Cartouches (45)


L’avenir à pen­ser, des herbes hautes, l’ombre d’un ter­ro­riste, du jaune fluo­res­cent, la tech­nique tota­li­taire, un ciné­ma ouvrier, la socia­li­sa­tion de la terre, un exil syrien, une ami­tié poli­tique et les fins de mois des artistes : nos chro­niques du mois de juillet.


Penser l’a­ve­nir — Entretien avec François Noudelmann, André Gorz

Penser l’avenir. Ce titre résonne étran­ge­ment, à une époque qui appelle à l’action, aux mou­ve­ments de masse et aux trans­for­ma­tions radi­cales, tant en ce qui concerne nos régimes poli­tiques que l’é­co­lo­gie. Pourtant, l’exercice reste d’une per­ti­nence inoxy­dable, et plus encore lorsqu’André Gorz et François Noudelmann s’y adonnent. Prudent face aux élans révo­lu­tion­naire de son temps, mais jamais dan­dy, Gorz fut un pen­seur intran­si­geant, navi­gant entre le jour­na­lisme, la phi­lo­so­phie et la cri­tique sociale. En lutte contre la dic­ta­ture de la valeur ratio­na­li­sée et pro­mo­teur de la vie comme unique richesse, il milite pour un autre ave­nir que celui qui nous est pro­mis : revi­ta­li­sant le socia­lisme, contri­buant à l’é­co­lo­gie poli­tique par la gauche, pro­mou­vant la baisse du temps de tra­vail, pre­mière étape d’une éman­ci­pa­tion plus large, Gorz convoque les uto­pies concrètes. Au fil de cet échange, on le voit syn­thé­ti­ser sa vie — 2 ans avant sa mort et de 25 l’aîné de son inter­lo­cu­teur —, son par­cours intel­lec­tuel, ses ami­tiés poli­tiques, entre bifur­ca­tions, fidé­li­tés et « ami­tiés cri­tiques ». De Sartre à Matrix, de l’aliénation à l’émancipation, de la révo­lu­tion à la fra­ter­ni­té, Noudelmann dia­logue sub­ti­le­ment avec Gorz ; là, le pous­sant dans quelques retran­che­ments, notam­ment en ce qui concerne sa vision natu­ra­liste de la vie, ici, s’inquiétant d’un ave­nir ren­du invi­vable par les tech­nos­ciences. S’élevant contre un monde qui n’est plus fait pour lui, André Gorz ne s’abaisse pas à la cari­ca­ture et, mal­gré son âge, puise la matière à pen­ser dans son envi­ron­ne­ment contem­po­rain. Pour preuve, la dis­cus­sion se clôt sur l’éloge de l’éthique du hacker. Cette uto­pie pui­sant dans l’au­to-réa­li­sa­tion de soi est trouble, vio­lence de l’emprise néo­li­bé­rale oblige : nous le savons désor­mais. Mais cette pen­sée de la liber­té confirme que Gorz, mal­gré toutes les que­relles, res­ta sar­trien jus­qu’à la fin — jus­qu’à sa fin. [J.C.]

La Découverte, 2019

Les Hautes Herbes, d’Hubert Voignier

Certains milieux, mal­gré leur appa­rente bana­li­té, marquent plus que d’autres l’ob­ser­va­teur. Pour Hubert Voignier, ce sont ces hautes herbes dont il dit qu’elles « demeurent cette masse innom­brable et hir­sute, cet essor ful­gu­rant de ver­dure », qui le pas­sionnent. En quatre mou­ve­ments aux rythmes choi­sis, il aborde gra­mi­nées et autres plantes des prai­ries fleu­ries pour les éclai­rer d’un regard tant amou­reux qu’é­mer­veillé. Devant le foi­son­ne­ment d’un vert chan­geant selon les sai­sons, la ten­ta­tion de tout connaître est grande. À la manière de Rousseau qui avant lui a cher­ché à se perdre en décri­vant toute la flore l’en­tou­rant à l’île Saint-Pierre, le désir de poser un nom sur tous les végé­taux d’un petit car­ré d’herbe s’est fait maintes fois sen­tir. Mais à chaque fois, semble-t-il, c’est l’exu­bé­rante diver­si­té qui a triom­phé ; l’en­thou­siasme du débor­de­ment l’emporte sur la rigueur d’un dénom­bre­ment exhaus­tif. Dès lors, la parole poé­tique ne paraît pas loin. Les « Délires et rythmes lents » rim­bal­dien se déportent du « poème / De la Mer, infu­sé d’astres, et lac­tes­cent » vers les flots des hautes herbes. Liquide, l’en­che­vê­tre­ment des brins ? L’auteur se le demande, remon­tant du rivage marin aux fleuves s’y jetant : « [U]ne parole végé­tale qui se déver­se­rait sans dis­con­ti­nuer sur le monde et pour­rait aus­si bien incar­ner le rêve d’une écri­ture idéale, si proche, si inti­me­ment accor­dée aux êtres et aux choses, si pré­sente, qu’elle revien­drait à une défi­ni­tion de la poé­sie même ? » Éternelle ques­tion que l’o­ri­gine de la poé­sie ; l’hy­po­thèse végé­tale est propre à la relan­cer. [R.B.]

Cheyne édi­teur, 2004

Salutations révo­lu­tion­naires, de Sophie Bonnet

Il va sur ses 70 ans et vit entre les murs de la mai­son cen­trale de Poissy. Il a étu­dié à Moscou, s’est for­mé au com­bat auprès d’une orga­ni­sa­tion pales­ti­nienne, a ten­té de faire sau­ter un Boeing dans l’aé­ro­port d’Orly, a abat­tu des ins­pec­teurs de la DST et, entre autres choses, séques­tré une petite dizaine de ministres lors d’une ren­contre de l’OPEP : on aura recon­nu Ilich Ramírez Sánchez, dit Carlos. Durant quatre ans, la docu­men­ta­riste Sophie Bonnet a régu­liè­re­ment ren­du visite au célèbre déte­nu. Ce n’est pas l’homme de la pho­to — pro­fil, veste en cuir et calque du Che — qui se tenait devant elle au par­loir : celui qui se pré­sente tou­jours comme un révo­lu­tion­naire a le « ventre mou » d’une bête « grasse et fati­guée ». Il n’en finit pas de lever le poing, fan­fa­ronne, s’enflamme, s’irrite et séduit : son orgueil confine à la dérai­son. On lui compte offi­ciel­le­ment 83 vic­times (plus de 2 000 avec ses troupes). L’auteure décrit un être « obsé­dé par sa chute », tour à tour dan­dy et pathé­tique, et confesse les émo­tions équi­voques qui la gagnent : il existe — évi­dem­ment — un humain der­rière le tueur impla­cable, un humain qui lui fait de « la peine », par­fois, et a, temps pas­sant, de l’« emprise » sur elle. Il aspi­rait, avoue-t-il, à « une exis­tence hors du com­mun » : vœu com­blé. Il ne regrette rien (mieux : s’il par­vient un jour à sor­tir, il s’envolera pour son pays natal, le Venezuela, et refroi­di­ra un mil­lier d’ennemis du peuple) et confie à son hôte cer­tains des crimes qu’il a niés face à la Justice — Bonnet, c’est son verbe, les « balance » ici. Impliqué dans sem­blable dis­po­si­tif nar­ra­tif, le lec­teur se voit pris en otage : par l’en­che­vê­tre­ment affec­tif de l’auteure (Carlos est une « ordure » mais elle rit de ses blagues) ; par l’aura légen­daire et sinistre d’un com­mu­niste deve­nu sym­pa­thi­sant d’Al-Qaïda, obsé­dé par les homo­sexuels et les Juifs, le cul et l’argent ; par ce jeu tru­qué qui se déploie au fil des pages : Carlos tra­hi pour les besoins d’un livre et d’un film. Mais un otage volon­taire, sou­dain spec­ta­teur des cou­lisses d’un demi-siècle hal­lu­ci­né. [L.T.]

Grasset, 2018

Faute d’é­ga­li­té, de Pierre Bergounioux

« Les his­to­riens ont tout dit ou peu s’en faut de l’é­ton­nante des­ti­née du pro­mon­toire den­te­lé où finit, à l’ouest, le conti­nent eur­asia­tique. » Pourtant, c’est par une leçon d’his­toire par­ti­cu­lière que Pierre Bergounioux abor­dait dans un « tract », en mars 2019, le mou­ve­ment des gilets jaunes. Étonnante mise en pers­pec­tive pour un sou­lè­ve­ment si spon­ta­né ; de la chute des Empires aux avè­ne­ments démo­cra­tiques, l’au­teur retrace la for­ma­tion d’un État-nation pour repla­cer ce qui est encore un « évé­ne­ment » dans cette « longue durée » chère à l’his­to­rien Fernand Braudel. De ce détour his­to­rique, l’au­teur retient l’ac­tuelle accal­mie diplo­ma­tique euro­péenne : de guerre sur le sol de l’Europe, il n’y aurait plus. Il sou­ligne éga­le­ment le par­tage de l’é­cri­ture par tous, et non plus au sein d’une seule oli­gar­chie let­trée. Mais c’est en socio­logue qu’il traite des 50 der­nières années, leur paix rela­tive et de ce qu’il en coûte à cha­cun. « On atten­dait d’éner­giques ini­tia­tives, des chan­ge­ments effec­tifs, de vrais évé­ne­ments. Ils ne se sont pas pro­duits. Cinq décen­nies ont pas­sé en vain, à vide appa­rem­ment. Et puis ce qui aurait dû être et demeu­rait latent, absent fait irrup­tion dans la durée. » De l’i­na­ni­té poli­tique émerge des nou­velles manières de faire, dont celle qui s’ex­prime depuis novembre est une des formes les plus ori­gi­nales. « Confrontés, tous, aux mêmes dif­fi­cul­tés, pareille­ment vic­times d’une poli­tique obs­ti­né­ment conser­va­trice, ils ont mis sous le bois­seau, cou­vert de jaune fluo­res­cent, les habi­tudes et les valeurs qui les sépa­raient, les oppo­saient, pour ne rete­nir que des thèmes pré­cis, posi­tifs, et com­muns. » Si cer­tains écri­vains ont cru bon de faire réson­ner le mou­ve­ment des gilets jaunes avec quelque révolte pay­sanne, Pierre Bergounioux s’empare ici autre­ment de l’Histoire. Par ce long détour, il donne de la pro­fon­deur à un sur­saut qui s’ancre. « Un mou­ve­ment qui refuse les voies clas­siques de la lutte reven­di­ca­tive, de l’ac­tion poli­tique est émi­nem­ment poli­tique. Qui peut dire ce qui en sor­ti­ra ? » [R.B.]

Gallimard, 2019

Nous, fils d’Eichmann, de Günther Anders

Fin mai 1962 : un homme est pen­du peu avant minuit dans la cour d’une pri­son israé­lienne. Il s’ap­pe­lait Adolf Eichmann ; il fut le res­pon­sable logis­tique de la Endlösung — la « solu­tion finale ». Deux ans plus tard : Günther Anders, la soixan­taine, publie une lettre ouverte à l’un des quatre fils du défunt nazi, un cer­tain Klaus. Le phi­lo­sophe, for­mé sur les bancs du mar­xisme, a fui l’Allemagne en 1933 et se comp­te­ra, au len­de­main de l’ef­fon­dre­ment de l’URSS, au nombre des « gens de gauche ». Puisque « per­sonne n’est l’ar­ti­san de ses ori­gines », Anders, juif, tend la main au reje­ton si mons­trueu­se­ment nom­mé. Et, se fai­sant, tâche de sai­sir ce qui ren­dit pos­sible l’en­ca­dre­ment, par un seul indi­vi­du, de la dépor­ta­tion puis de l’as­sas­si­nat de plu­sieurs mil­lions d’entre les siens. Ce qui, par-delà l’idéologie nazie, touche aux « racines » pro­fondes et, dès lors, sur­vit à l’é­crou­le­ment du Reich. Pour Anders, « ce n’est pas un hasard » si Eichmann a été cet homme, en cette époque : cela était même inévi­table. Deux rai­sons s’avancent : la tech­nique et le déca­lage. Le monde n’est plus à échelle humaine : l’emprise indus­trielle a dépos­sé­dé ses habi­tants de lui. Ceux-là ont per­du prise : les machines, toutes à leur « pul­sion d’au­to-expan­sion », les ont pri­vés de la pos­si­bi­li­té mil­lé­naire de contrô­ler l’inté­gra­li­té de leurs actions et de leur pro­duc­tion. Le monde de la tech­nique illi­mi­tée, le monde-machine, s’est bâti sur l’accumulation des média­tions : notre « sen­tir » n’est plus à même de sai­sir le cours des choses. Les humains sont deve­nus des « anal­pha­bètes de l’émotion », inca­pables de se repré­sen­ter ce « trop grand » et, par­tant, d’être res­pon­sables de leurs crimes abs­traits. Ainsi Eichmann, banal rouage du Mal, « monstre bureau­cra­tique ». En avril 1988, Anders, désor­mais figure de l’op­po­si­tion à la guerre du Vietnam et au nucléaire civil et mili­taire, adresse une seconde lettre à son fils, faute de réponse à la pre­mière. Plume sombre et chao­tique : après Hiroshima et Auschwitz, le futur des humains est d’af­fron­ter « l’État tech­ni­co-tota­li­taire » et, même, de faire face à la liqui­da­tion de leur espèce réduite à l’état de « pièces de machine ». [E.C.]

Payot & Rivages, 2003

 L’Écran rouge — Syndicalisme et ciné­ma de Gabin à Belmondo, sous la direc­tion de Tangui Perron 

« L’avenir ne peut se construire qu’a­vec un regard per­ma­nent sur le pas­sé », aver­tit le réa­li­sa­teur Costa-Gavras dès la pré­face. En ras­sem­blant pas moins de 17 contri­bu­teurs, Tangui Perron — his­to­rien spé­cia­liste des rap­ports entre mou­ve­ments ouvriers et ciné­mas — a eu pour ambi­tion de prou­ver que « le mou­ve­ment ouvrier n’a pas à rou­gir de sa par­ti­ci­pa­tion à la vie du ciné­ma ». En 1911, les films per­çus comme « antiou­vriers » étaient boy­cot­tés par la CGT et ses bri­seurs d’i­mages (la camé­ra était par­fois uti­li­sée comme un mou­chard pour dénon­cer des mani­fes­tants et jus­ti­fier leurs arres­ta­tions), exer­çant un qua­si-sabo­tage lors des pro­jec­tions incri­mi­nées. Le syn­di­cat rêvait ain­si d’un « ciné­ma pour le peuple et par le peuple ». On découvre les pre­miers temps des syn­di­cats ciné­ma­to­gra­phiques, les divi­sions sociales dans les stu­dios fran­çais entre 1936 et 1939, espaces pri­vi­lé­giés des débats entre les tra­vailleurs du 7e art. Et si le pro­jet de la bien connue ciné­ma­thèque fran­çaise avait été conçu avant Henri Langlois et par des femmes, s’in­ter­roge Christophe Gauthier ? Et si le trop mécon­nu film La Marseillaise de Jean Renoir avait été le tour­nant du ciné­ma fran­çais ? Sous ses airs de thril­ler his­to­rique, L’Écran Rouge est un livre fon­da­teur : trop long­temps, l’his­toire du ciné­ma s’est tenue hors du champ. Des images vont illus­trant les mou­ve­ments sociaux : on y voit, en juin 1936, le défi­lé des ouvriers et des employés du labo­ra­toire du ciné­ma, membre du Syndicat géné­ral des tra­vailleurs de l’in­dus­trie du film ; les femmes gré­vistes du labo­ra­toire de tirage CTM de Gennevilliers, la même année ; des extraits de films obs­curs retra­çant la défense du ciné­ma fran­çais contre les majors éta­su­niennes. Pour Philippe Martinez, secré­taire géné­ral de la CGT et auteur de la post­face du pré­sent ouvrage, le fait de racon­ter cette his­toire-là, la vraie, est bien plus qu’une « simple volon­té, jus­ti­fiée, de ne pas faire dis­pa­raître le mou­ve­ment social des mémoires, […] c’est une his­toire de fier­té ». [M.S.-F.]

Les Éditions de l’Atelier, 2018

Utopie fon­cière, d’Edgard Pisani

Il est des livres oubliés qui méritent d’être exhu­més. C’est le cas de celui-ci, signé Edgard Pisani et publié en 1977 afin de contri­buer à une réforme radi­cale de la pro­prié­té fon­cière. L’auteur pro­cède en deux temps : il retrace l’histoire de cette der­nière puis pro­pose des alter­na­tives. L’un de ses argu­ments est que la légis­la­tion civile d’après la Révolution de 1789 s’a­vère pire pour l’ouvrier vaga­bond que celle de l’esclave et du serf : le patron peut le ren­voyer sans pré­avis ni indem­ni­sa­tion ; le mariage est inter­dit si moins de six mois de rési­dence ; l’ouvrier pos­sède un car­net sur lequel le patron note ses départs et arri­vées, etc. Le code civil consacre la pro­prié­té en affir­mant deux prin­cipes contra­dic­toires, dont on dit qu’ils sont en ten­sion comme s’ils étaient de la même force : la pro­prié­té est abso­lue, mais limi­tée par la loi cen­sée dire l’intérêt géné­ral. Ce rai­son­ne­ment est une erreur. « Tout est fait (et la chose est essen­tielle) pour que dans l’affrontement, dans le débat, la charge de la preuve incombe au défen­seur de l’intérêt public. La pro­prié­té pri­vée est le fon­de­ment ; il faut des rai­sons fon­da­men­tales pour y por­ter atteinte. […] L’intérêt géné­ral doit se jus­ti­fier. La pro­prié­té n’a pas à le faire. Elle existe et trouve en elle-même les argu­ments de son exis­tence et de sa durée. » Une des carac­té­ris­tiques de l’inviolabilité de la pro­prié­té fon­cière est révé­lée par le fait que les pou­voirs publics sont inca­pables de dire pré­ci­sé­ment qui est pro­prié­taire de quoi. Pourquoi ? Pour évi­ter toute pos­si­bi­li­té d’expropriation. Si le ter­ri­toire fonde la Nation, la Nation est res­pon­sable de ce ter­ri­toire. Il ne s’agit pas d’étatiser la terre, de sorte que l’État soit le seul pro­prié­taire, mais bien de la socia­li­ser afin que tous les citoyens soient res­pon­sables d’elle. « Il s’agit d’un pari sur un res­pect par tous de la terre dès lors qu’elle appar­tient à tous et non à quelques-uns ; d’une abo­li­tion de l’obstacle que la pro­prié­té pri­vée consti­tue à une prise de conscience col­lec­tive. » [E.J.]

Gallimard, 1977

L’Odyssée d’Hakim, de Fabien Toulmé

Cette série en trois tomes, dont le der­nier sor­ti­ra en mars 2020, n’au­rait pro­ba­ble­ment jamais vu le jour sans un déclic de l’au­teur-des­si­na­teur, Fabien Toulmé. Particulièrement tou­ché par les 150 morts du crash d’un avion dans les Alpes fran­çaises en 2015, il avoue l’a­voir autre­ment moins été lors­qu’un pré­sen­ta­teur annon­ça, froid et lapi­daire à la fin de quelque jour­nal télé­vi­sé, que 400 migrants étaient morts noyés en Méditerranée. Pourquoi « ne pas avoir res­sen­ti la même com­pas­sion » pour ces vic­times qui avaient dû quit­ter leur pays ?, se demande t‑il, avec la honte que l’on devine. Décidé à racon­ter l’histoire de l’un d’entre eux, L’Odyssée d’Hakim en est le résul­tat. Cette bande des­si­née est avant tout le témoi­gnage essen­tiel d’un jeune Syrien de 25 ans. Petit patron de sa pépi­nière et pro­prié­taire d’un grand appar­te­ment dans la ban­lieue sud de Damas, il mène une vie rela­ti­ve­ment pai­sible en dépit du régime Assad. En 2011, les mani­fes­ta­tions ini­tia­le­ment paci­fiques d’un peuple deman­dant plus de liber­té font face à la répres­sion armée. S’ensuit la guerre. Hakim voit pro­gres­si­ve­ment sa vie s’ef­fon­drer et se retrouve dans une situa­tion inte­nable : long­temps, il la tien­dra pour tem­po­raire ; elle sera son seul quo­ti­dien. Arbitrairement mis en pri­son, tor­tu­ré, fina­le­ment libé­ré, il part cher­cher du tra­vail au Liban, en Jordanie et en Turquie. Espérant à chaque fois y trou­ver une vie meilleure, le voi­là conti­nuel­le­ment ren­voyé à son alté­ri­té. Cette fuite le confron­te­ra, à de nom­breuses reprises, à l’i­gnoble busi­ness de la détresse : chauf­feurs de taxi, hôtels, pas­seurs, ven­deurs en tout genre. Pareil récit tenait du défi ; réus­si. On ferme cet album le cœur ser­ré mais cer­tain d’une chose : le droit à la digni­té n’est pas affaire de fron­tières. [G.B.]

Delcourt, 2018

Correspondance 1945–1959, Albert Camus – Nicola Chiaromonte

Certaines ami­tiés se forgent dans des moments his­to­riques qui les dépassent et leur donnent la soli­di­té néces­saire pour résis­ter à l’u­sure du temps et de la dis­tance. Celle qui unit Albert Camus à Nicola Chiaromonte est de celles-ci. Le second, Italien de sen­si­bi­li­té socia­liste liber­taire, a fui son pays au mitan des années 1930 face aux menaces que lui valaient ses posi­tions anti­fas­cistes : il rejoi­gnit l’es­ca­drille de Malraux, en Espagne, contre les troupes bien­tôt vic­to­rieuses de Franco. Sur le che­min qui doit le mener vers les États-Unis, il fait escale à Oran, en Algérie, au prin­temps 1941 : le couple Camus l’ac­cueille. Naîtra une pro­fonde ami­tié. Cette cor­res­pon­dance — 90 lettres inédites — alterne entre l’é­change intime (leurs dif­fi­cul­tés sur le plan amou­reux), le dia­logue phi­lo­so­phique dans son accep­tion la plus antique (la révolte, le nihi­lisme) et la cri­tique réci­proque (celle, construc­tive, de leurs tra­vaux en cours). Au sor­tir de la Seconde Guerre mon­diale, deux artistes et deux pen­seurs, deux frères en somme, ébauchent de concert une alter­na­tive poli­tique et éthique au libé­ra­lisme — dont les États-Unis d’Amérique et ses dis­ciples se font les cham­pions — et au com­mu­nisme — tel qu’il est appré­hen­dé en Union sovié­tique et dans l’en­semble de ses satel­lites. « Nous sommes comme des témoins, en passe d’être accu­sés. Mais je ne veux pas vous lais­ser croire que je manque d’espoir. Il y a cer­taines choses pour les­quelles je me sens une obs­ti­na­tion infi­nie », avance l’au­teur de L’Homme révol­té. Un espoir pour notre temps. [R.L.]

Gallimard, 2019

Les Artistes ont-ils vrai­ment besoin de man­ger ?, col­lec­tif

Si vous ne connais­sez que peu d’auteurs et d’artistes de, disons, moins de 40 ans, ce livre au titre iro­nique est fait pour vous. Coline Pierré et Martin Page ont com­po­sé une ori­gi­nale série de ques­tions, qui tient tout à la fois de l’entretien et du ques­tion­naire de Proust. Une tren­taine de créa­teurs se sont prê­tés au jeu. À la diver­si­té des inter­ro­ga­tions répond celle des retours : évi­tant l’é­cueil par­fois pom­peux des entre­tiens cen­trés sur l’être créa­teur, ce livre, comme son titre ne manque pas de l’indiquer, fait la part belle à l’artiste de chair et d’os. Auteurs et des­si­na­teurs, hommes et femmes, jeunes et men­tors évoquent leurs tra­vaux, leur éven­tuel mili­tan­tisme, la place des iden­ti­tés de genre dans leur pra­tique artis­tique et la dif­fi­cul­té d’en vivre en ces années 2010. Les rai­sons de créer sont mul­tiples, bien sûr : on reven­dique autant la trans­mis­sion que des rai­sons a prio­ri externes au champ de la créa­tion (citons Julia Kerninon : « Je suis deve­nue écri­vain parce que j’aimais le papier, la soli­tude, taper sur un cla­vier, finir ce que je com­mence… »). Si cer­tains expriment ouver­te­ment leur enga­ge­ment (celui-ci, tenant à l’idéal socia­liste ori­gi­nel, ou celui-là, assu­mant son véga­nisme et son fémi­nisme radi­cal), d’autres mettent à dis­tance toute forme décla­mée et défi­ni­tive de poli­tique. Deux ten­dances semblent tou­te­fois se déga­ger. La pre­mière s’a­vère peu sur­pre­nante : on ne vit pas aisé­ment de sa créa­tion ; il faut être prêt à des sacri­fices et une vie modeste. La seconde ten­dance tient en deux mots : quit­ter Paris. Un nombre non négli­geable d’auteurs de ce recueil reven­diquent en effet leur départ de la capi­tale — plus lar­ge­ment, c’est un désir de décen­tra­li­sa­tion de la créa­tion qui s’af­firme. Ce livre donne à entendre les voix lucides d’artistes en recherche, rela­ti­ve­ment en marge du sys­tème média­tique et édi­to­rial, qui consti­tuent tous, selon le mot d’un poète du siècle der­nier, « la mau­vaise conscience de [leur] temps ». [L.M.]

Monstrograph, 2018


Photographie de ban­nière : Eikoh Hosoe


REBONDS

Cartouches 44, juin 2019
Cartouches 43, mai 2019
Cartouches 42, avril 2019
Cartouches 41, mars 2019
Cartouches 40, février 2019

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.
Nous déménageons notre site ! Les commandes et abonnements sont temporairement indisponibles, nos articles restent accessibles.
+