi­vables. La Syrie a connu la pire séche­resse de son his­toire juste avant que la guerre civile n’éclate. Ce fut l’un des fac­teurs de désta­bi­li­sa­tion du pays. La paix ne sera pas pos­sible tant que des mesures fortes ne seront pas prises pour le cli­mat. Je me suis inté­res­sée de plus près à cette pro­blé­ma­tique quand j’ai com­pris que si nous vou­lons vrai­ment prendre le chan­ge­ment cli­ma­tique au sérieux, il fau­dra en pas­ser par une redis­tri­bu­tion des richesses, des oppor­tu­ni­tés et des tech­no­lo­gies. Dans mon der­nier livre, je cite Angelica Navarro, négo­cia­trice boli­vienne pour le com­merce et le cli­mat, qui dit que le chan­ge­ment cli­ma­tique a engen­dré l’obligation d’un plan Marshall pour la pla­nète.

Vous dites que pour inver­ser cette ten­dance, il nous faut décons­truire le capi­ta­lisme. Comment faire pas­ser cette idée qui peut être dif­fi­cile à ima­gi­ner, pour la plu­part des gens ?

Au Canada, nous avons essayé de tra­vailler en par­tant du pos­tu­lat que le chan­ge­ment cli­ma­tique nous impose un ulti­ma­tum. Il ne faut pas seule­ment chan­ger les choses, il faut les chan­ger main­te­nant ; et si nous ne le fai­sons pas dans les dix pro­chaines années, il sera trop tard. Qu’est-ce que cela entraîne dans le domaine de la san­té, de l’éducation, des droits des indi­gènes, de l’inégalité ? Quel serait l’impact sur les droits des réfu­giés si nous pre­nions le chan­ge­ment cli­ma­tique au sérieux ? Nous avons réuni les lea­ders de soixante orga­ni­sa­tions et rédi­gé un docu­ment, inti­tu­lé « The Leap Manifesto », qui, nous l’espérons, per­met­tra de trou­ver une solu­tion. Nous avons pen­sé que le meilleur moyen de par­ve­nir à régler ce pro­blème était de nous réunir et d’agir. Ça n’a pas été facile de réunir toutes ces orga­ni­sa­tions, car toutes tra­vaillent sur des pro­blé­ma­tiques très impor­tantes. Si vous tra­vaillez contre la pau­vre­té, vous n’avez pas le temps de faire autre chose. Mais lorsque le chan­ge­ment cli­ma­tique devient une cause de ce contre quoi vous lut­tez, quand il devient un outil pour pour­suivre votre com­bat, quand il vous per­met de trou­ver de nou­veaux par­te­naires, de nou­veaux alliés, alors il n’est plus une dis­trac­tion mais un moteur. On a éga­le­ment mené quelques actions. Nous avons, entre autres, orga­ni­sé un ras­sem­ble­ment sur le thème « Travail, Justice, Climat ». Ce n’était pas un exer­cice théo­rique mais une vraie réflexion sur com­ment s’organiser : com­ment abor­der le sujet du cli­mat avec les syn­di­cats pour que cela ait un impact, avec les per­sonnes qui luttent pour les ser­vices de base, le loge­ment, les mou­ve­ments de popu­la­tion ? Quels mes­sages faire pas­ser, de quelle manière ? Ça a été très riche en ensei­gne­ments, donc très utile. Ensuite, nous avons rédi­gé et lan­cé le mani­feste « The Leap », qui n’est pro­ba­ble­ment ni par­fait ni suf­fi­sant, mais c’est un bon début…

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Naomi Klein, par Stéphane Burlot (pour Ballast).

Je suis vrai­ment cho­quée de voir à quel point les mou­ve­ments anti-aus­té­ri­té et ceux pour le cli­mat ne semblent pas du tout com­mu­ni­quer en Europe. J’ai enten­du Tsipras sou­dai­ne­ment évo­quer le chan­ge­ment cli­ma­tique cette semaine — et je crois que c’est la pre­mière fois, depuis qu’il a pris ses fonc­tions. Le chan­ge­ment cli­ma­tique est le meilleur argu­ment contre l’austérité. Pourquoi ne pas uti­li­ser ce levier dans les négo­cia­tions avec l’Allemagne, à qui ce sujet tient appa­rem­ment énor­mé­ment à cœur et qui a une des poli­tiques éner­gé­tiques les plus ambi­tieuses du monde ? Pourquoi ne pas uti­li­ser cet argu­ment dans chaque réunion, et dire que l’austérité est impen­sable parce que nous sommes devant une crise majeure pour l’humanité et que nous devons agir ? Et, pour­tant, nous n’entendons qua­si­ment jamais Podemos ou Syriza par­ler du chan­ge­ment cli­ma­tique. J’ai don­né une confé­rence pen­dant un ras­sem­ble­ment « Blockupy » à Francfort, il y a quelques mois, et le sujet n’a jamais été abor­dé. Quand j’ai évo­qué les connexions entre le chan­ge­ment cli­ma­tique et les autres mou­ve­ments, tout le monde a com­pris ; c’est très concret. Si on reste uni­que­ment sur le ter­rain de la crise éco­no­mique, les gou­ver­ne­ments vont évi­dem­ment cou­per leurs aides aux renou­ve­lables, aug­men­ter les tarifs des trans­ports publics, pri­va­ti­ser les che­mins de fer, comme ils le font en Belgique, dire qu’il faut forer pour se pro­cu­rer du pétrole et du gaz et nous sor­tir de la dette.

« Il suf­fit de jeter un œil au pro­gramme de la COP21 ! C’est écrit dans une langue que per­sonne ne com­prend. »

Mais tout est lié ! Alors pour­quoi la pro­blé­ma­tique du chan­ge­ment cli­ma­tique semble-t-elle si loin­taine ? Il n’est pas dif­fi­cile du tout d’utiliser cet argu­ment, mais le chan­ge­ment cli­ma­tique a tel­le­ment été bureau­cra­ti­sé que les gens ont peur d’en par­ler. Un peu comme ils avaient peur de par­ler du com­merce, à l’époque où on a com­men­cé à évo­quer les accords de libre-échange, parce que c’était tel­le­ment bureau­cra­tique qu’ils pen­saient qu’il fal­lait avoir un diplôme de droit inter­na­tio­nal pour com­prendre. Tout cela a été pen­sé pour que la popu­la­tion ne veuille pas en par­ler, ne par­ti­cipe pas. Et puis, mal­gré tout, les gens se sont édu­qués, ont trou­vé des manières d’en par­ler et com­pris quel impact cela avait sur leur vie. Ils ont réa­li­sé qu’ils avaient le droit de prendre part à cette conver­sa­tion. Pour ce qui concerne le chan­ge­ment cli­ma­tique, je pense que les gens ont peur de faire des erreurs scien­ti­fiques. Il y a trois niveaux de lan­gage bureau­cra­tique : le niveau scien­ti­fique, le niveau poli­tique et le niveau des Nations unies. C’est très com­pli­qué à com­prendre, en par­ti­cu­lier le lan­gage de ces der­nières, qui est un cau­che­mar. Il suf­fit de jeter un œil au pro­gramme de la COP21 ! C’est écrit dans une langue que per­sonne ne com­prend. Tout cela fait par­tie de la rai­son pour laquelle, même s’il est évident de mettre en lien le chan­ge­ment cli­ma­tique et l’austérité, ce n’est jamais fait.

Vous par­liez du Moyen-Orient : il est vrai que les mili­tants pour les droits des Palestiniens, dont nous sommes, n’évoquent presque jamais le chan­ge­ment cli­ma­tique ni l’austérité…

Pourtant, les gens savent très cer­tai­ne­ment que l’eau est une com­po­sante essen­tielle de la situa­tion en Palestine, et que la pénu­rie en eau est un des impacts les plus clairs du chan­ge­ment cli­ma­tique dans la région. Le chan­ge­ment cli­ma­tique est un accé­lé­ra­teur. Si vous avez un pro­blème, le chan­ge­ment cli­ma­tique l’aggrave. La Nouvelle-Orléans et l’ouragan Katrina en sont un bon exemple. Si vous avez une socié­té avec un sys­tème poli­cier et judi­ciaire incon­trô­lé, des infra­struc­tures qui tombent en ruine et que vous rajou­tez à cela le chan­ge­ment cli­ma­tique, vous avez l’enfer sur Terre. Et tout explose. Vous vous retrou­vez avec des para­mi­li­taires qui tirent sur les Noirs dans la rue. Ça devient de la folie, non ? Je pense que c’est le meilleur moyen de com­prendre l’impact du chan­ge­ment cli­ma­tique au Moyen-Orient. Si quelque chose va mal, ça empire. Voilà pour­quoi le slo­gan « Changement de sys­tème, pas de cli­mat » est plus qu’un slo­gan, parce que le sys­tème est malade à plu­sieurs niveaux et que le chan­ge­ment cli­ma­tique aggrave sa condi­tion. Les scien­ti­fiques disent que le chan­ge­ment cli­ma­tique pipe les dés : d’une tem­pête atten­due, il fait une tem­pête monstre ; d’une séche­resse, la pire des séche­resses. De la même manière, là où vous aviez déjà un racisme et des inéga­li­tés sys­té­ma­ti­sés, le chan­ge­ment cli­ma­tique fait le pire lieu ima­gi­nable.

Naomi Klein, par Stéphane Burlot (pour Ballast).

Les dis­cus­sions pour le TTIP [grand mar­ché trans­at­lan­tique] sont tenues en secret… mais appa­rem­ment pas pour tout le monde. Comme l’a récem­ment révé­lé The Guardian, Exxon Mobil a eu accès aux docu­ments confi­den­tiels et écrit le cha­pitre sur l’énergie. Qu’est-ce que cela nous dit sur le monde et les sup­po­sées démo­cra­ties dans les­quelles nous vivons ?

C’est exac­te­ment ce qui se passe avec la COP21, non ? Les mul­ti­na­tio­nales ont tou­jours pris part aux négo­cia­tions (comme le GIEC, par exemple). En France, vous avez en fait le plus clair exemple du croi­se­ment de l’austérité et de l’influence des cor­po­ra­tions sur le cli­mat. Même si le gou­ver­ne­ment Hollande a dit qu’il avait dû faire appel aux cor­po­ra­tions, comme Suez et les autres, et à toutes les grandes socié­tés de l’énergie nucléaire, afin de finan­cer une par­tie de la COP parce qu’il n’avait pas assez d’argent, tous ont un pro­jet pour le chan­ge­ment cli­ma­tique : Solutions 21, graines OGM, pri­va­ti­sa­tion de l’eau, l’énergie nucléaire, éoliennes off­shore… Toutes des solu­tions de mul­ti­na­tio­nales pour le cli­mat ! Et tous les lieux où les solu­tions de la socié­té civile allaient pou­voir être pré­sen­tées : éner­gie renou­ve­lable contrô­lée par la com­mu­nau­té, coopé­ra­tives d’énergie, agro-éco­sys­tèmes… tous ces lieux, tous ces espaces ont été res­treints ! Ce n’est évi­dem­ment pas qu’une ques­tion de perte ou de pri­va­tion d’espaces de parole, mais le moyen d’éviter l’affrontement entre les fausses solu­tions des cor­po­ra­tions et les vraies solu­tions de la socié­té civile. Un des com­bat­tants a été com­plè­te­ment pri­vé de parole et inter­dit de com­battre.

Christina Figueres, secré­taire exé­cu­tive de la conven­tion-cadre des Nations unies sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques, a récem­ment écrit que « la volon­té poli­tique d’agir pour le chan­ge­ment cli­ma­tique était enfin là » et que Paris serait « un tour­nant de ce siècle vers un futur meilleur ». Elle bluffe ? 

(Rires). Je pense qu’elle y croit et qu’elle fait de son mieux. L’engagement est sérieux, mais il n’est pas juste de dire que nous pre­nons un virage vers un futur meilleur lorsque les objec­tifs fixés atteignent 3 degrés Celsius — ce qui est catas­tro­phique. Les gou­ver­ne­ments se battent pour que ces cibles déri­soires ne soient pas léga­le­ment contrai­gnantes. C’est l’inverse du pro­grès : nous recu­lons : Kyoto était léga­le­ment contrai­gnant ; là, on se dirige vers des accords non contrai­gnants. L’objectif à Copenhagen était 2 degrés, ce qui était déjà trop, et là nous allons vers 3. C’est de la phy­sique basique. On n’avance pas.


Traduit de l’anglais par Florent Barat


REBONDS 

☰ Lire notre entre­tien avec Paul Ariès : « La poli­tique des grandes ques­tions abs­traites, c’est celle des domi­nants », mars 2015

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