L’écosocialisme : qu’est-ce donc ?

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Texte inédit pour le site de Ballast — rubrique « Qu’est-ce donc ? »

L’écologie : com­bien de divi­sions ? Beaucoup, et c’est heu­reux. Nous n’a­vons rien à attendre, et même tout à craindre, des cou­rants libé­raux, mains­tream, iden­ti­taires ou irra­tion­nels qu’elle compte en son sein. Au car­re­four de la tra­di­tion maté­ria­liste socia­liste et de la lutte pour la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, l’é­co­so­cia­lisme rap­pelle que la pré­ser­va­tion de l’é­co­sys­tème est incom­pa­tible avec la logique éco­no­mique capi­ta­liste, fon­dée qu’elle est sur le pro­duc­ti­visme et la recherche infi­nie du pro­fit dans un monde fini. ☰ Par Pierre-Louis Poyau


Juin 1972, Stockholm. En ce début d’été se tient, sous l’égide de l’Organisation des Nations unies, la pre­mière grande confé­rence inter­na­tio­nale sur l’environnement. L’événement, sou­vent consi­dé­ré comme le pre­mier Sommet de la Terre, réunit un nombre impor­tant de diri­geants mon­diaux. Les décla­ra­tions de prin­cipes suc­cèdent aux dis­cours léni­fiants, jusqu’à ce qu’une cer­taine ora­trice prenne la parole. Indira Gandhi, à la tête d’un Congrès natio­nal indien alors d’orientation social-démo­crate, dirige l’Inde depuis 1966. Son dis­cours, expres­sion des sen­ti­ments de nom­breux pays du Sud, tranche avec les prises de parole des diri­geants occi­den­taux. Commençant par évo­quer son atta­che­ment à la ques­tion envi­ron­ne­men­tale, elle ne tarde pas à mettre en cause les méfaits éco­lo­giques du sys­tème éco­no­mique capi­ta­liste. Déclarant que « la recherche du pro­fit, indi­vi­duel ou col­lec­tif, semble éclip­ser tout le reste1Discours d’Indira Gandhi à la confé­rence de Stockholm, juin 1972 (nous tra­dui­sons).», elle affirme que « la pol­lu­tion n’est pas un pro­blème tech­nique. Le pro­blème ne réside pas dans la science ou la tech­no­lo­gie en tant que telles mais dans le sys­tème de valeurs du monde contem­po­rain, qui ignore les droits des indi­vi­dus et est oublieux du long terme2Ibid. ». Poursuivant son dis­cours, elle dénonce l’obsolescence pro­gram­mée et la pro­duc­tion mas­sive de biens de consom­ma­tion inutiles. À l’issue de la Conférence de Stockholm, une décla­ra­tion de 26 prin­cipes est adop­tée, qui met l’accent sur la dété­rio­ra­tion des éco­sys­tèmes : « des niveaux dan­ge­reux de pol­lu­tion de l’eau, de l’air, de la terre et des êtres vivants ; des per­tur­ba­tions pro­fondes et regret­tables de l’é­qui­libre éco­lo­gique de la bio­sphère ; la des­truc­tion et l’é­pui­se­ment de res­sources irrem­pla­çables ; enfin de graves défi­ciences qui sont dan­ge­reuses pour la san­té phy­sique, men­tale et sociale de l’homme3Déclaration finale de la Conférence des Nations Unies sur l’en­vi­ron­ne­ment, 1972 ».

« Si le constat de la catas­trophe éco­lo­gique est bien éta­bli, la res­pon­sa­bi­li­té du sys­tème capi­ta­liste n’est jamais mise en ques­tion. »

Toutefois, nulle part il n’est fait men­tion de la res­pon­sa­bi­li­té du modèle éco­no­mique contem­po­rain dans ce pro­ces­sus de dégra­da­tion de l’environnement. L’intervention remar­quée d’Indira Gandhi illustre avec éclat la carence majeure du dis­cours envi­ron­ne­men­ta­liste mains­tream contem­po­rain : si le constat de la catas­trophe éco­lo­gique est bien éta­bli, la res­pon­sa­bi­li­té du sys­tème capi­ta­liste, fon­dé sur un pro­duc­ti­visme éche­ve­lé et gui­dé par le seul impé­ra­tif de « croître ou mou­rir4Löwy Michael, Écosocialisme. L’alternative radi­cale à la catas­trophe éco­lo­gique capi­ta­liste, Mille et une nuits, 2011, p. 165. », n’est jamais mise en ques­tion. Partant du pos­tu­lat selon lequel « une éco­lo­gie qui ignore ou méprise le mar­xisme et sa cri­tique du féti­chisme de la mar­chan­dise est condam­née à n’être qu’un cor­rec­tif des excès du pro­duc­ti­visme capi­ta­liste5Ibid., p. 98. », l’écosocialisme, appa­ru dans les années 1970, se veut une syn­thèse de la cri­tique sociale por­tée par le socia­lisme et du sou­ci de sou­te­na­bi­li­té et de pré­ser­va­tion des éco­sys­tèmes qui consti­tue l’écologie poli­tique.

Socialisme et écologie : une relation tumultueuse

Socialisme et éco­lo­gie peuvent paraître au pre­mier abord dis­tants, voire contra­dic­toires. Nombre de pen­seurs du cou­rant éco­lo­giste n’ont pas man­qué de mettre en lumière l’absence de consi­dé­ra­tion des socia­lismes dits « réels » pour la pro­blé­ma­tique envi­ron­ne­men­tale. Durant l’entre-deux-guerres, l’exploitation du char­bon fut le moteur prin­ci­pal de la crois­sance indus­trielle en URSS, éri­gée au rang de prio­ri­té abso­lue par les diri­geants sovié­tiques. Au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale, ces der­niers s’étant fixé l’objectif de « dépas­ser » les États-Unis, l’industrialisation à outrance demeu­ra le cre­do du régime en matière de poli­tique éco­no­mique. À la veille de la chute du mur de Berlin, les États du bloc sovié­tique ne font guère figure d’élèves modèles en matière envi­ron­ne­men­tale : la Tchécoslovaquie émet alors 20,7 tonnes de CO2 par an et par habi­tant, la RDA 22 tonnes. Le Canada, pour­tant l’un des plus impor­tants émet­teurs de CO2 des pays de l’OCDE, ne pro­duit alors « que » 16,2 tonnes de CO2 par habi­tant et par an6Tanuro Daniel, « Capitalisme, pro­duc­ti­visme, socia­lisme réel et éco­so­cia­lisme », site de la Ligue com­mu­niste révo­lu­tion­naire, juin 2009.. L’écosocialisme ne sau­rait remettre en cause l’évidence : le pro­duc­ti­visme à la sovié­tique, au regard des des­truc­tions éco­lo­giques, n’a rien à envier au sys­tème capi­ta­liste. Cette cri­tique éco­lo­giste des régimes de type sovié­tique doit cepen­dant être réfu­tée lorsqu’elle pré­tend déce­ler une incom­pa­ti­bi­li­té entre la théo­rie mar­xiste et l’écologie poli­tique.

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Selon une idée répan­due, Marx aurait fait peu de cas du pro­blème envi­ron­ne­men­tal, de même que la plu­part des théo­ri­ciens mar­xistes après lui7De Kadt Maarten, Engel-di Mauro Salvatore, “Marx’s Ecology or Ecological Marxism : Failed Promise”, Capitalism, Nature, Society, juin 2011, pp. 52–55.. Cette asser­tion ne résiste pas à l’analyse. Comme l’observe John Bellamy Foster8Bellamy Foster John, Marx éco­lo­giste, Éditions Amsterdam, 2011, p. 14., l’un des prin­ci­paux repré­sen­tants de l’écosocialisme aux États-Unis et diri­geant de la Monthly Review, on trouve en effet dans le tome I du Capital des pas­sages qui témoignent d’une conscience aiguë des dégâts envi­ron­ne­men­taux engen­drés par le capi­ta­lisme. Marx y dénonce la rup­ture entre les hommes et la Terre, affirme que le pro­duc­ti­visme de l’agriculture à grande échelle ne peut qu’aggraver cette « rup­ture méta­bo­lique », alerte sur l’appauvrissement des sols et sur la pol­lu­tion urbaine, fus­tige l’épuisement de la terre et constate que « les condi­tions exis­tantes imposent une régu­la­tion ration­nelle de la rela­tion méta­bo­lique entre les êtres humains et la terre, ce qui pointe au-delà de la socié­té capi­ta­liste, vers le socia­lisme et le com­mu­nisme9Ibid., p. 15. ». Loin de se dés­in­té­res­ser de la ques­tion, les conti­nua­teurs immé­diats de Marx pro­longent ses réflexions. Karl Kautsky, figure majeure de la social-démo­cra­tie alle­mande, évoque ain­si les dan­gers de l’utilisation de pes­ti­cides dès 1899. Rosa Luxemburg, dans sa cor­res­pon­dance, évoque le pro­blème de la dis­pa­ri­tion des oiseaux engen­drée par la des­truc­tion de leur habi­tat. En Union sovié­tique, dans les années 1920, Vladimir Vernadsky intro­duit le concept de bio­sphère, déve­lop­pé ensuite par Alexandre Oparine. En Grande-Bretagne, l’intellectuel mar­xiste Christopher Caudwell tente, dans Heredety and Development, d’élaborer une pen­sée éco­lo­gique cohé­rente : son influence se fait sen­tir aujourd’hui dans les tra­vaux de bio­lo­gistes répu­tés10Ibid., pp. 24–27 : des bio­lo­gistes tels que Steven Rose, Richard Lewontin ou Richard Levins. Force est de consta­ter, cepen­dant, que le sou­ci éco­lo­gique a bel et bien connu une éclipse pro­lon­gée au sein de la pen­sée mar­xiste. La ques­tion, en effet, n’apparaît que de manière très mar­gi­nale dans les œuvres des prin­ci­paux théo­ri­ciens socia­listes du XXe siècle.

Misères et impasses du « capitalisme vert »

« Selon une idée répan­due, Marx aurait fait peu de cas du pro­blème envi­ron­ne­men­tal, de même que la plu­part des théo­ri­ciens mar­xistes après lui. »

C’est dans les tra­vaux d’André Gorz que l’on peut trou­ver les fon­de­ments théo­riques de l’écosocialisme tel qu’il est aujourd’hui conçu. D’abord dis­ciple de l’exis­ten­tia­lisme sar­trien, Gorz se rap­proche par la suite d’Ivan Illich, pen­seur ico­no­claste qui l’amène à se pen­cher sur la ques­tion envi­ron­ne­men­tale. Partant du constat selon lequel « il est impos­sible d’éviter une catas­trophe cli­ma­tique sans rompre radi­ca­le­ment avec les méthodes et la logique éco­no­mique qui y mènent depuis cent cin­quante ans11Gorz André, Ecologica, Galilée, 2008, p. 29.», Gorz pro­pose une inno­vante théo­rie poli­tique fon­dée sur l’alliance du sou­ci éco­lo­gique et de l’anticapitalisme. La rup­ture avec une cer­taine « logique éco­no­mique », c’est en effet cela qui dis­tingue l’écosocialisme de l’environnementalisme mains­tream. Ce der­nier s’attache à pro­mou­voir un « capi­ta­lisme vert12Tanuro Daniel, L’Impossible capi­ta­lisme vert, La Découverte, 2012, p. 232.», une éco­lo­gie poli­tique qui s’abstient de remettre en cause le sys­tème éco­no­mique contem­po­rain. L’histoire d’une grande par­tie du mou­ve­ment éco­lo­giste fran­çais est symp­to­ma­tique de ce pro­blème. Les Verts ont ain­si long­temps refu­sé de prendre posi­tion quant au cli­vage droite/gauche, arguant du fait que l’écologie était intrin­sè­que­ment indé­pen­dante de toute autre ques­tion et ne pou­vait s’inscrire dans l’échiquier poli­tique tra­di­tion­nel. En 1986, les Verts refusent par exemple l’ouverture du mou­ve­ment aux auto­ges­tion­naires, prô­nant l’autonomie du cou­rant éco­lo­giste et refu­sant de s’identifier à la gauche. Lors des élec­tions pré­si­den­tielles de 1988, Antoine Waechter, alors diri­geant des Verts, fait cam­pagne sur le dépas­se­ment du cli­vage droite/gauche13Serne Pierre, Des verts à EELV, 30 ans d’histoire de l’écologie poli­tique, Les Petits matins, 2014, pp. 48–49..

La plu­part des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et la grande majo­ri­té des poli­tiques envi­ron­ne­men­tales mises en place reposent par ailleurs sur les méca­nismes du mar­ché. Le Programme des Nations unies pour l’environnement, le PNUE, pro­meut ain­si, depuis les années 1990, la théo­rie du « sou­tien mutuel ». Cette der­nière fait de la libé­ra­li­sa­tion du com­merce et de l’investissement un outil stra­té­gique dans la lutte contre les dérè­gle­ments cli­ma­tiques. Une telle poli­tique per­met­trait en effet, selon le PNUE, de dif­fu­ser les inno­va­tions tech­no­lo­giques « vertes » sur les mar­chés mon­diaux et de les rendre dis­po­nibles à tous14ATTAC, Le Climat est notre affaire, Les liens qui libèrent, 2015, p. 35.. En réa­li­té, l’augmentation du com­merce mon­dial est à l’origine d’un accrois­se­ment impor­tant des émis­sions de gaz à effet de serre. Par ailleurs, « la libé­ra­li­sa­tion du com­merce des ser­vices et biens envi­ron­ne­men­taux […] accé­lère leur pri­va­ti­sa­tion et les sou­met à la logique de la valeur mar­chande au détri­ment d’une ges­tion locale, pérenne et démo­cra­tique de ces com­muns15Ibid., p. 36. ».

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Autre exemple typique de la logique du capi­ta­lisme vert, les droits à pol­luer s’inscrivent dans une logique de mar­ché. Introduits par le pro­to­cole de Kyoto, entré en vigueur en 2005, les « mar­chés car­bone » reposent sur un prin­cipe rela­ti­ve­ment simple : une auto­ri­té publique (État ou orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale) fixe un pla­fond d’émission de CO2 aux entre­prises. Si l’entreprise dépasse ce quo­ta, elle est tenue de payer la dif­fé­rence. Le prix de l’unité de compte, la tonne de CO2, varie selon les fluc­tua­tions du mar­ché. Selon les tenants de ce sys­tème, le méca­nisme même du mar­ché contraint ain­si les entre­prises à réduire leurs émis­sions. En réa­li­té, les quo­tas car­bone ont été si géné­reu­se­ment dis­tri­bués que le cours de la tonne de car­bone s’avère excep­tion­nel­le­ment bas : le méca­nisme de mar­ché car­bone n’a donc aucun effet dis­sua­sif sur les entre­prises. Non seule­ment inef­fi­cace, ce méca­nisme par­ti­cipe du pro­ces­sus de mar­chan­di­sa­tion géné­ra­li­sée propre au capi­ta­lisme contem­po­rain : il sup­pose en effet la créa­tion d’une uni­té de compte et d’échange, la tonne de car­bone, qui per­met aux entre­prises d’acheter et de revendre à loi­sir des droits à polluer16Keucheyan Razmig, La Nature est un champ de bataille. Essai d’écologie poli­tique, La Découverte, 2014, pp. 113–116.. En défi­ni­tive, la carence majeure du dis­cours d’une grande par­tie des éco­lo­gistes contem­po­rains « réside dans leur igno­rance de la connexion entre pro­duc­ti­visme et capi­ta­lisme. La néga­tion de ce lien consub­stan­tiel conduit à l’illusion d’un capi­ta­lisme propre17Löwy Michael, op. cit., p. 30. », ain­si qu’à la mise en place de poli­tiques publiques inutiles, si ce n’est contre-pro­duc­tives.

L’écosocialisme comme dépassement du productivisme capitaliste

« Fondé sur la recherche de la ren­ta­bi­li­té immé­diate, obsé­dé par le cal­cul des pertes et des pro­fits, le capi­ta­lisme est inca­pable de se pré­oc­cu­per des échéances loin­taines. »

Pour les tenants de l’é­co­so­cia­lisme, il faut cher­cher l’o­ri­gine de la crise éco­lo­gique dans le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme lui-même. C’est à l’action humaine que le réchauf­fe­ment glo­bal de la pla­nète ou la dis­pa­ri­tion d’espèces sont géné­ra­le­ment impu­tés. C’est aller un peu vite en besogne : si l’Homo sapiens appa­raît il y a envi­ron deux cent mille ans, la com­mu­nau­té scien­ti­fique s’accorde à dater le début du réchauf­fe­ment cli­ma­tique à la seconde moi­tié du XIXe siècle18Garric Audrey, « La NASA illustre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique depuis 1880 », Le Monde, jan­vier 2012., soit dans le sillage de la révo­lu­tion indus­trielle et de l’avènement du capi­ta­lisme. Ce n’est donc pas l’action humaine en tant que telle qui est en cause, mais bien un sys­tème éco­no­mique. Il ne s’agit pas non plus de mettre en ques­tion la tech­no­lo­gie, à l’instar de nombre de dis­ciples de Martin Heidegger ou de Jacques Ellul : « La tech­no­lo­gie actuelle, qui contri­bue de manière notable à la ruine de l’environnement, n’existe pas en elle-même : elle est le pro­duit et l’expression du capi­tal, elle est un ins­tru­ment de l’accumulation capi­ta­liste19Löwy Michael, op. cit., p. 165.. » Si l’écosocialisme fait du capi­ta­lisme le cœur du pro­blème, c’est qu’il dresse ce constat aus­si simple qu’implacable : les consé­quences de l’action humaine sur la pla­nète se fai­sant sen­tir sur le temps long, la sau­ve­garde de notre éco­sys­tème n’est pas envi­sa­geable sans une prise en compte du long terme. Fondé sur la recherche de la ren­ta­bi­li­té immé­diate, obsé­dé par le cal­cul des pertes et des pro­fits, le capi­ta­lisme est inca­pable de se pré­oc­cu­per des échéances loin­taines. Guidé par le seul impé­ra­tif de ren­ta­bi­li­té, le pro­duc­ti­visme propre au sys­tème capi­ta­liste ne tient aucun compte des dégâts qu’il peut engen­drer : il ne « peut pas faire face à la crise éco­lo­gique, parce que son être essen­tiel, son impé­ra­tif caté­go­rique, croître ou mou­rir, est pré­ci­sé­ment la rai­son même de cette crise20Ibid., p. 165. ».

James O’Connor, fon­da­teur de la revue Capitalism, Nature, Socialism et théo­ri­cien éco­so­cia­liste, iden­ti­fie ain­si une contra­dic­tion fon­da­men­tale entre capi­ta­lisme et sou­te­na­bi­li­té des éco­sys­tèmes. Le sys­tème capi­ta­liste, selon l’analyse d’O’Connor, repose sur trois « condi­tions de pro­duc­tion » : le tra­vail humain, les res­sources natu­relles (pétrole, bois, eau…) et le patri­moine bâti (villes, infra­struc­tures urbaines). La dégra­da­tion et l’amenuisement pro­gres­sifs des res­sources, engen­drés par le capi­ta­lisme lui-même, causent une aug­men­ta­tion des coûts de pro­duc­tion. Autrement dit, « par sa dyna­mique expan­sion­niste, le capi­tal met en dan­ger ou détruit ses propres condi­tions, à com­men­cer par l’environnement natu­rel21Ibid., p. 28. ». Si la res­pon­sa­bi­li­té du pro­duc­ti­visme capi­ta­liste dans la dégra­da­tion des éco­sys­tèmes ne fait aucun doute pour qui se réclame de l’écosocialisme, des auteurs tels que Razmig Keucheyan font un pas de plus : non seule­ment le capi­ta­lisme est à l’origine de la crise éco­lo­gique que nous connais­sons, mais les dégâts pro­vo­qués ne sont pas res­sen­tis de la même manière par tous. Lorsqu’en 2005 l’ouragan Katrina balaie la Nouvelle-Orléans, on constate une frap­pante sur­re­pré­sen­ta­tion des Noirs par­mi les vic­times : alors que la ville en compte 68 %, ils consti­tuent 84 % des per­sonnes dis­pa­rues. Étonnant au pre­mier abord, le fait s’explique en réa­li­té aisé­ment : les quar­tiers noirs sont situés dans les zones inondables22Keucheyan Razmig, op. cit., p. 27.. Les consé­quences du dérè­gle­ment cli­ma­tique ont donc une dimen­sion de classe : ce sont les exclus et les plus pauvres qui sont très majo­ri­tai­re­ment frap­pés.

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Le pro­blème iden­ti­fié, l’écosocialisme se pro­pose, alliant sou­cis du pro­grès social et de la pré­ser­va­tion des éco­sys­tèmes, de « subor­don­ner la valeur d’échange à la valeur d’usage, en orga­ni­sant la pro­duc­tion en fonc­tion des besoins sociaux et des exi­gences de la pro­tec­tion de l’environnement23Löwy Michael, op. cit., p. 33. ». Dans cette optique, l’outil prin­ci­pal d’une poli­tique éco­so­cia­liste est la pla­ni­fi­ca­tion, qui doit per­mettre de res­ti­tuer le pou­voir de déci­sion « à la socié­té qui seule peut prendre en compte l’intérêt géné­ral24Ibid., p. 35. ». Il n’est évi­dem­ment pas ici ques­tion d’une pla­ni­fi­ca­tion auto­ri­taire et diri­giste à la sovié­tique, mais d’un plan qui fixe­rait les grands prin­cipes qui doivent pré­va­loir en matière de poli­tique éco­no­mique. Ainsi enten­due, la pla­ni­fi­ca­tion n’entre pas en contra­dic­tion avec l’autogestion démo­cra­tique des entre­prises au niveau local : « La déci­sion de trans­for­mer, par exemple, une usine de voi­ture en uni­té de pro­duc­tion de bus ou de tram­way revien­drait à l’ensemble de la socié­té, l’organisation et le fonc­tion­ne­ment internes de l’usine seraient gérés démo­cra­ti­que­ment par les tra­vailleurs eux-mêmes25Ibid., p. 60.. » Cette pla­ni­fi­ca­tion doit s’accompagner d’un déve­lop­pe­ment impor­tant des méca­nismes de démo­cra­tie directe. Chaque prise de déci­sion serait ain­si pré­cé­dée d’un long débat, fina­le­ment tran­ché de façon col­lec­tive au niveau local, régio­nal ou natio­nal : « Une telle démo­cra­tie, com­mune et par­ti­ci­pa­tive, est le seul moyen non pas d’éviter de faire des erreurs, mais de les cor­ri­ger par la col­lec­ti­vi­té sociale elle-même26Ibid., p. 74.. »

« La pla­ni­fi­ca­tion n’entre pas en contra­dic­tion avec l’autogestion démo­cra­tique des entre­prises au niveau local. »

L’écosocialisme ne manque pas de théo­ri­ciens. Il peut aus­si pré­tendre à une cer­taine repré­sen­ta­tion ins­ti­tu­tion­nelle, qui s’exprime par le biais de divers par­tis sur les deux rives de l’Atlantique. Aux États-Unis, le Green Party est sans doute celui qui se rap­proche le plus du pro­jet éco­so­cia­liste. Fondé en 1984, il pré­sente régu­liè­re­ment des can­di­dats à l’élection pré­si­den­tielle, par­ve­nant, à l’occasion de la can­di­da­ture de Ralph Nader en 2000, à réunir près de trois mil­lions de voix. Dans son texte d’orientation, le par­ti insiste sur la néces­si­té d’allier tran­si­tion éco­lo­gique, jus­tice sociale et démo­cra­tie locale, repre­nant ain­si à son compte le trip­tyque por­té par le cou­rant éco­so­cia­liste. La pla­te­forme pro­gram­ma­tique mise en place par le par­ti, qua­li­fiée de Green New Deal, emprunte autant à la volon­té de pro­grès social his­to­ri­que­ment por­tée par le mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain qu’aux réflexions plus récentes sur la néces­si­té d’un chan­ge­ment de modèle à même de sau­ve­gar­der les éco­sys­tèmes : natio­na­li­sa­tion d’une par­tie des banques, créa­tion de banques publiques, ins­tau­ra­tion d’un droit à l’électricité et aux trans­ports publics gra­tuits, inves­tis­se­ments mas­sifs dans les éner­gies renou­ve­lables… Le pro­gramme des Verts amé­ri­cains met éga­le­ment l’accent sur la néces­si­té d’une refonte des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques, plai­dant par exemple pour l’interdiction du finan­ce­ment pri­vé des cam­pagnes élec­to­rales27The Green New Deal, site du Green Party of the United States.. En Europe, le cou­rant éco­so­cia­liste est por­té de longue date par la gauche radi­cale scan­di­nave, ras­sem­blée depuis 2004 au sein de l’Alliance de la Gauche verte nor­dique. Le Parti de gauche sué­dois, héri­tier du par­ti com­mu­niste de Suède, et le Mouvement des verts et de gauche islan­dais sont les plus emblé­ma­tiques repré­sen­tants de ce cou­rant.

En France, le Parti de gauche est l’une des rares orga­ni­sa­tions à se reven­di­quer de l’écosocialisme. Dans une bro­chure de 2013, le par­ti dresse le por­trait d’un « sys­tème pro­duc­ti­viste et capi­ta­liste, [où] il faut pro­duire tou­jours plus pour gagner plus. Quitte à exploi­ter à la fois les indi­vi­dus et les éco­sys­tèmes28Dégâts sociaux et envi­ron­ne­men­taux, ça suf­fit ! Vite, la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique. ». La pla­te­forme pro­gram­ma­tique du PG pré­voit la natio­na­li­sa­tion des sec­teurs stra­té­giques (eau, élec­tri­ci­té, trans­ports, ges­tion des déchets) et leur pla­ce­ment sous « contrôle citoyen ». Dans le pro­gramme de la France Insoumise pour les élec­tions pré­si­den­tielles de 2017, la tran­si­tion éco­lo­gique fait figure d’en­jeu cen­tral : consti­tu­tion­na­li­sa­tion de la « règle verte » (ne pas prendre davan­tage à la nature que ce qu’elle peut recons­ti­tuer), créa­tion d’un pôle public de l’éner­gie, plan de réno­va­tion éco­lo­gique du bâti…29L’avenir en com­mun. Le pro­gramme de la France insou­mise et son can­di­dat Jean-Luc Mélenchon, Seuil, 2016, p.67–78. La Gauche anti­ca­pi­ta­liste, cou­rant éco­so­cia­liste du Nouveau Parti anti­ca­pi­ta­liste fon­dé en 2011, par­ti­cipe en 2012 aux Assises de l’écosocialisme. Ce serait faire erreur que de s’imaginer que « les ques­tions éco­lo­giques ne concernent que les pays du Nord, qu’elles seraient un luxe de plus des socié­tés riches30Löwy Michael, op. cit., p. 46. ». Au Brésil, le Mouvement des pay­sans sans terre se bat pour la défense de l’agriculture pay­sanne et l’accès aux res­sources natu­relles, s’opposant depuis des années aux mul­ti­na­tio­nales telles que Monsanto, dont les déver­se­ments de pes­ti­cides menacent les éco­sys­tèmes locaux.

Benjamin Zank

Croissance ou décroissance : le piège d’un faux dilemme

L’écosocialisme se dis­tingue donc de l’écologie poli­tique mains­tream par sa remise en cause radi­cale du pro­duc­ti­visme des­truc­teur du capi­ta­lisme contem­po­rain. Il entend éga­le­ment dépas­ser un socia­lisme qui, trop long­temps, n’a fait que peu de cas de la ques­tion éco­lo­gique. Enfin, il peut croi­ser le fer avec un impor­tant cou­rant éco­lo­gique contem­po­rain, la décrois­sance, qui prône un renon­ce­ment à « la crois­sance sys­té­ma­tique tous azi­muts31Latouche Serge, Petit trai­té de la décrois­sance sereine, Mille et une nuits, 2007, p. 14. » et une réduc­tion mas­sive de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion. C’est qu’un pan du cou­rant décrois­sant — très divers — s’a­ven­ture en eaux troubles. Serge Latouche, par­ti­san de ce der­nier, déve­loppe un dis­cours sus­cep­tible d’en­trer en réso­nance avec nombre de pro­po­si­tions por­tées par l’écosocialisme : cri­tique de la crois­sance aveugle, de la reli­gion du pro­grès… Mais son « refus en bloc de l’humanisme occi­den­tal, de la pen­sée des Lumières et de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive32Löwy Michael, op. cit., p. 15. » pose tou­te­fois des pro­blèmes à qui se réclame de l’écosocialisme ; l’on voit mal « com­ment ses pré­co­ni­sa­tions ne nous ramè­ne­raient pas à l’âge de pierre33Ibid., p. 16. ». Les tenants d’un socia­lisme éco­lo­gique jugent inutile et dan­ge­reux le refus sys­té­ma­tique de la crois­sance ; les acti­vi­tés des­truc­trices et pol­luantes doivent indé­nia­ble­ment décroître, celles dont le but est de satis­faire les besoins sociaux doivent croître : « Des sec­teurs entiers de l’industrie et de l’agriculture doivent être sup­pri­més, réduits ou restruc­tu­rés, et d’autres doivent être déve­lop­pés, tout en four­nis­sant le plein emploi pour tous34Déclaration éco­so­cia­liste inter­na­tio­nale de Belém, 2008.. » Si l’é­co­so­cia­lisme ne sau­rait se recon­naître dans les pro­pos réac­tion­naires d’un Teddy Goldsmith, les conver­gences s’a­vèrent nom­breuses avec un auteur tel que Paul Ariès, fon­da­teur du « socia­lisme gourmand35Ariès Paul, Le Socialisme gour­mand. Le bien-vivre : un nou­veau pro­jet poli­tique, Les empê­cheurs de pen­ser en rond, La Découverte, 2012. ». Innovante alliance du mar­xisme et de l’écologie poli­tique, l’écosocialisme se veut une alter­na­tive radi­cale au modèle pro­duc­ti­viste actuel. Rejetant le faux dilemme entre l’asphyxie pro­gres­sive due au réchauf­fe­ment glo­bal et la régres­sion sociale que ne man­que­rait pas d’entraîner une décrois­sance géné­ra­li­sée, il affirme qu’un « autre monde est pos­sible36Löwy Michael, op. cit., p. 21. ! ».


Photographie de vignette : Benjamin Zank


Les « Qu’est-ce donc ? » de Ballast


REBONDS

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☰ Lire notre entre­tien avec Hervé Kempf : « On redé­couvre ce qu’est la poli­tique », juillet 2016
☰ Lire notre article « Le Buen vivir : qu’est-ce donc ? », Emile Carme, juillet 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Jean Malaurie : « Nous vivons la crise mon­diale du pro­grès », juin 2016
☰ Lire notre tra­duc­tion « Contre la crois­sance infi­nie », Uri Gordon, février 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Naomie Klein : « Le chan­ge­ment cli­ma­tique génère des conflits », décembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Paul Ariès : « La poli­tique des grandes ques­tions abs­traites, c’est celle des domi­nants », mars 2015

NOTES   [ + ]

1.Discours d’Indira Gandhi à la confé­rence de Stockholm, juin 1972 (nous tra­dui­sons).
2.Ibid.
3.Déclaration finale de la Conférence des Nations Unies sur l’en­vi­ron­ne­ment, 1972
4.Löwy Michael, Écosocialisme. L’alternative radi­cale à la catas­trophe éco­lo­gique capi­ta­liste, Mille et une nuits, 2011, p. 165.
5.Ibid., p. 98.
6.Tanuro Daniel, « Capitalisme, pro­duc­ti­visme, socia­lisme réel et éco­so­cia­lisme », site de la Ligue com­mu­niste révo­lu­tion­naire, juin 2009.
7.De Kadt Maarten, Engel-di Mauro Salvatore, “Marx’s Ecology or Ecological Marxism : Failed Promise”, Capitalism, Nature, Society, juin 2011, pp. 52–55.
8.Bellamy Foster John, Marx éco­lo­giste, Éditions Amsterdam, 2011, p. 14.
9.Ibid., p. 15.
10.Ibid., pp. 24–27 : des bio­lo­gistes tels que Steven Rose, Richard Lewontin ou Richard Levins
11.Gorz André, Ecologica, Galilée, 2008, p. 29.
12.Tanuro Daniel, L’Impossible capi­ta­lisme vert, La Découverte, 2012, p. 232.
13.Serne Pierre, Des verts à EELV, 30 ans d’histoire de l’écologie poli­tique, Les Petits matins, 2014, pp. 48–49.
14.ATTAC, Le Climat est notre affaire, Les liens qui libèrent, 2015, p. 35.
15.Ibid., p. 36.
16.Keucheyan Razmig, La Nature est un champ de bataille. Essai d’écologie poli­tique, La Découverte, 2014, pp. 113–116.
17.Löwy Michael, op. cit., p. 30.
18.Garric Audrey, « La NASA illustre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique depuis 1880 », Le Monde, jan­vier 2012.
19.Löwy Michael, op. cit., p. 165.
20.Ibid., p. 165.
21.Ibid., p. 28.
22.Keucheyan Razmig, op. cit., p. 27.
23.Löwy Michael, op. cit., p. 33.
24.Ibid., p. 35.
25.Ibid., p. 60.
26.Ibid., p. 74.
27.The Green New Deal, site du Green Party of the United States.
28.Dégâts sociaux et envi­ron­ne­men­taux, ça suf­fit ! Vite, la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique.
29.L’avenir en com­mun. Le pro­gramme de la France insou­mise et son can­di­dat Jean-Luc Mélenchon, Seuil, 2016, p.67–78.
30.Löwy Michael, op. cit., p. 46.
31.Latouche Serge, Petit trai­té de la décrois­sance sereine, Mille et une nuits, 2007, p. 14.
32.Löwy Michael, op. cit., p. 15.
33.Ibid., p. 16.
34.Déclaration éco­so­cia­liste inter­na­tio­nale de Belém, 2008.
35.Ariès Paul, Le Socialisme gour­mand. Le bien-vivre : un nou­veau pro­jet poli­tique, Les empê­cheurs de pen­ser en rond, La Découverte, 2012.
36.Löwy Michael, op. cit., p. 21.
Pierre-Louis Poyau
Pierre-Louis Poyau

Vit à Paris. Étudiant en histoire ; ses recherches portent sur la Commune de 1871. Écosocialiste, républicain critique, universaliste.

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Au sommaire :
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