Cartouches (62)


Les rues de Naples, l’i­déo­lo­gie sécu­ri­taire, le désordre du main­tien de l’ordre, une voie de récon­ci­lia­tion entre cause ani­male et éco­lo­gie, la lit­té­ra­ture contre l’ins­tan­ta­né, la vie au sein de la Cité, une mai­son en feu, une édu­ca­tion géné­rale uto­pique, des plantes toxiques et l’ob­ses­sion du corps : nos chro­niques du mois de février.


Le Secret c’est de tout dire !, de Gianni Giovannelli 

Prenez la fin des années 1930, une petite ville des Pouilles et l’in­té­rieur d’une mai­son dont le sol est de pierre brute : voi­ci que naît notre nar­ra­teur et per­son­nage prin­ci­pal, Salvatore Messana, qui devien­dra vite un espiègle « scu­gniz­zi » — gamin filou des rues de Naples —, avant de s’es­sayer à de mul­tiples tra­vaux d’u­sine, de mate­lot, de magouilles ou d’ar­naques, pas­sant par divers coins d’Italie et se retrou­vant même inter­né un temps dans un asile de Dakar. Il faut dire que Salvatore se plaît à cher­cher des noises, voire à jeter de l’huile sur le feu : il fait flam­ber, pour la beau­té du geste, la voi­ture du sous-direc­teur d’une affreuse ins­ti­tu­tion qui l’emploie et tente, plus tard, d’en­tour­lou­per le com­man­dant d’un navire — ce qui s’a­chève en sévère bas­ton­nade et en plu­sieurs semaines de cachot. Après ces démê­lées navales, notre homme rejoint Stockholm pour y fomen­ter sa ven­geance. Le coup se paye par sept mois de pri­son, les­quels se font sans trop de peine ; mais d’a­voir été dénon­cé au chef par un cama­rade pro­lé­taire met un coup au moral… Ainsi s’a­chève la pre­mière par­tie du livre. La seconde s’ouvre à Milan, où les gens s’af­fairent dans la gri­saille « pour jus­ti­fier leurs innom­brables souf­frances en tant qu’in­di­vi­dus condam­nés à vendre leur temps au patron »… Car voi­ci le cœur du pro­blème : Messana est aller­gique au tra­vail, into­lé­rant aux hié­rar­chies, et le domaine dans lequel il excelle semble bien être celui du joyeux bor­del — qu’il s’a­git de semer dans les usines ou entre­prises de net­toyage, à force de grèves, de sabo­tages et d’in­ven­tives inso­lences. Oscillant entre cra­pu­le­ries et exal­ta­tion syn­di­cale, la lutte des classes est chez lui bien concrète, et reste affaire de pognon. À qui sait habi­le­ment user du code pénal aux dépens des patrons, de coquettes sommes revien­dront ! Au terme de ce roman d’an­ti-appren­tis­sage tout cou­su d’é­lé­gantes four­be­ries, on retien­dra donc qu’« en se révol­tant on obtient ce qu’on veut, [tan­dis] qu’en pliant l’é­chine on reste comme des cons ». [L.M.]

Allia, 2021

☰ Être en sûre­té, de Vincent Sizaire

L’idéologie sécu­ri­taire a trou­vé des débou­chés poli­tiques des plus concrets ces der­nières décen­nies, et tout par­ti­cu­liè­re­ment depuis quelques années : l’administrativisation des pro­cé­dures, la nor­ma­li­sa­tion de l’état d’urgence dans le droit com­mun ou encore l’empilement de lois répres­sives en témoignent. Face à cette lame de fond, Vincent Sizaire oppose le concept de sûre­té, c’est-à-dire « la volon­té de pro­té­ger la liber­té du citoyen contre toute forme d’oppression, qu’elle émane des per­sonnes pri­vées ou des pou­voirs publics »­. Car pour le magis­trat et maître de confé­rences, il ne fait aucun doute que le droit fran­çais est enta­ché d’une « tra­di­tion auto­ri­taire issue du bona­par­tisme » qui irrigue encore l’ordre juri­dique par bien des aspects. Le citoyen se trouve effec­ti­ve­ment pris dans l’étau du sécu­ri­ta­risme : il est sou­mis à la coer­ci­tion de pou­voirs publics — fruit d’une « culture de la puis­sance éta­tique » —, tout en étant assu­jet­ti à « l’arbitraire des puis­sances pri­vées ». C’est pour­quoi l’auteur déploie la notion de sûre­té sur plu­sieurs dimen­sions : la véri­table éga­li­té devant la loi et les ins­ti­tu­tions qui l’incarnent, la pré­ser­va­tion totale des liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives, le ren­for­ce­ment des droits des sala­riés face à leur employeur. Il s’agit donc de redon­ner tout son sens à l’État de droit, afin que tout un cha­cun ait accès aux soins, à l’éducation et à une rému­né­ra­tion per­met­tant de vivre digne­ment sans être asser­vi à l’arbitraire de son employeur. « De la même façon que les crises éco­no­miques à répé­ti­tion que pro­duit le néo­li­bé­ra­lisme ne suf­fisent pas à son dépas­se­ment, l’incapacité mani­feste de l’autoritarisme à appor­ter la sécu­ri­té pro­mise ne suf­fit pas à inter­rompre la fuite en avant répres­sive. » La sûre­té n’est donc pour Vincent Sizaire rien de moins que le meilleur levier face à la dérive auto­ri­taire dans laquelle s’inscrivent les pou­voirs en place et dont s’accommodent très bien « la logique capi­ta­liste » et « l’idéologie néo­li­bé­rale ». [M.B.]

La Dispute, 2020

☰ Politiques du désordre — La police des mani­fes­ta­tions en France, d’Olivier Fillieule et Fabien Jobard

Résultat de recherche d'images pour "politiques du désordre jobar"Comment est-on pas­sé de l’instauration d’une doc­trine du main­tien de l’ordre « per­met­tant aux mani­fes­tants de se déployer en sécu­ri­té » à une stricte inten­tion de punir les reven­di­ca­tions ? « Comment, dans un pays qui se targue d’avoir inven­té le main­tien de l’ordre, en tout cas d’en déte­nir une science consom­mée, a pu s’opérer depuis le milieu des années 2000 un tel glis­se­ment vers une ges­tion auto­ri­taire et éloi­gnée de l’esprit comme de la lettre du droit de la mani­fes­ta­tion ? » C’est à cette vaste ques­tion — qui occupe aujourd’hui socio­logues, poli­to­logues et jour­na­listes — qu’Olivier Fillieule et Fabien Jobard sou­haitent appor­ter des réponses dans le pré­sent ouvrage. Publié en novembre 2020, il s’inscrit dans un pay­sage mar­qué par le pro­jet de loi Sécurité glo­bale dépo­sé à l’Assemblée natio­nale peu de temps aupa­ra­vant. Et pour cause : l’ascension ful­gu­rante des vio­lences poli­cières en mani­fes­ta­tion ces 10 der­nières années a fait de l’action poli­cière l’un des « motifs cen­traux de la mobi­li­sa­tion ». Partir du constat que ce glis­se­ment a des « airs de marche arrière » par rap­port à l’histoire du main­tien de l’ordre, admettre que « même à l’échelle d’un seul pays, l’histoire n’est ni linéaire dans le temps, ni uni­forme dans l’espace » consti­tue un pre­mier élé­ment de réponse essen­tiel pour les deux socio­logues à l’origine de cette enquête, dont les pre­miers jalons ont été posés il y a plus de 20 ans. C’est en cela que l’étude est néces­saire à une juste com­pré­hen­sion des poli­tiques du désordre. Ces pages entendent mon­trer que l’Histoire se rejoue devant nous : des pra­tiques « de la pré­his­toire du main­tien de l’ordre au tour­nant des XIXe et XXe siècle, au prix de corps bles­sés ou morts sur le pavé de Paris et des villes indus­trielles ». Les auteurs ne se contentent pas d’ob­ser­ver l’ins­ti­tu­tion poli­cière d’une part et les mani­fes­tants de l’autre : ils explorent non sans jus­tesse « les confi­gu­ra­tions dans les­quelles sont pris les acteurs du main­tien de l’ordre ». [M.S.-F.]

Seuil, 2020

☰ Manifeste pour une éco­lo­gie de la dif­fé­rence, de Hicham-Stéphane Afeissa

D’abord, on constate la vio­lence : les ani­maux de bou­che­rie, d’é­le­vage et de rente ont été obli­té­rés de la vie quo­ti­dienne alors même qu’ils vivent concrè­te­ment der­rière des plaques de tôle et meurent dans des abat­toirs ; les ani­maux sau­vages ne sont que trop visibles, recher­chés et mis en évi­dence pour leur capa­ci­té à vivre en dehors des socié­tés humaines ; les ani­maux de com­pa­gnie sont assez fami­liers pour habi­ter dans une mai­son com­mune mais trop peu pour y res­ter lors­qu’un évé­ne­ment trouble le cours des choses — alors aux bas-côtés ou à la four­rière échoit la tâche de l’ac­cueil. Violence, donc, à l’en­contre des ani­maux comme à l’é­gard de leurs habi­tats, des nôtres et des rela­tions qui s’y éla­borent. De ce constat, le phi­lo­sophe Hicham-Stéphane Afeissa tire une conclu­sion en forme de mani­feste : « Il nous incombe de recon­naître et de pré­ser­ver autant que pos­sible l’é­tran­ge­té radi­cale des ani­maux », ain­si que celle de notre envi­ron­ne­ment immé­diat. Conjuguer éthique ani­male et éthique envi­ron­ne­men­tale lui semble en ce sens une étape salu­taire. Les deux dis­ci­plines, vieilles d’à peine 50 années s’op­posent sur l’ob­jet prin­ci­pal de leur rai­son­ne­ment moral — l’in­di­vi­du ani­mal ou l’en­semble éco­sys­té­mique. Ainsi, consti­tuer un front phi­lo­so­phique com­mun qui ne masque en rien les contra­dic­tions entre les deux approches per­met­trait de faire un sort à la « même logique de domi­na­tion » qui touche nature et ani­maux. Au-delà, le phi­lo­sophe y voit une entre­prise qui pour­rait infor­mer les pra­tiques poli­tiques de notre temps. Hicham-Stéphane Afeissa ouvre une pers­pec­tive cri­tique éclai­rante sur les efforts four­nis par les théoricien⋅nes et militant⋅es des mou­ve­ments ani­ma­listes pour rendre les ani­maux les plus sem­blables pos­sibles aux humains. Un « déni de l’al­té­ri­té des ani­maux », selon l’au­teur, qui les réduit à l’é­tat d’abs­trac­tion et enlève « une cer­taine jus­tice à l’é­gard de la sin­gu­la­ri­té de l’autre » — un comble, pour des êtres consi­dé­rés long­temps comme tout à fait étran­gers, et dépré­ciés jus­te­ment pour cela. [R.B.]

Éditions Dehors, 2021

Bric et broc, d’Olivier Rolin

Qu’est-ce que la lit­té­ra­ture ?, deman­dait un célèbre phi­lo­sophe au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale. Plus d’un demi-siècle après, un écri­vain se sai­sit de la ques­tion, à sa manière, et celle-ci tient tout entière dans le titre : Bric et broc. La forme, d’abord : un recueil de textes divers — articles, confé­rences, pré­faces ; le fond, ensuite : Olivier Rolin n’a pas ambi­tion de faire théo­rie ou sys­tème. Quand il ne célèbre pas ses chers aînés — Cendrars (ses livres far­cis de « nids d’éclairs »), Lowry (« cher vieux totem ») ou encore Hugo (« on ne peut se rete­nir de l’aimer ») —, l’écrivain esquisse donc quelques réponses. La lit­té­ra­ture ? C’est « tra­mer de la beau­té avec les mots ». S’ensuit, bien sûr, le style. C’est « la langue debout », « une retraite volon­taire hors de la langue com­mune », « la vie de l’écriture ». Bref, le style per­met la ligne, la fron­tière, peut-être la bar­ri­cade : ce qui relève de la lit­té­ra­ture ou de la rédac­tion, du com­mu­ni­qué, de la liste de courses. « C’est de la langue qui résiste, et même, s’il le faut, jusqu’à être liée au poteau où sont exé­cu­tés ceux qui ont com­plo­té contre l’ordre du monde. » Mais la lit­té­ra­ture, ne serait-ce pas le roman, c’est-à-dire la fic­tion ? Non point, répond Rolin. Suspens, rebon­dis­se­ments, coups de théâtre, dénoue­ment : l’auteur confie que ce n’est pas là ce qui, d’a­bord, le sai­sit. Aux charmes de l’intrigue, il élit l’art des mots, des rythmes. L’époque, enfin. Dire tout de son temps ou résis­ter à ses prises ? Rolin tient le dépla­ce­ment pour l’une des condi­tions de la lit­té­ra­ture : avoir le pied dans deux chaus­sures, dirait une for­mule ita­lienne. L’ancien mili­tant révo­lu­tion­naire n’enjoint pas à l’antimodernité — il se tient pour un écri­vain moderne — mais au pas de côté dans la moder­ni­té. Dos au « des­po­tisme de l’instantané et du bruit », il entend ne pas tendre un miroir à ses contem­po­rains (on sait le suc­cès qu’a Houellebecq à flat­ter son temps muni d’un fouet) mais bel et bien « se retran­cher de l’extrême contem­po­rain pour trans­mettre une forme qui dis­pa­raît ». Si les cer­ti­tudes de la Gauche pro­lé­ta­rienne n’ont pour lui plus cours, la poli­tique n’a pas tota­le­ment dis­pa­ru : seule­ment la lit­té­ra­ture laisse-t-elle place à « la pen­sée hési­tante », au refus de l’« esprit binaire ». L’écrivain, dit-il, navigue, sou­cieux de décou­vrir plus que de mar­te­ler. [E.B.]

Verdier, 2011

☰ Le Corps poli­tique — Introduction à la phé­no­mé­no­lo­gie poli­tique : Arendt, Lefort, Merleau-Ponty, Ricœur, d’Agnès Louis

En dépit de la répu­ta­tion d’apolitisme dont peine à se défaire la tra­di­tion phé­no­mé­no­lo­gique, Agnès Louis tente de don­ner consis­tance à la thèse d’un « tour­nant poli­tique » de la phé­no­mé­no­lo­gie, en écho au « tour­nant théo­lo­gique » autre­fois dénon­cé par le phi­lo­sophe Dominique Janicaud. Si les pères fon­da­teurs de la phé­no­mé­no­lo­gie, Husserl et Heidegger, sont quelque part res­tés sourds à l’énigme du poli­tique, leurs dif­fé­rentes concep­tions du corps ou du corps de chair ont consti­tué une source à laquelle sont venus pui­ser leurs plus émi­nents héri­tiers. Or ceux-ci, et en par­ti­cu­lier Arendt et Lefort, ont fait de la ques­tion poli­tique le cœur de leur aven­ture phi­lo­so­phique. Tous deux insistent sur cette ten­sion entre la socié­té ins­ti­tuée et la socié­té ins­ti­tuante, entre notre ins­crip­tion ori­gi­naire dans la chair de l’histoire et la néces­si­té de l’action comme ce qui révèle notre condi­tion humaine. Mieux : la phé­no­mé­no­lo­gie poli­tique pra­ti­quée par ces auteurs doit mon­trer que la poli­tique est le lieu par excel­lence où les sujets accèdent à leur huma­ni­té ; elle est le lieu de l’agir, tou­jours en com­mun, mais aus­si de la divi­sion sociale, que Lefort qua­li­fie­ra d’originaire. Bien que n’étant pas connus pour être des « phi­lo­sophes poli­tiques » à pro­pre­ment par­ler, Merleau-Ponty et Ricœur, ont éga­le­ment contri­bué à leur façon à l’analyse du phé­no­mène poli­tique : le pre­mier à par­tir de sa pen­sée de l’institution (qui ins­pi­re­ra Lefort ou encore Marc Richir, avec son concept d’institution sym­bo­lique) ; le second en appro­fon­dis­sant les ana­lyses d’Arendt por­tant sur l’action et la com­mu­nau­té poli­tique. Le pano­ra­ma dres­sé par Agnès Louis, en abor­dant tour à tour les ques­tions du tota­li­ta­risme, de la liber­té du corps propre ou de la signi­fi­ca­tion incar­née, consti­tue une for­mi­dable intro­duc­tion phé­no­mé­no­lo­gique à cette ques­tion aus­si simple qu’a­bys­sale : com­ment la vie au sein de la Cité est-elle pos­sible ? [A.C.]

Ousia, 2020

Le Sabot — Revue lit­té­raire de sabotage

« Toute cer­ti­tude appelle sabo­tage », pou­vait-on lire dans le mani­feste qui inau­gu­rait, voi­ci quatre années, Le Sabot. Depuis, l’axiome n’a ces­sé d’être recon­duit : que ce soit le « sabo­tage », donc, le « confort », le « sexe », le « tra­vail » ou la « vio­lence », thèmes suc­ces­sifs des cinq pre­miers numé­ros de la revue ras­sem­blés en un recueil, la sur­prise va crois­sant. Des noms connus (Marcel Moreau, Jean-Pierre Siméon) croisent ceux d’au­teurs et autrices aux pseu­do­nymes fou­traques et à la verve déto­nante ; l’a­na­lyse se trouve sup­plan­tée et vivi­fiée par le récit, la poé­sie, la nou­velle, le roman-pho­to, le détour­ne­ment gra­phique ou même la recette de cui­sine ; la pho­to­gra­phie côtoie la satire et quelques planches fort pra­tiques pour repeindre les murs d’une ville à l’ex­tinc­teur ou faire dis­jonc­ter tout un immeuble. La cou­ver­ture donne le ton : une faran­dole autour d’une voi­ture poli­cière en flammes — et le feu par­tout dans ce recueil. Ainsi en appelle-t-on à « être hau­te­ment inflam­mable » (« De sang chaud »), à ne lais­ser à l’a­mour que l’in­can­des­cence (« Que son amour soit de feu et le brûle ») ; ain­si en vient-on à faire de la brû­lure du soleil sur « les bras ouverts de chaque côté de mon corps » une injonc­tion (« Brûle ! ») et les braises, sor­ties de leur foyer, deviennent désir et constat — « la mai­son est en feu / Peut-être / Alors / je pousse l’en­nui / à deve­nir pyro­mane ». Cinq numé­ros ont sui­vi, s’at­ta­chant qui à la « terre », qui à la « soif » et sabo­tant la « honte », la « ville » ou bien le « piège ». Forte de 10 numé­ros, la revue s’est trans­muée en mai­son d’é­di­tion : un recueil de poèmes (L’Endormi) et un roman (Tabor) sont sur le point de paraître. Des ouvrages qui trou­ve­raient une place de choix dans quelque squat, biblio­thèque sau­vage ou librai­rie auto­gé­rée. [E.M.]

Le Sabot, 2020

☰ Dans les ima­gi­naires du futur — Entre fins du monde, IA, virus et explo­ra­tion spa­tiale, d’Ariel Kyrou

C’est à un impres­sion­nant tra­vail de syn­thèse que s’est atte­lé Ariel Kyrou — jour­na­liste, écri­vain, chro­ni­queur —, dans cet essai où la science-fic­tion, culture popu­laire sou­vent négli­gée, devient un espace pri­vi­lé­gié, mais tou­jours un peu mal­séant, per­tur­ba­teur, liber­taire. Elle per­met de nous décen­trer : en période de pan­dé­mie et de confi­ne­ment, ce n’est pas négli­geable ; en période de domi­na­tion capi­ta­liste et de chan­ge­ment cli­ma­tique, c’est même indis­pen­sable. Suivant une ligne de crête, l’ouvrage creuse son propre sillon, réso­lu­ment tech­no­cri­tique sans être tech­no­phobe ; tech­no­phile sans être tech­no-naïf. Un résul­tat tiède ? Que du contraire. Plongeant avec pas­sion dans son riche cor­pus, fait de lit­té­ra­ture, de films, de séries télé­vi­sées, Kyrou s’appuie sur la fic­tion pour mieux réflé­chir à notre pré­sent, et démontre que nombre de ces œuvres nous per­mettent de pen­ser, par­fois avec elles, par­fois contre elles, l’impasse tech­no­lo­gique et envi­ron­ne­men­tale. L’on passe ain­si de Blade Runner à La Route ou The Walking Dead, de Zuckerberg à Tarkovski ; on croise éga­le­ment Ursula Le Guin, J.G. Ballard ou Damasio — qui signe ici une « volte face » sur­vol­tée —, quand ce n’est pas la Servante écar­late qui nous alerte sur un ave­nir dys­to­pique. Kyrou, dans une der­nière par­tie plus proche des tra­vaux de la revue Multitude à laquelle il appar­tient, avance éga­le­ment des pro­po­si­tions d’ordre théo­rique. Le tour de force est d’avoir ren­du cette pro­fu­sion de réfé­rences cohé­rente et expli­cite, sans jamais être labo­rieuse, pour un pro­pos qui vise juste : le futur que l’on pré­pare, qu’il soit lié à Gaïa ou qu’il soit dans les étoiles, s’annonce catas­tro­phique s’il reste sous la coupe du capi­ta­lisme. Plutôt que de se rac­cro­cher aux branches d’une col­lap­so­lo­gie en manque d’imaginaire, Kyrou, plus proche du phi­lo­sophe Jean-Pierre Dupuy et de son concept de « catas­tro­phisme éclai­ré », vise, avec les mots de Moebius, une « édu­ca­tion géné­rale uto­pique » de la popu­la­tion ter­restre afin de pen­ser les sub­ver­sions néces­saires. [J.C.]

ActuSF, 2020

☰ La Mort par les plantes, de Helmut Eisendle

Rarement l’avertissement au lec­teur, men­tion­né en début d’ouvrage, n’aura eu autant de per­ti­nence. Il y est écrit que ce glos­saire des plantes toxiques, sou­vent mor­telles, et de « leur uti­li­sa­tion à l’usage du mal­fai­teur asthé­nique » est un manuel qui n’a de manuel que l’apparence. L’auteur, phi­lo­sophe, bio­lo­giste, psy­cho­logue et écri­vain de fic­tion, se met en scène dans un per­son­nage de bio­lo­giste révo­lu­tion­naire et recense des « fic­tions ». Ce pos­tu­lat des plus intri­guant se pour­suit avec une intro­duc­tion où se mêlent consi­dé­ra­tions liber­taires sur le pou­voir et ses méfaits, les conflits, et l’option de remé­dier aux oppres­sions de façon… radi­cale. Rationalisant jusqu’à l’absurde, mais avec un sens du sérieux qui pro­pulse l’humour noir à un niveau stra­to­sphé­rique, l’auteur énonce son pro­gramme en ces termes : « [I]l est temps, d’un point de vue humain, de dépla­cer le rap­port de force, en ce qu’il condi­tionne le bon­heur et tel qu’il s’exerce entre asthé­niques [domi­nés] et sthé­niques [domi­nants], en faveur des pre­miers. » Et pré­cise : « ce glos­saire pro­pose une méthode de réso­lu­tion des conflits en même temps qu’il sou­met son appli­ca­tion à l’autorité de la conscience de l’utilisateur ». Une fois com­pris que le prin­cipe de sécu­ri­té est asso­cié à la ruse et à la mali­gni­té (« plus le mal­fai­teur est loin du lieu du crime au moment des faits, plus il est en sécu­ri­té et plus il est effi­cace »), nous pou­vons plon­ger dans le glos­saire pro­pre­ment dit : 33 fiches super­be­ment illus­trées, où, aux noms latins et moments de flo­rai­son, s’adjoint la des­crip­tion des effets, sui­vant la dosis minimalis/letalis admi­nis­trée. Potache, le tout se conclut par un index, non des plantes mais des effets (impuis­sance, irri­ta­tions des muqueuses, etc.) ! Notons que chaque plante est accom­pa­gnée d’un récit met­tant son usage en appli­ca­tion, illus­trant de façon irré­vé­ren­cieuse des rap­ports de domi­na­tion (mari tyran­nique, patron exploi­teur, poli­ciers vio­lents…). [J.C]

Vies Parallèles, 2019

☰ On ne naît pas grosse, de Gabrielle Deydier 

On ne naît pas grosse : l'obésité comme une malédictionAvec ce livre, Gabrielle Deydier a déci­dé de faire de son corps un « outil », un « outil d’enquête » dédié « aux mil­lions d’invisibles ». En par­tant du constat que nous vivons dans un monde où « gros­sir devient de plus en plus facile, mais [que] les obèses sont des pes­ti­fé­rés », elle décor­tique les cli­chés sur l’obésité. Non, celle-ci n’est pas que le résul­tat d’une sur­ali­men­ta­tion ; non, ce n’est pas « une sorte de carence de volon­té » ; non, les per­sonnes obèses ne sont pas des fai­néantes. Partant de son par­cours per­son­nel, Deydier met à nu ses craintes, sa « déro­bade affec­tive, médi­cale, hygié­nique » et, sur­tout, ses « vrais dési­rs ». L’autrice parle aus­si et sur­tout en tant que femme. Car, comme elle l’écrit, même si la pro­por­tion d’obèses est qua­si­ment iden­tique chez les femmes et les hommes en France, « l’obsession du corps, elle, est radi­ca­le­ment dif­fé­rente ». En témoigne le « pro­fil » des can­di­dats — à 80 %, des can­di­dates — à la chi­rur­gie baria­trique, qui consiste à ampu­ter l’estomac sur deux tiers, voire aux trois quarts. Grâce à ce livre, elle lève le voile sur cette course à la chi­rur­gie — dan­ge­reuse pour la san­té tant phy­sique que psy­cho­lo­gique — sans jamais poin­ter du doigt celle et ceux qui sou­haitent en pas­ser par là. Gabrielle Deydier montre aux lec­trices et aux lec­teurs que l’o­bé­si­té n’est pas une simple ques­tion de lais­ser-aller, mais qu’elle porte bien d’autres marques. On peut, assure-t-elle, tout à fait pour­suivre des études, exer­cer un emploi et avoir des pas­sions en étant obèse ; elle exprime sa colère, sur­tout, de consta­ter que la socié­té tend à nous prou­ver le contraire. Non, on ne naît pas grosse : « l’autodestruction débute par l’absence de rêves », là où les cli­chés, eux, freinent l’avenir de celles et ceux qui ne sont pas « dans la norme ». [M.S.-F.]

Les Éditions Goutte d’Or, 2017


Photographie de ban­nière : Chris Killip


REBONDS

Cartouches 61, jan­vier 2021
Cartouches 60, décembre 2020
Cartouches 59, novembre 2020
Cartouches 58, octobre 2020
Cartouches 57, sep­tembre 2020

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couverture du 10

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Au sommaire :
Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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