L’abécédaire de Frantz Fanon


« Chaque fois que la liber­té et la digni­té de l’homme sont en ques­tion, nous sommes tous concer­nés, Blancs, Noirs ou jaunes1Cité par Alice Cherki dans Frantz Fanon, por­trait, Seuil, 2011. », avait assu­ré le natif de Fort-de-France afin d’ex­pli­ci­ter son enga­ge­ment, en 1943, au sein de l’Armée fran­çaise de libé­ra­tion. Mais le jeune sol­dat — gra­ve­ment bles­sé à la poi­trine par un éclat d’o­bus — ne tar­da pas à confier sa dés­illu­sion : le racisme per­du­rait dans les rangs répu­bli­cains. Le psy­chiatre qu’il devint ral­lia une décen­nie plus tard la lutte pour l’in­dé­pen­dance de l’Algérie, allant jus­qu’à se pré­sen­ter comme l’un de ses citoyens et espé­rer y être mis en terre — il le fut, au début des années 1960, trois de ses ouvrages à ses côtés. L’auteur des désor­mais clas­siques Les Damnés de la terre et Peau noire, masques blancs esti­mait que les ana­lyses mar­xistes devaient être « légè­re­ment dis­ten­dues » dès lors qu’il était ques­tion de pen­ser le colo­nia­lisme : retour, en 26 lettres, sur l’une des figures révo­lu­tion­naires du XXe siècle.


Antisémitisme : « L’antisémitisme me touche en pleine chair, je m’é­meus, une contes­ta­tion effroyable m’a­né­mie, on me refuse la pos­si­bi­li­té d’être un homme. Je ne puis me déso­li­da­ri­ser du sort réser­vé à mon frère. Chacun de mes actes engage l’homme. Chacune de mes réti­cences, cha­cune de mes lâche­tés, mani­feste l’homme. » (Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952)

Bourgeoisie natio­nale : « Au sein de cette bour­geoi­sie natio­nale on ne trouve ni indus­triels ni finan­ciers. La bour­geoi­sie natio­nale des pays sous-déve­lop­pés n’est pas orien­tée vers la pro­duc­tion, l’in­ven­tion, la construc­tion, le tra­vail. Elle est toute entière cana­li­sée vers des acti­vi­tés de type inter­mé­diaire. Être dans le cir­cuit, dans la com­bine, telle semble être sa voca­tion pro­fonde. La bour­geoi­sie natio­nale a une psy­cho­lo­gie d’hommes d’af­faires, non de capi­taines d’in­dus­trie. » (Les Damnés de la terre, Maspero, 1961)

Colonialisme : « Redisons-le, tout groupe colo­nia­liste est raciste. » (« Racisme et Culture », Présence Africaine, juin-novembre 1956)

Déshumanisation : « Ainsi dans une pre­mière phase l’oc­cu­pant ins­talle sa domi­na­tion, affirme mas­si­ve­ment sa supé­rio­ri­té. Le groupe social asser­vi mili­tai­re­ment et éco­no­mi­que­ment est déshu­ma­ni­sé selon une méthode poly­di­men­sion­nelle. » (« Racisme et Culture », Présence Africaine, juin-novembre 1956)

Europe : « Il s’agit pour le tiers-monde de recom­men­cer une his­toire de l’homme qui tienne compte à la fois des thèses quel­que­fois pro­di­gieuses sou­te­nues par l’Europe mais aus­si des crimes de l’Europe dont le plus odieux aura été, au sein de l’homme, l’é­car­tè­le­ment patho­lo­gique de ses fonc­tions et l’é­miet­te­ment de son uni­té, dans le cadre d’une col­lec­ti­vi­té, la bri­sure, la stra­ti­fi­ca­tion, les ten­sions san­glantes ali­men­tées par des classes, enfin, à l’é­chelle immense de l’hu­ma­ni­té, les haines raciales, l’es­cla­vage, l’ex­ploi­ta­tion et sur­tout le géno­cide exsangue que consti­tue la mise à l’é­cart d’un mil­liard et demi d’hommes. » (Les Damnés de la terre, Maspero, 1961)

F.L.N. : « Le F.L.N. s’a­dresse à la gauche fran­çaise, aux démo­crates fran­çais et leur demande d’en­cou­ra­ger toute grève entre­prise par le peuple fran­çais contre l’é­lé­va­tion du coût de la vie, les nou­veaux impôts, la res­tric­tion des liber­tés démo­cra­tiques en France, consé­quences directes de la guerre d’Algérie. » (« Les Intellectuels et les démo­crates fran­çais devant la révo­lu­tion algé­rienne », El Moudjahid, décembre 1957)

Génies : « Les rap­ports nou­veaux, ce n’est pas le rem­pla­ce­ment d’une bar­ba­rie par une autre bar­ba­rie, d’un écra­se­ment de l’homme par un autre écra­se­ment de l’homme. Ce que nous, Algériens, vou­lons, c’est décou­vrir l’homme der­rière le colo­ni­sa­teur ; cet homme, à la fois ordon­na­teur et vic­time d’un sys­tème qui l’avait étouf­fé et réduit au silence. Quant à nous, nous avons depuis de longs mois réha­bi­li­té l’homme colo­ni­sé algé­rien. Nous avons arra­ché l’homme algé­rien à l’oppression sécu­laire et impla­cable. Nous nous sommes mis debout et nous avan­çons main­te­nant. Qui peut nous réins­tal­ler dans la ser­vi­tude ? Nous vou­lons une Algérie ouverte à tous, pro­pice à tous les génies. Cela, nous le vou­lons et nous le ferons. » (L’An V de la révo­lu­tion algé­rienne, Maspero, 1959)

Histoire : « Le colon fait l’Histoire et sait qu’il la fait. Et parce qu’il se réfère constam­ment à l’his­toire de sa métro­pole, il indique en clair qu’il est ici le pro­lon­ge­ment de cette métro­pole. L’histoire qu’il écrit n’est donc pas l’his­toire du pays qu’il dépouille mais l’his­toire de sa nation en ce qu’elle écume, viole et affame. » (Les Damnés de la terre, Maspero, 1961)

Portrait en Algérie, Marc Garanger (1960)

Invention : « Seront désa­lié­nés Nègres et Blancs qui auront refu­sé de se lais­ser enfer­mer dans la Tour sub­stan­tia­li­sée du Passé. Je suis un homme, et c’est tout le pas­sé du monde que j’ai à reprendre. En aucune façon je ne dois tirer du pas­sé des peuples de cou­leur ma voca­tion ori­gi­nelle. Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite. […] Il y a de part et d’autre du monde des hommes qui se cherchent. Je ne suis pas pri­son­nier de l’Histoire. Je ne dois pas y cher­cher le sens de ma des­ti­née. Je dois me rap­pe­ler à tout ins­tant que le véri­table saut consiste à intro­duire l’invention dans l’existence. Dans le monde où je m’achemine, je me crée inter­mi­na­ble­ment. » (Peau noire masques blancs, Seuil, 1952)

Journée : « Il suf­fit, pour com­prendre cette sen­si­ti­vi­té, sim­ple­ment d’é­tu­dier, d’ap­pré­cier le nombre et la pro­fon­deur des bles­sures faites à un colo­ni­sé pen­dant une seule jour­née pas­sée au sein du régime colo­nial. Il faut se sou­ve­nir en tout cas qu’un peuple colo­ni­sé n’est pas seule­ment un peuple domi­né. Sous l’oc­cu­pa­tion alle­mande, les Français étaient demeu­rés des hommes. » (Les Damnés de la terre, Maspero, 1961)

Kenya : « Dans les colo­nies de peu­ple­ment du type Kenya, Algérie, Afrique du Sud, l’u­na­ni­mi­té s’est faite : seule la lutte armée pro­vo­que­ra la défaite de la nation occu­pante. » (« Accra : l’Afrique affirme son uni­té et défi­nit sa stra­té­gie », El Moudjahid, décembre 1958)

Libération : « La véri­table libé­ra­tion n’est pas cette pseu­do-indé­pen­dance où les ministres à res­pon­sa­bi­li­té limi­tée voi­sinent avec l’é­co­no­mie domi­née par le pacte colo­nial. La libé­ra­tion est la mise à mort du sys­tème colo­nial, depuis la pré­émi­nence de la langue de l’op­pres­seur et la dépar­te­men­ta­li­sa­tion, jus­qu’à l’u­nion doua­nière qui main­tient en réa­li­té l’an­cien colo­ni­sé dans les mailles de la culture, de la mode, et des images du colo­nia­liste. » (« Décolonisation et indé­pen­dance », El Moudjahid, avril 1958)

Momification : « La mise en place du régime colo­nial n’en­traîne pas pour autant la mort de la culture autoch­tone. Il res­sort au contraire de l’ob­ser­va­tion his­to­rique que le but recher­ché est davan­tage une ago­nie conti­nuée qu’une dis­pa­ri­tion totale de la culture pré-éxis­tante. Cette culture, autre­fois vivante et ouverte sur l’a­ve­nir, se ferme, figée dans le sta­tut colo­nial, prise dans le car­can de l’op­pres­sion. À la fois pré­sente et momi­fiée elle atteste contre ses membres. Elle les défi­nit en effet sans appel. La momi­fi­ca­tion cultu­relle entraîne une momi­fi­ca­tion de la pen­sée indi­vi­duelle. L’apathie si uni­ver­sel­le­ment signa­lée des peuples colo­niaux n’est que la consé­quence logique de cette opé­ra­tion. » (« Racisme et Culture », Présence Africaine, juin-novembre 1956)

Négociations : « Dans les négo­cia­tions sur l’in­dé­pen­dance, il était d’a­bord ques­tion des inté­rêts éco­no­miques : banques, zone moné­taire, per­mis de recherches, conces­sions d’ex­ploi­ta­tion, invio­la­bi­li­té des pro­prié­tés volées aux pay­sans lors de la conquête, etc. D’œuvre civi­li­sa­trice, évan­gé­lique ou cultu­relle, il ne fut plus ques­tion. » (« Vérités pre­mières à pro­pos du pro­blème colo­nial », El Moudjahid, juillet 1958)

Portrait en Algérie, Marc Garanger (1960)

Opération magique : « Depuis quatre ans nous ne ces­sons de répé­ter à ceux qui siègent dans les Assemblées fran­çaises que le colo­nia­lisme fran­çais ne fera l’ob­jet d’au­cune opé­ra­tion magique et qu’il est vain d’en espé­rer une pro­gres­sive dis­pa­ri­tion. » (« Lettre à la jeu­nesse Africaine », El Moudjahid, mai 1958)

Peuple noir : « Il y a autant de dif­fé­rence entre un Antillais et un Dakarien qu’entre un Brésilien et un Madrilène. Ce qu’on cherche en englo­bant tous les nègres sous le terme peuple noir c’est à leur enle­ver toute pos­si­bi­li­té d’ex­pres­sion indi­vi­duelle. Ce qu’on cherche ain­si, c’est à les mettre dans l’o­bli­ga­tion de répondre à l’i­dée qu’on se fait d’eux. » (« Antillais et Africains », Esprit, février 1955)

Qui-vive : « Le colo­ni­sé est tou­jours sur le qui-vive car, déchif­frant dif­fi­ci­le­ment les mul­tiples signes du monde colo­nial, il ne sait jamais s’il a fran­chi ou non la limite. » (Les Damnés de la terre, Maspero, 1961)

Racisme : « Le racisme vul­gaire dans sa forme bio­lo­gique cor­res­pond à la période d’ex­ploi­ta­tion bru­tale des bras et des jambes de l’homme. La per­fec­tion des moyens de pro­duc­tion pro­voque fata­le­ment le camou­flage des tech­niques d’ex­ploi­ta­tion de l’homme, donc des formes du racisme. » (« Racisme et Culture », Présence Africaine, juin-novembre 1956)

Syndrome : « Syndrome nord-afri­cain. Aujourd’hui, le Nord-Africain qui se pré­sente à une consul­ta­tion sup­porte le poids mort de tous ses com­pa­triotes. Tous ceux qui n’a­vaient que des symp­tômes, tous ceux à pro­pos de qui l’on disait : Rien à se mettre sous la dent. (Entendez : pas de lésion.) Mais le malade qui est là, en face de moi, ce corps que je suis for­cé de sup­po­ser balayé par une conscience, ce corps qui n’est plus tout à fait corps ou du moins qui est dou­ble­ment corps puisque ahu­ri d’é­pou­vante — ce corps qui me demande de l’é­cou­ter sans tou­te­fois m’y attar­der —, pro­vo­que­ra en moi une révolte. » (« Le syn­drome nord afri­cain », Esprit, février 1952)

Torture : « La tor­ture en Algérie n’est pas un acci­dent, ou une erreur, ou une faute. Le colo­nia­lisme ne se com­prend pas sans la pos­si­bi­li­té de tor­tu­rer, de vio­ler ou de mas­sa­crer. La tor­ture est une moda­li­té des rela­tions occu­pant-occu­pé. » (« L’Algérie face aux tor­tion­naires fran­çais », El Moudjahid, sep­tembre 1957)

Unité : « L’Unité afri­caine est un prin­cipe à par­tir duquel on se pro­pose de réa­li­ser les États-Unis d’Afrique sans pas­ser par la phase natio­nale chau­vine bour­geoise avec son cor­tège de guerres et de deuils. » (« Cette Afrique à venir », Pour la Révolution afri­caine, Maspero, 1969)

Portrait en Algérie, Marc Garanger (1960)

Voix : « Je veux ma voix bru­tale, je ne la veux pas belle, je ne la veux pas pure, je ne la veux pas de toute dimen­sion. Je la veux de part en part déchi­rée, je ne veux pas qu’elle s’a­muse car enfin, je parle de l’homme et de son refus, de la quo­ti­dienne pour­ri­ture de l’homme, de son épou­van­table démis­sion. » (« Lettre à un fran­çais » [1956], Pour la Révolution afri­caine, Maspero, 1969)

Wright : « Cet homme objet, sans moyens d’exis­ter, sans rai­son d’être, est bri­sé au plus pro­fond de sa sub­stance. Le désir de vivre, de conti­nuer, se fait de plus en plus indé­cis, de plus en plus fan­to­ma­tique. C’est à ce stade qu’ap­pa­raît le fameux com­plexe de culpa­bi­li­té. Wright dans ses pre­miers romans en donne une des­crip­tion très détaillée. » (« Racisme et Culture », Présence Africaine, juin-novembre 1956)

XIXe siècle : « Aussi, face à la puis­sance extra­or­di­naire des plan­teurs blancs, l’a­bo­li­tion de l’es­cla­vage au XIXe siècle se révé­la-t-elle inef­fi­cace à pro­vo­quer l’a­mé­lio­ra­tion réelle de la situa­tion des tra­vailleurs noirs. Ceux-ci durent res­ter ouvriers agri­coles sur les plan­ta­tions et, encore aujourd’­hui, leurs misé­rables cases voi­sinent la luxueuse mai­son du plan­teur. » (« Aux Antilles, nais­sance d’une nation ? », El Moudjahid, jan­vier 1958)

Youssef : « Avec [le bom­bar­de­ment de] Sakiet Sidi Youssef le peuple tuni­sien s’est convain­cu que non seule­ment les fran­çais entendent le punir de sa soli­da­ri­té avec le peuple algé­rien mais encore espèrent prendre pré­texte de cette soli­da­ri­té pour recon­qué­rir la Tunisie, prou­vant ain­si, une fois pour toutes, que le Maghreb est un et qu’il doit être domi­né par l’im­pé­ria­lisme fran­çais. » (« Le sang magh­ré­bin ne cou­le­ra pas en vain », El Moudjahid, février 1958)

Zone : « Une confé­rence de Berlin avait pu répar­tir l’Afrique déchi­que­tée entre trois ou quatre pavillons. Actuellement, ce qui est impor­tant, ce n’est pas que telle région afri­caine soit terre de sou­ve­rai­ne­té fran­çaise ou belge : ce qui importe, c’est que les zones éco­no­miques soient pro­té­gées. » (Les Damnés de la terre, Maspero, 1961)


Tous les abé­cé­daires sont confec­tion­nés, par nos soins, sur la base des ouvrages, articles et cor­res­pon­dances des auteur.e.s.
Photographie de ban­nière : extrait d’une image de Marc Garanger


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1.Cité par Alice Cherki dans Frantz Fanon, por­trait, Seuil, 2011.
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