Cartouches (69)


La Saint-Barthélemy revue et cor­ri­gée, les ani­maux et l’an­thro­po­lo­gie, la construc­tion d’un pont, la phi­lo­so­phie depuis la Chine, des révoltes pay­sannes, la pro­prié­té requa­li­fiée, une vie à l’a­bri d’un phare, la France en cartes et en gra­phiques, les vies ardentes de trois peintres, des témoi­gnages ouvriers : nos chro­niques du mois d’octobre.


Tous ceux qui tombent — Visages du mas­sacre de la Saint-Barthélemy, de Jérémie Foa

Détournant le regard des intrigues et des res­pon­sa­bi­li­tés au som­met de l’État monar­chique, Jérémie Foa mène une enquête minu­tieuse dans les archives pour retrou­ver les traces, par­fois infimes, de ces vies minus­cules qui com­posent le tableau des mas­sacres, afin de pro­po­ser une his­toire « par le bas » de la Saint-Barthélemy. Redonner un visage aux acteurs des tue­ries met à mal l’image d’un mas­sacre per­pé­tré par une foule déchaî­née. Les meneurs sont pour la plu­part de « bons bour­geois » appar­te­nant à des groupes sou­dés par des ami­tiés anciennes, des affi­lia­tions com­munes au sein de la milice et de confré­ries reli­gieuses, ain­si que par des années de par­ti­ci­pa­tion active aux exac­tions com­mises à l’encontre des protestant·es. Établir les res­pon­sa­bi­li­tés, ce n’est pas réfu­ter la dimen­sion col­lec­tive du mas­sacre, mais refu­ser l’idée d’un déchaî­ne­ment de vio­lence ano­nyme frap­pant aveu­glé­ment. La Saint-Barthélemy est « un crime des inter­con­nais­sances ». Les tueurs sont les voi­sins des vic­times, et de longues années de per­sé­cu­tions et d’identification des protestant·es ont per­mis de connaître des visages, de dres­ser des listes, qui seront déci­sives au moment des mas­sacres : on ne tue pas au hasard. Foa montre ain­si que, sans avoir été pré­mé­di­tés, les mas­sacres sont le fruit d’une longue pré­pa­ra­tion des corps et des esprits. L’événement sur­git sur fond d’une décen­nie de vio­lences. Nommer les res­pon­sables donc, mais aus­si et peut-être avant tout retrou­ver le nom des mort·es, de celles et ceux qui ont sur­vé­cu, de celles et ceux qui par un geste ou une parole ont aidé à sous­traire un·e voisin·e au pogrom. En pro­po­sant une micro­his­toire de la Saint-Barthélemy, en s’acharnant à retrou­ver des bribes de vies oubliées et en les arra­chant à l’anonymat du mas­sacre, l’au­teur assume une dimen­sion répa­ra­trice de l’histoire. Un livre remar­quable qui fait écho aux tra­vaux d’Hélène Dumas sur le géno­cide des Tutsi ou aux réflexions de Christopher Browning sur les méca­nismes par les­quels des hommes ordi­naires deviennent des meur­triers de masse pen­dant la Shoah. [B.G.]

La Découverte, 2021

Machiavel chez les babouins, de Tim Ingold

« Pourquoi les anthro­po­logues, plus que toute autre caté­go­rie d’êtres humains, finissent-ils tou­jours par s’in­té­res­ser davan­tage aux ani­maux qu’à leurs congé­nères ? » La ques­tion aurait eu de quoi sur­prendre voi­ci vingt ans, tant on s’é­tait échi­né jus­qu’a­lors à défi­nir le social comme l’a­pa­nage de l’es­pèce humaine et son étude le pré car­ré de l’an­thro­po­lo­gie. Aujourd’hui, alors que les ani­maux sont entrés de plain-pied dans les sciences sociales, la ques­tion n’é­tonne plus guère. Mais est-elle seule­ment bien for­mu­lée ? Depuis ses pre­miers ter­rains auprès d’é­le­veurs de rennes en Finlande jus­qu’aux syn­thèses qu’ap­pellent les fins de car­rière uni­ver­si­taire, Tim Ingold n’a ces­sé de faire varier les termes pour rejouer la ques­tion. Par exemple : « Pourquoi pen­ser que les rela­tions sociales sont limi­tées à des indi­vi­dus de la même espèce ? » À la jonc­tion de la bio­lo­gie, de l’é­co­lo­gie et des sciences sociales, l’an­thro­po­logue tente d’é­la­bo­rer une méthode com­mune qui ne résu­me­rait pas humains et non-humains à des êtres mus par leurs inté­rêts, en quête des stra­té­gies les plus effi­caces pour sur­vivre, ni n’en ferait des agents sociaux iden­tiques, capables seule­ment de nouer des liens entre sem­blables. Si l’on recon­naît que la vie est un tis­su tou­jours remis sur le métier, où s’en­tre­mêlent des indi­vi­dus et des col­lec­tifs, quelle que soit leur espèce, la notion même d’es­pèce pour­rait bien se révé­ler caduque. C’est, du moins, ce qu’en­vi­sage Ingold dans le der­nier texte de ce recueil ras­sem­blant des contri­bu­tions sur près de trente années. S’il conclut en défi­nis­sant ce que serait une « anthro­po­lo­gie au-delà de l’hu­main », c’est toute l’an­thro­po­lo­gie qu’il embarque conco­mi­tam­ment, en tant qu’elle « ne se défi­nit pas par son objet, comme si l’on met­tait en lumière les humains en lais­sant tout le reste dans l’ombre, mais par sa méthode de tra­vail qui consiste à apprendre des choses en par­ti­ci­pant à la vie d’autres per­sonnes ». [R.B.]

Asinamali, 2021

Naissance d’un pont, de Maylis de Kerangal

Au com­men­ce­ment était une plaine de Russie : une mine de dia­mants, des trous à forer dans la terre. Puis ce fut le tour de chan­tiers comme en cha­pe­let, les uns à la suite des autres et tout cela qui recom­mence quand les perles ont toutes été égrai­nées. La corde qui retient les perles est un homme au nom étrange : Georges Diderot. Il fait des tra­vaux par­tout dans le monde et, paraît-il, il les fait très bien. À tel point que c’est à lui qu’on a deman­dé de diri­ger ceux d’un pont qu’on pro­jette de faire à Coca, ville dont il n’a jamais enten­du par­ler — mais il s’en fiche : le béton et la tôle, voi­là ce qui l’oc­cupe. Il s’en tient « au ras du ter­rain, à la culotte des choses » et laisse le reste à d’autres. Les autres, ce sont celles et ceux embar­qués avec lui dans un ouvrage colos­sal, depuis l’ar­chi­tecte jus­qu’au sou­deur qui scel­le­ra la der­nière plaque ; ce sont des poli­ti­ciens véreux, for­cé­ment, et for­cé­ment sai­sis d’une ambi­tion à la hau­teur des construc­tions qu’ils pro­jettent — celles-là déme­su­rées, clin­quantes, criardes. En contant la Naissance d’un pont, Maylis de Kerangal se penche sur la mon­dia­li­sa­tion de la main‑d’œuvre, qu’elle soit à bord d’une grue, au chaud dans un pré­fa­bri­qué ou à cali­four­chon sur une poutre métal­lique. Se des­sine, aus­si, la fabrique de villes en concur­rence, quelles que soient leur taille et leur inser­tion dans le tis­su mon­dial — elles veulent toutes en être, faire le jeu du capi­tal à l’é­chelle de la pla­nète. Pour Coca, ce serait l’af­faire d’un pont. Un simple pont, et la ville s’en trou­ve­rait chan­gée. Elle le sera pour sûr, mais pour la finance comme pour les natifs du pays qui vivent sur les rives du fleuve bien­tôt enjam­bé, pour les inves­tis­seurs comme pour la forêt proche dans laquelle on pro­jette de construire une auto­route. Pour cer­tains, une manne ; pour les gru­tiers, manu­ten­tion­naires ou conduc­trices d’en­gins, un emploi sup­plé­men­taire avant un autre, à l’autre bout du pays. Un pont ou un fos­sé qu’on ne cesse de creu­ser. [E.M.]

Folio, 2011

Penser d’un dehors (la Chine), de François Jullien et Thierry Marchaisse

François Jullien fait par­tie de ces rares sino­logues ani­més d’une ambi­tion réso­lu­ment phi­lo­so­phique, à l’écart de toute spé­cia­li­sa­tion léni­fiante dans l’étude de tel auteur ou telle période de l’histoire chi­noise. Car si nous devions tirer un ensei­gne­ment de la lec­ture de l’œuvre de Jullien, par-delà toutes ses failles ren­dues inévi­tables par la déme­sure du pro­jet ini­tial — reve­nir « en amont de la phi­lo­so­phie » —, c’est que la sino­lo­gie, si elle veut se consti­tuer en dis­ci­pline rigou­reuse, ne peut se pas­ser de l’élaboration de ques­tions. Dans ce livre d’entretiens qui a déjà plus de vingt ans, Jullien explique donc sa démarche, ou plu­tôt sa « stra­té­gie » sino­lo­gique. Il revient sur son iti­né­raire intel­lec­tuel et répond aux nom­breuses objec­tions de ses col­lègues sino­logues. Au cours de ce long dia­logue, qui consti­tue para­doxa­le­ment l’un de ses ouvrages les plus volu­mi­neux, Jullien ne cesse de répé­ter que la sino­lo­gie occi­den­tale doit tirer pro­fit de son exté­rio­ri­té vis-à-vis de la tra­di­tion de pen­sée chi­noise, afin de réin­ter­ro­ger l’impensé qui gît au cœur de notre propre tra­di­tion phi­lo­so­phique. L’opération pour­ra sem­bler arti­fi­cielle, mais l’artifice théo­rique est assu­mé : comme la « pen­sée chi­noise » et la « phi­lo­so­phie occi­den­tale » se sont long­temps igno­rées, et sont en ce sens non pas « dif­fé­rentes » mais « indif­fé­rentes », le dia­logue doit néces­sai­re­ment être construit et résul­ter de ce que Jullien nomme un tra­vail de « mon­tage ». Ainsi, c’est en retour la tra­di­tion phi­lo­so­phique elle-même qui, abor­dée depuis l’extérieur, peut être décou­verte, mise à nue dans ses par­tis-pris et son étran­ge­té. L’entreprise est certes périlleuse et dépasse les moyens d’un seul homme, tant les deux bords sont mas­sifs, et l’on peut par­fois à bon droit dou­ter de la pré­ci­sion des oppo­si­tions concep­tuelles qui découlent des ana­lyses de Jullien. Mais il faut au moins lui recon­naître un talent de lec­teur, notam­ment des textes chi­nois, et une cer­taine capa­ci­té à ren­con­trer des ques­tions et à for­mu­ler des ana­lyses locales ingé­nieuses, notam­ment sur le maoïsme et les stra­té­gies du sens en Chine. [A.C.]

Seuil, 2000

La Guerre des pauvres, d’Éric Vuillard

On a dit que la Jacquerie, la grande, la pre­mière, ce fut celle de Jacques Bonhomme — c’est-à-dire celle de tout le monde. Puis le terme s’im­po­sa et on le res­sort depuis régu­liè­re­ment pour par­ler d’un sou­lè­ve­ment lors­qu’on ne sait trop quoi en dire. Dans toute l’Europe, avant et après le XIVe siècle, des reli­gieux réfor­més déci­dèrent peu ou prou de suivre l’exemple de Jacques, le verbe et l’é­ru­di­tion en plus. Ce furent Wat Tyler, John Ball, Jack Cade qui mirent bout à bout des ver­sets de la Bible où il était dit qu’on pou­vait défaire les puis­sants de leur richesse, pour les par­ta­ger ensuite. Ce fut, aus­si, John Wyclif dont on exhu­ma le cadavre pour lui brû­ler les os, qua­rante ans après sa mort et Jan Hus, le pré­di­ca­teur de Bohême qu’on brû­la éga­le­ment après qu’il eût prê­ché la déso­béis­sance. Ce fut, enfin, Thomas Müntzer. Lui, « sa pre­mière guerre est d’é­cri­ture », la deuxième ora­toire et la troi­sième — la der­nière — avec des armes plus maté­rielles : « les faux, les palis, les pieux, les lances ». C’est la vie de ce der­nier que relate Éric Vuillard en une soixan­taine de pages aux mots vifs. Les mots ou cette « autre convul­sion des choses », voi­ci un objet par quoi le pou­voir s’ex­prime et par­fois se gagne. Thomas Müntzer a essayé et la vic­toire ne fut pas loin. Il a essayé en chan­geant la langue de la messe et son voca­bu­laire : « Dans l’é­glise d’Allstedt, Dieu parle alle­mand. » Il a essayé, aus­si, en chan­geant de paroisse, en prê­chant auprès des pauvres quand les évêques coif­fés de mitres pré­fé­raient les bour­geois et les princes. Il a essayé, enfin, en jurant que les humains étaient égaux devant la vie, sur terre aus­si bien qu’au ciel — alors à quoi bon attendre. Ainsi, « à la place du bon peuple de Dieu […] Müntzer en intro­duit un autre, plus enva­his­sant, plus tumul­tueux, un peuple pour de vrai, les pauvres laïcs et pay­sans ». [E.M.]

Actes Sud, 2019

La Propriété de la terre, de Sarah Vanuxem

Qui ne connaît du droit que quelques grands prin­cipes défi­ni­rait la pro­prié­té comme un acca­pa­re­ment mar­qué par son carac­tère exclu­sif et abso­lu d’un mor­ceau de conti­nent, d’une œuvre, d’une inven­tion ou d’un objet. Par de savants détours his­to­riques, Sarah Vanuxem nous apprend qu’il n’en est rien et dévoile une réa­li­té plus com­plexe et conflic­tuelle. La pro­prié­té peut ain­si deve­nir une res­source dès lors qu’elle se trouve défi­nie « au regard des usages auto­ri­sant l’ap­pro­pria­tion de et à la terre ». Car, rap­pelle-t-elle, la pro­prié­té est réci­proque : le milieu acquis s’empare de l’ac­qué­reur, se trans­forme et s’a­dapte à ce der­nier. La juriste démontre que l’ap­pré­hen­sion contem­po­raine et quo­ti­dienne de la pro­prié­té est récente et, sur­tout, sans cesse amen­dée par des limites posées à la jouis­sance sou­ve­raine d’un bien. L’autrice nous emmène aus­si bien dans le droit romain et médié­val que dans le code napo­léo­nien, dans la juris­pru­dence euro­péenne comme dans les plus récents décrets concer­nant le droit de pro­prié­té. Cette généa­lo­gie n’est pas vaine puis­qu’il s’a­git, ni plus ni moins de « pro­po­ser une figure pro­prié­taire au sou­tien d’une poli­tique éco­lo­gique ». Et, alors, tout change : les choses deviennent des milieux, l’ap­pro­pria­tion est rem­pla­cée par l’ha­bi­ta­tion ou la coha­bi­ta­tion, la nature n’est plus dis­so­ciée du droit mais y retrouve une place de choix. Discutant la théo­rie clas­sique et la théo­rie renou­ve­lée du droit, l’au­trice offre des outils juri­diques à la valo­ri­sa­tion des rela­tions entre les humains et leurs ter­ri­toires, entre les humains et les non-humains, dans la pen­sée poli­tique actuelle. Plutôt que de sin­ger un éco­sys­tème ou une espèce en lui accor­dant une parole humaine, il s’a­gi­rait de recon­naître que la pro­prié­té échoit à un lieu plus qu’à une per­sonne ; que l’u­sage d’un milieu se renou­velle avec l’u­sa­ger, tan­dis que le milieu, lui, garde son inté­gri­té. Le lieu ou le ter­ri­toire, en ce sens, s’ap­par­tien­drait. En fai­sant du juriste un poten­tiel diplo­mate, Sarah Vanuxem ajoute le droit à l’é­ven­tail des dis­ci­plines à mobi­li­ser pour repen­ser les liens entre les humains et la terre qu’ils habitent. [R.B.]

Wildproject, 2018

Un feu sur la mer — Mémoires d’un gar­dien de phare, de Louis Cozan

« Aujourd’hui, alors que j’é­cris ces lignes, ce métier n’existe plus, mais conti­nue d’a­li­men­ter l’i­ma­gi­naire col­lec­tif. » Qu’ils soient clas­sés en tant que monu­ments his­to­riques et abritent des musées, ou qu’ils soient aban­don­nés à la rouille et au temps, les phares fas­cinent. C’est cette fas­ci­na­tion-là qui a conduit Louis Cozan à deve­nir gar­dien, voi­ci plus de cin­quante ans, après avoir été méca­ni­cien dans le ventre de pétro­liers et de paque­bots — une « course insen­sée » où lui ont man­qué « des pay­sages, des rivages, des odeurs, des ren­contres et du temps pour aimer ». Dans ces mémoires, il revient sur les rai­sons qui l’ont pous­sé à reprendre un flam­beau fami­lial qu’il avait d’a­bord refu­sé. S’asseoir en pleine mer, écrit-il en sub­stance, voi­là qui pour­rait fina­le­ment s’a­vé­rer agréable ! Cette mer, c’est celle d’Iroise, la bande d’eau qui sépare la pointe du Finistère et les îles du Ponant, par­mi les­quelles Ouessant et Molène. Un ter­ri­toire où se trouvent les cou­rants par­mi les plus vio­lents d’Europe. Sous la plume de Louis Cozan, on est loin des récits écu­lés exal­tant le dur emploi de gar­dien. « Sa noblesse tient en sa constance rigou­reuse et soli­taire. Si je tiens abso­lu­ment à y trou­ver une gran­deur, je devrai la cher­cher dans le silence de son ano­ny­mat. » Si le bon fonc­tion­ne­ment dépend ain­si de l’ab­sence d’é­vé­ne­ment, ces der­niers sont tou­te­fois nom­breux. Les relèves semblent ne jamais se faire par temps calme ; les tem­pêtes font cla­quer des vagues jus­qu’à recou­vrir la lan­terne ; le fra­cas des lames fait trem­bler les murs au point qu’on craint pour leur tenue. Que ce soit à la Jument, à Kéréon, à Sein, au Stiff ou au Créac’h, l’au­teur a eu à subir les affres de la météo comme l’hu­meur de ses cama­rades, sou­vent dépen­dante de celle-ci. « Travailleurs iso­lés » mais « soli­de­ment reliés au monde » : en somme, des gar­diens à l’i­mage de leurs gîtes. Alors que les auto­mates se sont impo­sés dans les phares, ces mémoires jouent leur rôle de deux manières : comme trace d’une vie à son faîte ; comme trace d’un métier qui semble déjà bien ancien. [R.B.]

Les iliennes, 2019

La France sous nos yeux Économie, pay­sages, nou­veaux modes de vie, de Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely

Après L’Archipel fran­çais publié en 2019, Jérôme Fourquet conti­nue son tra­vail d’a­na­lyse des muta­tions pro­fondes qui ont bou­le­ver­sé la France d’a­près les Trente Glorieuses. Quasi dis­pa­ri­tion des agri­cul­teurs, dés­in­dus­tria­li­sa­tion, ter­tia­ri­sa­tion et métro­po­li­sa­tion… autant de pro­ces­sus bien docu­men­tés ailleurs mais qui prennent une autre dimen­sion avec la méthode aty­pique pro­po­sée. Les don­nées sta­tis­tiques sur la fré­quen­ta­tion du zoo de Beauval ou le nombre de res­tau­rants O’Tacos ain­si que les car­to­gra­phies des flux logis­tiques d’Amazon ou des go fast du tra­fic de can­na­bis illus­trent avec habi­le­té des dyna­miques éco­no­miques et cultu­relles. Mais la grande force de l’ou­vrage réside dans ses mono­gra­phies de ter­ri­toires sur plu­sieurs pages : La Ciotat tro­quant ses acti­vi­tés por­tuaires pour le tou­risme de luxe ou encore la Gironde des gilets jaunes mani­fes­tant dans un Bordeaux qui s’embourgeoise tou­jours plus avec l’ins­tal­la­tion récente des CSP+ pari­siens. La thèse de la moyen­ni­sa­tion de la socié­té fran­çaise — énon­cée par le socio­logue Henri Mendras dans les années 1980 — est défi­ni­ti­ve­ment enter­rée. La pola­ri­sa­tion des emplois entre sala­riés diplô­més et peu qua­li­fiés accouche d’une pola­ri­sa­tion des styles de vie (vague néo-rurale, per­sis­tance de l’i­déal pavillon­naire et péri­ur­bain, centre-ville des classes inno­vantes, coha­bi­ta­tion de la ban­lieue ghet­toï­sée avec celle « boboï­sée »). En dres­sant des cor­ré­la­tions toutes plus per­cu­tantes et pit­to­resques les unes que les autres — entre le nombre de voi­tures pos­sé­dées par ménage et le vote aux élec­tions muni­ci­pales à Paris ou encore entre la fré­quence des com­mandes pas­sées sur Amazon et les inten­tions de vote pour le Rassemblement natio­nal et pour EELV —, les auteurs concluent à une poli­ti­sa­tion gran­dis­sante des modes de consom­ma­tion et des lieux habi­tés, ter­reau des cli­vages poli­tiques contem­po­rains. [A.G.]

Seuil, 2021

Maîtres et ser­vi­teurs, de Pierre Michon

Ce sont là trois peintres, trois hommes qui donnent leur vie au « métier de pein­ture », à la toile des châs­sis, à la boue brune des lavis, aux études et aux esquisses. Comme il l’a fait aupa­ra­vant de Van Gogh dans Vie de Joseph Roulin, comme il le fera ensuite du Lorrain dans Le Roi du bois puis de Corentin, artiste ima­gi­naire, dans Les Onzes, Pierre Michon dresse le por­trait d’un art par devers, par le tru­che­ment de figures consa­crées ou par l’en­tre­mise de leurs auxi­liaires, dis­ciples, amis. « [C]e qui est sérieux, ce qu’est peindre, c’est tra­vailler comme sur la mer un galé­rien rame, dans la fureur, dans l’im­puis­sance ». Là, deux défi­ni­tions de l’ins­pi­ra­tion s’en­tre­mêlent et on aurait peine à choi­sir la plus juste pour l’at­tri­buer à l’au­teur. Trimer, il le faut pour recons­ti­tuer une vie datant de plu­sieurs siècles, pour lui appli­quer la patine qui convient sans abu­ser de celle-ci ; mais à trop tri­mer, le souffle de la lit­té­ra­ture échappe — alors faut-il se lais­ser ber­cer par le vent pour sai­sir un geste, un éclat, et les retrans­crire. Trois peintres, donc. Le pre­mier, c’est Goya, qui s’en­quiert de com­mandes assis sur un mulet, d’une bour­gade à une autre de l’Espagne. Le deuxième, c’est Watteau : « Tout lui était ate­lier » écrit de lui Michon ; tout jus­qu’à la mort, et au seuil de cette der­nière le peintre deman­de­ra de brû­ler cela, de foutre le feu à ces toiles qui furent pour­tant son exis­tence. Le troi­sième, c’est Lorentino, obs­cure élève de Piero del­la Francesca, qui se pique d’un chef‑d’œuvre en échange d’un petit cochon. Ce sont là trois peintres au ser­vice de leur art tout comme des puis­sants de leur temps ; ce sont là trois peintres sou­ve­rains, aus­si, le temps d’une toile pour l’un, d’une œuvre entière pour les autres. [E.M.]

Verdier, 1990

Ceux qui trop sup­portent, de Arno Bertina

Entre 2017 et 2021, Arno Bertina ren­contre régu­liè­re­ment les ouvriers en lutte de l’u­sine Creusoise GM&S, fabri­cante d’é­qui­pe­ments auto­mo­biles qui a fait l’ob­jet de plu­sieurs « plans sociaux » rava­geurs. Sur la base d’en­tre­tiens avec les salarié·es et syn­di­ca­listes, de docu­men­ta­tion et d’ob­ser­va­tions, l’au­teur res­ti­tue ce que fut cette lutte — et com­ment se tra­ma sa défaite. Digressions, paren­thèses, « contre­points » et notes en bas de pages per­mettent d’y voir un peu plus clair : com­ment le rap­port de force s’est-il négo­cié ? quelle sont les méthodes du capi­ta­lisme finan­cier qui orga­nise ces rap­ports ? et sur­tout, qu’est-ce que le « lean manu­fac­tu­ring », les « Plans de Sauvegarde de l’Emploi », les délo­ca­li­sa­tions et autres rachats sym­bo­liques induisent concrè­te­ment sur la vie des tra­vailleurs et tra­vailleuses ? Ces vies nous sont pré­sen­tées sous la forme d’é­mou­vants por­traits en poin­tillé, où la fier­té de par­ti­ci­per à une aven­ture ouvrière col­lec­tive côtoie l’a­mer­tume qui suit les tra­hi­sons (le traître étant ici l’État fran­çais) et l’u­sure des négo­cia­tions infruc­tueuses. Car, pour par­ler stra­té­gie, si les coups bas ont été l’af­faire de ceux d’en face, les ex-GM&S, eux, ont fait montre d’un res­pect obs­ti­né du cadre légal, qui témoigne d’une convic­tion que les prin­cipes de la République sont justes, et qu’il doit être pos­sible de reven­di­quer l’in­tel­li­gence et le bien com­muns pour sau­ver des dizaines d’emplois. Mais comme le sug­gère Bertina : tout à leur hon­neur, cela fut peut-être aus­si à leurs dépens. Du blo­cage d’u­sines ou d’a­ve­nues célèbres à la rédac­tion d’un pro­jet de loi rela­tif à la sous-trai­tance, les GM&S ont en effet « vite fait le tour du ter­rain où aurait lieu l’af­fron­te­ment avec ceux qui pré­ten­daient les écra­ser, les balayer » — et qui n’y ont pas man­qué. Ce livre dévoile donc les res­sorts d’une machine infer­nale (où les divi­dendes règnent en maîtres), avec en ligne de mire l’i­dée qu’« on ne sau­rait lais­ser la des­crip­tion du monde à ceux qui nous dirigent ». [L.M.]

Verticales, 2021


Photographie de ban­nière : Lora Webb Nichols


REBONDS

Cartouches 68, septembre 2021
Cartouches 67, juillet 2021
Cartouches 66, juin 2021
Cartouches 65, mai 2021
Cartouches 64, avril 2021

 
 
 
 
 
 
 
 
Ballast

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