Cartouches (53)


La Commune de Rimbaud, la défense d’une esclave, les corps dans la socié­té, les quar­tiers contre la stan­dar­di­sa­tion, la France des petites villes, le nau­frage d’un bateau, une fresque du capi­ta­lisme et du colo­nia­lisme, un désert sans fin, la pen­sée de Castoriadis et les suites de l’Empire : nos chro­niques du mois d’avril.


Rimbaud, la Commune et l’in­ven­tion de l’his­toire spa­tiale, de Kristin Ross

L’historienne et cri­tique lit­té­raire Kristin Ross aime à bâtir ses ouvrages depuis un contre-pied. Pour elle, la Commune de Paris n’au­rait pas duré 72 jours de l’an­née 1871, son ima­gi­naire ayant essai­mé les 10 sui­vantes ; Mai 68 ne serait ce creu­set de l’in­di­vi­dua­lisme que d’au­cuns se plaisent à avan­cer mais bien un évé­ne­ment poli­tique, en lien tant avec la déco­lo­ni­sa­tion que le Larzac. De même, l’i­ti­né­raire poé­tique et bio­gra­phique d’Arthur Rimbaud a intri­gué l’au­trice pour ce que son étude a eu de res­treint jus­qu’a­lors. Écrit dans les années 1980, tan­dis que dans les uni­ver­si­tés éta­su­niennes triom­phaient la décons­truc­tion et le post-struc­­tu­­ra­­lisme, Rimbaud, la Commune et l’in­ven­tion de l’his­toire spa­tiale se pose une ques­tion nou­velle : « Sous quel jour appa­raî­trait Rimbaud, réfrac­té dans le dis­cours et la culture poli­tique de la Commune, et les diverses figures qui avaient ani­mées la Commune, réfrac­tées à tra­vers Rimbaud ? » On sait du poète qu’il fut mar­qué par l’é­vé­ne­ment, et même qu’il aurait été à Paris les jours le pré­cé­dant. Mais ça n’est pas ces détails qui retiennent l’at­ten­tion de l’au­trice. Suivant la lec­ture d’Henri Lefebvre et de Jacques Rancière, Ross s’at­tache plu­tôt à cher­cher les formes de la vie quo­ti­dienne dans la « culture semi-anar­­chiste » de la Commune. Et c’est par le prisme spa­tial qu’elle prend en charge ces ques­tion­ne­ments. La deuxième moi­tié du XIXe siècle voit l’ur­bain triom­pher et l’ex­pan­sion colo­niale atteindre son apo­gée. De ça, la poé­sie et la poé­tique rim­bal­dienne en disent long : y trans­pa­raît une insta­bi­li­té par­ti­sane que Ross oppose à la « géo­gra­phie des per­ma­nences » du Parnasse et de ces écri­vains dont on sait leur dégoût pour la Commune. En éla­bo­rant une « poé­tique his­to­rique », Ross cherche en Rimbaud les marques de son temps, les débats sur le tra­vail et la paresse, l’œuvre et l’ou­vrage, qui seront long­temps encore dis­cu­tés dans le long exil des com­mu­nards. [R.B.]

Les prai­ries ordi­naires, 2020

Páscoa et ses deux maris : une esclave entre Angola, Brésil et Portugal, de Charlotte de Castelnau‑L’Estoile

Páscoa Vieira est une esclave née en Angola à la fin du XVIIe siècle. À l’âge de 28 ans, elle effec­tue, comme des dizaines de mil­liers d’autres esclaves né·es dans les comp­toirs atlan­tiques por­tu­gais, la grande tra­ver­sée de l’o­céan à des­ti­na­tion du Brésil. Les esclaves sont déplacé·es pour aller four­nir de la main‑d’œuvre à Salvador de Bahia, ville alors en plein essor éco­no­mique. Páscoa change de maîtres puis se rema­rie : elle se voit accu­sée de biga­mie, son pre­mier mari ango­lais n’étant pas mort au moment du rema­riage — into­lé­rable, pour l’Inquisition. C’est ce der­nier qui est le point d’en­trée dans la micro-his­­toire de cette femme, que retrace l’his­to­rienne Charlotte Castelnau‑L’Estoile. Dénoncée, Páscoa subit une enquête et un pro­cès dans trois pays (Brésil, Angola et Portugal) ; ils dure­ront cinq ans. Exhu­mant les docu­ments d’ar­chives des admi­nis­tra­tions colo­niales, l’au­trice déroule le par­cours unique de Páscoa. La machine juri­dique déployée pour faire la lumière sur la situa­tion conju­gale de cette jeune esclave rap­pelle com­bien la morale et le res­pect du droit canon fondent le sys­tème pénal por­tu­gais au XVIIIe siècle. L’Inquisition n’a rien à gagner à pour­suivre et condam­ner une simple esclave sans pos­ses­sion et sans argent, rien, sinon faire un exemple. Páscoa n’est tou­te­fois pas sans res­source. Pour sa défense, elle mobi­lise ses réseaux d’a­mi­tiés et de soli­da­ri­tés de chaque côté de l’Atlantique, pré­pare ses dis­cours et ses entre­vues avec les admi­nis­tra­tions. Loin d’être broyée dans la machine qui la pour­suit, elle s’ap­plique à se défendre avec digni­té et hon­nê­te­té. Elle devient, au fil des pages, une figure d’un empo­werment pos­sible pour une femme noire et esclave face à une jus­tice euro­péenne, blanche et patriar­cale. L’écriture aspire le lec­teur : on croit par­fois à une fic­tion. Mais Páscoa Vieira a bel et bien exis­té, et son his­toire s’a­vère dou­ble­ment extra­or­di­naire : elle fait l’ob­jet d’un achar­ne­ment qu’elle par­vient à contrer. [C.M.]

PUF, 2019

Notre corps, nous-mêmes, ouvrage collectif

Enfants et ado­les­cents d’avant Internet, nous avons tous et toutes ouvert en cachette quelques ouvrages sous­traits à la vigi­lance de nos parents — revues, cata­logues, bandes des­si­nées, pho­to­gra­phies d’une autre époque —, ceci pour scru­ter les corps, inter­ro­ger la nudi­té. Jouer, aus­si, de l’interdit. Il y a des images que nous n’aurions sans doute pas dû voir, d’autres qui ont fait naître des ques­tions que nous ne savions pas poser. Mais s’il est un livre qu’il convien­drait de lais­ser traî­ner à la mai­son sur une éta­gère en vue, c’est celui-ci : Notre corps, nous-mêmes. Un clas­sique de la lit­té­ra­ture fémi­niste publié dans les années 1970 aux États-Unis, tra­duit de par le monde et entiè­re­ment mis à jour, en fran­çais, par la mai­son d’édition Hors d’Atteinte et un col­lec­tif de tra­vail com­po­sé de neuf femmes de divers hori­zons. Un « manuel de san­té », pho­tos et sché­mas à l’appui, voué à accom­pa­gner la diver­si­té des corps des femmes à toutes les étapes de leur vie et de leurs ques­tion­ne­ments (l’adolescence, la construc­tion du genre, les sexua­li­tés, le plai­sir, la contra­cep­tion, la gros­sesse, le corps au tra­vail, la mala­die, les agres­sions, la mémoire trau­ma­tique…). Il prend le temps d’expliquer — via des outils métho­do­lo­giques, scien­ti­fiques et de nom­breux témoi­gnages recueillis pour l’oc­ca­sion — le fonc­tion­ne­ment du corps, ses trans­for­ma­tions, la place qu’il occupe dans la socié­té et la manière dont l’environnement fami­lial et social sculpte les attentes et les injonc­tions que nous por­tons sur celles que l’on ras­semble sous le terme de « femmes ». C’est là un livre comme un atlas des corps poli­tiques, qui se par­court sur le temps d’une vie. Un tra­vail tita­nesque. [M.M.]

Hors d’at­teinte, 2020

Quartiers vivants, de Rémi Eliçabe, d’Amandine Guilbert et Yannis Lemery

La vie de quar­tier devient, dans ces « enquêtes sau­vages », un objet socio­lo­gique dont les auteur·es sou­haitent illus­trer le carac­tère irré­duc­tible. Leur méthode d’in­ves­ti­ga­tion, assu­mant un fond empi­rique et sen­sible, s’a­dapte à la réa­li­té du ter­rain et à la convic­tion qu’il ne suf­fit pas de com­prendre pour savoir, mais qu’il faut aus­si sen­tir. Déambulant dans les ruelles sinueuses des Murs à Pêches à Montreuil et de Saint-Léonard à Liège, les auteur·es tentent de sai­sir ce qui fait l’i­den­ti­té d’un quar­tier, sa dyna­mique interne, son uni­ci­té. La métro­po­li­sa­tion, « impla­cable et sans reste », s’in­si­nue par­tout : à grands coups de mar­ke­ting urbain, de plans locaux d’ur­ba­nisme, de réno­va­tions et de réha­bi­li­ta­tions, elle uni­for­mise, homo­gé­néise. Elle ouvre la voie à d’autres phé­no­mènes depuis long­temps cri­ti­qués, comme la gen­tri­fi­ca­tion et l’exur­ba­ni­sa­tion. Pourtant, cer­tains lieux lui résistent. Dans un bri­co­lage confus et spon­ta­né, dans un arran­ge­ment de forces hété­ro­clites, cer­tains quar­tiers refusent les spectres de la stan­dar­di­sa­tion. Ils y pré­fèrent la diver­si­té à tous les points de vue : des per­sonnes, des fonc­tions, des cou­leurs des murs, des convic­tions. Ils se veulent soli­daires, popu­laires, vivants. Leurs dyna­miques se ren­forcent à mesure que la métro­po­li­sa­tion tente de les démo­lir. Ces quar­tiers sont le pen­dant de la ville néo­li­bé­rale, au sens que lui donne David Harvey : ils en sont la dou­blure néces­saire, vitale mais aus­si bran­lante. Une sorte de refuge mys­té­rieux, incom­pré­hen­sible, infor­mé par des luttes col­lec­tives et des « enchan­te­ments ordi­naires ». Le livre entre dans les quar­tiers vivants par leurs arrières-cours, leurs jar­dins pri­vés, par les rues sonores de leurs car­na­vals. Il y entre aus­si par leurs com­bats, des plus glo­rieux (contre les rouages iné­luc­tables de la mon­dia­li­sa­tion) aux plus sour­nois (les conflits de voi­si­nages et autres jalou­sies). Bref, ce livre fait la lumière sur ce qui fait la vie dans l’es­pace public, et qui échappe aux amé­na­geurs et aux gen­tri­fieurs, ce qui « déborde et résiste aux grandes machines de gou­ver­ne­ment » et qui ali­mente des « géo­gra­phies diver­gentes » éman­ci­pa­trices. [C.M.]

D’une cer­taine Gaieté, 2020

Laura, de Éric Chauvier

Sur le par­king d’une usine, en pleine nuit, le nar­ra­teur Éric Chauvier se laisse aller à la dis­cus­sion, aux quelques joints que lui tend Laura et aux verres de rosé qu’elle affec­tionne par­ti­cu­liè­re­ment. Chauvier, disons-le, est une figure bizar­roïde de l’an­thro­po­lo­gie ; ses livres s’at­tachent volon­tiers à racon­ter la « France péri­phé­rique », la « France des petites villes », pour cer­ner le quo­ti­dien de ces espaces et les expé­riences réelles qu’ils pro­duisent — tout en se pas­sant de caté­go­ries socio­lo­giques pré­éta­blies et auto­ri­taires. Ses livres sont autant d’en­quêtes de ter­rain qui semblent mâti­nées de fic­tion, autant de regards en construc­tion et recons­truc­tion per­ma­nentes. Ici, le face-à-face Laura/Éric est cruel­le­ment révé­la­teur. Celui qui est par­ti, qui a quit­té la petite ville et ses tur­pi­tudes pour une car­rière uni­ver­si­taire et un pavillon de ban­lieue, ne sait que faire de son désir pour cette femme, désir qui ne cesse de l’en­com­brer depuis leur jeu­nesse. Éric regarde Laura comme il l’a sans doute tou­jours regar­dée, avec ce mépris ténu, un mépris qui s’ex­cuse et qui a le mérite de s’é­non­cer. Le nar­ra­teur n’est pas dupe. Il constate la faus­se­té de son regard, la dis­tance cruelle qu’il ins­taure : « Serais-je en train de jouir de ses bles­sures ? » Le regard déca­lé du type qui a quit­té « le bled » pour les grandes études, et qui tré­buche sur sa propre pos­ture au moment de décla­rer sa flamme à Laura. Cette femme nous appa­raît en poin­tillés, tan­tôt écla­tante, tan­tôt rava­gée. Toujours via le regard d’Éric, que tou­jours elle déjoue : elle n’est ni une enti­té socio­lo­gique, ni sim­ple­ment un drame ou un gâchis. Elle n’est pas réduc­tible à sa pré­ca­ri­té ni à sa colère. C’est ce que le nar­ra­teur raconte dans un effort d’é­non­cia­tion per­ma­nent : « Je ne sais rien, Laura, des autres insur­gés de ce pays. Mais toi, au moins, je te connais. » Jamais, pour­tant, il ne réus­sit à dire à Laura, à haute voix, ce qui compte vrai­ment — et n’est hon­nête qu’a­vec nous qui le lisons. [L.M.]

Allia, 2020

Les Nau­fra­gés du Batavia, sui­vi de Prosper, de Simon Leys

Amoureux de la mer et incom­pa­rable obser­va­teur du tota­li­ta­risme, Simon Leys était sans doute le mieux pla­cé pour racon­ter les macabres péri­pé­ties du Batavia. En 1629, ce fameux bateau de la Compagnie néer­lan­daise des Indes orien­tales fit nau­frage dans l’archipel de Houtman Abrolhos, non loin de la côte aus­tra­lienne. S’appuyant sur une pré­cise docu­men­ta­tion his­to­rique, Leys décrit l’invraisemblable for­tune des nau­fra­gés livrés à la mer­ci de l’un des leurs, Jeronimus Cornelisz, simple apo­thi­caire recon­ver­ti en tyran san­gui­naire : en l’espace de quelques jours, et aidé de quelques fidèles sym­pa­thi­sants, il trans­for­ma l’archipel en un véri­table labo­ra­toire expé­ri­men­tal du tota­li­ta­risme. Tout nau­frage appelle son lot de crimes, l’égoïsme et la panique plon­geant les vic­times dans une lutte pour la sur­vie ; mais ce qui res­te­ra à jamais une énigme dans le cas du Batavia, c’est pré­ci­sé­ment la gra­tui­té du mas­sacre — les îles abon­daient en eau douce et en nour­ri­ture, et le temps était iro­ni­que­ment doux et tem­pé­ré. Tout com­mence par une exé­cu­tion arbi­traire, pour mon­trer l’exemple, puis s’ensuit une deuxième, et ain­si de suite jusqu’à ce que la plu­part des sur­vi­vants prêtent de leur propre gré ser­ment d’obéissance au nou­veau roi Cornelisz. Ainsi, tout le monde finit par prendre part au mas­sacre per­ma­nent, et Simon Leys de poser une ques­tion qui aurait pu figu­rer dans ses écrits sur la Révolution cultu­relle chi­noise : « Finalement, qui était com­plice et qui vic­time ? » Pour répondre immé­dia­te­ment que tout l’art du tyran réside dans l’abolition de cette dis­tinc­tion. Le nau­frage du Batavia est un for­mi­dable exemple de ce que devient une socié­té humaine lorsqu’elle place à sa tête un psy­cho­pathe et sombre dans le délire idéo­lo­gique — pour s’en convaincre, on se sou­vien­dra de la ter­rible confir­ma­tion his­to­rique four­nie quelques siècles plus tard par le maoïsme, brillam­ment ana­ly­sée, ailleurs, par le même Simon Leys. [A.C.]

Arléa, 2003

L’Occident, les indi­gènes et nous, d’Ivan Segré

Approfondissant et élar­gis­sant son ques­tion­ne­ment géo­po­li­tique sans jamais aban­don­ner la réflexion phi­lo­so­phique, Ivan Segré livre une fresque his­to­rique de près de 600 pages. L’auteur se consacre, cette fois, à inter­ro­ger les généa­lo­gies des conflits ain­si que les cli­vages fon­da­men­taux, sur base de trois mou­ve­ments his­to­riques : le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme, la colo­ni­sa­tion des Amériques et la traite atlan­tique. Partant, il met au jour les struc­tures de domi­na­tion éco­no­miques et xéno­phobes uni­ver­selles, celles-ci se trou­vant radi­ca­li­sées dans un sens impé­ria­liste par l’« Occi­dent » et sa mon­tée en puis­sance, mais n’étant nul­le­ment ses exclu­sives. Et d’en­vi­sa­ger les déter­mi­na­tions sociales, mar­chandes, mais aus­si clé­ri­cales qui s’en­tre­choquent. Si cer­tains ques­tion­ne­ments plus contem­po­rains sont abor­dés, Segré s’attarde essen­tiel­le­ment sur une séquence qui démarre au déclin de l’Empire romain pour abou­tir au XIXe siècle et à la pro­cla­ma­tion de l’abolition de l’esclavage. En fai­sant dia­lo­guer une arma­da d’auteurs afin d’appor­ter la cri­tique ou d’en faire sor­tir la sub­stan­ti­fique moelle, il étu­die les ques­tions tech­niques et les croyances, les emprises féo­dales et les éman­ci­pa­tions bour­geoises… Le tal­mu­diste pro­cède par pen­sée cir­cu­laire : chaque élé­ment se voit trai­té sous plu­sieurs angles, et pas­sé au tamis de la réflexion qui s’accumule. Ain­si, revient comme un man­tra : « Pour­quoi la traite atlan­tique ? » Au reste, Segré se jette à corps per­du dans la polé­mique his­to­rienne, laquelle peut don­ner le tour­nis, voire le ver­tige au lec­teur. Cet ouvrage touf­fu, qui s’expose aux para­doxes, mérite qu’on s’y attarde. Et qu’on y revienne, sur le temps long, pour l’apprécier, le décor­ti­quer puis enta­mer un dia­logue cri­tique. [J.C.]

Amsterdam, 2020

Au loin, de Hernán Diaz

Håkan est un jeune fer­mier sué­dois ; il vit à une cen­taine de kilo­mètres de Stockholm avec son grand frère Linus et leur père Erik. L’isolement et la rudesse des condi­tions nor­diques sont le lot quo­ti­dien de leur enfance. La vie bas­cule lorsque Erik décide d’en­voyer ses enfants en Amérique du jour au len­de­main — le manque d’argent ne per­met pas au père de se joindre à eux. Les deux frères gagnent l’est de la Suède et prennent un bateau pour Portsmonth au Royaume-Uni ; de ce port, ils doivent embar­quer pour une tra­ver­sée qui les mène­ra à New York. Mais la confu­sion et la pagaille règnent sur le quai, Håkan perd Linus sans par­ve­nir à le retrou­ver. Convaincu que son frère est déjà en route pour les États-Unis, Håkan embarque sur un bateau en deman­dant tant bien que mal sa des­ti­na­tion : « Amerika ? » Son voyage va en réa­li­té le conduire sur la côte est, puis­qu’il débarque à San Francisco, sans res­sources ni un sou en poche, ne par­lant pas anglais… Tandis qu’un flot de migrants fait le che­min vers l’ouest en quête d’or, Håkan n’a qu’une idée à l’es­prit : tra­ver­ser le pays dans l’autre sens pour rejoindre New York et retrou­ver Linus. Le désert, sa cha­leur écra­sante, son envi­ron­ne­ment hos­tile et ses bêtes mena­çantes vont deve­nir le quo­ti­dien du jeune Sué­dois : « res­ter en vie était une occu­pa­tion à temps plein ». Bien sou­vent, c’est la soli­tude qui domine et impose son rythme. Mais cette quête est éga­le­ment mar­quée de ren­contres, toutes aus­si far­fe­lues les unes que les autres — et mena­çantes, par­fois. Une légende se consti­tue bien­tôt autour du per­son­nage, lequel se voit absor­ber par ce désert sans fin où la tem­po­ra­li­té semble avoir per­du tout sens pal­pable. [M.B.]

10/18, 2019

Une socié­té à la dérive — Entretiens et débats 1974–1997, de Cornelius Castoriadis

Ce livre réunit plu­sieurs inter­ven­tions du phi­lo­sophe et mili­tant poli­tique Cornelius Castoriadis, les­quelles ont eu lieu entre 1974 et 1997. Pour qui ne s’est jamais frot­té à la pen­sée pro­li­fique et exi­geante de l’une des prin­ci­pales figures de Socialisme ou Barbarie, cette com­pi­la­tion s’a­vère une voie d’ac­cès toute pas­sion­nante. Histoire du XXe siècle, com­mu­nisme sovié­tique, mar­xisme, « oli­gar­chies libé­rales » occi­den­tales, socié­tés humaines depuis l’Antiquité et « signi­fi­ca­tions ima­gi­naires » qui les consti­tuent : autant de champs explo­rés. Le nœud est là : le prin­cipe fon­da­men­tal du socia­lisme doit être celui de « l’au­to-ins­ti­tu­tion de la socié­té ». Se sai­sir de la chose poli­tique. S’extirper de la pas­si­vi­té com­plai­sante à laquelle pousse la démo­cra­tie libé­rale pour tendre à un maxi­mum d’auto­no­mie. D’où la cri­tique qu’a for­mu­lée le phi­lo­sophe, à par­tir de 1944, à l’é­gard de la concep­tion trots­kyste du sta­li­nisme ; d’où, plus lar­ge­ment, sa prise de dis­tance théo­rique d’a­vec le mar­xisme et ses raille­ries à l’é­gard du Parti socia­liste fran­çais — c’est que l’in­té­res­sé n’a « jamais pen­sé que les socia­listes fran­çais soient des socia­listes, leur pro­gramme en 1981 [étant] déjà un monu­ment archéo­lo­gique ». Car le socia­lisme doit être envi­sa­gé comme une « ges­tion col­lec­tive de toutes les acti­vi­tés sociales par tous ceux qui y par­ti­cipent », et non comme un arran­ge­ment de sur­face, une négo­cia­tion du pou­voir dans des sphères dis­tinctes du quo­ti­dien. Raison pour laquelle le socia­lisme se réa­lise à la fois par la lutte des femmes, l’é­co­lo­gie poli­tique, par tout mou­ve­ment ten­dant à l’auto-ins­ti­tu­tion. Il n’est pas affaire de pou­voir mais de créa­tion de mondes humains auto­nomes, c’est-à-dire libres car capables de s’au­to-limi­ter en pleine conscience. [L.M.]

Seuil, 2005

Planter du blanc — Chroniques du (néo)colonialisme fran­çais, de Saïd Bouamama

« Planter du blanc » est une expres­sion qu’a employée le maire de Nouméa de 1970, Roger Laroque : elle décrit très bien la stra­té­gie de peu­ple­ment mise en place par la France sur ce ter­ri­toire qu’elle a colo­ni­sé, à l’autre bout de la Terre, la Kanaky. Quelle est la réa­li­té der­rière l’ap­pel­la­tion « DOM-TOM » ? Quelles sont les his­toires de La Réunion, de la Guyane, de la Polynésie, des Antilles, de Mayotte ? Toutes dif­fé­rentes, elles ont tou­te­fois un point com­mun : consti­tuer les « confet­tis colo­niaux » de la France d’au­jourd’­hui. Pour grat­ter effi­ca­ce­ment le roman colo­nial hexa­go­nal qui per­dure, Saïd Bouamama créé ici des fiches aus­si conden­sées que didac­tiques sur l’his­toire pas­sée et pré­sente de ces ter­ri­toires — autant d’élé­ments fac­tuels pour qui refu­se­rait encore d’ad­mettre que la colo­nia­li­té orga­nise les rap­ports entre la France et ces lieux. On y trouve les poli­tiques d’in­ci­ta­tion à l’im­mi­gra­tion (allant jus­qu’à répé­ter les logiques des colo­nies de repeu­ple­ment), les accords com­mer­ciaux au béné­fice qua­si exclu­sif de la métro­pole, une pré­sence mili­taire accrue, la répres­sion de tous les mou­ve­ments indé­pen­dan­tistes, la per­pé­tua­tion d’une struc­ture sociale inéga­li­taire (avec des écarts extrêmes de salaire men­suel : à titre d’exemple, 290 euros pour un Fran­çais ori­gi­naire de Mayotte contre 1 400 euros pour un Fran­çais non ori­gi­naire de Mayotte). Tout cela étant néces­sai­re­ment à mettre en rela­tion avec la Françafrique, le franc CFA et les accords de par­te­na­riat éco­no­mique et de défense qui repro­duisent les mêmes rap­ports d’ex­ploi­ta­tion. Cet ouvrage va jus­qu’à faire le lien avec les poli­tiques migra­toires pas­sées — une his­toire qui remonte à la fin du XVIIIe siècle et qu’il faut connaître — afin de mieux sai­sir les enjeux de celles que nous connais­sons aujourd’­hui : de quoi repé­rer ce qui se répète d’une idéo­lo­gie raciste, jus­qu’au sein de la gauche fran­çaise. Un outil com­bien utile pour ren­for­cer les luttes anti­ra­cistes, anti­co­lo­niales et anti-impé­­­ria­­­listes. [C.G.]

Syllepse, 2019


Photographie de ban­nière : DR


REBONDS

Cartouches 52, mars 2020
Cartouches 51, février 2020
Cartouches 50, janvier 2020
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Ballast

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