Cartouches (71)


La néo­li­bé­ra­li­sa­tion de la France à marche for­cée, Rosa Luxemburg dans le texte, un poète enfer­mé, un ins­ti­tu­teur en Anatolie, une his­toire du capi­ta­lisme, un corps qui parle, un veau qui pleure, des eaux-fortes et des bateaux, le gros mot de com­mu­nisme et une jambe dis­pa­rue : nos chro­niques du mois de décembre.


La Résistible ascen­sion du néo­li­bé­ra­lisme — Modernisation capi­ta­liste et crise poli­tique en France (1980–2020), de Bruno Amable

Bruno Amable décrit ici la trans­for­ma­tion néo­li­bé­rale de l’é­co­no­mie fran­çaise depuis les années 1980. Laquelle n’a­vait rien d’i­né­luc­table : l’é­co­no­miste hété­ro­doxe revient sur le « récit par­tiel et erro­né » d’une France cor­se­tée et affai­blie par son modèle social inadap­té à la mon­dia­li­sa­tion. De 1980 à aujourd’­hui, les com­men­ta­teurs poli­tiques et les éco­no­mistes libé­raux n’ont eu de cesse de cri­ti­quer l’ab­sence ou la len­teur des « réformes struc­tu­relles » — la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés des capi­taux, du tra­vail et des biens et ser­vices — en rai­son d’une « lâche­té poli­tique » des diri­geants, « obsé­dés par de nom­breuses élec­tions », selon la for­mule d’un ancien com­mis­saire euro­péen. Héritier de l’é­cole de la régu­la­tion, Amable détri­cote ce dis­cours par une théo­rie ambi­tieuse et convain­cante du chan­ge­ment ins­ti­tu­tion­nel : toutes les réformes socio-éco­no­miques néces­sitent une média­tion entre un bloc social (des groupes sociaux hété­ro­gènes mais for­mant de fait une coa­li­tion élec­to­rale) et des forces poli­tiques à la manœuvre. Par un retour his­to­rique pré­cis sur le grandes réformes éco­no­miques des qua­rante der­nières années, l’au­teur démontre qu’il n’y a jamais eu de bloc social domi­nant en faveur des réformes néo­li­bé­rales en France. La droite au pou­voir pou­vait s’attaquer à la dépense publique et au sys­tème de pro­tec­tion sociale mais pre­nait plus de pré­cau­tion quant aux réformes du mar­ché du tra­vail. La gauche au pou­voir pri­va­ti­sait et libé­ra­li­sait les mar­chés des capi­taux mais ne pou­vait s’attaquer aux ser­vices publics, aux retraites et aux rela­tions employeurs-employés. Le quin­quen­nat Hollande a désar­ti­cu­lé le bloc de gauche en pas­sant outre ce pacte tacite. Puis l’auteur de pas­ser en revue l’arsenal des réformes néo­li­bé­rales menées par Macron, don­nant corps au concept de « bloc bour­geois » : n’étant pas tenu élec­to­ra­le­ment par des groupes sociaux popu­laires, ce der­nier a par­ache­vé l’œuvre de ses pré­dé­ces­seurs. Seuls les gilets jaunes, la grève contre la réforme des retraites et la pan­dé­mie ont pro­vi­soi­re­ment frei­né le chef de la bour­geoi­sie. [A.G.]

La Découverte, 2021

Découvrir Luxemburg, d’Ulysse Lojkine et Alice Vincent

Un siècle après son assas­si­nat, le nom de Rosa Luxemburg res­sur­git ici ou là. Parfois — on peut le regret­ter — pour faire d’elle une sorte d’i­cône plus que pour évo­quer sa pen­sée. Ce petit ouvrage a pré­ci­sé­ment pour objec­tif de faire connaître les réflexions de la mili­tante socia­liste. Douze textes sont pré­sen­tés et com­men­tés par les auteur·es, sui­vant un ordre chro­no­lo­gique et thé­ma­tique. La révo­lu­tion, l’an­ti-impé­ria­lisme, la grève, le rôle du par­ti, l’ac­tion des masses ou encore le conseillisme sont autant de portes d’en­trée vers un socia­lisme en prise avec les débats de l’é­poque. C’est d’ailleurs un point fort du livre : contex­tua­li­ser les textes, pour mieux situer la conjonc­ture poli­tique dans les­quels ils se déploient. Rosa Luxemburg s’op­pose ain­si au réfor­misme d’Eduard Bersntein, contes­tant la thèse selon laquelle le socia­lisme pour­rait être atteint gra­duel­le­ment par une série de réformes sociales. Au fil des textes, le mar­xisme res­sort comme fil conduc­teur, outil cri­tique dont elle s’est empa­rée pour sai­sir les dyna­miques du capi­ta­lisme et poser sur la table des hypo­thèses fortes pour en sor­tir. Certaines d’entre elles peuvent appa­raître quelque peu datées : Luxemburg voyait comme inévi­table l’ef­fon­dre­ment du capi­ta­lisme sous le poids de ses propres contra­dic­tions — sui­vant là un mar­xisme pro­ba­ble­ment trop ortho­doxe. Mais face aux natio­na­lismes qui se déchaînent de nos jours et au péril fas­ciste qui va s’a­van­çant, ses apports sur l’an­ti­mi­li­ta­risme et l’in­ter­na­tio­na­lisme n’ont pas per­du de leur vigueur. « [L]es anta­go­nismes inter­na­tio­naux entre les États capi­ta­listes ne sont qu’un autre ver­sant des anta­go­nismes de classes internes à la socié­té capi­ta­liste. » Découvrir Luxemburg, donc, et peut-être remettre au goût du jour son mot d’ordre « socia­lisme ou bar­ba­rie » ? [M.B.]

Les Éditions sociales, 2021

L’Homme qui penche, de Thierry Metz

« J’ai vou­lu cet enfer­me­ment, cette réclu­sion par­mi quelques visages, dans la parole impré­vue, hors de l’ad­mis. Un sevrage, une désha­bi­tude. » Thierry Metz est dans sa qua­ran­tième année. Son Journal d’un manœuvre, qui le fit connaître, est paru en 1990 ; depuis, quelques recueils de poé­sie ont sui­vi. C’est au terme de deux séjours de dés­in­toxi­ca­tion menés dans un hôpi­tal psy­chia­trique qu’il publie L’Homme qui penche, der­nier texte à voir le jour de son vivant : la même année, le poète se donne la mort. Cet enfer­me­ment, cette réclu­sion, c’est cela que Thierry Metz a cher­ché à décrire, repre­nant « tou­jours ce petit poème labo­rieux » ; un poème, dit-il plus loin, qu’« on tra­vaille et retra­vaille puis qu’on aban­donne au pre­mier venu ». L’homme qui penche, c’est celui qui « se penche pour écrire, pour rete­nir, peut-être, ce qui était plus pen­ché que lui » : c’est Thierry à sa table, le regard tom­bant sur une feuille « un mor­ceau de parole cas­sée à la main » ; c’est un résident vu au loin ; ce sont René et Denis et Raymonde que le poète s’at­tache à dépeindre. Que ce soit le sien ou celui des autres, c’est « le même visage inache­vable, comme une trace presque effa­cée » qui est repris sans cesse. Des mots reviennent et font motif ; d’autres, non des moindres, sur­gissent lors­qu’on s’y attend le moins. Ainsi celui de la soif qui ouvre en creux le jour­nal et n’ap­pa­raît réel­le­ment qu’a­près plu­sieurs pages. La manière de la nom­mer est tou­jours des plus simples. C’est un verbe — « Boire » — une sub­stance — « Alcool. L’alcool » — ou bien une qua­li­té — « le buveur ». La cause de ces deux séjours appa­raît en fili­grane et laisse toute place à ce qui arrive à l’hôpital, qui est fina­le­ment « une demeure comme une autre ». Ce sera l’une des der­nières de Thierry Metz. Son atten­tion à trans­crire la vie inté­rieure et sociale de ses habi­tants fait de L’Homme qui penche un témoi­gnage autant qu’un recueil d’une rare inten­si­té. [E.M.]

Éditions Unes, 2017 [1997]

Instituteur de cam­pagne en Anatolie, d’Azad Ziya Eren

À tra­vers son quo­ti­dien d’ins­ti­tu­teur dans un petit vil­lage près de Amed (Diyarbakır), Azad évoque de mul­tiples aspects de la vie dans les régions kurdes de Turquie et décrit la façon dont l’État turc main­tient une emprise colo­niale sur la région. L’emploi du nom « Anatolie » au lieu de « Kurdistan » est une réfé­rence à Un vil­lage ana­to­lien, ouvrage de Mahmut Makal. Le dénue­ment du vil­lage où l’au­teur enseigne le pousse à « se deman­der ce qui a chan­gé en l’espace de cin­quante-deux ans… ». À tra­vers cette ques­tion, c’est toute la pro­blé­ma­tique du sous-déve­lop­pe­ment éco­no­mique des régions kurdes qui est posée. L’école est dans un état pitoyable, « le pre­mier jour […] le sol n’est qu’une flaque ». Parfois, les cours sont inter­rom­pus par le vacarme des héli­co­ptères de com­bat qui sur­volent le vil­lage. Tiraillés entre plu­sieurs langues, les enfants peinent à apprendre. La posi­tion déli­cate des ensei­gnants kurdes est évo­quée à plu­sieurs reprises. À la fois au ser­vice de l’État et oppri­més par celui-ci, défen­seurs d’une culture et trans­met­teurs de celle de l’op­pres­seur, ils tentent mal­gré tout d’ou­vrir la pos­si­bi­li­té d’un meilleur futur aux enfants qu’ils prennent en charge, davan­tage conscients notam­ment des pro­blé­ma­tiques de semi-lin­guisme que leurs col­lègues turcs. Le vil­lage où enseigne Azad est tenu par les koru­cu, les « pro­tec­teurs de vil­lage », groupe para­mi­li­taire armé par l’État pour lut­ter contre le PKK. Il décrit leur sen­ti­ment de toute puis­sance et leur domi­na­tion sur le vil­lage. Et quand il refuse d’être com­plai­sant avec leur chef, c’est sa vie qui s’en trouve mena­cée. Muté à Amed, dans le quar­tier de Sur, il échappe à leur colère. Mais l’é­cole où il enseigne est détruite en 2015, lors des vio­lents assauts de l’ar­mée turque pour contrer la ten­ta­tive d’un peuple de créer des zones d’au­to­no­mie. Blessé à deux reprises, Azad part pour Istanbul. Puis, comme des mil­liers d’autres ensei­gnants, le voi­ci sus­pen­du lors des purges qui suivent la ten­ta­tive de coup d’État de juillet 2016. Ses appuis dans les milieux lit­té­raires lui ont fina­le­ment per­mis de s’exi­ler en France. [L.]

Bleu autour, 2017

Sociologie his­to­rique du capi­ta­lisme, de Pierre François et Claire Lemercier

Les deux auteurs posent en pré­am­bule une dis­tinc­tion entre com­por­te­ments capi­ta­listes indi­vi­duels (que l’on peut « repé­rer, par­fois de manière très iso­lée, dans des socié­tés très anciennes ») et socié­tés capi­ta­listes (qui se carac­té­risent par le fait que le com­por­te­ment capi­ta­liste indi­vi­duel y acquiert « une cer­taine légi­ti­mi­té » et que « la plu­part des indi­vi­dus soit adoptent ce com­por­te­ment soit en sont direc­te­ment affec­tés »). Distinction utile en ce qu’elle inter­dit « de consi­dé­rer les socié­tés antiques ou même médié­vales comme des socié­tés capi­ta­listes » et per­met de situer l’émergence du capi­ta­lisme à la fin du XVIIe siècle. L’un des apports majeurs de ce tra­vail réside dans le fait de pro­po­ser ensuite une pério­di­sa­tion convain­cante, qui aide à en sai­sir les muta­tions. L’âge du com­merce (1680–1880), moment d’expansion ori­gi­nelle du capi­ta­lisme, « repose sur trois élé­ments inti­me­ment liés : des chan­ge­ments dans les habi­tudes de consom­ma­tion, le déve­lop­pe­ment du com­merce de longue dis­tance, l’accroissement de la part du tra­vail rému­né­ré en argent. » L’âge de l’usine (1880–1980) voit la nais­sance des grandes usines, des impé­ra­tifs de ratio­na­li­sa­tion et la géné­ra­li­sa­tion du sala­riat. L’âge de la finance (1980 – ?) se carac­té­rise par un dépla­ce­ment du centre de gra­vi­té autour de l’actionnaire et de ses inté­rêts. Ce décou­page chro­no­lo­gique per­met aux auteurs d’explorer ces trans­for­ma­tions en détail en abor­dant toute une série de ques­tions : orga­ni­sa­tion du tra­vail, dyna­miques de la consom­ma­tion, formes de l’intervention de l’État, orga­ni­sa­tion des entre­prises, poids des banques et de la finance, ana­lyse des ajus­te­ments opé­rés par les reli­gions afin de « rendre la recherche du pro­fit com­pa­tible avec les dogmes », etc. Ce que ce livre pro­pose en défi­ni­tive, c’est une his­toire sans linéa­ri­té et sans téléo­lo­gie, une his­toire poli­tique où res­sort l’omniprésence des luttes et leur rôle moteur dans les trans­for­ma­tions du capi­ta­lisme : conflits de classes bien sûr, mais aus­si conflits au sein même de la classe diri­geante. [B.G.]

La Découverte, 2021

Mon corps n’o­béit plus, de Yoann Thommerel

« C’est plus fort que lui dès le matin mon corps enfile un tee-shirt WHAT DID YOU EXPECT ? et il parle de lui, il dit j’ai faim, j’ai soif, j’ai encore som­meil ». Il dit qu’il veut écrire de la poé­sie, cou­rir mais pas trop, qu’il a mal au genou, qu’il mange trop gras, qu’il aime beau­coup s’a­mu­ser. Le corps se rap­pelle d’or­di­naire à soi par ce qu’il fait : l’au­teur lui pro­pose aus­si de dire. En ce sens, il le fait moins par­ler qu’il ne l’é­coute. Et à tendre ain­si l’o­reille, on entend aisé­ment le chant du corps. D’objet poé­tique, il devient un sujet capable de poé­sie, lui dont l’at­ti­tude est pour­tant « sus­pecte », lui qui « flirte avec l’illi­cite », qui trop sou­vent se com­plaint durant de longues mati­nées immo­biles dans le lit, dans les nuages de fumée. L’auteur tente de cir­cons­crire ce corps qui de jour en jour le déborde. C’est l’oc­ca­sion de décrire ce que ce corps a de drôle, com­ment il prend des liber­tés — avec la tête, bien sûr —, ce qu’il refuse, récuse, ce qu’il semble appré­cier. C’est que ce corps est tout à la fois trop enva­his­sant et injus­te­ment contraint. Situation para­doxale qui semble le mettre en quête des limites et des moyens de les dépas­ser, comme en témoigne le texte qui prend la forme d’une liste des actions du corps, des plus tri­viales, aux plus sen­suelles. Toutes néces­saires : « mon corps va fran­chir la ligne / dans pas long­temps mon corps sera une cla­meur, / mon corps sera un mil­lion, / il va nous débor­der pour nous sor­tir de là, / c’est pro­mis. » Le poète fait usage de peu de mots mais s’empare de nom­breux moments du quo­ti­dien. Ce serait s’a­van­cer, sûre­ment, de lire entre les lignes de ce texte l’é­loge du corps, ou même celle de ses pos­sibles déso­béis­sances. Cette poé­sie n’est pas de ces grands élans-là. Elle est bien plu­tôt de celle qui, lucide, s’a­muse et se moque des petites choses : le corps veut des nou­velles bas­kets et aus­si éprou­ver d’autres corps. Le corps a peut-être des ambi­tions modestes, une ten­dance à se plaindre et des idées étranges : le corps est une voix. [C.M.]

Nous, 2017

La Semaine per­pé­tuelle, de Laura Vazquez

« Il y a ce trou plein de dents sur notre figure, on le rem­plit chaque jour de choses liquides et de choses solides, mais on ne com­prend rien. Quand on y pense, c’est juste bizarre, tout ce que nous sommes, il n’y a rien de plus bizarre. » Rien de plus bizarre que de vivre et de mou­rir, que d’être là, que de par­ler, de souf­frir, de voir des choses et des images, d’être une famille, d’avoir été un enfant, et avant ça un « gru­meau de sang » ; rien de plus bizarre que le lan­gage, que les autres, que la mala­die ou les ani­maux, rien de plus bizarre que le temps qui passe et les visages qui se trans­forment ; rien de plus bizarre en somme pour Salim, Sara, Jonathan, le père, la grand-mère et les autres, que la réa­li­té qui les contient. Les per­son­nages de ce roman avancent sans ces­ser de tour­ner en rond, trouvent sur Internet du souffle et des réponses, s’ob­servent et se parlent, ren­contrent les autres, sont là, attendent, réflé­chissent. La langue de ce livre est un remous qui nous attrape. Quelque part entre scan­sion et bégaie­ment, mi-névro­tique mi-hyp­no­tique, en sur­face simple et lisse comme un écran, elle coule dans une forme obs­ti­née qui remue pour accueillir des poèmes, des mes­sages, des com­men­taires lais­sés sur Internet. Mais qu’on ne s’y trompe pas : l’hospitalité de cette prose n’est pas la marque d’une mol­lesse, elle montre plu­tôt com­bien Laura Vazquez, qui est avant tout poète, arrive en ter­ri­toire roma­nesque « comme une van­dale ». Elle y impose une nou­velle loi du lan­gage, tenue, maî­tri­sée et décon­cer­tante. À l’intérieur, les tra­jec­toires des per­son­nages n’arrêtent pas de se heur­ter aux choses : un assis­tant social qui a un grand front et qui demande de répé­ter que « la situa­tion est alar­mante », une fuite d’eau inta­ris­sable, une dou­leur abso­lue, un veau qui pleure. Et pour­tant dans la ronde douce et infer­nale des choses, « il ne se passe presque rien. On dirait qu’il ne se passe rien, on dirait que rien ne change ». [Y.R.]

Éditions du sous-sol, 2021

Terrasse à Rome, de Pascal Quignard

1639, Bruges. Meaume, appren­ti gra­veur, croise la sil­houette de Nanni Veet Jakobsz, fille d’un orfèvre de la cité. Cette ren­contre lui vau­dra d’être défi­gu­ré par une fiole d’acide, jetée au visage par un fian­cé furieux. S’ensuit un exil habi­té par le sou­ve­nir de cette pas­sion, évo­qué en qua­rante-sept courts cha­pitres comme autant d’images ou de cartes tirées au hasard. On devine Meaume dans ces frag­ments d’une vie mode­lée tant par le pré­sent que par le pas­sé. Il ne cesse de se sous­traire aux regards : à celui de ses contem­po­rains, d’abord, à qui il dis­si­mule son visage abî­mé sous l’ombre d’un grand cha­peau. À celui du lec­teur, ensuite, qui ne le voit appa­raître qu’en fili­grane. On dis­cerne le gra­veur à tra­vers une sen­sa­tion, une parole, un pay­sage que son œil imprime. « Souvent il y a les rêves. Quelquefois il faut reti­rer la toile sur le lit et mon­trer les corps qui s’aiment. Parfois il faut mon­trer les ponts et les hameaux, les tours et les bel­vé­dères, les bateaux et les cha­riots, les per­son­nages dans leurs habi­ta­tions avec leurs ani­maux domes­tiques. Parfois la brume suf­fit ou la mon­tagne. Parfois un arbre qui s’incline sous les rafales de vent suf­fit. » La lumière, omni­pré­sente, marque les cha­pitres, étire le temps. Elle déborde sur les lignes d’un corps, d’un fruit, se réper­cute sur une pointe de métal, fixe « le rayon d’un der­nier soleil » sur une ter­rasse de Rome, ou « un bout de route rose qui échappe à la cou­leur noire ». Si l’on ne par­vient jamais tout à fait à cer­ner les contours de Meaume, Quignard cisèle, en revanche, les lieux, les rues, les noms qui entourent le per­son­nage de cette bio­gra­phie fic­tive. Les eaux-fortes sont décrites avec une telle finesse que l’on se prend à croire à leur véra­ci­té. L’écriture de Quignard, entre prose et poé­sie, des­sine le par­cours d’un artiste de son temps, tra­ver­sé par un deuil impos­sible qui nour­rit sa vie et son œuvre. Ni ses com­pa­gnons et com­pagnes de route, ni la beau­té du monde n’éclipsent cette dis­pa­ri­tion. « J’ai dû voya­ger dans d’autres mondes que le sien, mais, dans chaque rêve, dans chaque image, dans chaque vague, dans tous les pay­sages j’ai vu quelque chose d’elle ou qui pro­cé­dait d’elle. » [J.N.]

Gallimard, 2000

Ce gros mot de com­mu­nisme, sous la direc­tion de Manuel Cervera-Marzal

Le livre s’ouvre sur un constat : les mobi­li­sa­tions intenses qui se sont cris­tal­li­sées au cours des der­nières années et dans de nom­breux pays du monde n’ont pas pour autant for­mu­lé leur hori­zon poli­tique dans les termes du com­mu­nisme. C’est donc pour inter­ro­ger l’« actua­li­té » de cet idéal que le socio­logue Manuel Cervera-Marzal a entre­pris de com­po­ser cet ouvrage, ras­sem­blant les textes de qua­torze phi­lo­sophes, socio­logues ou poli­tistes qui s’y réfèrent avec plus ou moins de réserves. Chacun·es se deman­dant s’il est « pos­sible et sou­hai­table de réin­ves­tir le signi­fiant com­mu­niste », c’est l’ensemble des cri­tiques et limites clas­siques de cette tra­di­tion qui se trouvent ici dis­cu­tées : l’héritage de l’expérience sovié­tique, d’abord, qui conduit cer­tains à lui sub­sti­tuer un autre terme, moins rigide et moins tota­li­sant, celui de « com­mun » (Deneault) ou de « com­mu­na­lisme » (Dardot et Laval), et à révi­ser les prin­cipes notam­ment anti-démo­cra­tiques sur les­quels le com­mu­nisme s’est édi­fié his­to­ri­que­ment (Mouffe) ; la pos­si­bi­li­té de faire valoir une plu­ra­li­té de com­mu­nismes, ensuite, ancrés dans des périodes et des espaces radi­ca­le­ment dif­fé­rents, plu­tôt qu’une tra­di­tion unique et euro­péo­cen­trée (Balibar, Vergès) ; le dépas­se­ment de son éco­no­mi­cisme, éga­le­ment, qui doit per­mettre d’intégrer les pers­pec­tives éco­lo­gique (Pinçon et Pinçon-Charlot), fémi­niste (Pereira) et spi­ri­tuelle (Wahnich) ; le rap­port à l’utopie, aus­si, qui ne néces­site pas de poser un idéal abso­lu et tou­jours à venir, mais qui admet l’existence d’une « expé­rience concrète » (Riot-Sarcey) et d’un « déjà-là » (Friot) du com­mu­nisme ; la ques­tion de la stra­té­gie, enfin, qui doit abou­tir à une dis­tinc­tion franche d’avec un « socia­lisme » désor­mais consen­suel (Žižek) et à l’élaboration d’une lutte affir­ma­tive et révo­lu­tion­naire plu­tôt que néga­tive et conser­va­trice (Badiou). C’est fina­le­ment dans un ensemble « poly­pho­nique » que le lec­teur est invi­té à che­mi­ner, lais­sant ouvert le sens à attri­buer aujourd’­hui à ce « gros mot de com­mu­nisme ». [L.M.]

Textuel, 2021

Avant que j’ou­blie, d’Anne Pauly

On découvre dans ce roman l’histoire d’une mort, et le bazar que fait naître la dis­pa­ri­tion là où la vie était déjà bien acci­den­tée. Plus pré­ci­sé­ment, c’est l’histoire d’une femme confron­tée à la mort d’un père à la fois rava­geur et éton­nam­ment doux. Lorsqu’un cœur lâche, ce sont autant d’histoires qui s’évaporent que de récits qui sur­gissent. La nar­ra­trice tâche de se frayer un che­min dans le dédale de « l’après », dans les recoins de la mai­son déser­tée mais rem­plie d’outils, de recueils de haï­kus, de livres de Gandhi, de tiroirs qui ren­ferment eux-mêmes divers objets, des piles, des fils qu’il faut trier. Pour ça, Anne joue des coudes, se charge de l’enterrement, s’engueule presque avec son frère devant le ven­deur de cer­cueils, dit la messe à l’église du vil­lage avec ses « amis gau­chistes » venus de Paris, tente de renouer les liens qui ont fait la vie de son père — et par­vient ain­si à retrou­ver une loin­taine mais déci­sive Juliette. Le livre explore ces moments dis­ten­dus où la mort est pas­sée et où il faut conti­nuer, cahin-caha, à rire et à pleu­rer. Le roman che­mine entre la cocas­se­rie du monde qui ne s’arrête pas de tour­ner et le cha­grin d’avancer encom­brée d’un absent. Tout est un peu débor­dant, dif­fi­ci­le­ment contrô­lable, les émo­tions comme les sou­ve­nirs convo­qués. C’est avec ce qui reste qu’il faut fabri­quer la mémoire : dans la vie du père, l’alcoolisme et la vio­lence qu’il impo­sa à sa femme ont coexis­té avec sa répar­tie et sa ten­dresse, sa mala­die, sa jambe en moins, sa soli­tude, ses frasques plus ou moins rocam­bo­lesques et autres « pres­ta­tions punks ». Si de son vivant, « per­sonne n’avait été dupe de sa façon toute per­son­nelle de pen­ser d’abord à lui », sa fille n’a pour­tant ces­sé de lui venir en aide, pour lui raser la barbe, lui ouvrir la fenêtre, être avec lui dans les moments où la vie décli­nait. Malgré la cha­leur des ami­tiés et l’amour de sa fian­cée, elle doit main­te­nant com­po­ser avec l’in­con­ve­nante nudi­té du deuil, qu’elle par­tage ici avec une dou­ceur triste et drôle. [Y.R.]

Verdier, 2021


Photographie de ban­nière : Fulvio Roiter


REBONDS

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