Quand le Nord s’inspire du Sud…


Texte inédit pour le site de Ballast

Nous avions publié, au mois de juillet, un article sur le Buen Vivir basé sur les tra­vaux de l’économiste équa­to­rien Alberto Acosta : une « nou­velle orga­ni­sa­tion civi­li­sa­tion­nelle », venue du monde indi­gène andin et de ses pra­tiques popu­laires, en lutte contre la gou­ver­nance capi­ta­liste. La fon­da­trice du Labo déco­lo­nial nous a adres­sé une réponse, comme un écho, cri­tique mais cama­ra­desque : ledit article fait l’im­passe sur le rôle pré­pon­dé­rant des femmes dans la mise en œuvre de ce concept — nous la publions bien volon­tiers. ☰ Par Paolina Caro-Astorga


« Ils disent de nous que nous courbons l’échine.
Ils ignorent que nous conversons avec la terre. »
Benvenuto Chanagay

lencas5Quand je suis arri­vée en France de mon Chili natal, au début des années 1980, j’en­ten­dais sou­vent cette phrase : « L’Amérique est en avance. » J’avais beau n’a­voir que dix piges, et scot­cher sur Starsky et Hutch le dimanche comme tous les gosses, le ter­reau cultu­rel et poli­tique où j’a­vais pous­sé m’a­vait déjà appris à me méfier des phrases inache­vées. Je pen­sais : « Pourquoi ils appellent Amérique les USA ? » Et puis « En avance ?… OK, mais pour aller où ? » Aujourd’hui, nous connais­sons la des­ti­na­tion du « rêve amé­ri­cain », puisque nous y sommes. Un monde où 85 hommes détiennent autant de richesses que la moi­tié de la popu­la­tion mon­diale, mais où la lutte des classes fait office de relique ; un monde où, dans un des cinq pays les plus riches et « déve­lop­pés », la France, pour ne pas la nom­mer, une femme meurt tous les trois jours sous les coups d’un homme de son entou­rage ; un monde où la blan­cheur de la peau demeure la meilleure pro­tec­tion contre les crimes policiers1Pas de chiffres offi­ciels en France où les sta­tis­tiques eth­niques sont inter­dites ; ici, le tra­vail d’un col­lec­tif qui réper­to­rie les morts : http://www.urgence-notre-police-assassine.fr/123663553. ; un monde où la pla­nète est si pol­luée que les cor­dons ombi­li­caux sont satu­rés de pes­ti­cides, où des éco­sys­tèmes sont rava­gés et des catas­trophes qua­li­fiées de « natu­relles », un monde où l’on assiste à la catas­trophe huma­ni­taire de mil­lions de migrants cher­chant refuge auprès d’une Europe opu­lente et amné­sique, à la pri­va­ti­sa­tion des biens publics et la publi­ca­tion de la pri­va­ci­té, à l’a­to­mi­sa­tion des socia­bi­li­tés, à l’a­no­mie et à la soli­tude des métro­poles, à la menace ter­ro­riste ampli­fiée par les États qui y trouvent une for­mi­dable aubaine pour faire pas­ser leurs réformes impo­pu­laires et cri­mi­na­li­ser toute forme de radi­ca­li­té… Bref, une plou­to­cra­tie pré­fas­ciste, dont Trump est la par­faite illus­tra­tion. Il est des des­ti­na­tions où il vau­drait mieux se perdre en route, car une fois par­tis, peut-on encore rebrous­ser che­min ?

Tournant décolonial

« Il est des des­ti­na­tions où il vau­drait mieux se perdre en route, car une fois par­tis, peut-on encore rebrous­ser che­min ? »

Pas mal d’an­nées plus tard, en effec­tuant des recherches biblio­gra­phiques, je tombe sur les tra­vaux de Ramón Grosfoguel, socio­logue por­to­ri­cain tra­vaillant sur les racines du racisme. Je prends une de ces claques. De celles qui vous décollent l’es­prit et lui font faire des bonds, en vous don­nant les mots et concepts pour nom­mer et énon­cer clai­re­ment ce qui jusque-là res­tait au bord des lèvres, vous pro­cu­rant ce sen­ti­ment dif­fus de ne pas être assez, ou pas à sa place… Je découvre ain­si le « tour­nant déco­lo­nial » : un cou­rant de pen­sée trans­dis­ci­pli­naire venu d’Amérique Latine, une cri­tique acerbe et sys­té­mique du mythe « intra-euro­péen », et non pas uni­ver­sel comme on nous l’a tou­jours pré­sen­té2Penser l’en­vers obs­cur de la moder­ni­té. Une antho­lo­gie de la pen­sée déco­lo­niale lati­no-amé­ri­caine, C. Bourguignon Rougier, P. Colin, R. Grosfoguel, Presses Universitaires de Limoges et du Limousin, 2014.. Récit mythi­fié, dif­fu­sé pla­né­tai­re­ment depuis des siècles, et ce par tous les moyens, du plus cultu­rel­le­ment subli­mé au plus sau­va­ge­ment san­glant — afin de convaincre l’Humanité tout entière du carac­tère intrin­sè­que­ment civi­li­sa­teur de cette pro­vince du monde, l’Europe. Le pos­tu­lat de base de l’ap­proche déco­lo­niale peut être résu­mé ain­si : bien que la colo­ni­sa­tion soit ache­vée (même s’il reste de véri­tables colo­nies sur la pla­nète : le Sahara Occidental, la Palestine occu­pée, Puerto Rico, les Dom-Tom…), la colo­nia­li­té, elle, demeure vivace.

Véritable matrice invi­sible jamais nom­mée, mais qui construit nos sub­jec­ti­vi­tés et manières d’agir. Car même si les anciennes colo­nies ont désor­mais leurs États et admi­nis­tra­tions, et qu’elles exercent plus ou moins leur sou­ve­rai­ne­té, les sub­jec­ti­vi­tés et com­por­te­ments res­tent colo­ni­sés, c’est-à-dire télé­gui­dés par des pat­terns construits socia­le­ment. Affectant non seule­ment ceux des ex-colo­ni­sé-e‑s, mais aus­si ceux des ex-colon-ne‑s, tels des logi­ciels ins­tal­lés dans le disque dur d’un ordi­na­teur, des pro­grammes soli­de­ment ancrés — comme le sont les sys­tèmes de clas­si­fi­ca­tion et de hié­rar­chi­sa­tion entre êtres humains, ces échelles de valeurs construites de toutes pièces, avec le sou­tien actif de l’intel­li­gent­sia afin de légi­ti­mer l’as­ser­vis­se­ment et le pillage de l’Amérique et de l’Afrique, crimes contre l’hu­ma­ni­té sans les­quels point de révo­lu­tion indus­trielle en Europe3Voir Les Veines ouvertes de l’Amérique Latine, Eduardo Galeano, Plon, 1981.. De rien. C’est que Déesse Modernité et Dieu Progrès récla­maient des sacri­fices : si 1492 est la date de la « décou­verte du Nouveau Monde » pour les Européens, elle est pour les peuples du Sud la date du début de leur fin… La Nakba [« Catastrophe », en arabe : expul­sion-exode des Palestiniens en 1948, ndlr] des peuples amé­rin­diens. Savez-vous com­ment les indi­gènes appellent la civi­li­sa­tion euro­péenne ? « La civi­li­sa­tion de mort. » Car c’est bien la colo­ni­sa­tion moderne qui va per­mettre l’ac­cu­mu­la­tion pri­mi­tive du capi­tal chère à Marx, tout en sor­tant l’Europe d’un sys­tème féo­dal, et en don­nant nais­sance à un sys­tème-monde dont les racines sont géno­ci­daires.

lencas6

« Los Lencas, el pue­blo de Lempira », par Leonel Estrada

Dans l’ordre des abo­mi­na­tions, c’est d’a­bord un fémi­ni­cide sys­té­mique qui va tra­ver­ser l’Europe durant plus de deux siècles, avec la « chasse aux sor­cières » et ses enclo­sures — soit la dépos­ses­sion des femmes pay­sannes, non pas du démon, mais de leurs savoirs et terres, puis l’extermination de plus de cent mil­lions d’êtres humains sur les terres d’Abya Yala [nom choi­si en 1992 par les nations indi­gènes d’Amérique pour dési­gner l’Amérique, ndlr], sui­vie par la dépor­ta­tion de mil­lions d’Africains, et la mise en escla­vage des non-Blancs qui par­ve­naient à sur­vivre. C’est ain­si que va se des­si­ner, au fil des siècles, cette fron­tière invi­sible, cette ligne de démar­ca­tion qui sec­tionne la monde en deux par­ties : d’un côté, une « zone d’être » éclai­rée par la lumi­neuse Civilisation, l’Humanisme et La Citoyenneté, de l’autre, la « zone de non être »4Voir Peau noire, masques blancs, de Frantz Fanon, publié au Seuil en 1952. obs­cure, sau­vage, bar­bare, le néant. En France, la pers­pec­tive déco­lo­niale est qua­si tota­le­ment pas­sée sous silence. Phénomène que l’on peut aisé­ment com­prendre, car c’est une débou­lon­neuse — de héros, de grands hommes, pen­seurs et mythes… L’Histoire offi­cielle, en somme, celle écrite par les vain­queurs. Les Lumières et son uni­ver­sa­lisme de conquête sont mis à nu, l’al­liance fruc­tueuse entre ego conqui­ro et ego cogi­to dévoi­lée au grand jour, ébré­chant mécham­ment le modèle d’é­man­ci­pa­tion à la fran­çaise. Dès lors, une hypo­thèse s’es­quisse : une gauche bâtie sur un mythe est-elle une gauche en miettes ?

Gauche en galère cherche rivage pour accoster

« Ne pas inter­ro­ger et décons­truire l’Histoire, de son émer­gence et évo­lu­tion, nous paraît, à nous, acti­vistes déco­lo­niales, un leurre, un vœu pieux, une entre­prise vouée à l’é­chec. »

Aujourd’hui, nom­breuses sont les ini­tia­tives et ten­ta­tives pour essayer de sau­ver la gauche, lui don­ner un nou­veau souffle. Or, ne pas inter­ro­ger et décons­truire l’Histoire, de son émer­gence et évo­lu­tion, nous paraît, à nous, acti­vistes déco­lo­niales, un leurre, un vœu pieux, une entre­prise vouée à l’é­chec. Il y a peu, Ballast publiait un article sur le prin­cipe du « Buen Vivir », phi­lo­so­phie prag­ma­tique venue elle aus­si d’Amérique Latine, mais qui, étran­ge­ment, sus­cite davan­tage d’in­té­rêt dans les milieux de la gauche-qui-se-cherche, que la pers­pec­tive déco­lo­niale — alors qu’elles sont si étroi­te­ment liées —, soit pour en tirer les ensei­gne­ments, soit pour ten­ter de l’a­dap­ter ici (avec des tra­duc­tions plus ou moins heu­reuses, quand ça ne frise pas l’ap­pro­pria­tion cultu­relle). Le Buen Vivir émerge sur la scène poli­tique lati­no-amé­ri­caine dans les années 2000, sous la forme d’une pro­po­si­tion en oppo­si­tion totale au capi­ta­lisme, en pre­nant appui sur des prin­cipes pré-colo­niaux por­tés par des orga­ni­sa­tions indi­gé­nistes qui, depuis les années 1980, sont en lutte pour la récu­pé­ra­tion des terres, puis, dans les années 1990, pour la récu­pé­ra­tion de droits fon­da­men­taux.

Ses prin­cipes et valeurs sont : réci­pro­ci­té, inter­dé­pen­dance, diver­si­té, com­mu­nau­té, spi­ri­tua­li­té, uni­ci­té, équi­té — pas seule­ment entre êtres humains, mais avec l’ensemble des êtres vivants du Cosmos… Des pré­cur­seurs de l’an­tis­pé­cisme, en quelque sorte. Au cœur de cette cos­mo­vi­sion, la Pachamama, la Terre-Mère nour­ri­cière, notre mère à tous, dont les prin­ci­pales gar­diennes sont les femmes, leurs corps comme la terre por­tant et don­nant la vie. Le ter­ri­toire est dès lors conçu comme une exten­sion du corps, du corps des femmes, corps à conqué­rir. Au moment du choc des civi­li­sa­tions, le vrai, pas celui qu’on essaie de nous implan­ter dans le crâne aujourd’­hui, ce sont deux visions tota­le­ment oppo­sées qui se sont fait face. Sauf que l’une avait la poudre. Et comme dans toute guerre colo­niale, les terres et les ventres des femmes furent le butin de guerre par excel­lence, le champ de bataille de pré­di­lec­tion pour asser­vir tout un conti­nent. Nous avons donc, d’un côté, des hommes dont le but exis­ten­tiel est d’acquérir des richesses de manière indé­fi­nie — et ce par tous les moyens, notam­ment en exploi­tant la terre5La non-exploi­ta­tion de la terre était un cri­tère d’in­fra-huma­ni­sa­tion des indi­gènes par les colons. —, et, de l’autre, des femmes gar­diennes d’une vision du monde où la terre est la Mère Cosmique, aimée, res­pec­tée, véné­rée.

« Los Lencas, el pue­blo de Lempira », par Leonel Estrada

Dans la vision euro­péenne, la Culture doit domes­ti­quer la Nature ; dans la vision amé­rin­dienne, la Nature est la matrice où vivent ses enfants qui créent la Culture, en inter­agis­sant entre eux et en har­mo­nie avec elle. Nous savons laquelle des deux visions a gagné mais, comble du cynisme his­to­rique, les vain­queurs cherchent aujourd’­hui à sau­ver leur modèle cri­mi­nel en s’ins­pi­rant de celui des vain­cu-e‑s. C’est dans cette ten­dance-là que le Buen Vivir arrive en France, dans le giron du « socia­lisme du XXIe siècle », mais aus­si et sur­tout dans le giron déco­lo­nial, pas­sé, lui, tota­le­ment sous silence (à l’ins­tar des femmes, acti­vistes et pen­seuses, qui donnent corps au concept, et qui le paient de leur vie).

Féminicides politiques

Le 2 mars 2016, Berta Cáceres, fon­da­trice et coor­di­na­trice du COPINH (Conseil popu­laire indi­gène du Honduras), est assas­si­née chez elle par des mer­ce­naires. Sa com­mu­nau­té, le peuple Lenca, est consi­dé­ré comme le gar­dien des cours d’eau, rivières et fleuves. Berta se bat­tait contre le pro­jet Aguazarce, bar­rage hydro­élec­trique dans le nord du pays, et dénon­çait le « pou­voir trans­na­tio­nal oli­gar­chique » ayant fomen­té le coup d’État de 2009 et ayant pris les com­mandes du pays — impo­sant des mesures des­truc­trices de l’en­vi­ron­ne­ment et des com­mu­nau­tés, dépla­cées de force de leurs ter­ri­toires sécu­laires, sacrés et pour­voyeurs de condi­tions de vie dignes pour l’exis­tence même de la com­mu­nau­té. Pour les Lencas, dans les cours d’eau vivent les esprits fémi­nins, les femmes de la com­mu­nau­té en sont les gar­diennes, donc les cibles à abattre pour que Dieu Progrès conti­nue son gros-œuvre.

« Trois fémi­ni­cides poli­tiques en l’es­pace de quatre mois, trois femmes qui lut­taient dans la phi­lo­so­phie du Buen Vivir, met­tant en acte, via leurs pra­tiques quo­ti­diennes, un concept. »

Brésil, 21 juin 2016. Est retrou­vé le corps ligo­té de Nilce de Souza Magalhães, la « Nicinha ». Dirigeante du Mouvement popu­laire de défense des per­sonnes affec­tées par les bar­rages, au bord du lac arti­fi­ciel créé par le bar­rage Jirau, géré par le consor­tium Energia Sustentável do Brasil (ESBR), auquel elle s’était confron­tée pour défendre les droits de sa com­mu­nau­té. Elle était signa­lée dis­pa­rue depuis jan­vier. Le 7 juillet 2016 est assas­si­née Lesbia Urquía, une autre acti­viste du COPIHN, qui se bat­tait contre un autre pro­jet de bar­rage hydro­élec­trique dans le dépar­te­ment de La Paz : son corps est retrou­vé dans un lieu appe­lé « Mata Mulas », là où on tue les mules… Trois fémi­ni­cides poli­tiques en l’es­pace de quatre mois, trois femmes qui lut­taient dans la phi­lo­so­phie du Buen Vivir, met­tant en acte, via leurs pra­tiques quo­ti­diennes, un concept qui, par ailleurs, per­met à ces Messieurs de faire de belles car­rières dans les uni­ver­si­tés occi­den­tales… Trois mères de famille et de leurs com­mu­nau­tés dont le cou­rage ne rentre pas dans des mots. Alors, faire le constat de leur invi­si­bi­li­sa­tion dans les com­mu­ni­ca­tions qui font l’é­loge du concept est une injus­tice de plus. La fameuse double peine des domi­né-e‑s, d’au­tant plus injuste que le Buen Vivir est un pro­ces­sus de libé­ra­tion vis-à-vis du modèle « capi­ta­liste-racial-patriar­cal », por­té par de mul­tiples orga­ni­sa­tions dans toute l’Amérique latine, aux appel­la­tions diverses, mais avec la même âme.

À savoir qu’il s’a­git avant tout d’une expé­rience vécue. C’est-à-dire, à la fois, pen­sée-sen­sa­tion-sen­ti­ment, et non pas une idée abs­traite pro­duit d’un pro­ces­sus pure­ment intel­lec­tuel et indi­vi­duel, mais au contraire basée sur des appren­tis­sages col­lec­tifs char­gés de sens, c’est-à-dire, de direc­tion, de sen­sa­tion et de signi­fi­ca­tion. Une pen­sée cri­tique qui émane de la péri­phé­rie et qui s’é­la­bore depuis l’in­car­na­tion des expé­riences vécues, subies, agies. D’où la cen­tra­li­té du corps dans cette cos­mo­vi­sion, conçu comme un espace de vie ayant sa propre tem­po­ra­li­té, habi­tat pri­vi­lé­gié de la parole et des liens de filia­tion avec les ancêtres et des­cen­dants, lieu élec­tif de l’Être en tant qu’é­tat et pro­ces­sus, « ser y estar6En espa­gnol, le verbe être se dit ser (état) et estar (pro­ces­sus). », concep­tion qui met aus­si le doigt sur l’im­por­tance du corps dans la construc­tion des oppres­sions. D’où le cri de ral­lie­ment : « Nuestro ter­ri­to­rio cuer­po-tier­ra no se vende, se recu­pe­ra y se defiende7« Notre ter­ri­toire-corps-terre, ne se vend pas, il se récu­père et se défend. ». »

lencas8

« Los Lencas, el pue­blo de Lempira », par Leonel Estrada

Inspiration ou pillage ?

La socio­logue boli­vienne Silvia Rivera Cusicanqui est très cri­tique à l’en­contre de ce qu’elle dénonce comme étant une conti­nui­té colo­niale : des hommes, vivant en Europe, tra­vaillant dans les uni­ver­si­tés occi­den­tales, s’ap­pro­prient des savoirs et des pra­tiques du quo­ti­dien d’hommes et de femmes indi­gènes — autre­ment dit les res­ca­pé-e‑s du pire géno­cide qu’ait connu l’Histoire —, afin d’en tirer des béné­fices per­son­nels. Et, donc, après les res­sources natu­relles, ce sont les res­sources cultu­relles et intel­lec­tuelles que le Nord Global conti­nue à prendre, à se ser­vir allè­gre­ment dans le Sud Global8Variante plus moderne et poli­ti­que­ment appro­priée de la notion de « tiers-monde » : com­prend les pays du monde en « déve­lop­pe­ment », dont la plu­part sont dans l’hé­mi­sphère Sud.. Car, désor­mais, c’est une nou­velle car­to­gra­phie qui se déploie, met­tant en avant la non-loca­li­té spa­tiale du pou­voir : il y a du Sud Global en Europe, là où sont entas­sés les migrants, comme à Calais, là où sont par­qués les immi­grés, dans les cités… et du Nord Global dans les grandes métro­poles du monde entier, et dans les uni­ver­si­tés occi­den­ta­li­sées.

« Nous vous pro­po­sons de faire d’une pierre trois coups en visant le cœur de ce monstre qui ter­ro­rise nos vies depuis si long­temps, pour enfin chan­ger d’ère. »

Pour la socio­logue, oui, l’a­ca­dé­mie peut s’in­té­res­ser au « Sumak Kawsay » [Buen Vivir en que­chua, ndlr], mais en deman­dant la per­mis­sion et la vali­da­tion aux com­mu­nau­tés qui en sont les dépo­si­taires, afin d’é­vi­ter de repro­duire les domi­na­tions colo­niales du sys­tème capi­ta­liste-racial-patriar­cal, mais aus­si d’é­vi­ter les tra­duc­tions biai­sées — comme, par exemple, la phrase de son homo­logue por­tu­gais Boaventura de Sousa Santos qui, pour expli­quer le concept, dit « Je ne peux pas gagner, si tu ne gagnes pas », et qui, au regard des fon­da­men­taux de ce « pro­jet poli­tique de vie9El Utziläj K’aslemal-El Ranxaquil K’aslemal, « El Buen Vivir », Confluencia Nuevo B’aqtun. » fait office de contre­fa­çon mal faite… Alors l’é­pi­cu­rien « socia­lisme gourmand10Selon la for­mule de Paul Ariès. », c’est sans com­men­taire… Car le Buen Vivir à la fran­çaise existe — enfin, il serait plus juste de dire qu’il a exis­té, vu l’en­tre­prise de sac­cage qu’il subit depuis trente ans. Après la Seconde Guerre mon­diale, les « jours heu­reux » du Conseil natio­nal de la Résistance, pro­gramme tenant sur dix pages et des­ti­né à rendre la vie plus belle, plus juste, plus digne, la dimen­sion spi­ri­tuelle et éco­lo­gique en moins… Mais, alors, d’où vien­dra l’is­sue qui ré-enchan­te­ra le monde ?

Pour nous, acti­vistes déco­lo­niales, il est clair que nous sommes en plein virage — d’où les nom­breuses sor­ties de route. Et nous savons aus­si que nous ne ver­rons pas l’a­bou­tis­se­ment de notre vivant de ce tour­nant ; nous avons aus­si tout à fait conscience que l’on n’a­bat pas un sys­tème vieux de 524 ans en quelques décen­nies : il est ques­tion de chan­ge­ment de para­digmes et d’é­chelles, de valeur, et de gran­deur. Mais pour nous, une chose est cer­taine, c’est que s’il reste une chance à ce monde glo­ba­li­sé de se méta­mor­pho­ser (comme le sou­haite Edgar Morin) ou (comme ambi­tionne de faire la revue Ballast) de ras­sem­bler ce qu’il y a de plus fécond dans les trois prin­ci­paux mou­ve­ments d’é­man­ci­pa­tion nés en Europe dans le giron de la révo­lu­tion indus­trielle — le com­mu­nisme, le socia­lisme et l’a­nar­chisme —, il va fal­loir com­po­ser avec ce qui pour nous est et sera la grande aspi­ra­tion révo­lu­tion­naire du XXIe siècle, c’est-à-dire la déco­lo­nia­li­té. Peut-être même que nous fini­rons par adop­ter un suf­fixe en ‑isme, et ce dans l’ob­jec­tif clair et pré­cis de réno­ver les uto­pies et de détruire le sys­tème capi­ta­liste-racial-patriar­cal. Cette chi­mère à trois têtes qui sait par­fai­te­ment s’a­dap­ter à tous les contextes humains, poly­morphe et coriace, chan­geant d’ap­pa­rence en fonc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment et des situa­tions. Attaquées sépa­ré­ment, une des trois têtes prend les com­mandes, visi­bi­li­sant un type de domi­na­tion, les deux autres mises en sour­dine conti­nuent à nour­rir celle qui fait face tout en assu­rant les arrières : com­bat­tues iso­lé­ment, les trois têtes consti­tuent une enti­té invin­cible. Nous, nous vous pro­po­sons de « faire d’une pierre trois coups » en visant le cœur de ce monstre qui ter­ro­rise nos vies depuis si long­temps, pour enfin chan­ger d’ère. Rien de moins.


Toutes les pho­to­gra­phies de l’ar­ticle sont extraites de la série « Los Lencas, el pue­blo de Lempira », signée Leonel Estrada.
Photographie de ban­nière : DR.


REBONDS

☰ Lire notre article « Le Buen Vivir : qu’est-ce donc ? », Émile Carme, juillet 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Zahra Ali : « Décoloniser le fémi­nisme », juin 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Jean Malaurie : « Nous vivons la crise mon­diale du Progrès », juin 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Aurélie Leroy : « Croire en une conscience fémi­niste unique est dépas­sé », mars 2016
☰ Lire notre article « Ngô Văn, éloge du double front », Émile Carme, mars 2016
☰ Lire notre article « Contre la crois­sance infi­nie », Uri Gordon (tra­duc­tion), février 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Angela Davis : « Nos luttes mûrissent, gran­dissent », mars 2015
☰ Lire notre article « Tuer pour civi­li­ser : au cœur du colo­nia­lisme », Alain Ruscio, novembre 2014

NOTES   [ + ]

1.Pas de chiffres offi­ciels en France où les sta­tis­tiques eth­niques sont inter­dites ; ici, le tra­vail d’un col­lec­tif qui réper­to­rie les morts : http://www.urgence-notre-police-assassine.fr/123663553.
2.Penser l’en­vers obs­cur de la moder­ni­té. Une antho­lo­gie de la pen­sée déco­lo­niale lati­no-amé­ri­caine, C. Bourguignon Rougier, P. Colin, R. Grosfoguel, Presses Universitaires de Limoges et du Limousin, 2014.
3.Voir Les Veines ouvertes de l’Amérique Latine, Eduardo Galeano, Plon, 1981.
4.Voir Peau noire, masques blancs, de Frantz Fanon, publié au Seuil en 1952.
5.La non-exploi­ta­tion de la terre était un cri­tère d’in­fra-huma­ni­sa­tion des indi­gènes par les colons.
6.En espa­gnol, le verbe être se dit ser (état) et estar (pro­ces­sus).
7.« Notre ter­ri­toire-corps-terre, ne se vend pas, il se récu­père et se défend. »
8.Variante plus moderne et poli­ti­que­ment appro­priée de la notion de « tiers-monde » : com­prend les pays du monde en « déve­lop­pe­ment », dont la plu­part sont dans l’hé­mi­sphère Sud.
9.El Utziläj K’aslemal-El Ranxaquil K’aslemal, « El Buen Vivir », Confluencia Nuevo B’aqtun.
10.Selon la for­mule de Paul Ariès.
Paolina Caro-Astorga
Paolina Caro-Astorga

Psychologue sociale et thérapeute.

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.