Cartouches (65)


Le peuple du Larzac, le socia­lisme éco­lo­gique, l’his­toire de la vasec­to­mie, la poli­tique de Simone Weil, l’é­nigme des tyrans, la meute des filles, les migra­tions au fémi­nin, les causes sociales des pan­dé­mies, les ongles ron­gés et la classe ouvrière : nos chro­niques du mois de mai.


Le Peuple du Larzac, de Philippe Artières

« Aimons à pen­ser sur­tout que per­sonne n’est ori­gi­naire du Larzac, qu’on y est tou­jours venu d’ailleurs. » Dès les pre­mières pages de son his­toire du peuple du Larzac, l’his­to­rien Philippe Artières assume l’i­dée qui tisse ensemble toutes ses recherches. Le pla­teau du Larzac, sous-ensemble des Causses, est une terre d’im­mi­gra­tion qui a vu se suc­cé­der les hommes et les femmes de la pré­his­toire, les Templiers puis les Hospitaliers, des hordes de bre­bis, les pay­sans-fro­ma­gers puis les indus­triels du Roquefort, les gan­tiers, les tan­neurs, les enfants à réédu­quer de force, les offi­ciers alle­mands à déna­zi­fier, les har­kis, les para­chu­tistes, les légion­naires, les maoïstes et les néo­ru­raux. L’auteur se pro­pose d’en faire une his­toire nou­velle, qui n’a rien du tableau régio­nal de la vieille géo­gra­phie fran­çaise ou de l’his­toire locale. En pro­po­sant de s’in­té­res­ser à l’his­toire ani­male — puis­qu’en nombre, les bre­bis y ont été plus nom­breuses que les humain·es — ou à l’his­toire des femmes — puisque les ouvrières, caba­nières et pay­sannes sont trop long­temps res­tées « à l’ombre des trac­teurs » —, Artières construit une his­toire sociale des domi­na­tions. Voilà qui le mène, habi­le­ment, à faire aus­si l’his­toire des luttes, les­quelles, tou­jours, sur ce haut pla­teau cal­caire, ont répon­du aux oppres­sions : « Arpenter le causse c’est prê­ter atten­tion à ces rap­ports de forces sou­vent tus, à cette vio­lence sourde qui écrase les êtres. » C’est que ce petit bout d’Aveyron, dont l’i­mage média­tique a long­temps été celle d’un désert exclu, n’est en fait rien d’autre qu’un « lieu du monde » : le Larzac, par ses com­bats et ses acteurs, s’est ins­crit de force dans l’his­toire mon­diale. Le pro­jet d’ex­ten­sion du camp mili­taire de la Cavalerie fait par­ler de lui dans le monde entier, tout comme le démon­tage du MacDonald’s de Millau. On y a tenu des réunions popu­laires pour s’in­sur­ger contre l’im­pé­ria­lisme de l’ar­mée fran­çaise au Sahel, pour refu­ser la guerre du Vietnam. L’« his­toire du Larzac est un frag­ment du cri du monde ». Le Peuple du Larzac, en plus d’a­li­men­ter sub­ti­le­ment le récit des luttes sociales, assume une pers­pec­tive his­to­rio­gra­phique sin­gu­lière, s’in­té­res­sant à celles et ceux d’en-bas, à ceux qui n’ont pas de mots mais bêlent, à tous les acteurs de cet espace qui, refu­sant d’y défendre une iden­ti­té figée, l’ha­bitent comme une « zone en deve­nir » qui ne cesse de leur appar­te­nir. [C.M.]

La Découverte, 2021

André Gorz et l’é­co­so­cia­lisme, de Françoise Gollain

Si l’on cherche une théo­rie de l’é­co­lo­gie poli­tique réso­lu­ment ori­gi­nale, il convient de se tour­ner vers André Gorz. Amie de ce der­nier avant que celui-ci ne se donne la mort avec sa femme en 2007, la socio­logue Françoise Gollain pro­pose une intro­duc­tion claire et pas­sion­née du par­cours et de la pen­sée du phi­lo­sophe, met­tant en évi­dence les jalons qui ont ryth­mé ses écrits. Né en Autriche, for­mé en Suisse puis arri­vé en France pour y vivre l’es­sen­tiel de ses jours, Gorz a vu ses idées à pro­pos du tra­vail, de l’in­di­vi­dua­tion et du milieu envi­ron­nant sin­gu­liè­re­ment évo­luer au fil des lec­tures et des ren­contres. Trois figures tuté­laires : Marx, Sartre, Illich. Du pre­mier, il retien­dra le féti­chisme de la mar­chan­dise, la cri­tique de la cou­pure entre pro­duc­tion et consom­ma­tion ; du deuxième, la capa­ci­té de s’in­di­vi­dua­li­ser au sein de déter­mi­na­tions sociales pour­tant recon­nues, et la liber­té qui en découle ; du der­nier, la cri­tique de l’en­fer­me­ment dans l’é­cole ou l’u­sine, et la redé­fi­ni­tion de l’ap­pren­tis­sage et du tra­vail que cela implique. On pré­sente Gorz comme l’une des pre­mières figures de l’é­co­lo­gie poli­tique, au même titre qu’Ellul ou Charbonneau. Pourtant la nature semble loin de ses ques­tion­ne­ments. C’est que cette der­nière n’est rien si elle est iso­lée, du moins pour les socié­tés humaines qui habitent, construisent, contemplent, s’or­ga­nisent. Ce qui prime, c’est « la défense du monde vécu », soit « le fait que le résul­tat des acti­vi­tés cor­res­pond aux inten­tions qui les portent, autre­ment dit que les indi­vi­dus sociaux y voient, com­prennent et maî­trisent l’a­bou­tis­se­ment de leurs actes ». L’écologie selon Gorz intègre un mieux-vivre qui ne réside pas dans l’ac­cu­mu­la­tion de richesses, mais dans une « décrois­sance pro­duc­tive », une limi­ta­tion consciente des besoins. Ainsi l’en­vi­ron­ne­men­ta­lisme paraît sans issue s’il n’est pas accom­pa­gné d’une réelle « attaque poli­tique » à l’é­gard du capi­ta­lisme. À défaut, ce der­nier « inté­gre­ra cette contrainte [éco­lo­gique] comme il a inté­gré toutes les autres ». [R.B.]

Le Passager clan­des­tin, 2021

Opération vasec­to­mie, d’Élodie Serna

On pour­rait être éton­né de l’in­ti­tu­lé à la pre­mière lec­ture. Pourtant la « nar­ra­tion d’une his­toire sociale de la vasec­to­mie » que pro­pose l’his­to­rienne Élodie Serna n’a rien du sujet de niche, mais enjoint à recon­si­dé­rer la contra­cep­tion, mas­cu­line en l’occurrence. Ainsi au début du XXe siècle, la vasec­to­mie est « à la fois un outil d’in­gé­nie­rie sociale et une pra­tique dis­si­dente pour l’é­man­ci­pa­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive » : des mili­tants liber­taires œuvrent à l’ap­pro­pria­tion par les femmes de leur corps, optant pour « l’a­dop­tion d’une nou­velle éthique sexuelle comme stra­té­gie de lutte des classes ». Bien vite néan­moins les cou­rants eugé­nistes les doublent et s’emparent seuls du dis­cours social sur la sté­ri­li­sa­tion mas­cu­line — l’Allemagne nazie fini­ra d’en­té­ri­ner une mesure dès lors pro­pre­ment fas­ciste. La deuxième moi­tié du siècle voit les poli­tiques de déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal employer la vasec­to­mie « de manière offen­sive » pour jugu­ler une crois­sance démo­gra­phique consi­dé­rée comme mena­çante. Le colo­nia­lisme per­dure, plus insi­dieux, et passe par des réseaux d’aide inter­na­tio­nale. À un dés­équi­libre de genre — les femmes res­tent les plus sujettes à la sté­ri­li­sa­tion — s’a­joute une cou­pure géo­gra­phique : tan­dis que les pays du Nord pri­vi­lé­gient les méthodes tem­po­raires, les formes défi­ni­tives de contra­cep­tion ne sont uti­li­sées à large échelle que dans les pays du Sud. Cette his­toire débouche sur les reven­di­ca­tions actuelles qui oscil­lent entre enga­ge­ment indi­vi­duel et res­pon­sa­bi­li­sa­tion col­lec­tive pour que la repro­duc­tion — ou son refus — soit réel­le­ment par­ta­gée. Les méthodes contra­cep­tives mas­cu­lines peinent tou­te­fois à se géné­ra­li­ser. S’il faut les encou­ra­ger, l’au­trice rap­pelle néan­moins que « La prio­ri­sa­tion de la décons­truc­tion indi­vi­duelle et l’as­sou­plis­se­ment du rela­tion­nel peuvent être des stra­té­gies de renon­cia­tion aux luttes pour la décons­truc­tion des struc­tures de domi­na­tion. » Ainsi cet ouvrage entend-il mettre à jour les liens entre contra­cep­tion et capi­ta­lisme dans l’his­toire récente avec un but, « extraire la repro­duc­tion du seul champ du genre pour l’en­vi­sa­ger sous l’angle des rap­ports de classe ». [R.B.]

Libertalia, 2021

Simone Weil et l’ex­pé­rience de la néces­si­té, de Geneviève Azam et Françoise Valon

Le pré­sent livre pro­pose une entrée dans la pen­sée de Simone Weil. Il ne manque pas de la situer à l’intérieur d’une constel­la­tion intel­lec­tuelle, où se dévoilent des cor­res­pon­dances autant qu’une éton­nante sin­gu­la­ri­té. Weil est ain­si rap­pro­chée de pen­seurs cri­tiques de la socié­té indus­trielle comme Jacques Ellul ou André Gorz, mais éga­le­ment de phi­lo­sophes poli­tiques comme Arendt ou Castoriadis. À l’ins­tar de ce der­nier et bien avant lui, Simone Weil a par­tiel­le­ment reje­té le mar­xisme, dont elle a poin­té les limites, affir­mant que « la com­plète subor­di­na­tion de l’ouvrier à l’entreprise et à ceux qui la dirigent repose sur la struc­ture de l’usine et non sur le régime de pro­prié­té ». Les ana­lyses mar­xistes s’avèrent à cet égard insuf­fi­santes, notam­ment pour pen­ser les moda­li­tés de la ser­vi­tude volon­taire qui se mani­feste en contexte indus­triel. Se des­sine ici une filia­tion avec La Boétie, dont les thèses sont réin­ves­ties à nou­veaux frais : c’est la ten­sion irré­duc­tible mais incon­tour­nable entre néces­si­té et liber­té dans l’expérience humaine qui consti­tue le noyau de la pen­sée et de l’engagement révo­lu­tion­naire de Weil. Le pro­blème cen­tral de la socié­té indus­trielle réside donc dans la divi­sion du tra­vail, qui pro­duit un déra­ci­ne­ment — que l’on pour­rait tra­duire par alié­na­tion et qui pos­sède une com­po­sante volon­taire. C’est là toute sa per­fi­die. Or ce n’est guère dans l’exercice de la poli­tique que nous pou­vons (re)conquérir la liber­té — et Weil fonde toute sa phi­lo­so­phie poli­tique sur le refus du pou­voir —, mais bel et bien dans le tra­vail, néces­si­té à la fois maté­rielle et spi­ri­tuelle. C’est par le tra­vail que l’on peut bâtir un ensemble d’obligations fon­dées les besoins réels de l’humanité, y com­pris le besoin de joie et celui de véri­té. Si Weil a emprun­té la voie mys­tique, sa phi­lo­so­phie réso­lu­ment maté­ria­liste nous engage à éla­bo­rer des che­mins pour envi­sa­ger un monde auquel nous pour­rions nous rendre présent·es, au lieu de l’abîmer en nous y abî­mant. [L.M.]

Le Passager clan­des­tin, 2020

La Boétie pro­phète de la liber­té, de Miguel Abensour

Que les humains puissent consen­tir à se sou­mettre à un seul d’entre eux, ou, mieux, à don­ner le pou­voir à un seul tyran, cela demeu­re­ra à jamais l’une des plus grandes énigmes de l’Histoire. Car en sui­vant la « scan­da­leuse hypo­thèse » laboé­tienne, ce ne sont plus les intrigues des Grands qui engen­dre­raient la domi­na­tion et la ser­vi­tude, mais au contraire les domi­nés qui « s’auto-tromperaient en quelque sorte pour finir par s’auto-détruire ». Mais contre toutes les lec­tures voyant — par confort idéo­lo­gique — dans cette ser­vi­tude une malé­dic­tion fatale, Miguel Abensour défend, à la suite de Clastres et Lefort, un « bon usage » du Discours de la ser­vi­tude volon­taire, c’est-à-dire un usage réso­lu­ment en faveur de la liber­té. Car « l’énigme demande à être élu­ci­dée et non à être trans­for­mée en des­tin » : il s’agit de com­prendre par quel malé­fice poli­tique la liber­té peut se per­ver­tir en ser­vi­tude, et non de poser la ser­vi­tude comme un pen­chant ins­crit ori­gi­nai­re­ment en l’humain, dont une soi-disant « science » poli­tique pour­rait s’emparer. Si bien que la pen­sée laboé­tienne per­met d’engager un dia­logue sou­ter­rain avec l’ensemble de la phi­lo­so­phie poli­tique moderne, et prin­ci­pa­le­ment Hobbes et Hegel, ces « obs­tacles » mas­sifs dans notre com­pré­hen­sion du phé­no­mène de la ser­vi­tude volon­taire. Le pre­mier a fait de la conser­va­tion de soi et la peur de la mort l’origine de la socié­té ; le second la trouve en pos­tu­lant une ratio­na­li­té objec­tive de l’État. C’est qu’il faut sub­sti­tuer au fan­tasme du « tous Un », par­ta­gé par les théo­ri­ciens de la sou­ve­rai­ne­té, la « com­mu­nau­té des tous Uns », au sein de laquelle le lien social est assu­ré et assu­mé dans la sépa­ra­tion elle-même ; mais c’est aus­si à la fron­tière ténue entre le « tous Un » et le « tous Uns » qu’il faut pen­ser le bas­cu­le­ment énig­ma­tique de la liber­té en ser­vi­tude. Car la liber­té, fon­dée sur la plu­ra­li­té et l’amitié, est fra­gile et tou­jours en proie au charme et aux séduc­tions du seul nom d’Un. Pour bri­ser le malé­fice, nous enseigne Abensour, il faut savoir avant tout ruser avec le texte laboé­tien lui-même, et com­prendre que c’est notre propre désir de liber­té qui y est mis à l’épreuve. [A.C.]

Sens & Tonka, 2018

FéminiSpunk : le monde est notre ter­rain de jeu, de Christine Aventin

Si l’oc­cu­pa­tion du ter­rain et le jeu sont sou­vent, pour des rai­sons que l’on connait bien désor­mais, des apa­nages mas­cu­lins, l’es­sai de Christine Aventin invente mille manières fémi­nistes et punks de se res­sai­sir du monde. L’auteure y mêle des réflexions poli­tiques issues d’un fémi­nisme inter­sec­tion­nel et radi­cal, des conver­sa­tions avec ses ami·es, des dia­logues issus de Fifi Brindacier — roman jeu­nesse sué­dois d’Astrid Lindgren dont l’hé­roïne épo­nyme est carac­té­ri­sée comme la pre­mière héroïne FéminiSpunk. À tra­vers ces maté­riaux divers, l’es­sai inter­roge les sté­réo­types de genre, l’hé­té­ro­nor­ma­ti­vi­té, les struc­tures d’op­pres­sion patriar­cales. Mieux que d’en faire sim­ple­ment le tour, ce livre invite à trou­ver des parades : la créa­ti­vi­té des dis­cours, la conta­gion révo­lu­tion­naire, la colère col­lec­tive comme un pied-de-nez de tous les corps domi­nés aux dominant·es, l’ap­pel à se qua­li­fier comme des « filles » pour ne pas tom­ber au piège de vou­loir être des « femmes ». Car il est vrai : « Du côté punk­queer de la force, ça fait un bail qu’on a com­pris que le mot femme, char­gé de tout ce qu’il contient de colo­nia­li­té, d’hé­té­ro­nor­ma­ti­vi­té, de médi­ca­li­sa­tion des corps, de psy­chia­tri­sa­tion des com­por­te­ments […] ne nous concerne pas. » À l’in­verse, se défi­nir comme des filles, indé­pen­dam­ment de notre genre, per­met de repo­li­ti­ser les luttes fémi­nistes et la soro­ri­té, jus­qu’à faire meute. « La meute, c’est la forme la plus jouis­sive et la plus écla­tante de rap­port de forces : une poli­ti­sa­tion de la vio­lence […]. Émeute, c’est éty­mo­lo­gi­que­ment être émues en meute ; et là je suis sûre que tu nous vois telles qu’on vit. » À la lec­ture de ce mani­feste, ayons toutes envie de renouer avec la jouis­sance et la vio­lence, moins comme des modes d’ac­tion directe que comme des émo­tions, des prin­cipes, des liants. Là réside le punk­queer : la rup­ture avec la morale poli­tique, la bien­séance artis­tique, les attentes sociales ; pour redé­fi­nir ensemble, comme des sœurs, sur quels ter­rains on joue et à quels jeux. Tout en jouis­sant de se moquer des règles. [C.M.]

Zones, 2021

Les Damnées de la mer, de Camille Schmoll

Comment res­ti­tuer les expé­riences migra­toires des femmes qui tra­versent la Méditerranée ? La géo­graphe Camille Schmoll a mené l’enquête entre Malte et l’Italie, pour sai­sir l’histoire de ces migra­tions au fémi­nin. L’ouvrage s’ouvre sur le récit de Julienne, Camerounaise, au par­cours à la fois sin­gu­lier (cha­cune ayant sa propre tra­jec­toire) et « ordi­naire » (sorte de bana­li­té à laquelle on s’est trop accou­tu­més). Penser les migra­tions, c’est pen­ser la fron­tière : loin d’être « une simple ligne de démar­ca­tion », celle-ci ne cesse de se recon­fi­gu­rer, de se mou­voir et de se pro­lon­ger sur le conti­nent euro­péen, jusqu’à s’incarner dans les corps. Car après un long périple, l’arrivée en Europe est syno­nyme de mise en centres dans des lieux « d’accueil », qui se révèlent sur­tout être des centres de tri et d’enfermement. Les femmes se trouvent alors dans des « archi­pels de la contrainte » où leur mobi­li­té est entra­vée, leur immo­bi­li­sa­tion for­cée. Sans aucune inti­mi­té, la rou­tine devient vio­lence, l’incertitude et l’attente y sont des pra­tiques poli­tiques à part entière. Les ini­tia­tives d’autonomie des migrantes se déploient par­fois à l’échelle micro ou infra­po­li­tique, ten­ta­tives de rega­gner un peu de pou­voir sur leurs situa­tions. À tra­vers ce livre, l’autrice a sou­hai­té « fémi­ni­ser le regard » sur les migra­tions. Cela ne consiste aucu­ne­ment à « adhé­rer au scé­na­rio myope et anhis­to­rique d’une fémi­ni­sa­tion des flux » mais bien plu­tôt à « défendre une pers­pec­tive qui nous éloigne de cer­tains dis­cours vic­ti­mi­sants et sur­plom­bants sur la migra­tion fémi­nine ». Une approche dia­lec­tique, en somme, puisque les moti­va­tions des migrantes ne sont pas figées, les situa­tions mul­tiples, et puisque les nom­breuses vio­lences subies côtoient aus­si les résis­tances déve­lop­pées à dif­fé­rents niveaux. « L’obsession des fron­tières ren­force leur arrai­son­ne­ment, y com­pris en termes de genre. » [M.B.]

La Découverte, 2020

Pandémie — Traquer les épi­dé­mies, du cho­lé­ra au coro­na­vi­rus, de Sonia Shah

« Écrire sur les mala­dies infec­tieuses, c’est presque écrire sur quelque chose qui appar­tient à l’his­toire », affir­mait le viro­logue Frank Macfarlane Burnet en 1962. L’histoire de la seconde moi­tié du XXe siècle n’a eu cesse de contre­dire cette pré­dic­tion : le VIH, le SRAS, Ebola et les grippes aviaires sont autant de virus qui ont fait le grand saut des espèces. Dans cet essai ini­tia­le­ment publié en 2016, la jour­na­liste scien­ti­fique éta­su­nienne Sonia Shah emmène le lec­teur dans les bidon­villes de Mumbai, à Port-au-Prince, sur les mar­chés exo­tiques chi­nois et dans l’in­ti­mi­té du com­bat de son fils tou­ché par le SARM. Elle pro­pose de suivre le fil du cho­lé­ra pour com­prendre la dyna­mique d’un virus : le saut d’une espèce ani­male à à l’hu­main, la tra­ver­sée des conti­nents par les flux de trans­ports, sa dif­fu­sion expo­nen­tielle jus­qu’à la décou­verte de remèdes. Mais la force de ce minu­tieux tra­vail d’en­quête et de vul­ga­ri­sa­tion tient de l’a­na­lyse des res­sorts éco­lo­giques et sociaux d’une pan­dé­mie : la des­truc­tion de la bio­di­ver­si­té, la mon­dia­li­sa­tion des échanges, l’en­tas­se­ment urbain et l’ex­trême pau­vre­té au cœur des méga­lo­poles, la col­lu­sion d’in­té­rêts entre élites poli­tiques et labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques ou encore la recherche constante d’un bouc émis­saire — la haine anti­chi­noise de 2020 fai­sant écho à celle contre les Juifs russes soup­çon­nés d’être res­pon­sable de l’é­pi­dé­mie de cho­lé­ra à New York en 1892. « À l’é­poque, comme aujourd’­hui, nous ima­gi­nons les pan­dé­mies comme des per­tur­ba­tions aus­si inat­ten­dues que des éclairs par beau temps. Nous les voyions comme des actes d’a­gres­sion étran­gère. Nous n’a­vons pas exa­mi­né notre com­pli­ci­té dans leur pro­pa­ga­tion. Nous ne leur avons pas fait de place dans notre mémoire his­to­rique […]. Nous sommes deve­nus leurs alliés invo­lon­taires et elles sont reve­nues, encore et encore », pose-t-elle en intro­duc­tion. Aussi s’a­git-il de déplier la chaîne des cau­sa­li­tés pour évi­ter que l’his­toire ne se répète « encore et encore ». [A.G.]

Écosociété, 2020

Rage, de Regina José Galindo

« Célébrons le fait d’être nés / dans la nation la plus mau­vaise du monde », dit une bouche torve. Cette bouche est celle de l’ar­tiste et poète Regina José Galindo, dont les vers racontent « notre triste Guatemala / notre Guatemala malade, malade ». « Je suis femme / la plus ordi­naire / qui soit », lit-on — mais femme en un lieu où viol et meurtre sont choses com­munes. Comme ailleurs ose­rait-on objec­ter ; plus encore se ver­rait-on répondre. Et les mots de Galindo pour tres­ser les images de cela. Le titre du recueil est un indice : la poé­sie est un com­bat et un lan­gage pour se battre lorsque les corps sont contraints, souillés, muti­lés, dépe­cés. « Le monde m’a mor­du le cœur / et m’a trans­mis sa rage », écrit ain­si l’au­trice. Rage envers ce vio­leur qui se cache, « ne montre que sa bite / jamais son visage », rage d’une mère comme toutes les autres, de celles « qui se rongent les ongles / et les accu­mulent dans le ventre avec la peur », rage qui refuse enfin que ce pays soit celui des hommes et de leur vio­lence. Car mal­gré la crasse qui trouve par­tout son logis, Galindo per­siste et le répète, « per­sonne ne me fait taire ». Une femme ordi­naire a‑t-elle dit, « Ni truie / ni vache / ni chienne. / Seulement humaine / pâle / flasque / réelle ». Une femme qui va jus­qu’à s’i­ma­gi­ner morte et qui sait ce que l’on dira d’elle alors : « ils fouille­ront ma vie minu­tieu­se­ment / et diront que / peut-être / je le mérite ». Mais elle espère que ses sœurs pour­ront se sou­ve­nir : « Elles diront que c’est un men­songe / que Regina […] / n’é­tait ni une pute / ni une folle / ni une fei­gnante / ni une racaille » — et la lita­nie de conti­nuer toute une page. Il ne sert à rien de cher­cher en ces vers un lyrisme enle­vé ou une contem­pla­tion dépouillée. C’est d’une poé­sie aus­si vio­lente que ce qui est subi qu’a besoin Galindo pour par­ler de sa vie, du des­tin de ses sœurs, de la froide cru­di­té de son pays. [R.B.]

Éditions des Lisières, 2020

Deux ou trois choses dont je suis sûre, de Dorothy Allison

C’est l’his­toire d’une femme, d’une famille et de la Caroline du Sud. D’une classe sociale domi­née et des femmes domi­nées au sein de cette classe. « Des culs-ter­reux, voi­là ce qu’on est et ce qu’on a tou­jours été. On nous appelle les rangs infé­rieurs, les éter­nelles mal lavées, la classe ouvrière, les pauvres, le pro­lé­ta­riat, la racaille, les petites frappes et la ver­mine. » Cette his­toire, jure Dorothy Allison, née un jour d’a­vril de l’an­née 1949 puis écri­vaine quatre décen­nies plus tard, est tout à la fois belle et triste. C’est qu’il y a, autour d’elle, depuis tou­jours, les femmes qui jamais ne pour­ront plus faire confiance aux hommes mais qui l’ai­me­raient tant ; les oncles qui vont en pri­son comme d’autres à l’é­cole ; les femmes « por­teuses d’en­fants, de far­deaux et de mépris », ces « machines à bébé solides et stoïques aux hanches larges » ; les dents sombres, puis plus de dents du tout, de sa tante Dot. Il y a aus­si l’his­toire de la beau­té de celles pour qui l’on écrit des poèmes et la lai­deur des autres, « quel­conques, ver­tueuses si humbles et tra­vailleuses ». Il y a encore l’his­toire « du corps fémi­nin à qui l’on a appris à se haïr ». Ponctué de pho­to­gra­phies fami­liales en noir et blanc et de sen­tences en ita­lique, qui, pareilles à un refrain qui ne se répé­te­rait jamais vrai­ment, ce récit, bref, alerte et trem­pé dans un même bain d’a­cide et de ten­dresse, conte éga­le­ment l’é­va­sion de son auteure. « Je suis la femme qui s’est per­due mais qui est main­te­nant retrou­vée, la les­bienne, affran­chie de la loi de l’Église et de l’homme, celle qui n’a le choix qu’entre s’ai­mer ou mou­rir. » Il a fal­lu fuir un beau-père agres­seur sexuel et violent puis refu­ser de por­ter la tunique que le monde avait fabri­quée pour elle — quelque part sur cette route, il y eut sa décou­verte du fémi­nisme et l’a­mour qu’elle porte aux femmes. « Je veux pou­voir écrire avec une telle force que je bri­se­rais le cœur de ce monde et que je pour­rais ensuite le sou­la­ger ; je veux écrire de façon à refaire le monde », dit-elle, ailleurs. Ce livre à coup sûr s’y emploie. [E.B.]

Cambourakis, 2021


Photographie de ban­nière : Miyako Ishiuchi


REBONDS

Cartouches 64, avril 2021
Cartouches 63, mars 2021
Cartouches 62, février 2021
Cartouches 61, jan­vier 2021
Cartouches 60, décembre 2020

Ballast

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