Cartouches (45)


L’avenir à pen­ser, des herbes hautes, l’ombre d’un ter­ro­riste, du jaune fluo­res­cent, la tech­nique tota­li­taire, un ciné­ma ouvrier, la socia­li­sa­tion de la terre, un exil syrien, une ami­tié poli­tique et les fins de mois des artistes : nos chro­niques du mois de juillet.


Penser l’a­ve­nir — Entretien avec François Noudelmann, André Gorz

Penser l’avenir. Ce titre résonne étran­ge­ment, à une époque qui appelle à l’action, aux mou­ve­ments de masse et aux trans­for­ma­tions radi­cales, tant en ce qui concerne nos régimes poli­tiques que l’é­co­lo­gie. Pourtant, l’exercice reste d’une per­ti­nence inoxy­dable, et plus encore lorsqu’André Gorz et François Noudelmann s’y adonnent. Prudent face aux élans révo­lu­tion­naire de son temps, mais jamais dan­dy, Gorz fut un pen­seur intran­si­geant, navi­gant entre le jour­na­lisme, la phi­lo­so­phie et la cri­tique sociale. En lutte contre la dic­ta­ture de la valeur ratio­na­li­sée et pro­mo­teur de la vie comme unique richesse, il milite pour un autre ave­nir que celui qui nous est pro­mis : revi­ta­li­sant le socia­lisme, contri­buant à l’é­co­lo­gie poli­tique par la gauche, pro­mou­vant la baisse du temps de tra­vail, pre­mière étape d’une éman­ci­pa­tion plus large, Gorz convoque les uto­pies concrètes. Au fil de cet échange, on le voit syn­thé­ti­ser sa vie — 2 ans avant sa mort et de 25 l’aîné de son inter­lo­cu­teur —, son par­cours intel­lec­tuel, ses ami­tiés poli­tiques, entre bifur­ca­tions, fidé­li­tés et « ami­tiés cri­tiques ». De Sartre à Matrix, de l’aliénation à l’émancipation, de la révo­lu­tion à la fra­ter­ni­té, Noudelmann dia­logue sub­ti­le­ment avec Gorz ; là, le pous­sant dans quelques retran­che­ments, notam­ment en ce qui concerne sa vision natu­ra­liste de la vie, ici, s’inquiétant d’un ave­nir ren­du invi­vable par les tech­nos­ciences. S’élevant contre un monde qui n’est plus fait pour lui, André Gorz ne s’abaisse pas à la cari­ca­ture et, mal­gré son âge, puise la matière à pen­ser dans son envi­ron­ne­ment contem­po­rain. Pour preuve, la dis­cus­sion se clôt sur l’éloge de l’éthique du hacker. Cette uto­pie pui­sant dans l’au­to-réa­li­sa­tion de soi est trouble, vio­lence de l’emprise néo­li­bé­rale oblige : nous le savons désor­mais. Mais cette pen­sée de la liber­té confirme que Gorz, mal­gré toutes les que­relles, res­ta sar­trien jus­qu’à la fin — jus­qu’à sa fin. [J.C.]

La Découverte, 2019

Les Hautes Herbes, d’Hubert Voignier

Certains milieux, mal­gré leur appa­rente bana­li­té, marquent plus que d’autres l’ob­ser­va­teur. Pour Hubert Voignier, ce sont ces hautes herbes dont il dit qu’elles « demeurent cette masse innom­brable et hir­sute, cet essor ful­gu­rant de ver­dure », qui le pas­sionnent. En quatre mou­ve­ments aux rythmes choi­sis, il aborde gra­mi­nées et autres plantes des prai­ries fleu­ries pour les éclai­rer d’un regard tant amou­reux qu’é­mer­veillé. Devant le foi­son­ne­ment d’un vert chan­geant selon les sai­sons, la ten­ta­tion de tout connaître est grande. À la manière de Rousseau qui avant lui a cher­ché à se perdre en décri­vant toute la flore l’en­tou­rant à l’île Saint-Pierre, le désir de poser un nom sur tous les végé­taux d’un petit car­ré d’herbe s’est fait maintes fois sen­tir. Mais à chaque fois, semble-t-il, c’est l’exu­bé­rante diver­si­té qui a triom­phé ; l’en­thou­siasme du débor­de­ment l’emporte sur la rigueur d’un dénom­bre­ment exhaus­tif. Dès lors, la parole poé­tique ne paraît pas loin. Les « Délires et rythmes lents » rim­bal­dien se déportent du « poème / De la Mer, infu­sé d’astres, et lac­tes­cent » vers les flots des hautes herbes. Liquide, l’en­che­vê­tre­ment des brins ? L’auteur se le demande, remon­tant du rivage marin aux fleuves s’y jetant : « [U]ne parole végé­tale qui se déver­se­rait sans dis­con­ti­nuer sur le monde et pour­rait aus­si bien incar­ner le rêve d’une écri­ture idéale, si proche, si inti­me­ment accor­dée aux êtres et aux choses, si pré­sente, qu’elle revien­drait à une défi­ni­tion de la poé­sie même ? » Éternelle ques­tion que l’o­ri­gine de la poé­sie ; l’hy­po­thèse végé­tale est propre à la relan­cer. [R.B.]

Cheyne édi­teur, 2004

Salutations révo­lu­tion­naires, de Sophie Bonnet

Il va sur ses 70 ans et vit entre les murs de la mai­son cen­trale de Poissy. Il a étu­dié à Moscou, s’est for­mé au com­bat auprès d’une orga­ni­sa­tion pales­ti­nienne, a ten­té de faire sau­ter un Boeing dans l’aé­ro­port d’Orly, a abat­tu des ins­pec­teurs de la DST et, entre autres choses, séques­tré une petite dizaine de ministres lors d’une ren­contre de l’OPEP : on aura recon­nu Ilich Ramírez Sánchez, dit Carlos. Durant quatre ans, la docu­men­ta­riste Sophie Bonnet a régu­liè­re­ment ren­du visite au célèbre déte­nu. Ce n’est pas l’homme de la pho­to — pro­fil, veste en cuir et calque du Che — qui se tenait devant elle au par­loir : celui qui se pré­sente tou­jours comme un révo­lu­tion­naire a le « ventre mou » d’une bête « grasse et fati­guée ». Il n’en finit pas de lever le poing, fan­fa­ronne, s’enflamme, s’irrite et séduit : son orgueil confine à la dérai­son. On lui compte offi­ciel­le­ment 83 vic­times (plus de 2 000 avec ses troupes). L’auteure décrit un être « obsé­dé par sa chute », tour à tour dan­dy et pathé­tique, et confesse les émo­tions équi­voques qui la gagnent : il existe — évi­dem­ment — un humain der­rière le tueur impla­cable, un humain qui lui fait de « la peine », par­fois, et a, temps pas­sant, de l’« emprise » sur elle. Il aspi­rait, avoue-t-il, à « une exis­tence hors du com­mun » : vœu com­blé. Il ne regrette rien (mieux : s’il par­vient un jour à sor­tir, il s’envolera pour son pays natal, le Venezuela, et refroi­di­ra un mil­lier d’ennemis du peuple) et confie à son hôte cer­tains des crimes qu’il a niés face à la Justice — Bonnet, c’est son verbe, les « balance » ici. Impliqué dans sem­blable dis­po­si­tif nar­ra­tif, le lec­teur se voit pris en otage : par l’en­che­vê­tre­ment affec­tif de l’auteure (Carlos est une « ordure » mais elle rit de ses blagues) ; par l’aura légen­daire et sinistre d’un com­mu­niste deve­nu sym­pa­thi­sant d’Al-Qaïda, obsé­dé par les homo­sexuels et les Juifs, le cul et l’argent ; par ce jeu tru­qué qui se déploie au fil des pages : Carlos tra­hi pour les besoins d’un livre et d’un film. Mais un otage volon­taire, sou­dain spec­ta­teur des cou­lisses d’un demi-siècle hal­lu­ci­né. [L.T.]

Grasset, 2018

Faute d’é­ga­li­té, de Pierre Bergounioux

« Les his­to­riens ont tout dit ou peu s’en faut de l’é­ton­nante des­ti­née du pro­mon­toire den­te­lé où finit, à l’ouest, le conti­nent eur­asia­tique. » Pourtant, c’est par une leçon d’his­toire par­ti­cu­lière que Pierre Bergounioux abor­dait dans un « tract », en mars 2019, le mou­ve­ment des gilets jaunes. Étonnante mise en pers­pec­tive pour un sou­lè­ve­ment si spon­ta­né ; de la chute des Empires aux avè­ne­ments démo­cra­tiques, l’au­teur retrace la for­ma­tion d’un État-nation pour repla­cer ce qui est encore un « évé­ne­ment » dans cette « longue durée » chère à l’his­to­rien Fernand Braudel. De ce détour his­to­rique, l’au­teur retient l’ac­tuelle accal­mie diplo­ma­tique euro­péenne : de guerre sur le sol de l’Europe, il n’y aurait plus. Il sou­ligne éga­le­ment le par­tage de l’é­cri­ture par tous, et non plus au sein d’une seule oli­gar­chie let­trée. Mais c’est en socio­logue qu’il traite des 50 der­nières années, leur paix rela­tive et de ce qu’il en coûte à cha­cun. « On atten­dait d’éner­giques ini­tia­tives, des chan­ge­ments effec­tifs, de vrais évé­ne­ments. Ils ne se sont pas pro­duits. Cinq décen­nies ont pas­sé en vain, à vide appa­rem­ment. Et puis ce qui aurait dû être et demeu­rait latent, absent fait irrup­tion dans la durée. » De l’i­na­ni­té poli­tique émerge des nou­velles manières de faire, dont celle qui s’ex­prime depuis novembre est une des formes les plus ori­gi­nales. « Confrontés, tous, aux mêmes dif­fi­cul­tés, pareille­ment vic­times d’une poli­tique obs­ti­né­ment conser­va­trice, ils ont mis sous le bois­seau, cou­vert de jaune fluo­res­cent, les habi­tudes et les valeurs qui les sépa­raient, les oppo­saient, pour ne rete­nir que des thèmes pré­cis, posi­tifs, et com­muns. » Si cer­tains écri­vains ont cru bon de faire réson­ner le mou­ve­ment des gilets jaunes avec quelque révolte pay­sanne, Pierre Bergounioux s’empare ici autre­ment de l’Histoire. Par ce long détour, il donne de la pro­fon­deur à un sur­saut qui s’ancre. « Un mou­ve­ment qui refuse les voies clas­siques de la lutte reven­di­ca­tive, de l’ac­tion poli­tique est émi­nem­ment poli­tique. Qui peut dire ce qui en sor­ti­ra ? » [R.B.]

Gallimard, 2019

Nous, fils d’Eichmann, de Günther Anders

Fin mai 1962 : un homme est pen­du peu avant minuit dans la cour d’une pri­son israé­lienne. Il s’ap­pe­lait Adolf Eichmann ; il fut le res­pon­sable logis­tique de la Endlösung — la « solu­tion finale ». Deux ans plus tard : Günther Anders, la soixan­taine, publie une lettre ouverte à l’un des quatre fils du défunt nazi, un cer­tain Klaus. Le phi­lo­sophe, for­mé sur les bancs du mar­xisme, a fui l’Allemagne en 1933 et se comp­te­ra, au len­de­main de l’ef­fon­dre­ment de l’URSS, au nombre des « gens de gauche ». Puisque « per­sonne n’est l’ar­ti­san de ses ori­gines », Anders, juif, tend la main au reje­ton si mons­trueu­se­ment nom­mé. Et, se fai­sant, tâche de sai­sir ce qui ren­dit pos­sible l’en­ca­dre­ment, par un seul indi­vi­du, de la dépor­ta­tion puis de l’as­sas­si­nat de plu­sieurs mil­lions d’entre les siens. Ce qui, par-delà l’idéologie nazie, touche aux « racines » pro­fondes et, dès lors, sur­vit à l’é­crou­le­ment du Reich. Pour Anders, « ce n’est pas un hasard » si Eichmann a été cet homme, en cette époque : cela était même inévi­table. Deux rai­sons s’avancent : la tech­nique et le déca­lage. Le monde n’est plus à échelle humaine : l’emprise indus­trielle a dépos­sé­dé ses habi­tants de lui. Ceux-là ont per­du prise : les machines, toutes à leur « pul­sion d’au­to-expan­sion », les ont pri­vés de la pos­si­bi­li­té mil­lé­naire de contrô­ler l’inté­gra­li­té de leurs actions et de leur pro­duc­tion. Le monde de la tech­nique illi­mi­tée, le monde-machine, s’est bâti sur l’accumulation des média­tions : notre « sen­tir » n’est plus à même de sai­sir le cours des choses. Les humains sont deve­nus des « anal­pha­bètes de l’émotion », inca­pables de se repré­sen­ter ce « trop grand » et, par­tant, d’être res­pon­sables de leurs crimes abs­traits. Ainsi Eichmann, banal rouage du Mal, « monstre bureau­cra­tique ». En avril 1988, Anders, désor­mais figure de l’op­po­si­tion à la guerre du Vietnam et au nucléaire civil et mili­taire, adresse une seconde lettre à son fils, faute de réponse à la pre­mière. Plume sombre et chao­tique : après Hiroshima et Auschwitz, le futur des humains est d’af­fron­ter « l’État tech­ni­co-tota­li­taire » et, même, de faire face à la liqui­da­tion de leur espèce réduite à l’état de « pièces de machine ». [E.C.]

Payot & Rivages, 2003

 L’Écran rouge — Syndicalisme et ciné­ma de Gabin à Belmondo, sous la direc­tion de Tangui Perron 

« L’avenir ne peut se construire qu’a­vec un regard per­ma­nent sur le pas­sé », aver­tit le réa­li­sa­teur Costa-Gavras dès la pré­face. En ras­sem­blant pas moins de 17 contri­bu­teurs, Tangui Perron — his­to­rien spé­cia­liste des rap­ports entre mou­ve­ments ouvriers et ciné­mas — a eu pour ambi­tion de prou­ver que « le mou­ve­ment ouvrier n’a pas à rou­gir de sa par­ti­ci­pa­tion à la vie du ciné­ma ». En 1911, les films per­çus comme « antiou­vriers » étaient boy­cot­tés par la CGT et ses bri­seurs d’i­mages (la camé­ra était par­fois uti­li­sée comme un mou­chard pour dénon­cer des mani­fes­tants et jus­ti­fier leurs arres­ta­tions), exer­çant un qua­si-sabo­tage lors des pro­jec­tions incri­mi­nées. Le syn­di­cat rêvait ain­si d’un « ciné­ma pour le peuple et par le peuple ». On découvre les pre­miers temps des syn­di­cats ciné­ma­to­gra­phiques, les divi­sions sociales dans les stu­dios fran­çais entre 1936 et 1939, espaces pri­vi­lé­giés des débats entre les tra­vailleurs du 7e art. Et si le pro­jet de la bien connue ciné­ma­thèque fran­çaise avait été conçu avant Henri Langlois et par des femmes, s’in­ter­roge Christophe Gauthier ? Et si le trop mécon­nu film La Marseillaise de Jean Renoir avait été le tour­nant du ciné­ma fran­çais ? Sous ses airs de thril­ler his­to­rique, L’Écran Rouge est un livre fon­da­teur : trop long­temps, l’his­toire du ciné­ma s’est tenue hors du champ. Des images vont illus­trant les mou­ve­ments sociaux : on y voit, en juin 1936, le défi­lé des ouvriers et des employés du labo­ra­toire du ciné­ma, membre du Syndicat géné­ral des tra­vailleurs de l’in­dus­trie du film ; les femmes gré­vistes du labo­ra­toire de tirage CTM de Gennevilliers, la même année ; des extraits de films obs­curs retra­çant la défense du ciné­ma fran­çais contre les majors éta­su­niennes. Pour Philippe Martinez, secré­taire géné­ral de la CGT et auteur de la post­face du pré­sent ouvrage, le fait de racon­ter cette his­toire-là, la vraie, est bien plus qu’une « simple volon­té, jus­ti­fiée, de ne pas faire dis­pa­raître le mou­ve­ment social des mémoires, […] c’est une his­toire de fier­té ». [M.S.-F.]

Les Éditions de l’Atelier, 2018

Utopie fon­cière, d’Edgard Pisani

Il est des livres oubliés qui méritent d’être exhu­més. C’est le cas de celui-ci, signé Edgard Pisani et publié en 1977 afin de contri­buer à une réforme radi­cale de la pro­prié­té fon­cière. L’auteur pro­cède en deux temps : il retrace l’histoire de cette der­nière puis pro­pose des alter­na­tives. L’un de ses argu­ments est que la légis­la­tion civile d’après la Révolution de 1789 s’a­vère pire pour l’ouvrier vaga­bond que celle de l’esclave et du serf : le patron peut le ren­voyer sans pré­avis ni indem­ni­sa­tion ; le mariage est inter­dit si moins de six mois de rési­dence ; l’ouvrier pos­sède un car­net sur lequel le patron note ses départs et arri­vées, etc. Le code civil consacre la pro­prié­té en affir­mant deux prin­cipes contra­dic­toires, dont on dit qu’ils sont en ten­sion comme s’ils étaient de la même force : la pro­prié­té est abso­lue, mais limi­tée par la loi cen­sée dire l’intérêt géné­ral. Ce rai­son­ne­ment est une erreur. « Tout est fait (et la chose est essen­tielle) pour que dans l’affrontement, dans le débat, la charge de la preuve incombe au défen­seur de l’intérêt public. La pro­prié­té pri­vée est le fon­de­ment ; il faut des rai­sons fon­da­men­tales pour y por­ter atteinte. […] L’intérêt géné­ral doit se jus­ti­fier. La pro­prié­té n’a pas à le faire. Elle existe et trouve en elle-même les argu­ments de son exis­tence et de sa durée. » Une des carac­té­ris­tiques de l’inviolabilité de la pro­prié­té fon­cière est révé­lée par le fait que les pou­voirs publics sont inca­pables de dire pré­ci­sé­ment qui est pro­prié­taire de quoi. Pourquoi ? Pour évi­ter toute pos­si­bi­li­té d’expropriation. Si le ter­ri­toire fonde la Nation, la Nation est res­pon­sable de ce ter­ri­toire. Il ne s’agit pas d’étatiser la terre, de sorte que l’État soit le seul pro­prié­taire, mais bien de la socia­li­ser afin que tous les citoyens soient res­pon­sables d’elle. « Il s’agit d’un pari sur un res­pect par tous de la terre dès lors qu’elle appar­tient à tous et non à quelques-uns ; d’une abo­li­tion de l’obstacle que la pro­prié­té pri­vée consti­tue à une prise de conscience col­lec­tive. » [E.J.]

Gallimard, 1977

L’Odyssée d’Hakim, de Fabien Toulmé

Cette série en trois tomes, dont le der­nier sor­ti­ra en mars 2020, n’au­rait pro­ba­ble­ment jamais vu le jour sans un déclic de l’au­teur-des­si­na­teur, Fabien Toulmé. Particulièrement tou­ché par les 150 morts du crash d’un avion dans les Alpes fran­çaises en 2015, il avoue l’a­voir autre­ment moins été lors­qu’un pré­sen­ta­teur annon­ça, froid et lapi­daire à la fin de quelque jour­nal télé­vi­sé, que 400 migrants étaient morts noyés en Méditerranée. Pourquoi « ne pas avoir res­sen­ti la même com­pas­sion » pour ces vic­times qui avaient dû quit­ter leur pays ?, se demande t‑il, avec la honte que l’on devine. Décidé à racon­ter l’histoire de l’un d’entre eux, L’Odyssée d’Hakim en est le résul­tat. Cette bande des­si­née est avant tout le témoi­gnage essen­tiel d’un jeune Syrien de 25 ans. Petit patron de sa pépi­nière et pro­prié­taire d’un grand appar­te­ment dans la ban­lieue sud de Damas, il mène une vie rela­ti­ve­ment pai­sible en dépit du régime Assad. En 2011, les mani­fes­ta­tions ini­tia­le­ment paci­fiques d’un peuple deman­dant plus de liber­té font face à la répres­sion armée. S’ensuit la guerre. Hakim voit pro­gres­si­ve­ment sa vie s’ef­fon­drer et se retrouve dans une situa­tion inte­nable : long­temps, il la tien­dra pour tem­po­raire ; elle sera son seul quo­ti­dien. Arbitrairement mis en pri­son, tor­tu­ré, fina­le­ment libé­ré, il part cher­cher du tra­vail au Liban, en Jordanie et en Turquie. Espérant à chaque fois y trou­ver une vie meilleure, le voi­là conti­nuel­le­ment ren­voyé à son alté­ri­té. Cette fuite le confron­te­ra, à de nom­breuses reprises, à l’i­gnoble busi­ness de la détresse : chauf­feurs de taxi, hôtels, pas­seurs, ven­deurs en tout genre. Pareil récit tenait du défi ; réus­si. On ferme cet album le cœur ser­ré mais cer­tain d’une chose : le droit à la digni­té n’est pas affaire de fron­tières. [G.B.]

Delcourt, 2018

Correspondance 1945–1959, Albert Camus – Nicola Chiaromonte

Certaines ami­tiés se forgent dans des moments his­to­riques qui les dépassent et leur donnent la soli­di­té néces­saire pour résis­ter à l’u­sure du temps et de la dis­tance. Celle qui unit Albert Camus à Nicola Chiaromonte est de celles-ci. Le second, Italien de sen­si­bi­li­té socia­liste liber­taire, a fui son pays au mitan des années 1930 face aux menaces que lui valaient ses posi­tions anti­fas­cistes : il rejoi­gnit l’es­ca­drille de Malraux, en Espagne, contre les troupes bien­tôt vic­to­rieuses de Franco. Sur le che­min qui doit le mener vers les États-Unis, il fait escale à Oran, en Algérie, au prin­temps 1941 : le couple Camus l’ac­cueille. Naîtra une pro­fonde ami­tié. Cette cor­res­pon­dance — 90 lettres inédites — alterne entre l’é­change intime (leurs dif­fi­cul­tés sur le plan amou­reux), le dia­logue phi­lo­so­phique dans son accep­tion la plus antique (la révolte, le nihi­lisme) et la cri­tique réci­proque (celle, construc­tive, de leurs tra­vaux en cours). Au sor­tir de la Seconde Guerre mon­diale, deux artistes et deux pen­seurs, deux frères en somme, ébauchent de concert une alter­na­tive poli­tique et éthique au libé­ra­lisme — dont les États-Unis d’Amérique et ses dis­ciples se font les cham­pions — et au com­mu­nisme — tel qu’il est appré­hen­dé en Union sovié­tique et dans l’en­semble de ses satel­lites. « Nous sommes comme des témoins, en passe d’être accu­sés. Mais je ne veux pas vous lais­ser croire que je manque d’espoir. Il y a cer­taines choses pour les­quelles je me sens une obs­ti­na­tion infi­nie », avance l’au­teur de L’Homme révol­té. Un espoir pour notre temps. [R.L.]

Gallimard, 2019

Les Artistes ont-ils vrai­ment besoin de man­ger ?, col­lec­tif

Si vous ne connais­sez que peu d’auteurs et d’artistes de, disons, moins de 40 ans, ce livre au titre iro­nique est fait pour vous. Coline Pierré et Martin Page ont com­po­sé une ori­gi­nale série de ques­tions, qui tient tout à la fois de l’entretien et du ques­tion­naire de Proust. Une tren­taine de créa­teurs se sont prê­tés au jeu. À la diver­si­té des inter­ro­ga­tions répond celle des retours : évi­tant l’é­cueil par­fois pom­peux des entre­tiens cen­trés sur l’être créa­teur, ce livre, comme son titre ne manque pas de l’indiquer, fait la part belle à l’artiste de chair et d’os. Auteurs et des­si­na­teurs, hommes et femmes, jeunes et men­tors évoquent leurs tra­vaux, leur éven­tuel mili­tan­tisme, la place des iden­ti­tés de genre dans leur pra­tique artis­tique et la dif­fi­cul­té d’en vivre en ces années 2010. Les rai­sons de créer sont mul­tiples, bien sûr : on reven­dique autant la trans­mis­sion que des rai­sons a prio­ri externes au champ de la créa­tion (citons Julia Kerninon : « Je suis deve­nue écri­vain parce que j’aimais le papier, la soli­tude, taper sur un cla­vier, finir ce que je com­mence… »). Si cer­tains expriment ouver­te­ment leur enga­ge­ment (celui-ci, tenant à l’idéal socia­liste ori­gi­nel, ou celui-là, assu­mant son véga­nisme et son fémi­nisme radi­cal), d’autres mettent à dis­tance toute forme décla­mée et défi­ni­tive de poli­tique. Deux ten­dances semblent tou­te­fois se déga­ger. La pre­mière s’a­vère peu sur­pre­nante : on ne vit pas aisé­ment de sa créa­tion ; il faut être prêt à des sacri­fices et une vie modeste. La seconde ten­dance tient en deux mots : quit­ter Paris. Un nombre non négli­geable d’auteurs de ce recueil reven­diquent en effet leur départ de la capi­tale — plus lar­ge­ment, c’est un désir de décen­tra­li­sa­tion de la créa­tion qui s’af­firme. Ce livre donne à entendre les voix lucides d’artistes en recherche, rela­ti­ve­ment en marge du sys­tème média­tique et édi­to­rial, qui consti­tuent tous, selon le mot d’un poète du siècle der­nier, « la mau­vaise conscience de [leur] temps ». [L.M.]

Monstrograph, 2018


Photographie de ban­nière : Eikoh Hosoe


REBONDS

Cartouches 44, juin 2019
Cartouches 43, mai 2019
Cartouches 42, avril 2019
Cartouches 41, mars 2019
Cartouches 40, février 2019

Ballast

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