Cartouches (47)


Les femmes de la Commune, une fille de révo­lu­tion­naire, un liber­taire sué­dois, la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique, les vies à la mer­ci des États, la poé­sie éro­tique, l’exil au Harar, une école publique de l’é­man­ci­pa­tion, les exils d’Ulysse et l’u­sine : nos chro­niques du mois d’oc­tobre.


Les « Pétroleuses », d’Edith Thomas

Publié pour la pre­mière fois en 1963, cet ouvrage res­sus­ci­té par L’amourier, édi­teur des poètes et de Bookchin, pro­pose la pre­mière his­toire des femmes de la Commune. Qualifiées de « pétro­leuses » par leurs enne­mis, qui leur repro­chaient d’a­voir incen­dié Paris (un terme au contraire reven­di­qué posi­ti­ve­ment par l’au­teure), ces per­son­na­li­tés sont avant tout des résis­tantes à l’ordre éta­bli, des pasio­na­rias de la jus­tice sociale et de l’é­ga­li­té. Aux côtés de la célèbre Louise Michel, on découvre Victorine Brocher et sa bou­lan­ge­rie coopé­ra­tive, Nathalie Lemel, Maria Deraismes, Olympe Audouard, Marcelle Tinayre, André Léo et tant d’autres noms esca­mo­tés de l’Histoire qu’elles ont pour­tant faite. La belle pré­face du poète Bernard Noël insiste sur cette révi­sion de l’i­ma­gi­naire : mettre au pre­mier plan les femmes, c’est redon­ner « du pré­sent à ce pas­sé. Le cours des choses, bien sûr, n’en sera pas chan­gé, mais un peu d’a­ve­nir sera intro­duit dans le révo­lu ». Car c’est en s’emparant de la mémoire qu’on peut res­sus­ci­ter des modèles de cou­rage et d’é­lo­quence, com­prendre le rôle qu’elles jouèrent, jour­na­listes et ensei­gnantes, ambu­lan­cières et can­ti­nières, intel­lec­tuelles et dépor­tées en Nouvelle-Calédonie après l’é­cra­se­ment de la Commune. Massivement pré­sentes dès le 18 mars 1871, s’op­po­sant les pre­mières aux troupes ver­saillaises de Thiers venues récu­pé­rer les canons de la Défense natio­nale, 1051 femmes furent défé­rées en conseil de guerre, des cen­taines assas­si­nées sur les bar­ri­cades ou lors de la Semaine san­glante. Jules Vallès le note dans L’Insurgé : « Des femmes, par­tout. Grand signe. Quand les femmes s’en mêlent, quand la ména­gère pousse son homme, quand elle arrache le dra­peau noir qui flotte sur la mar­mite pour le plan­ter entre deux pavés, c’est que le soleil se lève­ra sur une ville en révolte. » Grâce à cette réédi­tion bien­ve­nue, il se lève en tout cas sur le des­tin de ces femmes muni­ci­pa­listes avant l’heure, per­sua­dées que la libé­ra­tion des femmes et celle de l’hu­ma­ni­té devaient aller de pair. [A.B.]

L’Amourier, 2019

Le Jour où mon père s’est tu, de Virginie Linhart

« Je suis la fille de Robert Linhart, fon­da­teur du mou­ve­ment pro­chi­nois en France, ini­tia­teur du mou­ve­ment d’é­ta­blis­se­ment dans les usines. » Lourd héri­tage. Bien que le titre indique le contraire, il n’est pas dans ce livre ques­tion d’une unique jour­née, aus­si emblé­ma­tique serait-elle. Au prin­temps 1981, alors que François Mitterrand s’ap­prê­tait à prendre le pou­voir, Robert Linhart, figure de proue d’un maoïsme sur le déclin, avale une dose mor­telle de médi­ca­ments. Suivirent « vingt-quatre années de mutisme pater­nel » que sa fille tente ici de com­prendre, sur­mon­ter et expli­quer. Mais dès les pre­mières pages, la figure du père laisse place à celles, mul­tiples, des enfants qui, comme elle, sont nés autour de 1968 et ont été éle­vés dans son atmo­sphère. Au fil des récits d’an­ciens maos et de leur pro­gé­ni­ture, Virgnie Linhart dresse le por­trait d’une géné­ra­tion de mili­tants aujourd’­hui loin, pour beau­coup, de leurs idéaux d’a­lors. Leurs filles et fils se remé­morent l’am­biance qui a impré­gné leur jeu­nesse : la nudi­té par­tout, les dis­cus­sions inter­mi­nables, un désordre per­ma­nent, enthou­sias­mant ou des­truc­teur. En se confron­tant à celles et ceux qu’elle aborde comme des sem­blables, l’au­trice s’a­per­çoit de la sin­gu­la­ri­té de sa pos­ture par rap­port aux autres. Si beau­coup, par­mi les amis de ses parents, étaient juifs et mar­qués par l’Histoire récente, s’ils par­ta­geaient des maîtres à pen­ser — Marx, Althusser, Lacan — et un cer­tain goût pour la révolte, aucun n’a eu à faire face au par­cours chao­tique de Robert Linhart. Chroniqueur de ses années à l’u­sine dans un livre res­pec­té, L’Établi, d’un cha­risme fou mais auto­ri­taire, ce père fut une figure mar­quante des années 1968, mais aus­si, peut-être, l’un « des plus mar­qués » par l’é­poque. Sa fille, dans une enquête per­son­nelle autant que géné­ra­tion­nelle, livre un beau témoi­gnage sur ce qu’est être « l’en­fant de » tout en essayant de deve­nir soi. [R.B.]

Seuil, 2008

La Dictature du cha­grin & autres écrits amers, de Stig Dagerman

Si on connaît sur­tout le jour­na­liste liber­taire sué­dois Dagerman pour son texte culte, Notre besoin de conso­la­tion est impos­sible à ras­sa­sier, on fré­quente moins l’es­sayiste à la plume acé­rée : il fut pour­tant d’une luci­di­té excep­tion­nelle dans l’im­mé­diat après-guerre. Ce recueil de chro­niques et d’é­di­to­riaux livre un bel aper­çu sur l’en­ga­ge­ment syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire qui fut le sien, notam­ment dans un texte consa­cré à l’a­nar­chisme ou dans sa « contri­bu­tion au débat Est-Ouest » — dans laquelle il récuse l’al­ter­na­tive for­cée entre le modèle libé­ral à l’a­mé­ri­caine et le modèle auto­ri­taire sta­li­nien. Quant au texte qui donne son titre au livre, il y constate avec effa­re­ment la mobi­li­sa­tion autour de la dis­pa­ri­tion du roi Gustave V et s’é­tonne d’un cha­grin média­ti­que­ment orches­tré qui contre­dit la pas­sion affi­chée pour la démo­cra­tie. Il y a du Camus dans ce Dagerman qui réflé­chit à la notion d’en­ga­ge­ment de l’é­cri­vain : à la fois néces­saire, au nom d’une com­mune huma­ni­té, et en par­tie déses­pé­ré tant il a conscience que les armes de l’in­tel­lec­tuel ne rem­placent pas celles du mili­tant. Il appar­tient donc au poète d’as­su­mer une véri­table posi­tion cri­tique sans jamais renon­cer pour autant à l’exi­gence artis­tique, celle qui fait que la lit­té­ra­ture est « impor­tante pour l’être humain — non pas à la manière d’un jeu de socié­té mais en tant que pierre de touche de sa propre hon­nê­te­té devant la vie ». L’essentiel n’est donc pas for­cé­ment et seule­ment d’être com­pris de tous, mais de res­ter fidèle à ce qui mérite le com­bat, fut-ce au prix d’une appa­rente dif­fi­cul­té. La défense de la culture, c’est-à-dire conjoin­te­ment de la beau­té et de la liber­té, se mène sans illu­sion, mais tou­jours avec humour, lequel n’est pas exclu­sif du lyrisme. Entre repor­tages et billets d’hu­meur, bien plus revi­go­rants qu’a­mers, mal­gré ce qu’on sait du des­tin de Dagerman qui se don­ne­ra la mort en 1954, ces écrits se dévorent non sans jubi­la­tion. [A.B.]

Agone, 2009

Les Besoins arti­fi­ciels — Comment sor­tir du consu­mé­risme, de Razmig Keucheyan

C’est désor­mais une bana­li­té : un mode de vie éco­lo­gi­que­ment sou­te­nable est incom­pa­tible avec l’exploitation effré­née des res­sources pla­né­taires. Rompre avec la logique pro­duc­ti­viste du capi­ta­lisme est un impé­ra­tif, aus­si bien social qu’écologique. S’ensuit cette inter­ro­ga­tion fon­da­men­tale : de quoi avons nous vrai­ment besoin ? Razmig Keucheyan, pro­fes­seur de socio­lo­gie, posait la ques­tion dans un article paru en 2017 et pro­longe cette réflexion dans son der­nier livre. Le capi­ta­lisme ne cesse de créer des « besoins arti­fi­ciels », géné­rant leur lot de nui­sances, de pol­lu­tions et ali­men­tant un consu­mé­risme sans frein. Casser cette dyna­mique néces­site tout d’a­bord de s’armer intel­lec­tuel­le­ment, en l’occurrence avec une théo­rique cri­tique des besoins. En mobi­li­sant des pen­seurs comme Agnès Heller et André Gorz, l’au­teur en pose les jalons. Pour Keucheyan, qui puise dans la théo­rie mar­xiste, la mar­chan­dise sous pro­duc­tion capi­ta­liste est néces­sai­re­ment alié­nante — pour le pro­duc­teur comme le consom­ma­teur. L’enjeu est donc d’« étendre l’anticapitalisme aux objets », dans l’objectif de pro­duire des « biens éman­ci­pés ». Pour y par­ve­nir, plu­sieurs pistes sont avan­cées : une exten­sion de la garan­tie des objets à 10 ans afin d’enrayer l’ère du tout-jetable ; rap­pro­cher asso­cia­tions de producteurs/consommateurs avec les syn­di­cats pour créer les condi­tions de conver­gence entre mou­ve­ment éco­lo­gique et ouvrier ; blo­quer les grands flux logis­tiques afin de prendre le contrôle sur la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises. Au centre du ques­tion­ne­ment : « Que pro­duire pour satis­faire quels besoins ? » La réponse pas­se­ra par la déli­bé­ra­tion col­lec­tive et une pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique démo­cra­tique — bien que les contours res­tent à pré­ci­ser. L’ouvrage ne man­que­ra pas d’a­li­men­ter les débats pour allier le « rouge » et le « vert ». Et il y a urgence. [M.B.]

Zones, 2019

Ali Aarrass, de Manu Scordia

Le sort d’Ali Aarrass est de ceux qui révèlent, peut-être, dans toute leur cru­di­té, la vul­né­ra­bi­li­té de nos vies à la mer­ci du pou­voir des États. D’abord, son lieu de nais­sance : on le connaît aujourd’­hui sous le nom de Melilla, une enclave espa­gnole sur le conti­nent afri­cain, au sein des fron­tières du Maroc. S’esquisse alors une his­toire qui remonte loin dans le temps, celle du Rif orien­tal, des guerres de colo­ni­sa­tion qui l’ont embra­sé et des luttes de résis­tances menées par les Rifains. Ali Aarrass a gran­di sur cette terre his­pa­no­phone mais ne sera pas recon­nu citoyen espa­gnol. Il est bel­go-maro­cain, deux natio­na­li­tés s’am­pu­tant l’une l’autre. Sa vie se décou­pe­ra entre ces trois pays : en Belgique, où il rejoint sa mère, enfant, puis devien­dra boxeur (jus­qu’à faillir repré­sen­ter ce pays aux Jeux olym­piques) ; l’Espagne, où il part vivre avec sa femme et sa fille avant d’y être arrê­té un jour de l’an­née 2008, bru­ta­le­ment et sans expli­ca­tions ; le Maroc, où il crou­pit dans ses geôles depuis 2010. Trois nations qui passent des accords sur fond de « guerre au ter­ro­risme » et détrui­ront des cen­taines de vies sans aucune preuve. Le Maroc — qu’il ne connaît pas — l’ac­cuse ; l’Espagne le détient, le mal­traite et l’ex­pulse vers ledit Maroc, qui lui sou­ti­re­ra des « aveux » sous d’a­bo­mi­nables tor­tures ; la Belgique, qui ne lève­ra jamais le petit doigt. Bien que les pro­cès met­tront au grand jour un dos­sier vide et deman­de­ront son acquit­te­ment, il n’en sera rien. Il se trouve tou­jours en pri­son. Mais l’af­faire Ali Aarrass, c’est aus­si un homme, la force de ses résis­tances, les grèves de la faim qu’il mène, la dou­ceur des lettres qu’il envoie à ses proches et les com­bats qu’il sou­lève dans son sillon — ain­si de la lutte menée par de nom­breux col­lec­tifs, comme en Belgique der­rière sa sœur Farida : elle ne s’ar­rê­te­ra pas. Cette his­toire, Manu Scordia l’a mise en image : une bande des­si­née, comme une nou­velle arme. Pour per­cer le silence qui cherche à étouf­fer sa voix et le bruit de sa condi­tion. Pour que d’autres voix se joignent à ce com­bat. Pour faire tom­ber les murs de ces pri­sons. [C.G.]

Vide Cocagne, 2019

Ce jour d’hui comme hier et demain, d’Andréas Embirikos 

C’est au hasard d’une antho­lo­gie de la poé­sie grecque contem­po­raine que l’on peut décou­vrir le nom d’Embirikos, mais c’est du côté de la mai­son d’é­di­tion Le miel des anges, qui se consacre exclu­si­ve­ment à la tra­duc­tion du grec, qu’il faut se tour­ner pour décou­vrir plus avant l’œuvre — et comme elle le mérite ! Surréaliste et pas­sion­né de psy­cha­na­lyse et de pho­to­gra­phie, proche de Yourcenar et intro­duc­teur d’André Breton en Grèce, Embirikos, né en 1901, est affa­mé de théo­ries liber­taires et fas­ci­né par le socia­lisme uto­pique. Poète de la géné­ra­tion dite des années 1930, il a pour cama­rades Yorgos Seferis, Yannis Ritsos ou encore Nanos Valaoritis, qui vient de s’é­teindre à Athènes. Marié de 1939 à 1943 avec Matsie Hatzilazarou, elle-même poète, Embirikos et elle orga­nisent chaque semaine chez eux les soi­rées lit­té­raires de l’in­tel­li­gent­sia de gauche sur­réa­liste sous l’oc­cu­pa­tion. Moins connu en France que ses amis, peut-être plus sul­fu­reux mais aus­si plus dif­fi­cile à tra­duire, tant il fait un usage sub­til et savant de la langue grecque, c’est un chantre du désir. On le découvre avec un éton­ne­ment mâti­né de volup­té, pour ses images à la fois tendres et crues, spec­ta­cu­laires et joueuses : au-delà de l’é­ro­tisme cer­tain des textes (« la poé­sie sera sper­ma­tique / Absolument éro­tique / Ou ne sera pas »), c’est son goût de l’u­to­pie qui séduit — tel qu’il le déve­lop­pe­ra notam­ment dans Oktàna, cité uni­ver­selle « d’unité non poli­tique mais psy­chique », ins­pi­rée des thèses du socia­lisme uto­pique fou­rié­riste — et de la poé­sie comme « fonc­tion­ne­ment conti­nuel de l’es­prit ». Le tout donne furieu­se­ment envie de voir un jour tra­duit sa grand œuvre, un roman fleuve en huit tomes et 2 000 pages titré Megas Anatolikos, qui raconte une tra­ver­sée de 10 jours virant à l’or­gie heu­reuse — une sorte de contre-Sade socia­liste et jubi­la­toire, en somme : tout un pro­gramme ! [A.B.]

Le miel des anges, 2019

L’Abyssinienne de Rimbaud, de Jean-Michel Cornu de Lenclos

Rimbaud n’a pas fini de nous fas­ci­ner. Faut-il voir dans le poète qui s’é­vade d’un réel abo­mi­né un traître à la cause révo­lu­tion­naire qu’il sou­te­nait aux temps de la Commune, prêt à tout vendre, même son âme, dans l’exil éthio­pien ? Ou, au contraire, peut-on consi­dé­rer que c’est par fidé­li­té à ses rêves et à sa pas­sion furieuse de la poé­sie vécue qu’il par­tit et ten­ta d’ac­com­plir un des­tin ? Autant le dire, on n’en sait rien. Mais ce qu’il demeure de plus roma­nesque chez Rimbaud, c’est sûre­ment sa vie à Harar, capi­tale mys­tique du sou­fisme, haut lieu du croi­se­ment des cultures orien­tales et afri­caines, d’où il orga­ni­sa des expé­di­tions et tra­fi­qua des armes pour le roi du Choa (là encore, deux inter­pré­ta­tions sont pos­sibles, selon qu’on le voit en pre­mier défen­seur de l’in­dé­pen­dance des peuples ou en cynique ser­vant des inté­rêts colo­niaux). Ce livre éton­nant s’in­té­resse à l’homme libre et peut-être plus heu­reux qu’on ne croit (« Si je me plains, c’est une espèce de façon de chan­ter ») que Rimbaud fut là-bas, entre les hyènes et les cara­vanes, les pro­jets pho­to­gra­phiques et l’a­mour, loin de Verlaine. C’est en effet le cha­pitre consa­cré à l’é­nig­ma­tique figure de Mariam, sa com­pagne abys­si­nienne, qui donne le titre au livre. Une union de quatre années, des pro­jets de mariage, une fausse couche — tout laisse à pen­ser que cette ren­contre comp­ta dans sa vie plus qu’il ne sut jamais l’é­crire, lui qui ne rédi­geait plus que des lettres laco­niques à sa famille et des jour­naux de compte. Le mys­tère, loin de s’é­clair­cir, s’ag­grave alors, comme si seule la fic­tion pou­vait un jour le résoudre. Ce n’est pas le moindre mérite de ce texte que de don­ner toutes les armes docu­men­taires et fac­tuelles aux rêveurs pour sculp­ter à leur façon le visage du poète mythique, jus­qu’à ce qu’il cor­res­ponde, sinon à l’i­nat­tei­gnable véri­té, du moins au plus effi­cace des fan­tasmes, celui qui donne envie de « chan­ger la vie » pour mieux « trans­for­mer le monde ». [A.B.]

Lurlure, 2019

École, de Laurence De Cock

Enseignante en his­toire-géo­gra­phie au lycée et à l’u­ni­ver­si­té, spé­cia­liste de l’en­sei­gne­ment de sa dis­ci­pline depuis le XIXe siècle, Laurence De Cock s’a­vance à décou­vert dans l’é­pi­neux débat sur l’é­cole. Elle délivre ain­si, dans ce bref essai, sa vision de ce que devrait être aujourd’­hui l’ins­ti­tu­tion sco­laire et l’en­sei­gne­ment. C’est qu’« il s’a­git de défendre une école publique, démo­cra­tique, éman­ci­pa­trice ». À rebours d’une concep­tion com­pé­ti­trice de l’é­du­ca­tion et de l’ins­truc­tion, l’au­trice encou­rage la coopé­ra­tion et l’en­traide entre élèves, sou­te­nant que « l’é­man­ci­pa­tion des un·e·s ne [peut] dépendre que de celle des autres ». L’évolution de l’é­cole publique, de sa conso­li­da­tion répu­bli­caine à sa décons­truc­tion actuelle, se donne à voir, lim­pide. Obligatoire et gra­tuite depuis une cen­taine d’an­nées, l’é­cole n’est pas, pour autant, le creu­set éga­li­taire qu’elle devrait sym­bo­li­ser : le constat inter­pelle, autant que la contra­dic­tion qu’il sou­ligne avec les idées défen­dues, en appa­rence, par les ins­ti­tu­tions dédiées : « Nous entrons désor­mais dans l’ère de la contre-démo­cra­ti­sa­tion sco­laire. » Celle-ci s’ac­com­pagne d’une dépo­li­ti­sa­tion de l’en­sei­gne­ment et du débat le concer­nant : la réfé­rence insis­tante aux sciences cog­ni­tives, depuis le minis­tère de l’Éducation natio­nale jus­qu’aux salles de classe, et la traque inces­sante de toute idéo­lo­gie contraire à celle qui domine dans les pro­grammes tendent à invi­si­bi­li­ser les modèles alter­na­tifs. L’historienne rap­pelle pour­tant la per­ti­nence des péda­go­gies liber­taires, dont l’emploi ne devrait pas jus­ti­fier une sco­la­ri­sa­tion pri­vée et oné­reuse. C’est une école publique, sans pri­vi­lèges et inclu­sive que défend Laurence De Cock — on aime­rait que l’a­ve­nir la fasse sienne. [R.B.]

Anamosa, 2019

Ulysse dans la cité d’Ilarie Voronca et Ulysse de Benjamin Fondane

Si on ne lit presque plus Voronca, ce poète rou­main qui fut pour­tant une figure de l’a­vant-garde euro­péenne, proche des dadaïstes avant de plai­der pour l’Intégralisme, une syn­thèse har­die de tout ce qui allait révo­lu­tion­ner l’art et la pen­sée (construc­ti­visme, futu­risme, cubisme ou sur­réa­lisme), c’est aus­si parce qu’il n’a pas sou­vent été réédi­té. Après la publi­ca­tion de son Journal intime et d’un choix de poèmes, Beauté de ce monde, en 2018 aux Hommes sans Épaules, il fal­lait l’au­dace des édi­teurs de Non Lieu pour faire paraître, en paral­lèle, dans deux petites pla­quettes qui se dévorent allè­gre­ment, l’Ulysse dans la cité de Voronca (tra­duit en 1933) et l’Ulysse de Benjamin Fondane (qui le suit de quelques semaines). À l’é­poque, ces deux textes d’exil et de colère déclenchent une polé­mique dans le lan­der­nau pari­sien. Les amis de Fondane repro­chant sans grande élé­gance à Voronca d’a­voir osé main­te­nir le même titre — quand bien même Voronca l’a­vait publié cinq ans plus tôt en rou­main ! Aujourd’hui, on peut les lire en oubliant ces que­relles, d’au­tant qu’ils rede­vien­dront amis, en se lais­sant empor­ter par la puis­sance des images chez Voronca (« Les sou­ve­nirs hurlent en toi comme les chiens du vil­lage »), par les ful­gu­rances de l’er­rant Fondane (« Je pose mon poing dur sur la table du monde, je suis de ceux qui n’ont rien, qui veulent tout, je ne sau­rai jamais me rési­gner »), par ces deux quêtes exis­ten­tielles, éper­du­ment avides de connaître la vie et d’en faire la source même de la liber­té. Tous deux nous rap­pellent que l’exil est une force autant qu’une malé­dic­tion, qu’Ulysse per­du peut sans cesse se réin­ven­ter, que la poé­sie est une manière de sur­vivre au réel quand il nous accable, et de par­ti­ci­per à sa méta­mor­phose. Mais les poètes qui ont sou­vent rai­son n’ont pas pour autant gain de cause. Fondane mou­rut à Auschwitz en 1944. Voronca, après avoir rejoint la Résistance, se sui­ci­da en 1946 à Paris. [A.B.]

Non Lieu, 2019

À la ligne — Feuillets d’u­sine, de Joseph Ponthus

Ligne après ligne, entre prose et poé­sie en vers libres, l’ex­pé­rience de l’intérim et de l’usine prend corps sous la plume de Joseph Ponthus, dont c’est là l’au­da­cieux pre­mier livre : un témoi­gnage de l’intérieur, signé par un « étran­ger » à ce milieu. Éducateur spé­cia­li­sé, c’est en somme l’amour qui l’a pous­sé à chan­ger de vie. Donc à s’installer en Bretagne, terre où le tra­vail se fait rare dans le champ social. Le quo­ti­dien a ses urgences : bien­tôt s’im­pose à lui l’usine.
« Je n’y allais pas pour faire un repor­tage
Encore moins pour pré­pa­rer la révo­lu­tion
Non
L’usine c’est pour les sous
Un bou­lot ali­men­taire
Comme on dit
Parce que mon épouse en a marre de me voir
traî­ner dans le cana­pé en attente d’une embauche
dans mon sec­teur
Alors c’est
L’agroalimentaire
L’agro
Comme ils disent »
Abattre, décou­per, décor­ti­quer, faire cuire, remuer : autant de gestes que d’animaux. Les bras de l’in­té­ri­maire, aujourd’­hui qua­dra­gé­naire, se débattent dans le réel nu, celui de corps d’animaux (humains com­pris) mal­trai­tés, bous­cu­lés, broyés par les cadences et la chaîne. Son livre est « fra­ter­nel­le­ment dédié aux pro­lé­taires de tous les pays, aux illet­trés et aux sans dents » — eux aux côtés de qui l’auteur assure avoir « appris, ri, souf­fert et tra­vaillé ». Il est un pré­sident fran­çais qui, pour par­ler du tra­vail, jure ne pas goû­ter le mot « péni­bi­li­té » : ses pages résonnent aujourd’­hui comme un démen­ti. [R.L.]

La Table Ronde, 2019


Photographie de ban­nière : © Tony Ray-Jones/National


REBONDS

Cartouches 46, juillet 2019
Cartouches 45, juillet 2019
Cartouches 44, juin 2019
Cartouches 43, mai 2019
Cartouches 42, avril 2019

Ballast
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couverture du 8

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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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