Cartouches (51)


L’argent des pauvres, l’é­po­pée des gilets jaunes, la joie d’une grève, la condi­tion pay­sanne, un vil­lage d’Estonie, l’autre Turquie, l’hu­main et la tech­nique, un revol­ver, le symp­tôme Trump et les iso­loirs : nos chro­niques du mois de février.


Où va l’argent des pauvres, de Denis Colombi

Le peu d’argent dont dis­posent les pauvres fait l’ob­jet de bien des atten­tions. Tout le monde semble avoir un avis sur la façon dont il serait mal dépen­sé — avec l’i­dée sous-jacente que si les pauvres savaient cor­rec­te­ment gérer leur argent, ils ne le seraient pas. Denis Colombi, socio­logue et ensei­gnant en sciences éco­no­miques et sociales, défait ici les pré­ju­gés et les fan­tasmes en la matière. C’est que les pauvres sont tou­jours sus­pects : soit d’être de « faux » pauvres, pas assez misé­reux, ou bien de « mau­vais » pauvres, inca­pables de four­nir les efforts néces­saires. Et de sus­pects à cou­pables — donc res­pon­sables de leur sort —, il n’est qu’un pas. Or les pauvres sont loin d’être de mau­vais ges­tion­naires ; c’est d’une démarche ration­nelle que découlent leurs dépenses, jus­qu’à celles qui semblent les plus incon­si­dé­rées : « Si l’a­ve­nir sera de toute façon dif­fi­cile, est-il irra­tion­nel de sou­hai­ter pro­fi­ter dans le pré­sent puisque cela ne chan­ge­ra rien, si ce n’est à la marge, aux contraintes futures ? » La pau­vre­té, néan­moins, ne sau­rait « se résu­mer tout à fait à la seule pri­va­tion maté­rielle. Elle est aus­si une expé­rience de la dis­qua­li­fi­ca­tion et de la stig­ma­ti­sa­tion ». Et c’est bien contre cette « double peine » frap­pant les pauvres qu’il s’a­git de lut­ter. Sans oublier que la pau­vre­té s’ins­crit dans un rap­port social : l’ex­ploi­ta­tion de la misère et le béné­fice que cer­tains en tirent n’a rien d’une vue de l’es­prit. En évi­tant l’é­cueil du misé­ra­bi­lisme (où le pauvre est une éter­nelle vic­time impuis­sante), comme celui du popu­lisme (enten­du ici dans son sens socio­lo­gique, à savoir l’é­loge et l’i­déa­li­sa­tion d’une culture popu­laire), l’au­teur nous invite à dépla­cer notre regard sur la pau­vre­té. Car ren­ver­ser l’ordre social exige une bonne com­pré­hen­sion de celui-ci : la socio­lo­gie est pour cela un pré­cieux outil. [M.B.]

Payot, 2020

Plein le dos — 365 gilets jaunes, novembre 2018-octobre 2019

Les humains meurent plus vite que les livres, les­quels passent de main en main au fil du temps. Ce pos­tu­lat, for­mu­lé par l’his­to­rien liber­taire Michel Ragon en épi­graphe, éclaire ce volu­mi­neux ouvrage bilingue : forts d’un tis­su fluo, les gilets jaunes sont sor­tis de l’in­vi­si­bi­li­té et il ne sau­rait être ques­tion de les y replon­ger. Durant un an, le col­lec­tif Plein le dos a ras­sem­blé des mil­liers d’i­mages venues des quatre coins d’un pays qui, enfin, redres­sait la tête. « La mosaïque de gilets des­sine les contours d’un doigt d’hon­neur adres­sé aux puis­sants », explique l’é­di­teur. « Une culture popu­laire, fière et fra­ter­nelle » s’af­fiche à chaque page : traits d’hu­mour, slo­gans, jeux de mots, poé­sie. « Nul doute que la pro­pa­gande d’État ne ces­se­ra de mini­mi­ser l’é­po­pée des Gilets Jaunes », pour­suit l’é­di­teur, dès lors sou­cieux, par l’im­pri­mé, d’en­rayer la méca­nique de l’ou­bli. Ce livre, pré­cise quant à lui le col­lec­tif, s’a­vance contre la calom­nie, les cari­ca­tures et le mépris de classe. De cha­suble en cha­suble, dos à l’ob­jec­tif, on lit le ras-le-bol ordi­naire, le désir de jus­tice sociale et cli­ma­tique, les appels à la grève. Les tra­vailleurs défilent aux côtés des chô­meurs et des retrai­tés ; les numé­ros de dépar­te­ment ponc­tuent les reven­di­ca­tions : c’est d’un lieu concret, vécu, qu’é­merge la colère. Macron se fait incar­na­tion, nom d’un sys­tème. Si le com­bat des gilets jaunes se confi­gure le plus sou­vent autour de signi­fiants flot­tants (« le peuple », « les Français » et les « rien » contre les riches, les cor­rom­pus, les voyous et les Rolex), cer­tains s’emploient à aigui­ser les contours : c’est la « bour­geoi­sie » qu’il s’a­git de cibler dans le cadre de la « lutte des classes ». Ne plus être « esclave », vivre et non plus « sur­vivre » : l’a­ve­nir revient par­tout, en toutes lettres. La vio­lence poli­cière cou­doie les réfé­rences à Mai 68 et 1789 ; le Che, Marx, Gandhi et Gavroche épaulent le com­bat pour le RIC. Un élan colé­rique et joyeux, fou­traque, confus et réso­lu, que cet ouvrage entend por­ter par-delà « l’ac­tu ». Ses béné­fices seront rever­sés aux gilets jaunes vic­times des forces de l’ordre. [J.O.]

Les édi­tions du bout de la ville, 2020

Grèves et joie pure, de Simone Weil

Quatre articles se trouvent là réunis. Tous ont été écrits l’an­née 1936 par la phi­lo­sophe Simone Weil, alors employée d’u­sine. Le Front popu­laire — qui compte en ses rangs la SFIO, le Parti radi­cal et le PC — gagne les élec­tions au mois de mai ; des grèves éclatent aus­si­tôt. Au Havre, d’a­bord. Puis à Toulouse et Courbevoie. Bientôt, ce sont deux mil­lions de gré­vistes que l’on dénombre dans les rues et les lieux de tra­vail de France. L’euphorie est popu­laire ; le patro­nat claque des dents. « Enfin, on res­pire ! », clame Weil. D’ordinaire, on baisse la tête, on ne pipe mot. On compte les pièces, docile ; on ne sait plus bien ce qui, de l’an­goisse ou de la faim, creuse ain­si le ventre. « On est au monde pour obéir et se taire. » Pour comp­ter chaque sou, un à un, si dure­ment conquis. « Jamais on ne se détend. » Il faut pro­duire, voi­là tout. Produire et la bou­cler, pro­duire et encais­ser. « Cela, chaque ouvrier le sait. » Et puis voi­là la grève. Et avec elle les têtes qui se relèvent. L’humanité qui se révèle. « Indépendamment des reven­di­ca­tions, cette grève en elle-même est une joie. » Le froid métal cède place à la fier­té, l’es­cla­vage quo­ti­dien voit son empire sou­dain s’ef­fri­ter. « Pour la pre­mière fois, les ouvriers se sont sen­tis chez eux dans ces usines où jusque-là tout leur rap­pe­lait tout le temps qu’ils étaient chez autrui. » Alors oui, il fau­dra reprendre le tra­vail. Les accords Matignon seront signés en juin entre la CGT et la direc­tion capi­ta­liste. Il n’empêche. Le tra­vailleur a connu ce qu’il n’ou­blie­ra pas ; res­te­ra, un jour, à arra­cher aux puis­sants le contrôle ouvrier du tra­vail. [E.C.]

Libertalia, 2016

Paysans, de Raymond Depardon

Un demi-siècle d’i­mages tient der­rière ce titre que l’on ne sau­rait ima­gi­ner plus sobre. Toutes ont été réa­li­sées dans la val­lée de la Saône, le Massif cen­tral, la Franche-Comté et le Chili. Des textes, suc­cincts le plus sou­vent, com­plètent les pho­to­gra­phies : bribes de conver­sa­tions, sou­ve­nirs auto­bio­gra­phiques. Raymond Depardon a gran­di dans une ferme avant de quit­ter sa famille à l’âge de 16 ans ; il n’é­tait « pas doué par les études » et se prit de pas­sion pour le repor­tage. Les cli­chés, en noir et blanc comme en cou­leur, forment une fresque, celle d’un métier en déclin, d’une condi­tion : un voi­sin maraî­cher sou­rit, un chien noir est rete­nu par une chaîne (et l’on croit entendre son aboie­ment en le regar­dant sur le plat du papier), le Café des amis affiche « ouvert », un arbre sans feuilles griffe un ciel qui se couvre, une ombre étrange va cou­pant la pierre d’un mur, des ser­viettes reposent sur un fil à linge. Un pré­nom­mé Jules, béret sombre sur la tête, raconte qu’il ne pos­sède ni réfri­gé­ra­teur, ni salle de bains, ni télé­vi­seur. « [C]ela ne nous manque pas. » La brume des images ajoute par­fois à la mélan­co­lie des pro­pos. « On est les der­niers ici », confie un pré­nom­mé Marcel. « Après nous, c’est le déluge. » Le tri­cot est sale, une brouette déborde de paille. Sous le trait vert et pai­sible de l’ho­ri­zon, une vache broute : elle ignore, elle, son des­tin. Des regards se perdent dans le vide ; un petit cigare ne fume pas. « On le voit [le pay­san] comme un réac­tion­naire, mais les gens qui m’ac­cueillaient n’é­taient pas tour­nés vers le pas­sé. Ils étaient tristes qu’on les oublie », raconte le pho­to­graphe dans quelque entre­tien. Et le livre de s’a­che­ver sur un sou­rire ridé. [E.B.]

Points, 2009

Les Groseilles de novembre, d’Andrus Kivirähk

Du pre­mier au der­nier jour d’un mois de novembre quel­conque, Andrus Kivirähk s’at­tache à dres­ser les chro­niques d’un vil­lage dans une Estonie médié­vale et fan­tas­tique. Plaines et forêts par­tagent une humi­di­té pois­seuse ; les jour­nées se suivent, le temps empire un peu plus à cha­cune d’entre elles. Les habi­tants pestent mais c’est là le cadet de leurs sou­cis : le pre­mier est de sur­vivre. C’est dans une atmo­sphère de rapine, four­be­ries et petits lar­cins que nous plonge l’au­teur. Les malé­fices sont légion, la peste rôde sous de mul­tiples formes et le diable, ce « Vieux-Païen », n’est jamais loin pour prendre une vie. Animistes récem­ment acquis au chris­tia­nisme, les habi­tants du vil­lage pra­tiquent un syn­cré­tisme inté­res­sé : les kratts, petits êtres faits de bri­coles et d’un pacte avec le Malin, vont de fermes en fermes pour déro­ber ce qui s’y cache — pater nos­ter et ave maria sont invo­qués pour ren­voyer dans leur antre les démons qui en sortent. La mort est chose com­mune, redou­tée bien sûr, mais pas autant que la déchéance. Pour évi­ter l’une et l’autre, cha­cun riva­lise de ruses pour pro­fi­ter de son pro­chain : tirer par­ti des autres est un cre­do com­mun. Dans une langue à la gros­siè­re­té réjouis­sante, Andrus Kivirähk redonne vie à un temps où les croyances ser­vaient à don­ner sens aux aléas quo­ti­diens. En pre­nant mytho­lo­gie et super­sti­tions au pre­mier degré, il délivre l’i­ma­gi­na­tion des affres de la vrai­sem­blance pour lais­ser libre cours à sa créa­ti­vi­té. C’est avec délice que l’on déplore alors la couar­dise ou l’in­tel­li­gence des uns comme la naï­ve­té ou la cupi­di­té des autres. Sans autre ambi­tion que de se jouer des cou­tumes oubliées pour mieux les révé­ler, l’au­teur invite à un émer­veille­ment bouf­fon qui ne peut que séduire. [R.B.]

Éditions Le Tripode, 2019

Parce qu’ils sont armé­niens, de Pinar Selek

La police turque arrête une jeune femme. Nous sommes à l’é­té 1998 et cette der­nière est socio­logue : elle tra­vaille sur le Kurdistan, ce qui jus­ti­fie de la tor­tu­rer. C’est que la Turquie fonde son iden­ti­té natio­nale sur la néga­tion de celle d’au­trui ; cela, Pinar Selek n’en finit pas de le décou­vrir. Et, elle qui n’est pas kurde, pas plus qu’ar­mé­nienne, d’en payer le tri­but. La pro­pa­gande dès l’é­cole, la traque des com­mu­nistes, l’hys­té­rie patrio­tique, l’invisibilité de mino­ri­tés condam­nées à la sur­vie, les murs du cachot, l’o­deur des lettres brû­lées, l’as­sas­si­nat d’un com­pa­gnon : l’au­teure, éga­le­ment fémi­niste, confie au fil des pages les sou­ve­nirs siens. Et tente en par­ti­cu­lier de mettre des mots sur un silence, celui des Arméniens de son pays. Leurs aïeux furent vic­times d’un géno­cide qui n’a pas droit à l’exis­tence — com­ment le dire, alors ? « Si on cher­chait la jus­tice en Turquie, on devait soit s’exi­ler, soit se rési­gner à la pri­son, ou encore mou­rir. Je n’ai pas vou­lu m’en­fuir. Je n’ai pas pu non plus cou­rir au loin. Je fus arrê­tée. » Ce sera l’exil, ensuite, en 2012. Puis l’ob­ten­tion de la natio­na­li­té fran­çaise cinq ans plus tard. À la faveur d’une chan­son de Jean Ferrat, « Ma France », la Turque décou­vri­ra que sa nation n’est pas seule­ment ce mono­lithe d’in­jus­tices et de répres­sion, cette terre « des meur­tris et des cime­tières » : il est une autre Turquie, celle des oppo­sants et des rétifs, celles des soli­da­ri­tés et des mains ten­dues qui « ne portent pas les mêmes bles­sures », celle qui, contre l’autre, l’im­muable, l’in­tan­gible assas­sine, se trans­forme et trans­for­me­ra ses citoyens pour que toutes et tous puissent, un jour, le deve­nir à éga­li­té. [E.B.]

Liana Levi, 2015

Le Mythe de l’homme der­rière la tech­nique, de José Ortega Y Gasset

Dans cette confé­rence don­née à Darmstadt en 1951, lors d’un col­loque ayant pour thème « L’Homme et l’espace » (le même jour que le célèbre « Bâtir, Habiter, Penser » de Heidegger), le phi­lo­sophe espa­gnol se livre à une impro­vi­sa­tion sur les ori­gines de la tech­nique. C’est de son imper­fec­tion et de son insa­tis­fac­tion ori­gi­nelles que l’Homme tire­rait son impul­sion créa­trice, car « il n’est pas adap­té au monde » et « n’appartient pas au monde ». Il est être d’imagination et de fan­tasmes, à la fois étran­ger au monde, malade et mal­heu­reux ; sa malé­dic­tion réside dans le fait que son ima­gi­na­tion devance tou­jours sa capa­ci­té à modi­fier le monde, si bien que la tech­nique devient « un gigan­tesque appa­reil ortho­pé­dique ». Le plus inté­res­sant dans ce livre n’est tou­te­fois pas la confé­rence en elle-même, mais la rétros­pec­tion rédi­gée un an plus tard par l’auteur. Ortega revient sur ce qui consti­tue à ses yeux le propre de l’architecture, éma­na­tion de l’âme col­lec­tive : « Les édi­fices sont un immense geste social. Le peuple entier se dit en eux. » C’est éga­le­ment l’occasion pour lui de reve­nir sur la confé­rence d’Heidegger : sous l’apparence d’un éloge du phi­lo­sophe alle­mand et de son style d’écriture unique, Ortega pro­pose une thèse radi­ca­le­ment oppo­sée : « la terre est pour l’homme inha­bi­table ». Pour cela, il rec­ti­fie l’enquête éty­mo­lo­gique réa­li­sée par Heidegger du verbe bauen (bâtir) : le sens ori­gi­nel d’un mot ne peut se décou­vrir de manière iso­lée ; il doit se déployer dans la « galaxie » à laquelle il appar­tient. Ainsi rap­pelle-t-il que les verbes bauen et woh­nen (habi­ter) par­tagent la même racine que des termes ren­voyant à l’aspiration et au désir, à l’incertitude et à l’effort. Habiter et bâtir ren­voient, par­tant, à la même insa­tis­fac­tion dont par­lait Ortega dans son « mythe de l’homme der­rière la tech­nique ». [A.C.]

Allia, 2016

Germaine Berton, une anar­chiste passe à l’ac­tion, de Frédéric Lavignette

Voici l’his­toire d’une femme qui, un jour, abat le secré­taire géné­ral de la Ligue d’Action fran­çaise. Elle est ouvrière, syn­di­ca­liste et anar­chiste ; il est ingé­nieur, natio­na­liste et roya­liste. Elle se nomme Germaine Berton ; il s’ap­pelle Marius Plateau. Nous sommes en 1923 et l’a­nar­chiste en ques­tion assas­sine le natio­na­liste en ques­tion en entrant dans les locaux du jour­nal épo­nyme de l’or­ga­ni­sa­tion. Elle vou­lait tuer Daudet, le porte-flingue de la Patrie et l’en­ne­mi de la classe ouvrière, mais il n’est pas là. L’affreux Maurras non plus. Alors elle bran­dit son 6,5 mm et tire par cinq fois sur Plateau. Une « forte tête », dit d’elle l’au­teur, jour­na­liste et auteur d’un ouvrage consa­cré à la bande à Bonnot. On n’en doute pas. Et l’on apprend sans tar­der qu’elle a notam­ment vou­lu ven­ger Jaurès, assas­si­né pour n’a­voir pas vou­lu de cette guerre dont la France se remet à peine : l’homme qui l’a tué lisait L’Action fran­çaise, laquelle accu­sait le socia­liste d’œuvrer pour l’en­ne­mi et d’être le « porte-parole de la tra­hi­son juive ». La jeune femme assu­me­ra son geste, jurant qu’elle n’hé­si­te­rait pas à recom­men­cer. C’est là, pour­suit l’au­teur, « le der­nier acte de pro­pa­gande anar­chiste par le fait ». Après avoir tiré, elle retourne le revol­ver contre elle ; la balle rate le cœur. C’est sous la forme d’ex­traits d’ar­ticles de l’é­poque que se déploie le récit, enchâs­sés dans les para­graphes de l’au­teur au fil de 280 pages touf­fues, illus­trées de pho­to­gra­phies, de des­sins et de cou­pures de presse. La chose pour­rait sem­bler aride mais l’en­semble, dûment sélec­tion­né, cou­pé, arti­cu­lé, ne prive pas le lec­teur d’un fil nar­ra­tif. Aragon salue l’acte ; face au juge, l’ou­vrière raconte l’« immense dégoût » qui la sai­sit à la vue du mili­tant monar­chiste : l’homme « riait de nos misères ». Elle sera acquit­tée et se sui­ci­de­ra deux décen­nies après la mort de Plateau, en pleine Seconde Guerre mon­diale. Sa tombe ? Disparue. [M.L.]

L’Échappée, 2019

Trump, d’Alain Badiou

Que l’Histoire ait pro­duit, à pareil poste, un indi­vi­du à ce point répu­gnant, gro­tesque et obs­cène, la chose n’en fini­ra pas de sur­prendre. Mais le phi­lo­sophe com­mu­niste n’en­tend pas se livrer au concert de moque­ries cou­tu­mières à l’en­droit du pré­sident éta­su­nien : Trump, plus qu’un sym­bole, tient à ses yeux du symp­tôme. L’ouvrage compte trois textes com­mis en l’es­pace de trois ans. Le « maré­chal Trump » appa­raît ain­si comme la dis­pa­ri­tion de la poli­tique : puisque l’al­ter­na­tive, naguère por­tée par l’af­fron­te­ment inter­na­tio­nal entre les régimes libé­raux par­le­men­taires et les régimes dits « socia­listes » , a dis­pa­ru, la poli­tique a dis­pa­ru. Car la poli­tique n’est rien d’autre qu’un « choix fon­da­men­tal », un « véri­table Deux ». Ne reste, aujourd’­hui, que le consen­sus du capi­ta­lisme glo­bal et ses ava­tars de tous bords. En l’ab­sence d’une force extra-par­le­men­taire de masse, laquelle aurait pour nom « com­mu­nisme » et nul­le­ment « gauche » , pour­suit Badiou, le déve­lop­pe­ment du néo­fas­cisme est cer­tain. Que faire, alors ? Mantra léni­niste s’il en est, que le phi­lo­sophe prend en charge plus concrè­te­ment qu’à son habi­tude : créer « quelque chose de neuf ». Entendre un mou­ve­ment orga­ni­sé autour d’une Idée et de quatre piliers : 1) en finir avec la dic­ta­ture de la pro­prié­té pri­vée capi­ta­liste, 2) abo­lir la divi­sion du tra­vail manuel et intel­lec­tuel, 3) pro­mou­voir l’é­ga­li­té uni­ver­selle contre l’i­den­ti­té close, 4) ne pas s’en remettre à l’État comme espace de trans­for­ma­tion. Trump, on l’a com­pris, n’est sous sa plume que l’un des signes de la mala­die capi­ta­liste ; le remède pas­se­ra par la mise en place d’un nou­veau com­mu­nisme. Si Badiou a, ailleurs, fait état du « désastre obs­cur » du sta­li­nisme, son mépris, répé­té ici, de toute approche liber­taire inter­roge tou­te­fois sur le carac­tère réel­le­ment nova­teur de sa pro­po­si­tion — et l’on ne comp­te­ra pas sur les der­nières pages consa­crées à Lénine, Mao et Castro, réso­lu­ment acri­tiques, pour y voir plus clair. [L.T.]

Puf, 2020

Nous n’i­rons plus aux urnes, de Francis Dupuis-Déri

« Si voter pou­vait chan­ger le sys­tème, ça serait illé­gal » ; « vos urnes sont trop petites pour nos rêves ». Francis Dupuis-Déri conclut sa réflexion par des slo­gans enten­dus durant des mani­fes­ta­tions, ou aper­çus sur des pan­cartes. Du pre­mier, on peut rete­nir une idée-fleuve du livre : les élec­tions sont une mise en scène de la vie poli­tique et de la par­ti­ci­pa­tion démo­cra­tique, qui ne doit pas cacher toutes les autres ten­ta­tives de saper le pou­voir popu­laire. L’orchestration de ce moment poli­tique, un week-end tous les quatre ou cinq ans, intense par sa fer­veur, sa média­ti­sa­tion, les réac­tions gal­va­ni­sées qu’il sus­cite, per­met habi­le­ment de cacher les quelque 1 200 à 1 600 autres jours où les citoyen·nes sont exclu·es des pro­ces­sus de gou­ver­ne­ment. Il fau­drait alors accep­ter d’être pas­si­ve­ment installé·es dans l’in­con­for­table posi­tion de celui ou celle qui a déjà don­né son avis, n’a plus le droit de le don­ner, et s’en mord peut-être les doigts. Du second slo­gan, on retient une idée plus posi­tive : la par­ti­ci­pa­tion poli­tique ne sau­rait se voir contrainte dans une telle machi­na­tion ; il appar­tient à tous et toutes de la refu­ser pour s’emparer de nou­velles formes d’exer­cice du pou­voir, sans délé­ga­tion, sans fausse repré­sen­ta­tion. Si nous ne devons plus aller aux urnes, nous pou­vons tou­jours des­cendre dans la rue, reprendre ce que de droit, asseoir notre force poli­tique dans un com­bat effec­tif et effi­cace, c’est-à-dire dans les espaces et les lieux publics, et non dans la tor­peur des iso­loirs. S’abstenir donc, non pas pour abdi­quer son pou­voir à la masse de celles et ceux qui vote­raient — et mal en plus ! — mais pour récu­pé­rer sa capa­ci­té d’ac­tion sur le sys­tème, par l’ex­té­rieur de celui-ci. Francis Dupuis-Déri nous sug­gère ain­si de refu­ser les miettes com­plai­santes que le pou­voir poli­tique dis­tille pour nous ras­sé­ré­ner quant au carac­tère démo­cra­tique et légi­time de son exer­cice. Les élec­tions sont des écrans de fumée qui cache les tant d’autres formes pos­sibles que pour­raient prendre la démo­cra­tie directe, l’au­to­ges­tion, les coopé­ra­tives de tra­vail ou les assem­blées de quar­tier. [C.M.]

Lux, 2019


Photographie : John Collier, 1940


REBONDS

Cartouches 50, jan­vier 2020
Cartouches 49, décembre 2019
Cartouches 48, novembre 2019
Cartouches 47, octobre 2019
Cartouches 46, sep­tembre 2019

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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Au sommaire :
Marie et Thierry : le pain et la terre (Roméo Bondon) ▽ Les ouvriers sacrifiés de l'industrie du verre (Léonard Perrin) ▽ Rencontre avec Aminata Traoré ▽ Émancipation socialiste et religions (avec Stéphane Lavignotte et Nedjib Sidi Moussa) ▽ Le pouvoir chinois en quête du nouvel Homme (Wang Daoxiu) ▽ Une grève de femmes de chambre (Louise Rocabert) ▽ L'eau est si belle que je m'y suis baignée (Magali Cazo) ▽ Animaux de laboratoire : voir la réalité en face (Audrey Jougla) ▽ Quand on sabote la montagne (Élie Marek et Lucas Guazzone) ▽ Suprématie mâle : histoire d'un concept (Francis Dupuis-Déri) ▽ La Nouvelle Métisse : paroles de Gloria Anzaldúa (Maya Mihindou) ▽ Hirak algérien, An I (Awel Haouati) ▽ Drôle de temps, ami (Maryam Madjidi) ▽ Déplacements (Laëtitia Ajanohun) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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