Cartouches (57)


La 5G sans débat démo­cra­tique, la psy­chia­trie arti­sa­nale, la fresque de Vuillard, le vol d’un fau­con, l’hy­bri­da­tion sino-amé­ri­caine, la science com­mu­na­li­sée, la mater­ni­té dans la lutte fémi­niste, la gauche radi­cale et l’i­den­ti­té juive, les secrets de Pierre Michon et les transes cha­ma­niques : nos chro­niques du mois de sep­tembre.


5G mon amour, de Nicolas Bérard

Journaliste indé­pen­dant, Nicolas Bérard pré­sente ici les enjeux du déploie­ment en cours d’un réseau 5G sur le ter­ri­toire fran­çais. Une grande par­tie du livre s’at­tache à expo­ser les dif­fé­rents lob­bies qui, non seule­ment, sont de la par­tie mais défi­nissent, sans concer­ta­tion démo­cra­tique aucune, les règles du grand jeu de l’ex­po­si­tion aux champs élec­tro­ma­gné­tiques — où chacun·e se voit embarqué·e bon gré mal gré. L’auteur pré­sente notam­ment l’ICNIRP, orga­ni­sa­tion fon­dée en 1992 et cen­sée fixer les seuils limite d’ex­po­si­tion aux ondes non ioni­santes. Or plu­sieurs des « experts » qui y offi­cient per­çoivent, en paral­lèle, des reve­nus pro­ve­nant direc­te­ment de l’in­dus­trie de la télé­pho­nie mobile. Les conflits d’in­té­rêts sont légion dans ce type d’ins­tance, et lézardent la pos­si­bi­li­té même de poser un contrôle d’ordre sani­taire sur les évo­lu­tions tech­no­lo­giques liées au sans fil. Et si l’on entend rela­ti­ve­ment peu par­ler des poten­tiels effets néga­tifs des ondes sur la san­té, c’est que la recherche indé­pen­dante est qua­si-inexis­tante, ou bien se heurte à une arma­da de contre-exper­tises qui la musèlent. Ce livre n’en­tend pas appor­ter de réponses ni se sub­sti­tuer à la science ; il a pour mérite de ques­tion­ner l’é­vo­lu­tion actuelle des tech­no­lo­gies du sans fil, tout en nous dévoi­lant ce qui se trame der­rière un rideau poli­ti­co-média­tique paré des cou­leurs étin­ce­lantes du pro­grès et du smart world à venir… Alors que les per­sonnes souf­frant d’élec­tro-hyper­sen­si­bi­li­té peinent à faire recon­naître leur mala­die, le déploie­ment de la 5G impli­que­ra la dis­pa­ri­tion totale des zones blanches en France. Le brouillard élec­tro­ma­gné­tique ira s’é­pais­sis­sant, n’é­par­gnant aucun espace ni aucune espèce : insectes, humains, tout l’é­ven­tail du vivant sera expo­sé sans que l’im­pact d’une telle expo­si­tion ait été étu­dié au préa­lable. C’est là sans doute que réside le pro­blème : dans la grande course en avant pour que nos voi­tures et brosses à dents soient connec­tées, il serait bon de prendre, a mini­ma, le temps de l’exer­cice du doute. [L.M.]

Le pas­sa­ger clan­des­tin, 2020

Manifeste pour une psy­chia­trie arti­sa­nale, d’Emmanuel Venet

On sait aujourd’hui la situa­tion dra­ma­tique dans laquelle la psy­chia­trie publique fran­çaise est plon­gée. Les cri­tiques, les luttes sont constantes. Elles émanent sur­tout de pra­ti­ciens qui se battent pour que cesse la dégra­da­tion des moyens qui leur sont alloués — on se sou­vient du per­son­nel de l’hôpital du Rouvray qui, en 2018, a enta­mé une grève de la faim pour obte­nir la créa­tion de postes dans l’établissement. Mais les cri­tiques émanent aus­si d’une fac­tion davan­tage uni­ver­si­taire de la psy­chia­trie, laquelle se ral­lie bon an mal an aux poli­tiques publiques ten­dant à la stan­dar­di­sa­tion, à l’objectivation des actes de soin. Ainsi, nous dit-on, il ne s’agit pas d’augmenter les bud­gets du sec­teur psy­chia­trique, mais de sim­ple­ment le réor­ga­ni­ser ! C’est là le dan­ger. Écrivain et psy­chiatre à l’hôpital lyon­nais du Vinatier, Venet prend ici posi­tion contre le mou­ve­ment néo-psy­chia­trique qui défend une approche neu­ro­gé­né­tique des patho­lo­gies men­tales, approche par­ti­cu­liè­re­ment com­pa­tible avec la logique néo­li­bé­rale de quan­ti­fi­ca­tion et d’objectivation des don­nées. À l’heure où le stan­dard menace de l’emporter sur le sujet, la vraie menace réside pré­ci­sé­ment dans ce glis­se­ment épis­té­mo­lo­gique qui pour­rait conduire à saper métho­di­que­ment, et défi­ni­ti­ve­ment, le prin­cipe-même de la rela­tion thé­ra­peu­tique. Car si tout s’inscrit dans un régime de cau­sa­li­té neu­ro­bio­lo­gique, à quoi bon éla­bo­rer patiem­ment, len­te­ment, une rela­tion sin­gu­lière avec un patient ? Ce mani­feste est donc celui d’un pra­ti­cien inquiet de voir le cor­pus théo­rique et pra­tique de la psy­chia­trie se réduire, se sclé­ro­ser au contact d’un neu­ros­cien­tisme hégé­mo­nique. Ce que Venet défend, c’est la liber­té pour les pra­ti­ciens de pen­ser leur pra­tique et de mobi­li­ser les cor­pus théo­riques de leur choix (psy­cha­na­lyse, psy­cho­lo­gie ins­ti­tu­tion­nelle…). Ce qu’il défend sur­tout, in fine, c’est cette enti­té si dif­fi­ci­le­ment sai­sis­sable et impos­sible à quan­ti­fier qu’est le psy­chisme, ce « bas­tion du libre arbitre et de la sub­jec­ti­vi­té ». [L.M.]

Verdier, 2020

Congo, d’Éric Vuillard

Nous voi­ci en 1884, à Berlin. La confé­rence, connue sous le nom de la ville qui l’hé­berge, va durer trois mois ; l’oc­ca­sion, pour les diri­geants des prin­ci­pales puis­sances mon­diales, de cou­per en tranches le conti­nent afri­cain pour mieux se le par­ta­ger — on aura com­pris : le piller, l’ex­ploi­ter, l’é­cor­cher. Bismarck agite ses baguettes de chef d’or­chestre et l’on devise, « dans un esprit de bonne entente mutuelle », foi d’acte final, du com­merce et de la Civilisation. « On n’a­vait jamais vu ça, écrit Vuillard. On n’a­vait jamais vu tant d’États essayer de se mettre d’ac­cord sur une mau­vaise action. » Avec cette iro­nie sèche que l’on sait pri­sée par l’é­cri­vain, Congo se sai­sit, d’un geste vif et bref, de tout ce « beau monde ». Paru en même temps que La Bataille d’Occident, du même auteur (le récit, cette fois, de la Grande Guerre et, là aus­si, de cette « élite raf­fi­née et fière » qui mar­chande et tue), Congo annonce par l’un de ses cha­pitres le récit qui leur suc­cé­de­ra, Tristesse de la terre — ou le des­tin de Buffalo Bill, amer reflet de la Conquête de l’Ouest. C’est que Vuillard, de livre en livre, plante sa tente dans l’Histoire, plaines ou cœur des villes, et s’en­tête à voir, entre oppres­sion et révolte, ce que l’on peine par­fois à dire. On ne lit d’ailleurs pas un livre de Vuillard : on avise la por­tion d’une fresque en deve­nir. Les sombres teintes de Congo — ses mains tran­chées, son pha­raon Léopold et son fonc­tion­naire colo­nial han­tant les bars et mou­rant à petit feu — se che­vauchent aux traits du pré­di­ca­teur du Saint-Empire, celui de La Guerre des pauvres — « les puis­sants ne cèdent jamais rien » —, et le peuple insur­gé de 14 juillet semble éle­ver la voix non loin des patrons ras­sem­blés par Göring dans L’Ordre du jour. Une fresque, oui, contre le temps court, délié, dis­joint. « L’Histoire s’est impo­sée comme un recours à notre époque où la pers­pec­tive est émiet­tée », dit-il. Au récit de soi cher à notre temps, Vuillard oppose — avec, par­fois, cette poé­sie que l’on ne bou­de­rait pas d’ap­pro­cher plus encore en ses pages — une pein­ture au plu­riel : le pré­re­quis à toute poli­tique. [E.B.]

Actes Sud, 2012

Le Sacret, de Marc Graciano

Ce pour­rait être un banal récit de chasse. Une traque, quelque gibier débus­qué d’une cache, et l’é­ter­nelle cruau­té de faire fondre des bêtes à soi sur ces bêtes-là que l’on mange. Mais il y a que cette bête à soi est un sacret, fau­con édu­qué à rame­ner lapins, lièvres et gou­pils pour le plai­sir de ceux qui l’ont dres­sé. Et, sur­tout, ce sacret revient de loin. C’est sem­blant à « une motte de terre » qu’un jeune gar­çon le trou­va : une aile bles­sée avait ren­du l’a­ni­mal exsangue. Voici que le gar­çon le prend des­sous sa che­mise, tout contre son torse, et le ramène au châ­teau auprès de l’au­tour­sier, lui qui connaît la science des oiseaux de proie — fau­cons, autours, éper­viers. Et le gar­çon de lui don­ner « la bec­cade », por­tant des jours durant « sa bouche au bec de l’oi­seau ». Ce pour­rait être un banal récit de chasse, donc, si ce n’é­taient les soins dis­pen­sés par le gar­çon ; si ce n’é­tait, aus­si, cette longue et unique phrase ten­due comme la tra­jec­toire d’une flèche, de l’oi­seau recueilli à un der­nier envol incer­tain. Au faîte de ce trait d’ar­cher, une par­tie de chasse entre che­va­liers, grandes dames et valets. Le gar­çon a été invi­té, car les pro­grès de son oiseau sont arri­vés à l’o­reille d’un vieux sei­gneur qui a la chasse comme prin­ci­pale occu­pa­tion — sinon la guerre, pense-t-on. Et les oiseaux de proie sont lâchés, s’en­volent et retombent sur un lape­reau, un lièvre à la fou­lée tonique, un gou­pil enfin. Tandis que les yeux du renard se trouvent cre­vés, les plumes de l’oi­seau res­semblent aux « larges et plates feuilles d’un rameau que le vent fait fré­mir ». On se dit qu’il est bien para­doxal que la beau­té d’un geste puisse à ce point être enta­chée par la mort d’un ani­mal. Qu’on pense à cet oiseau décrit dans un trai­té de chasse fort ancien, que Pierre Michon s’est plu à exhu­mer dans Corps du roi : « Quand il bat large, il est déme­su­ré ; quand il se repaît, il fait vite ; quand il frappe, il met à mal ; quand il donne du bec, il tranche et quand il fait prise, il se gave. » Et de même que l’oi­seau décrit, des mots choi­sis pour le faire, on se repaît de l’u­nique phrase du Sacret, dont la lec­ture emporte et ravit. [R.B.]

Éditions Corti, 2018

L’Aigle, le dra­gon et la crise pla­né­taire, de Jean-Michel Valantin

L’année 1839 voit la guerre de l’opium for­cer la Chine impé­riale à ouvrir des voies com­mer­ciales avec l’Occident et son maillage colo­nial. On y décè­le­rait presque quelque iro­nie de l’Histoire, à voir aujourd’hui celle-ci sur le point de mener le grand jeu mon­dial de l’économie et remettre en ques­tion l’hégémonie occi­den­tale. Mais au-delà de l’i­mage d’une guerre tita­nesque sur fond de revanche, l’analyse de Jean-Michel Valantin dévoile un tout autre aspect de cette confron­ta­tion : Chine et États-Unis forment depuis les années 1970 un géo-pou­voir bicé­phale, dont la puis­sante syner­gie déter­mine et ver­rouille en grande par­tie la tra­jec­toire de l’Anthropocène. À peine la Chine maoïste s’est-elle conver­tie au sys­tème ther­mo-indus­trie que la phase de glo­ba­li­sa­tion indus­trielle, enclen­chée suite aux accords com­mer­ciaux entre Mao et Nixon en 1972, voit son ter­ri­toire accueillir une por­tion majeure de la pro­duc­tion-extrac­tion néces­saire au déve­lop­pe­ment de l’économie mon­diale — et éta­su­nienne, a for­tio­ri. En désa­li­gnant radi­ca­le­ment l’économie des méta­bo­lismes ter­restres, cette hybri­da­tion sino-amé­ri­caine forme un redou­table sys­tème-monde dont la puis­sance d’impact a pré­ci­pi­té la crise éco­lo­gique pla­né­taire. L’auteur montre com­ment la pres­sion envi­ron­ne­men­tale qu’exercent ces deux super-puis­sances les enferment dans une fuite sans fin pour parer les consé­quences catas­tro­phiques qu’elles enclenchent — séche­resse, pluies des­truc­trices, méga-feux et mor­ta­li­té mas­sive due aux pol­lu­tions. Le chan­ge­ment cli­ma­tique entraîne Chine et États-Unis dans un cycle d’anticipations stra­té­giques mas­sif dont les effets déter­minent en grande par­tie nos des­ti­nées col­lec­tives. C’est à tra­vers ce prisme que Jean-Michel Valentin nous pro­pose d’appréhender le déploie­ment des nou­velles routes de la soie, la crise de l’Arctique, le déve­lop­pe­ment de l’IA ain­si que l’ac­tuelle ruée vers l’espace. Ce à quoi nous assis­tons aujourd’­hui, c’est à un véri­table redé­ploie­ment de la fron­tière vers de nou­veaux ter­ri­toires jusque-là délais­sés par l’extractivisme. [L.B.]

Seuil, 2020

Science, d’Arnaud Saint-Martin

Les édi­tions Anamosa pour­suivent leur tra­vail didac­tique et cri­tique, per­met­tant à tout à cha­cun de mieux appré­hen­der cer­tains concepts trop sou­vent mal com­pris. Le socio­logue des sciences et des tech­niques Arnaud Saint-Martin se penche ici sur le mot « science » — lequel, pan­dé­mie de Covid-19 oblige, s’est trou­vé au centre de bien des dis­cus­sions. La ges­tion de l’ur­gence, une cer­taine ins­tru­men­ta­li­sa­tion et des més­usages média­tiques ont pu faire oublier que la construc­tion scien­ti­fique des connais­sances est un pro­ces­sus lent, où la dis­pu­ta­tio joue un rôle impor­tant. L’ambition de l’ou­vrage est donc de mettre en pers­pec­tive « le déve­lop­pe­ment d’un cer­tain ethos de la science, c’est-à-dire un ensemble de valeurs et de normes insé­pa­ra­ble­ment intel­lec­tuelles et morales, qui régissent l’ac­ti­vi­té scien­ti­fique ». Car la science doit être située his­to­ri­que­ment et cultu­rel­le­ment, sans pour autant, aver­tit l’au­teur, tom­ber dans le piège d’un rela­ti­visme mor­ti­fère. Et si les scien­ti­fiques ne doivent pas perdre de vue l’« effort d’é­du­ca­tion popu­laire » qui leur incombe, le « droit d’en­trée », comme l’ap­pe­lait Pierre Bourdieu, peut s’a­vé­rer très éle­vé : il l’est d’au­tant plus qu’une dis­ci­pline est auto­nome (« au sens où les pro­blèmes sont déter­mi­nés et trai­tés sans inter­fé­rences exté­rieures » ). Or c’est bien cette auto­no­mie et les liber­tés aca­dé­miques qui sont aujourd’­hui atta­qués (tout par­ti­cu­liè­re­ment au Brésil et aux États-Unis). À l’heure où la LPPR par­achève des années de des­truc­tion, de sous-finan­ce­ment et de pré­ca­ri­sa­tion de la recherche en France, Saint-Martin nous rap­pelle — si le lec­teur n’en était pas déjà convain­cu — toute l’im­por­tance d’une science publique, qui ne doit pas se réduire à quelques inno­va­tions tech­no­lo­giques : « ce grand mot de science n’a de sens que com­mu­na­li­sé ». [M.B.]

Éditions Anamosa, 2020

La Puissance des mères — Pour un nou­veau sujet révo­lu­tion­naire, de Fatima Ouassak

Un élé­phant, long­temps mis sous le tapis des luttes fémi­nistes, com­mence à se voir : la mater­ni­té. Des géné­ra­tions de femmes occi­den­tales se sont bat­tues pour per­mettre à toutes, et même à tous, d’a­voir le choix de la paren­ta­li­té ou de la non paren­ta­li­té — c’est heu­reux, pour le moins. On sait que Simone de Beauvoir per­ce­vait les mères comme condam­nées à l’a­lié­na­tion : cela n’a sans doute pas aidé à outiller les héri­tières du fémi­nisme radi­cal. À force de lut­ter contre une essen­tia­li­sa­tion dont il était bien sûr urgent de se défaire, toutes les mères, face à la décon­si­dé­ra­tion de l’ex­pé­rience de la mater­ni­té comme pos­si­ble­ment forte et sin­gu­lière, se sont retrou­vées sur le car­reau. D’autant que le fémi­nisme occi­den­tal majo­ri­taire n’a que peu brillé par son inclu­sion des femmes non-blanches, donc de leurs enjeux par­fois par­ti­cu­liers. Voilà que cela, enfin, secoue notre temps. La mère, donc, comme « nou­veau sujet révo­lu­tion­naire » ; c’est ce que pro­pose la poli­to­logue bagno­le­taise Fatima Ouassak. Mère socia­le­ment per­çue comme « arabe », témoigne-t-elle, stig­ma­ti­sée dès son accou­che­ment et dépos­sé­dée de cette expé­rience ; puis mère d’en­fants en bas âge dans un sys­tème sco­laire qui nie la plu­ra­li­té des langues et des besoins, façon­né qu’il est par les cli­chés, c’est-à-dire le racisme ; puis mère d’a­do­les­cents, consciente qu’elle est de les voir gran­dir sous le toit d’un État violent et inéga­li­taire envers les jeunes hommes per­çus comme « noirs » ou « arabes » ; puis mère, un jour, d’a­dultes que trop, encore, vou­drait voir peu­pler la sous-classe des tra­vailleurs. Cet ouvrage de Fatima Ouassak ouvre de nom­breuses portes et aborde de front la place his­to­rique des luttes des mères issues de l’im­mi­gra­tion. « Quand on est parent mino­ri­taire, on a l’im­pres­sion d’é­du­quer et de trans­mettre en affron­tant des vents contraires. » C’est de cette place poli­tique que la cofon­da­trice du syn­di­cat du Front de mères, elle-même issue d’un milieu ouvrier, aborde son mili­tan­tisme anti­ra­ciste, fémi­niste et éco­lo­giste : à par­tir du ter­reau quo­ti­dien et des urgences de son quar­tier qui, fina­le­ment, concernent le monde entier. Une manière de mon­trer l’exemple par l’ac­tion — un exemple à offrir pour élar­gir le champ des pos­sibles de nos enfants. [M.M.]

La Découverte, 2020

Sont-ils tou­jours des Juifs alle­mands ? — La gauche radi­cale et les Juifs depuis 1968, de Robert Hirsch

Avec cet essai au titre inter­pel­lant, Robert Hirsch, his­to­rien, juif athée et mili­tant poli­tique trots­kyste, pro­pose une lec­ture au long cours des rap­ports entre la gauche radi­cale — entendre, ici, à la gauche du PCF — et la « ques­tion juive ». Plus que de jeter un pavé dans la mare, il construit patiem­ment son récit : affaire Dreyfus, Seconde Guerre mon­diale, Mai 68 et situa­tion actuelle. On croise ain­si des maoïstes, des trots­kystes et des liber­taires ; on croise ain­si l’his­to­rien Vidal-Naquet, l’é­cri­vain Daeninckx, la librai­rie La Veille Taupe, l’Union juive fran­çaise pour la paix, la LICRA, la Ligue com­mu­niste révo­lu­tion­naire, ou encore l’Abbé Pierre et Tariq Ramadan (et com­bien d’autres). Mais c’est sur l’intrication, com­plexe, entre iden­ti­té juive et radi­ca­lisme poli­tique que le livre se concentre : figure du bouc-émis­saire à l’aune des inter­mi­nables guerres qu’Israël mène en Palestine, sou­ve­nir du géno­cide qui va s’estompant et, par­tant, ces­sant de struc­tu­rer la rai­son révo­lu­tion­naire. Sans nulle pré­cau­tion mal pla­cée, Hirsch enfourche avec sérieux et minu­tie les ques­tions sou­le­vées par l’antisionisme, d’où qu’il vienne, et ses mani­fes­ta­tions les plus viru­lentes. Entre mélan­co­lie, inquié­tude et insa­tiable envie d’en découdre, l’au­teur s’efforce de docu­men­ter l’appauvrissement de l’antisfascisme au sein de dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions, la légi­ti­ma­tion de dis­cours anti­sé­mites et, même, la ten­ta­tion, chez d’au­cuns, du néga­tion­nisme. Hirsch aborde éga­le­ment le scep­ti­cisme de cer­tains quant à la viru­lence de l’an­ti­sé­mi­tisme actuel, ain­si que les ques­tions liées à son « ins­tru­men­ta­li­sa­tion ». L’ouvrage est pré­cieux : en plus d’être écrit avec une plume solide et docu­men­tée, mais humble dans ses ques­tion­ne­ments, il four­mille de quan­ti­té de détails his­to­rio­gra­phiques, de témoi­gnages, d’en­tre­tiens, expo­sant les ten­sions entre groupes, col­lec­tifs et mai­sons d’édition. L’auteur, pour autant, n’observe pas de son per­choir : il rend compte par ce livre d’une vie de mili­tant. [J.C.]

Arbre Bleu, 2018

Le Roi vient quand il veut — Propos sur la lit­té­ra­ture, de Pierre Michon

Son pre­mier livre, Vies minus­cules, a paru au mitan des années 1980 : on le compte, depuis, par­mi les clas­siques de la lit­té­ra­ture fran­çaise contem­po­raine (et on a quelques rai­sons pour lui). S’ensuivront une petite dizaine de petits ouvrages. C’est que la briè­ve­té tient, pour Michon, d’une éthique de l’é­cri­ture : le court comme pos­si­bi­li­té de la fièvre. Autant de récits sur la corde raide, « den­si­fiés, res­ser­rés, dégrais­sés », dit-il. Écrire comme on tire à l’arc, donc, cela « pour gar­der intacte lémo­tion ». Ce recueil donne à lire 30 entre­tiens com­mis en l’es­pace de trois décen­nies. La pos­si­bi­li­té, pour le lec­teur curieux de son œuvre comme de celui à qui on la doit, de sai­sir ce qui, der­rière ces vies de peintres ou de poètes, d’hommes de foi ou d’é­cri­vains, se joue en cette langue sin­gu­lière, sophis­ti­quée, d’une éton­nante den­si­té. Ces vies, il les res­sus­cite d’entre la mort et l’ou­bli, lui, le drôle de chré­tien qui récuse le besoin d’in­ven­ter des vies (entendre : des per­son­nages de fic­tion, des « ecto­plasmes », ceux qui peuplent le roman, cette « bau­druche », ce « bouillon », cette « jac­tance »). L’écriture, assure le Creusois, ne lui est pas natu­relle : il n’en finit pas d’at­tendre l’ap­pel, l’é­lan. On le dit sty­liste ; il rejette le sta­tut, la « louche éti­quette » : le mot pour le mot ne l’in­té­resse pas. Sa langue — un mélange de XVIIe siècle et d’ar­got moderne, selon lui, d’o­rai­son et d’in­jure, de sain­te­té et de bar­ba­rie — n’en convie pas moins le lyrisme, le chant, la poé­sie. Et, au détour d’une phrase, quelque part entre les noms des grands aînés, Céline, Faulkner, Hugo ou Borges, Michon parle de poli­tique. Ici, pour déplo­rer l’ef­fon­dre­ment du mythe révo­lu­tion­naire ; là, pour gour­man­der le post-moder­nisme et la mise au ban de la beau­té ; ailleurs, pour réha­bi­li­ter Sartre tout en confiant n’être pas idéo­logue. « La lit­té­ra­ture a besoin du secret », pense Michon ; c’est non sans plai­sir que l’on approche, par ce volume, un peu des siens. [E.B.]

Albin Michel, 2007–2016

☰ Voyager dans l’invisible, de Charles Stepanoff

Le point de départ de l’ouvrage est d’ordre archéo­lo­gique : consi­dé­rant ces diverses formes de repré­sen­ta­tions figu­rées que sont les gra­vures et pein­tures rupestres comme des modes de « sto­ckage sym­bo­lique externe », quelle pou­vait être la façon dont nos ancêtres vivaient et usaient de leurs capa­ci­tés d’imagination avant leur appa­ri­tion au Paléolithique supé­rieur ? L’exploration des mondes men­taux n’a effec­ti­ve­ment pas atten­du la figu­ra­tion gra­phique pour se déployer dans les col­lec­tifs humains. Charles Stépanoff, anthro­po­logue spé­cia­liste du monde sibé­rien, explore ici les uni­vers cog­ni­tifs loin­tains qui se déploient dans les transes cha­ma­niques afin de les rac­cor­der au tis­su uni­ver­sel de la psy­ché humaine. Le « monde de l’invisible » est une manière de faire spé­ci­fique où les mondes men­taux sont explo­rés par la seule voie interne. L’auteur défend que l’externalisation de nos créa­tions psy­chiques dans la figu­ra­tion gra­phique, l’écriture et dans les arts visuels et numé­riques, ne consti­tue nul­le­ment la seule voie que les humains ont exploi­té. Par une connais­sance eth­no­gra­phique éru­dite des cha­ma­nismes amé­ri­cains et eur­asiens, Stépanoff montre com­ment la transe, l’hallucination, le rêve et autres manières d’agir sur les états de conscience, consti­tuent autant de tech­niques d’imagerie men­tale. Véritable outillage cog­ni­tif, la richesse et la pré­ci­sion qu’ils pré­sentent n’ont pas à pâlir devant les modes de sym­bo­li­sa­tions externes contem­po­rains. Ces tech­no­lo­gies de l’imaginaire ont été majo­ri­tai­re­ment dis­qua­li­fiées en Occident — d’où notre habi­tude à dis­tin­guer ce qui est impal­pable, donc « ima­gi­naire », de ce qui existe « concrè­te­ment ». L’imagination explo­ra­toire per­met la com­mu­ni­ca­tion et la négo­cia­tion avec les enti­tés non-humaines ; en confis­quer l’accès com­mun, c’est rendre le diplo­mate indis­pen­sable, duquel la média­tion, ren­due néces­saire, ouvre les portes à l’expansion de la hié­rar­chie sociale. [L.B.]

La Découverte, 2019


Photographie de ban­nière : Roiter Fulvio, La Lettera (1953)


REBONDS

Cartouches 56, juillet 2020
Cartouches 55, juin 2020
Cartouches 54, mai 2020
Cartouches 53, avril 2020
Cartouches 52, mars 2020

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Marie et Thierry : le pain et la terre (Roméo Bondon) ▽ Les ouvriers sacrifiés de l'industrie du verre (Léonard Perrin) ▽ Rencontre avec Aminata Traoré ▽ Émancipation socialiste et religions (avec Stéphane Lavignotte et Nedjib Sidi Moussa) ▽ Le pouvoir chinois en quête du nouvel Homme (Wang Daoxiu) ▽ Une grève de femmes de chambre (Louise Rocabert) ▽ L'eau est si belle que je m'y suis baignée (Magali Cazo) ▽ Animaux de laboratoire : voir la réalité en face (Audrey Jougla) ▽ Quand on sabote la montagne (Élie Marek et Lucas Guazzone) ▽ Suprématie mâle : histoire d'un concept (Francis Dupuis-Déri) ▽ La Nouvelle Métisse : paroles de Gloria Anzaldúa (Maya Mihindou) ▽ Hirak algérien, An I (Awel Haouati) ▽ Drôle de temps, ami (Maryam Madjidi) ▽ Déplacements (Laëtitia Ajanohun) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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