Cartouches (53)


La Commune de Rimbaud, la défense d’une esclave, les corps dans la socié­té, les quar­tiers contre la stan­dar­di­sa­tion, la France des petites villes, le nau­frage d’un bateau, une fresque du capi­ta­lisme et du colo­nia­lisme, un désert sans fin, la pen­sée de Castoriadis et les suites de l’Empire : nos chro­niques du mois d’a­vril.


Rimbaud, la Commune et l’in­ven­tion de l’his­toire spa­tiale, de Kristin Ross

L’historienne et cri­tique lit­té­raire Kristin Ross aime à bâtir ses ouvrages depuis un contre-pied. Pour elle, la Commune de Paris n’au­rait pas duré 72 jours de l’an­née 1871, son ima­gi­naire ayant essai­mé les 10 sui­vantes ; Mai 68 ne serait ce creu­set de l’in­di­vi­dua­lisme que d’au­cuns se plaisent à avan­cer mais bien un évé­ne­ment poli­tique, en lien tant avec la déco­lo­ni­sa­tion que le Larzac. De même, l’i­ti­né­raire poé­tique et bio­gra­phique d’Arthur Rimbaud a intri­gué l’au­trice pour ce que son étude a eu de res­treint jus­qu’a­lors. Écrit dans les années 1980, tan­dis que dans les uni­ver­si­tés éta­su­niennes triom­phaient la décons­truc­tion et le post-struc­­tu­­ra­­lisme, Rimbaud, la Commune et l’in­ven­tion de l’his­toire spa­tiale se pose une ques­tion nou­velle : « Sous quel jour appa­raî­trait Rimbaud, réfrac­té dans le dis­cours et la culture poli­tique de la Commune, et les diverses figures qui avaient ani­mées la Commune, réfrac­tées à tra­vers Rimbaud ? » On sait du poète qu’il fut mar­qué par l’é­vé­ne­ment, et même qu’il aurait été à Paris les jours le pré­cé­dant. Mais ça n’est pas ces détails qui retiennent l’at­ten­tion de l’au­trice. Suivant la lec­ture d’Henri Lefebvre et de Jacques Rancière, Ross s’at­tache plu­tôt à cher­cher les formes de la vie quo­ti­dienne dans la « culture semi-anar­­chiste » de la Commune. Et c’est par le prisme spa­tial qu’elle prend en charge ces ques­tion­ne­ments. La deuxième moi­tié du XIXe siècle voit l’ur­bain triom­pher et l’ex­pan­sion colo­niale atteindre son apo­gée. De ça, la poé­sie et la poé­tique rim­bal­dienne en disent long : y trans­pa­raît une insta­bi­li­té par­ti­sane que Ross oppose à la « géo­gra­phie des per­ma­nences » du Parnasse et de ces écri­vains dont on sait leur dégoût pour la Commune. En éla­bo­rant une « poé­tique his­to­rique », Ross cherche en Rimbaud les marques de son temps, les débats sur le tra­vail et la paresse, l’œuvre et l’ou­vrage, qui seront long­temps encore dis­cu­tés dans le long exil des com­mu­nards. [R.B.]

Les prai­ries ordi­naires, 2020

Páscoa et ses deux maris : une esclave entre Angola, Brésil et Portugal, de Charlotte de Castelnau‑L’Estoile

Páscoa Vieira est une esclave née en Angola à la fin du XVIIe siècle. À l’âge de 28 ans, elle effec­tue, comme des dizaines de mil­liers d’autres esclaves né·es dans les comp­toirs atlan­tiques por­tu­gais, la grande tra­ver­sée de l’o­céan à des­ti­na­tion du Brésil. Les esclaves sont déplacé·es pour aller four­nir de la main‑d’œuvre à Salvador de Bahia, ville alors en plein essor éco­no­mique. Páscoa change de maîtres puis se rema­rie : elle se voit accu­sée de biga­mie, son pre­mier mari ango­lais n’étant pas mort au moment du rema­riage — into­lé­rable, pour l’Inquisition. C’est ce der­nier qui est le point d’en­trée dans la micro-his­­toire de cette femme, que retrace l’his­to­rienne Charlotte Castelnau‑L’Estoile. Dénoncée, Páscoa subit une enquête et un pro­cès dans trois pays (Brésil, Angola et Portugal) ; ils dure­ront cinq ans. Exhu­mant les docu­ments d’ar­chives des admi­nis­tra­tions colo­niales, l’au­trice déroule le par­cours unique de Páscoa. La machine juri­dique déployée pour faire la lumière sur la situa­tion conju­gale de cette jeune esclave rap­pelle com­bien la morale et le res­pect du droit canon fondent le sys­tème pénal por­tu­gais au XVIIIe siècle. L’Inquisition n’a rien à gagner à pour­suivre et condam­ner une simple esclave sans pos­ses­sion et sans argent, rien, sinon faire un exemple. Páscoa n’est tou­te­fois pas sans res­source. Pour sa défense, elle mobi­lise ses réseaux d’a­mi­tiés et de soli­da­ri­tés de chaque côté de l’Atlantique, pré­pare ses dis­cours et ses entre­vues avec les admi­nis­tra­tions. Loin d’être broyée dans la machine qui la pour­suit, elle s’ap­plique à se défendre avec digni­té et hon­nê­te­té. Elle devient, au fil des pages, une figure d’un empo­werment pos­sible pour une femme noire et esclave face à une jus­tice euro­péenne, blanche et patriar­cale. L’écriture aspire le lec­teur : on croit par­fois à une fic­tion. Mais Páscoa Vieira a bel et bien exis­té, et son his­toire s’a­vère dou­ble­ment extra­or­di­naire : elle fait l’ob­jet d’un achar­ne­ment qu’elle par­vient à contrer. [C.M.]

PUF, 2019

Notre corps, nous-mêmes, ouvrage col­lec­tif

Enfants et ado­les­cents d’avant Internet, nous avons tous et toutes ouvert en cachette quelques ouvrages sous­traits à la vigi­lance de nos parents — revues, cata­logues, bandes des­si­nées, pho­to­gra­phies d’une autre époque —, ceci pour scru­ter les corps, inter­ro­ger la nudi­té. Jouer, aus­si, de l’interdit. Il y a des images que nous n’aurions sans doute pas dû voir, d’autres qui ont fait naître des ques­tions que nous ne savions pas poser. Mais s’il est un livre qu’il convien­drait de lais­ser traî­ner à la mai­son sur une éta­gère en vue, c’est celui-ci : Notre corps, nous-mêmes. Un clas­sique de la lit­té­ra­ture fémi­niste publié dans les années 1970 aux États-Unis, tra­duit de par le monde et entiè­re­ment mis à jour, en fran­çais, par la mai­son d’édition Hors d’Atteinte et un col­lec­tif de tra­vail com­po­sé de neuf femmes de divers hori­zons. Un « manuel de san­té », pho­tos et sché­mas à l’appui, voué à accom­pa­gner la diver­si­té des corps des femmes à toutes les étapes de leur vie et de leurs ques­tion­ne­ments (l’adolescence, la construc­tion du genre, les sexua­li­tés, le plai­sir, la contra­cep­tion, la gros­sesse, le corps au tra­vail, la mala­die, les agres­sions, la mémoire trau­ma­tique…). Il prend le temps d’expliquer — via des outils métho­do­lo­giques, scien­ti­fiques et de nom­breux témoi­gnages recueillis pour l’oc­ca­sion — le fonc­tion­ne­ment du corps, ses trans­for­ma­tions, la place qu’il occupe dans la socié­té et la manière dont l’environnement fami­lial et social sculpte les attentes et les injonc­tions que nous por­tons sur celles que l’on ras­semble sous le terme de « femmes ». C’est là un livre comme un atlas des corps poli­tiques, qui se par­court sur le temps d’une vie. Un tra­vail tita­nesque. [M.M.]

Hors d’at­teinte, 2020

Quartiers vivants, de Rémi Eliçabe, d’Amandine Guilbert et Yannis Lemery

La vie de quar­tier devient, dans ces « enquêtes sau­vages », un objet socio­lo­gique dont les auteur·es sou­haitent illus­trer le carac­tère irré­duc­tible. Leur méthode d’in­ves­ti­ga­tion, assu­mant un fond empi­rique et sen­sible, s’a­dapte à la réa­li­té du ter­rain et à la convic­tion qu’il ne suf­fit pas de com­prendre pour savoir, mais qu’il faut aus­si sen­tir. Déambulant dans les ruelles sinueuses des Murs à Pêches à Montreuil et de Saint-Léonard à Liège, les auteur·es tentent de sai­sir ce qui fait l’i­den­ti­té d’un quar­tier, sa dyna­mique interne, son uni­ci­té. La métro­po­li­sa­tion, « impla­cable et sans reste », s’in­si­nue par­tout : à grands coups de mar­ke­ting urbain, de plans locaux d’ur­ba­nisme, de réno­va­tions et de réha­bi­li­ta­tions, elle uni­for­mise, homo­gé­néise. Elle ouvre la voie à d’autres phé­no­mènes depuis long­temps cri­ti­qués, comme la gen­tri­fi­ca­tion et l’exur­ba­ni­sa­tion. Pourtant, cer­tains lieux lui résistent. Dans un bri­co­lage confus et spon­ta­né, dans un arran­ge­ment de forces hété­ro­clites, cer­tains quar­tiers refusent les spectres de la stan­dar­di­sa­tion. Ils y pré­fèrent la diver­si­té à tous les points de vue : des per­sonnes, des fonc­tions, des cou­leurs des murs, des convic­tions. Ils se veulent soli­daires, popu­laires, vivants. Leurs dyna­miques se ren­forcent à mesure que la métro­po­li­sa­tion tente de les démo­lir. Ces quar­tiers sont le pen­dant de la ville néo­li­bé­rale, au sens que lui donne David Harvey : ils en sont la dou­blure néces­saire, vitale mais aus­si bran­lante. Une sorte de refuge mys­té­rieux, incom­pré­hen­sible, infor­mé par des luttes col­lec­tives et des « enchan­te­ments ordi­naires ». Le livre entre dans les quar­tiers vivants par leurs arrières-cours, leurs jar­dins pri­vés, par les rues sonores de leurs car­na­vals. Il y entre aus­si par leurs com­bats, des plus glo­rieux (contre les rouages iné­luc­tables de la mon­dia­li­sa­tion) aux plus sour­nois (les conflits de voi­si­nages et autres jalou­sies). Bref, ce livre fait la lumière sur ce qui fait la vie dans l’es­pace public, et qui échappe aux amé­na­geurs et aux gen­tri­fieurs, ce qui « déborde et résiste aux grandes machines de gou­ver­ne­ment » et qui ali­mente des « géo­gra­phies diver­gentes » éman­ci­pa­trices. [C.M.]

D’une cer­taine Gaieté, 2020

Laura, de Éric Chauvier

Sur le par­king d’une usine, en pleine nuit, le nar­ra­teur Éric Chauvier se laisse aller à la dis­cus­sion, aux quelques joints que lui tend Laura et aux verres de rosé qu’elle affec­tionne par­ti­cu­liè­re­ment. Chauvier, disons-le, est une figure bizar­roïde de l’an­thro­po­lo­gie ; ses livres s’at­tachent volon­tiers à racon­ter la « France péri­phé­rique », la « France des petites villes », pour cer­ner le quo­ti­dien de ces espaces et les expé­riences réelles qu’ils pro­duisent — tout en se pas­sant de caté­go­ries socio­lo­giques pré­éta­blies et auto­ri­taires. Ses livres sont autant d’en­quêtes de ter­rain qui semblent mâti­nées de fic­tion, autant de regards en construc­tion et recons­truc­tion per­ma­nentes. Ici, le face-à-face Laura/Éric est cruel­le­ment révé­la­teur. Celui qui est par­ti, qui a quit­té la petite ville et ses tur­pi­tudes pour une car­rière uni­ver­si­taire et un pavillon de ban­lieue, ne sait que faire de son désir pour cette femme, désir qui ne cesse de l’en­com­brer depuis leur jeu­nesse. Éric regarde Laura comme il l’a sans doute tou­jours regar­dée, avec ce mépris ténu, un mépris qui s’ex­cuse et qui a le mérite de s’é­non­cer. Le nar­ra­teur n’est pas dupe. Il constate la faus­se­té de son regard, la dis­tance cruelle qu’il ins­taure : « Serais-je en train de jouir de ses bles­sures ? » Le regard déca­lé du type qui a quit­té « le bled » pour les grandes études, et qui tré­buche sur sa propre pos­ture au moment de décla­rer sa flamme à Laura. Cette femme nous appa­raît en poin­tillés, tan­tôt écla­tante, tan­tôt rava­gée. Toujours via le regard d’Éric, que tou­jours elle déjoue : elle n’est ni une enti­té socio­lo­gique, ni sim­ple­ment un drame ou un gâchis. Elle n’est pas réduc­tible à sa pré­ca­ri­té ni à sa colère. C’est ce que le nar­ra­teur raconte dans un effort d’é­non­cia­tion per­ma­nent : « Je ne sais rien, Laura, des autres insur­gés de ce pays. Mais toi, au moins, je te connais. » Jamais, pour­tant, il ne réus­sit à dire à Laura, à haute voix, ce qui compte vrai­ment — et n’est hon­nête qu’a­vec nous qui le lisons. [L.M.]

Allia, 2020

Les Nau­fra­gés du Batavia, sui­vi de Prosper, de Simon Leys

Amoureux de la mer et incom­pa­rable obser­va­teur du tota­li­ta­risme, Simon Leys était sans doute le mieux pla­cé pour racon­ter les macabres péri­pé­ties du Batavia. En 1629, ce fameux bateau de la Compagnie néer­lan­daise des Indes orien­tales fit nau­frage dans l’archipel de Houtman Abrolhos, non loin de la côte aus­tra­lienne. S’appuyant sur une pré­cise docu­men­ta­tion his­to­rique, Leys décrit l’invraisemblable for­tune des nau­fra­gés livrés à la mer­ci de l’un des leurs, Jeronimus Cornelisz, simple apo­thi­caire recon­ver­ti en tyran san­gui­naire : en l’espace de quelques jours, et aidé de quelques fidèles sym­pa­thi­sants, il trans­for­ma l’archipel en un véri­table labo­ra­toire expé­ri­men­tal du tota­li­ta­risme. Tout nau­frage appelle son lot de crimes, l’égoïsme et la panique plon­geant les vic­times dans une lutte pour la sur­vie ; mais ce qui res­te­ra à jamais une énigme dans le cas du Batavia, c’est pré­ci­sé­ment la gra­tui­té du mas­sacre — les îles abon­daient en eau douce et en nour­ri­ture, et le temps était iro­ni­que­ment doux et tem­pé­ré. Tout com­mence par une exé­cu­tion arbi­traire, pour mon­trer l’exemple, puis s’ensuit une deuxième, et ain­si de suite jusqu’à ce que la plu­part des sur­vi­vants prêtent de leur propre gré ser­ment d’obéissance au nou­veau roi Cornelisz. Ainsi, tout le monde finit par prendre part au mas­sacre per­ma­nent, et Simon Leys de poser une ques­tion qui aurait pu figu­rer dans ses écrits sur la Révolution cultu­relle chi­noise : « Finalement, qui était com­plice et qui vic­time ? » Pour répondre immé­dia­te­ment que tout l’art du tyran réside dans l’abolition de cette dis­tinc­tion. Le nau­frage du Batavia est un for­mi­dable exemple de ce que devient une socié­té humaine lorsqu’elle place à sa tête un psy­cho­pathe et sombre dans le délire idéo­lo­gique — pour s’en convaincre, on se sou­vien­dra de la ter­rible confir­ma­tion his­to­rique four­nie quelques siècles plus tard par le maoïsme, brillam­ment ana­ly­sée, ailleurs, par le même Simon Leys. [A.C.]

Arléa, 2003

L’Occident, les indi­gènes et nous, d’Ivan Segré

Approfondissant et élar­gis­sant son ques­tion­ne­ment géo­po­li­tique sans jamais aban­don­ner la réflexion phi­lo­so­phique, Ivan Segré livre une fresque his­to­rique de près de 600 pages. L’auteur se consacre, cette fois, à inter­ro­ger les généa­lo­gies des conflits ain­si que les cli­vages fon­da­men­taux, sur base de trois mou­ve­ments his­to­riques : le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme, la colo­ni­sa­tion des Amériques et la traite atlan­tique. Partant, il met au jour les struc­tures de domi­na­tion éco­no­miques et xéno­phobes uni­ver­selles, celles-ci se trou­vant radi­ca­li­sées dans un sens impé­ria­liste par l’« Occi­dent » et sa mon­tée en puis­sance, mais n’étant nul­le­ment ses exclu­sives. Et d’en­vi­sa­ger les déter­mi­na­tions sociales, mar­chandes, mais aus­si clé­ri­cales qui s’en­tre­choquent. Si cer­tains ques­tion­ne­ments plus contem­po­rains sont abor­dés, Segré s’attarde essen­tiel­le­ment sur une séquence qui démarre au déclin de l’Empire romain pour abou­tir au XIXe siècle et à la pro­cla­ma­tion de l’abolition de l’esclavage. En fai­sant dia­lo­guer une arma­da d’auteurs afin d’appor­ter la cri­tique ou d’en faire sor­tir la sub­stan­ti­fique moelle, il étu­die les ques­tions tech­niques et les croyances, les emprises féo­dales et les éman­ci­pa­tions bour­geoises… Le tal­mu­diste pro­cède par pen­sée cir­cu­laire : chaque élé­ment se voit trai­té sous plu­sieurs angles, et pas­sé au tamis de la réflexion qui s’accumule. Ain­si, revient comme un man­tra : « Pour­quoi la traite atlan­tique ? » Au reste, Segré se jette à corps per­du dans la polé­mique his­to­rienne, laquelle peut don­ner le tour­nis, voire le ver­tige au lec­teur. Cet ouvrage touf­fu, qui s’expose aux para­doxes, mérite qu’on s’y attarde. Et qu’on y revienne, sur le temps long, pour l’apprécier, le décor­ti­quer puis enta­mer un dia­logue cri­tique. [J.C.]

Amsterdam, 2020

Au loin, de Hernán Diaz

Håkan est un jeune fer­mier sué­dois ; il vit à une cen­taine de kilo­mètres de Stockholm avec son grand frère Linus et leur père Erik. L’isolement et la rudesse des condi­tions nor­diques sont le lot quo­ti­dien de leur enfance. La vie bas­cule lorsque Erik décide d’en­voyer ses enfants en Amérique du jour au len­de­main — le manque d’argent ne per­met pas au père de se joindre à eux. Les deux frères gagnent l’est de la Suède et prennent un bateau pour Portsmonth au Royaume-Uni ; de ce port, ils doivent embar­quer pour une tra­ver­sée qui les mène­ra à New York. Mais la confu­sion et la pagaille règnent sur le quai, Håkan perd Linus sans par­ve­nir à le retrou­ver. Convaincu que son frère est déjà en route pour les États-Unis, Håkan embarque sur un bateau en deman­dant tant bien que mal sa des­ti­na­tion : « Amerika ? » Son voyage va en réa­li­té le conduire sur la côte est, puis­qu’il débarque à San Francisco, sans res­sources ni un sou en poche, ne par­lant pas anglais… Tandis qu’un flot de migrants fait le che­min vers l’ouest en quête d’or, Håkan n’a qu’une idée à l’es­prit : tra­ver­ser le pays dans l’autre sens pour rejoindre New York et retrou­ver Linus. Le désert, sa cha­leur écra­sante, son envi­ron­ne­ment hos­tile et ses bêtes mena­çantes vont deve­nir le quo­ti­dien du jeune Sué­dois : « res­ter en vie était une occu­pa­tion à temps plein ». Bien sou­vent, c’est la soli­tude qui domine et impose son rythme. Mais cette quête est éga­le­ment mar­quée de ren­contres, toutes aus­si far­fe­lues les unes que les autres — et mena­çantes, par­fois. Une légende se consti­tue bien­tôt autour du per­son­nage, lequel se voit absor­ber par ce désert sans fin où la tem­po­ra­li­té semble avoir per­du tout sens pal­pable. [M.B.]

10/18, 2019

Une socié­té à la dérive — Entretiens et débats 1974–1997, de Cornelius Castoriadis

Ce livre réunit plu­sieurs inter­ven­tions du phi­lo­sophe et mili­tant poli­tique Cornelius Castoriadis, les­quelles ont eu lieu entre 1974 et 1997. Pour qui ne s’est jamais frot­té à la pen­sée pro­li­fique et exi­geante de l’une des prin­ci­pales figures de Socialisme ou Barbarie, cette com­pi­la­tion s’a­vère une voie d’ac­cès toute pas­sion­nante. Histoire du XXe siècle, com­mu­nisme sovié­tique, mar­xisme, « oli­gar­chies libé­rales » occi­den­tales, socié­tés humaines depuis l’Antiquité et « signi­fi­ca­tions ima­gi­naires » qui les consti­tuent : autant de champs explo­rés. Le nœud est là : le prin­cipe fon­da­men­tal du socia­lisme doit être celui de « l’au­to-ins­ti­tu­tion de la socié­té ». Se sai­sir de la chose poli­tique. S’extirper de la pas­si­vi­té com­plai­sante à laquelle pousse la démo­cra­tie libé­rale pour tendre à un maxi­mum d’auto­no­mie. D’où la cri­tique qu’a for­mu­lée le phi­lo­sophe, à par­tir de 1944, à l’é­gard de la concep­tion trots­kyste du sta­li­nisme ; d’où, plus lar­ge­ment, sa prise de dis­tance théo­rique d’a­vec le mar­xisme et ses raille­ries à l’é­gard du Parti socia­liste fran­çais — c’est que l’in­té­res­sé n’a « jamais pen­sé que les socia­listes fran­çais soient des socia­listes, leur pro­gramme en 1981 [étant] déjà un monu­ment archéo­lo­gique ». Car le socia­lisme doit être envi­sa­gé comme une « ges­tion col­lec­tive de toutes les acti­vi­tés sociales par tous ceux qui y par­ti­cipent », et non comme un arran­ge­ment de sur­face, une négo­cia­tion du pou­voir dans des sphères dis­tinctes du quo­ti­dien. Raison pour laquelle le socia­lisme se réa­lise à la fois par la lutte des femmes, l’é­co­lo­gie poli­tique, par tout mou­ve­ment ten­dant à l’auto-ins­ti­tu­tion. Il n’est pas affaire de pou­voir mais de créa­tion de mondes humains auto­nomes, c’est-à-dire libres car capables de s’au­to-limi­ter en pleine conscience. [L.M.]

Seuil, 2005

Planter du blanc — Chroniques du (néo)colonialisme fran­çais, de Saïd Bouamama

« Planter du blanc » est une expres­sion qu’a employée le maire de Nouméa de 1970, Roger Laroque : elle décrit très bien la stra­té­gie de peu­ple­ment mise en place par la France sur ce ter­ri­toire qu’elle a colo­ni­sé, à l’autre bout de la Terre, la Kanaky. Quelle est la réa­li­té der­rière l’ap­pel­la­tion « DOM-TOM » ? Quelles sont les his­toires de La Réunion, de la Guyane, de la Polynésie, des Antilles, de Mayotte ? Toutes dif­fé­rentes, elles ont tou­te­fois un point com­mun : consti­tuer les « confet­tis colo­niaux » de la France d’au­jourd’­hui. Pour grat­ter effi­ca­ce­ment le roman colo­nial hexa­go­nal qui per­dure, Saïd Bouamama créé ici des fiches aus­si conden­sées que didac­tiques sur l’his­toire pas­sée et pré­sente de ces ter­ri­toires — autant d’élé­ments fac­tuels pour qui refu­se­rait encore d’ad­mettre que la colo­nia­li­té orga­nise les rap­ports entre la France et ces lieux. On y trouve les poli­tiques d’in­ci­ta­tion à l’im­mi­gra­tion (allant jus­qu’à répé­ter les logiques des colo­nies de repeu­ple­ment), les accords com­mer­ciaux au béné­fice qua­si exclu­sif de la métro­pole, une pré­sence mili­taire accrue, la répres­sion de tous les mou­ve­ments indé­pen­dan­tistes, la per­pé­tua­tion d’une struc­ture sociale inéga­li­taire (avec des écarts extrêmes de salaire men­suel : à titre d’exemple, 290 euros pour un Fran­çais ori­gi­naire de Mayotte contre 1 400 euros pour un Fran­çais non ori­gi­naire de Mayotte). Tout cela étant néces­sai­re­ment à mettre en rela­tion avec la Françafrique, le franc CFA et les accords de par­te­na­riat éco­no­mique et de défense qui repro­duisent les mêmes rap­ports d’ex­ploi­ta­tion. Cet ouvrage va jus­qu’à faire le lien avec les poli­tiques migra­toires pas­sées — une his­toire qui remonte à la fin du XVIIIe siècle et qu’il faut connaître — afin de mieux sai­sir les enjeux de celles que nous connais­sons aujourd’­hui : de quoi repé­rer ce qui se répète d’une idéo­lo­gie raciste, jus­qu’au sein de la gauche fran­çaise. Un outil com­bien utile pour ren­for­cer les luttes anti­ra­cistes, anti­co­lo­niales et anti-impé­­­ria­­­listes. [C.G.]

Syllepse, 2019


Photographie de ban­nière : DR


REBONDS

Cartouches 52, mars 2020
Cartouches 51, février 2020
Cartouches 50, jan­vier 2020
Cartouches 49, décembre 2019
Cartouches 48, novembre 2019

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Notre neuvième numéro est disponible en ligne et en librairie ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Marie et Thierry : le pain et la terre (Roméo Bondon) ▽ Les ouvriers sacrifiés de l'industrie du verre (Léonard Perrin) ▽ Rencontre avec Aminata Traoré ▽ Émancipation socialiste et religions (avec Stéphane Lavignotte et Nedjib Sidi Moussa) ▽ Le pouvoir chinois en quête du nouvel Homme (Wang Daoxiu) ▽ Une grève de femmes de chambre (Louise Rocabert) ▽ L'eau est si belle que je m'y suis baignée (Magali Cazo) ▽ Animaux de laboratoire : voir la réalité en face (Audrey Jougla) ▽ Quand on sabote la montagne (Élie Marek et Lucas Guazzone) ▽ Suprématie mâle : histoire d'un concept (Francis Dupuis-Déri) ▽ La Nouvelle Métisse : paroles de Gloria Anzaldúa (Maya Mihindou) ▽ Hirak algérien, An I (Awel Haouati) ▽ Drôle de temps, ami (Maryam Madjidi) ▽ Déplacements (Laëtitia Ajanohun) ▽ Feu bleu (Zéphir)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.