Martin Page : « Les animaux sont des individus »

Notre huitième numéro sort le 19 septembre. Abonnez-vous dès maintenant !


Entretien inédit pour le site de Ballast

« C’est à la souf­france qu’il faut décla­rer la guerre, et vous par­lez un lan­gage uni­ver­sel lorsque vous criez pitié et jus­tice pour les bêtes », lan­ça en son temps l’au­teur de Germinal. C’est là tout le sens du der­nier ouvrage du roman­cier Martin Page, au titre déli­cieu­se­ment pro­vo­ca­teur : Les Animaux ne sont pas comes­tibles. C’est à ce « com­bat », émi­nem­ment poli­tique, qu’il appelle tout en veillant à tendre la main plu­tôt que d’ac­ca­bler. On ne sau­rait, assure-t-il, lut­ter contre l’ex­ploi­ta­tion ani­male en tour­nant le dos au camp de l’é­man­ci­pa­tion — il s’a­git d’un même élan, qu’il convient d’ar­ti­cu­ler : en finir avec la sujé­tion. Si le mou­ve­ment ani­ma­liste reste mino­ri­taire, Page paraît tou­te­fois des plus sereins : il a tout pour deve­nir popu­laire et nul n’ar­rête un train qui file — tôt ou tard, on ne pour­ra plus, léga­le­ment, se nour­rir d’êtres sen­tients ni les enfer­mer dans des labo­ra­toires.


« Un jour, la consom­ma­tion de viande sera inter­dite », lan­cez-vous — sans igno­rer qu’on vous taxe­ra, évi­dem­ment, d’attenter aux « liber­tés indi­vi­duelles »…

La liber­té ne peut pas être la liber­té du plus fort sur le plus faible. Les per­sonnes qui reven­diquent leur liber­té de man­ger de la viande sont tou­jours du bon côté du cou­teau. Je le sais bien : j’en fai­sais par­tie et jamais je ne me pen­sais comme un domi­nant qui par­ti­cipe à une oppres­sion. L’admettre a été un long tra­vail. Quand la liber­té relève de la domi­na­tion, on est dans la mani­pu­la­tion lexi­cale — comme ces capi­ta­listes qui parlent de « réformes » pour « sac­cage du ser­vice public et des droits des tra­vailleurs » ou, jus­te­ment, qui chantent la « liber­té » à tout bout de champ pour jus­ti­fier la pré­da­tion des plus riches. Revenons au sens des mots, bat­tons-nous sur ces ques­tions de voca­bu­laire. Nous sommes édu­qués à pen­ser que l’oppression exer­cée par l’espèce humaine sur les autres ani­maux est une liber­té. Pire encore : nous sommes édu­qués à ne plus voir cette oppres­sion. Comme l’écrit Carol J. Adams : « Inequality has been made tas­ty. » [« Les inéga­li­tés ont désor­mais bon goût. », ndlr] La gas­tro­no­mie et nos cou­tumes culi­naires ont per­mis d’oublier les ani­maux et leurs souf­frances. Manger des ani­maux est deve­nu man­ger de la « viande » et, miracle de la vie sociale, c’est deve­nu un art et de la culture. Qui vou­drait s’en prendre à un art ? Magnifique sub­ter­fuge qui auto­rise des per­sonnes lut­tant habi­tuel­le­ment contre les oppres­sions à igno­rer celle subie par les ani­maux.

« Tuer des ani­maux pour notre consom­ma­tion et pour l’expérimentation sera inter­dit un jour. »

Retrouvons les mots, juste les mots, sans les his­toires qu’on se raconte : l’amour, ce n’est pas cogner sa com­pagne ; la liber­té, ce n’est pas la mort et la souf­france. Jamais. Tuer des ani­maux pour notre consom­ma­tion et pour l’expérimentation sera inter­dit un jour. Quand ? Je ne sais pas. Qui défend la viande aujourd’hui ? Personne n’est capable d’articuler un dis­cours pro-viande sans tom­ber dans l’irrationnel et l’anti-darwinisme (du type : « Les êtres humains sont supé­rieurs aux ani­maux donc ils peuvent les tuer. »). Comme per­sonne n’est capable de voir un agneau se faire tuer dans un abat­toir sans avoir le cœur qui saigne. Donc, oui, nous arri­ve­rons à l’interdiction. Cette inter­dic­tion sera une libé­ra­tion, pour les ani­maux, mais aus­si pour nombre de man­geurs d’animaux — je pense à cer­tains de mes amis qui aiment la viande et n’arrivent pas à arrê­ter… et qui seraient satis­faits que la viande soit inter­dite ! En tant qu’individus, ils n’ont pas la force de résis­ter. Mais, avant cette loi, il y a la sen­si­bi­li­sa­tion. Ça com­mence par des atti­tudes indi­vi­duelles, dans notre cui­sine, dans les super­mar­chés, sur nos blogs ; nous tou­chons ain­si nos proches, nous leur mon­trons qu’une vie végane est pos­sible et qu’elle est gour­mande, que ce n’est pas de l’ascétisme. Et, paral­lè­le­ment, il importe de por­ter ce com­bat comme un com­bat poli­tique col­lec­tif : ici, le rôle des asso­cia­tions est grand. Nous devons les sou­te­nir car elles seules peuvent répli­quer aux indus­tries et influen­cer les pou­voirs publics, mener des cam­pagnes d’information de grande ampleur. Face aux ins­ti­tu­tions car­nistes, nous avons besoin d’institutions ani­ma­listes. C’est tout ça qui chan­ge­ra le monde : ça sera pro­gres­sif — et le jour de l’interdiction aura lieu, quand la plu­part des humains auront inté­gré que les ani­maux sont des indi­vi­dus doués de conscience et qu’ils ont le droit de vivre, et que ces mêmes humains auront à leur dis­po­si­tion des plats et des res­tau­rants véganes, des habi­tudes culi­naires dif­fé­rentes, des chaus­sures en cuir végé­tal abor­dable, etc. Bien sûr, il res­te­ra quelques vian­distes, comme il y a dans notre socié­té actuelle des êtres qui jus­ti­fient leurs actions vio­lentes à l’égard d’autres indi­vi­dus. Mais ils seront mino­ri­taires.

Le res­pect de l’animal devien­dra donc la norme morale et juri­dique de demain, comme il en est actuel­le­ment des luttes contre le racisme, l’antisémitisme, le sexisme ou l’homophobie, en leur temps — bien qu’au­jourd’­hui encore — com­bat­tues et moquées ?

Je pense qu’on a fran­chi un cap ces der­nières années. On se moque beau­coup moins des végé­ta­riens et des véganes avec un rire gras. Même si ce n’est pas tou­jours simple, en par­ti­cu­lier pour les enfants végés dans cer­taines familles, pour les malades dans cer­tains hôpi­taux et pour les enfants et les ado­les­cents qui vont à la can­tine — dans ce pays qui ins­tru­men­ta­lise la laï­ci­té, le repas végé­ta­rien ou végane devient « anti­ré­pu­bli­cain », car éthique et déviant de la norme… Mais la ques­tion ani­male est deve­nue grand public. Les gens se réveillent et s’avouent de plus en plus qu’un abat­tage, même éthique, n’est pas pos­sible. La plu­part ont encore du mal à aban­don­ner la viande ; c’est nor­mal, l’habitude est ancrée en nous. Et trou­ver des alter­na­tives n’est pas simple pour tout le monde. Mais même les omni­vores recon­naissent la jus­tesse du com­bat ani­ma­liste. Je n’oublie pas que toutes les luttes que vous citez, si elles sont (par­fois encore mal) recon­nues, res­tent tou­jours à mener. Et, en tant que mili­tant ani­ma­liste, je me dois de les sou­te­nir, comme je me dois de ne pas m’en ser­vir pour la cause ani­male. Je n’ai pas besoin de poser une éga­li­té éle­vage = escla­vage = sexisme pour défendre les ani­maux, ni de com­pa­rer l’insémination for­cée des vaches à un viol. Se ser­vir des luttes et des tra­gé­dies d’autres oppri­més est une erreur et un coup por­té au mou­ve­ment, parce que les per­sonnes raci­sées, par exemple, y voient, à rai­son, une récu­pé­ra­tion. On devrait être déli­cat dans ce domaine.

1920 (DR)

Dernièrement, l’association 269 Libération ani­male avait pré­vu une mobi­li­sa­tion le jour de la célé­bra­tion de l’abolition de l’esclavage — évi­dem­ment, les asso­cia­tions et mili­tants afro­des­cen­dants ont pro­tes­té et ont expli­qué que ce n’était pas pos­sible. 269 Libération ani­male a fina­le­ment recon­nu son erreur : bien sûr, il n’y avait pas de volon­té de nuire dans leur action, c’était de la mal­adresse et la preuve qu’on ne peut pas être dans la conver­gence des luttes si on n’inclut pas les per­sonnes qui subissent des oppres­sions. Il ne faut pas se ser­vir de l’histoire de la lutte contre le racisme pour par­ler de la libé­ra­tion ani­male : il faut inclure, accueillir et écou­ter ce que les Afrodescendants ont à dire concer­nant le com­bat ani­ma­liste. Il ne s’agit pas de conver­gence des luttes — je suis du reste un peu scep­tique sur ce terme très opti­miste : il s’agit de dire que le mou­ve­ment doit être inclu­sif et s’enrichir de tous ceux qui subissent des oppres­sions, parce qu’ils ren­dront le mou­ve­ment plus juste. Nous avons tout inté­rêt à écou­ter quelqu’un comme Sunaura Taylor, peintre, végane, han­di­ca­pée, ou des mili­tantes véganes comme Angryblackvegan (du blog T‑Punch Insurrectionnel) qui arti­culent leur véga­nisme avec leur vécu d’oppressions capa­ci­tistes ou racistes.

Vous arti­cu­lez jus­te­ment la défense des ani­maux et la lutte pour la jus­tice sociale humaine, ajou­tant que le véga­nisme est « par essence pro­gres­siste et liber­taire ». Angela Davis décla­rait en 2012 qu’il existe un lien « entre la façon dont nous trai­tons les ani­maux et la façon dont nous trai­tons les gens qui se situent en bas de la hié­rar­chie »… Mais quel est-il, ce lien ?

« Il ne faut pas se ser­vir de l’histoire de la lutte contre le racisme pour par­ler de la libé­ra­tion ani­male : il faut inclure, accueillir et écou­ter ce que les Afrodescendants ont à dire concer­nant le com­bat ani­ma­liste. »

C’est le pou­voir des plus forts sur tous les autres. Qui, du reste, a la main­mise sur la vio­lence phy­sique dans le monde ? Les hommes. Carol J. Adams iden­ti­fie le patriar­cat comme oppres­sion ori­gi­nelle. Alors, oui, le mou­ve­ment ani­ma­liste est pro­gres­siste et liber­taire, mais, dans les faits, il est encore plein de patriar­cat. Il suf­fit de pen­ser aux cam­pagnes de PETA, gros­so­phobes (le navrant « Save the whales ») et sexistes… Ensuite, je ne sais pas com­bien de fois j’ai enten­du par­ler de Peter Singer comme du « père du mou­ve­ment de libé­ra­tion ani­male ». Le père, vrai­ment ? C’est oublier que les mou­ve­ments végé­ta­riens ont d’abord été por­tés par les fémi­nistes anglaises. Quand on devient végane et mili­tant, tout le monde nous parle de Singer, Francione et Regan. Mais c’est oublier Frances Power Cobbe et nombre de suf­fra­gettes, ain­si que Louise Michel, Rosa Luxemburg, Sophie Zaïkowska, Angela Davis, Brigid Brophy, Ruth Harrison ! J’aime aus­si rap­pe­ler que les fon­da­teurs de la Vegan Society n’étaient pas Donald Watson, comme on le lit sou­vent, mais deux couples, le couple Watson et le couple Henderson. Ce n’est pas un hasard. Dans un mou­ve­ment sur­tout fémi­nin, où les femmes sont net­te­ment majo­ri­taires par­mi les mili­tants, c’est un pro­blème.

On ne fera pas avan­cer la cause ani­male si, en tant que mili­tant, on com­pare des per­sonnes à des baleines, ou on uti­lise le corps de femmes dénu­dées et pho­to­sho­pées dans des pubs pour la cause. C’est parce que le public ver­ra que nous avons une aus­si grande consi­dé­ra­tion pour les humains que pour les ani­maux qu’il pour­ra entendre ce que nous disons. La misan­thro­pie nous atti­re­ra uni­que­ment les misan­thropes. C’est sté­rile. Nous aimons les ani­maux, alors soyons logiques et aimons les ani­maux humains mal­gré leur vio­lence et leurs imper­fec­tions (mais faut-il rap­pe­ler que des ani­maux non-humains sont aus­si source de vio­lence ?). Et puis se battre pour la jus­tice sociale, c’est se battre pour qu’il soit facile, pour les plus pauvres, pour ceux qui vivent dans les déserts ali­men­taires, de se nour­rir de façon végé­tale et d’avoir accès à une infor­ma­tion nutri­tion­nelle fiable. Si la majeure par­tie des gens n’ont pas accès à l’information, s’ils n’ont pas le temps de cui­si­ner, de repen­ser leurs habi­tudes de vie, s’ils res­tent pri­son­niers des indus­tries et d’un sys­tème poli­tique qui sert les inté­rêts de la bour­geoi­sie, alors le monde res­te­ra car­niste. Forcément le véga­nisme implique la libé­ra­tion humaine. Se battre pour les ani­maux, c’est se battre pour les êtres humains. Se battre pour les êtres humains, c’est se battre pour les ani­maux.

1920 (DR)

Vous appe­lez au « déman­tè­le­ment de toutes les acti­vi­tés car­nistes », tout en res­tant « modé­ré » dans vos pro­pos. Certains cou­rants ani­ma­listes assument l’illégalité et tiennent ouver­te­ment les éle­veurs, les employés d’abattoirs, voire les consom­ma­teurs, pour des adver­saires. Vous ne dési­gnez, quant à vous, que « les ins­ti­tu­tions » comme enne­mies, jamais « les indi­vi­dus » : les pre­mières n’existent-elles pour­tant pas sans les seconds ?

Je suis radi­cal dans le sens où je désire la fin de la viande et la fer­me­ture des abat­toirs, dans le sens où je veux un monde inter­es­pèces dans lequel les humains n’exploiteront et ne tue­ront pas les autres ani­maux. Mais dans les moyens, effec­ti­ve­ment, je suis non-violent et je ne culpa­bi­lise pas les indi­vi­dus. La culpa­bi­li­sa­tion est sté­rile et éthi­que­ment pro­blé­ma­tique. De même, je ne m’en prends pas aux per­sonnes qui tra­vaillent dans les abat­toirs : ce sont des tra­vailleurs pauvres, détruits par un métier ter­rible. Notre ambi­tion n’est pas d’envoyer au chô­mage toutes les per­sonnes qui tra­vaillent dans le domaine de la viande, du cuir et des pro­duits ani­maux. Notre ambi­tion est de mettre fin à toutes les acti­vi­tés qui impliquent la mort d’animaux et de chan­ger la socié­té pour que les anciens tra­vailleurs de ces filières aient leur place, pour qu’ils aient du tra­vail, pour qu’ils vivent. Parce qu’on pense aux ani­maux, on pense aux êtres humains. L’un ne va pas sans l’autre. Je trouve que nous avons de la chance : le mou­ve­ment ani­ma­liste est très divers ; il y a de nom­breuses asso­cia­tions, des indi­vi­dus, des auteurs, des des­si­na­teurs (comme Insolente Veggie), des musi­ciens, des édu­ca­teurs, qui agissent cha­cun à leur façon. Ils s’attaquent, sans vio­lence, aux struc­tures, indus­tries, abat­toirs, lob­bies et aux méca­nismes de pen­sée. Je crois qu’il manque juste une asso­cia­tion comme Act Up — un Act Up ani­ma­liste, capable de pro­vo­ca­tion, d’invention et d’humour. Ça vien­dra.

Face à cette prise de conscience gran­dis­sante, les appels à un « retour » à l’élevage et à l’abattage tra­di­tion­nel se mul­ti­plient — le cou­teau qui saigne bio, en somme. En 1981, Marguerite Yourcenar écri­vait que cette tra­di­tion pré-pro­duc­ti­viste mêlait « fami­lia­ri­té » et « hor­reur » et qu’il exis­tait en effet « un étroit contact », depuis per­du, mais que la bête n’en demeu­rait pas moins « une chose ». Réduire la voi­lure n’est donc pas une solu­tion ?

« On voit là que les éco­lo­gistes, en ne par­lant pas du pro­blème envi­ron­ne­men­tal majeur que pose l’élevage, tiennent davan­tage à leur pou­let fer­mier qu’à l’écologie. »

La mort res­pec­table est la belle his­toire que se racontent ceux qui ont les moyens de payer leur pou­let fer­mier, leurs œufs bios, leur agneau de petit pro­duc­teur. C’est un pri­vi­lège de classe de per­sonnes qui peuvent payer un pou­let fer­mier 15 euros le kilo. Soyons sérieux : l’abattage tra­di­tion­nel ? la mort tra­di­tion­nelle ? l’exécution tra­di­tion­nelle d’animaux qui ne sont encore que de jeunes ado­les­cents ou des enfants ? Il faut avoir assis­té à un abat­tage tra­di­tion­nel pour voir que ce n’est pas pos­sible, qu’on se raconte des his­toires : l’animal a peur, il panique, il veut vivre et il sait que sa fin est proche. Il est arra­ché à ses proches, sa per­son­na­li­té, sa conscience, ses émo­tions et ses sen­ti­ments, son indi­vi­dua­li­té — tout ça va dis­pa­raître pour satis­faire notre appé­tit. Tuer un indi­vi­du avec dou­ceur, avec ten­dresse, c’est tou­jours tuer, et ça ne sera jamais doux. Mettre en rap­port les mots « abat­tage » et « éthique » est un oxy­more qui fonde le mal­heur de notre monde. Et puis il y a une rai­son envi­ron­ne­men­tale qui explique que l’élevage bio et local est un bobard : c’est un éle­vage qui demande infi­ni­ment plus de place que l’élevage indus­triel (qui empile les ani­maux les uns sur les autres). Si on en fai­sait la norme, il fau­drait raser toutes les forêts du globe pour les trans­for­mer en pâtu­rage. L’élevage local est source de pol­lu­tion : il faut bien faire quelque chose du lisier. Couvrez la Bretagne de petits éle­vages bios : vous aurez tou­jours des tor­rents de lisier qui pol­lue­ront les nappes phréa­tiques. Il y aura tou­jours des émis­sions de gaz à effet de serre. Il fau­dra don­ner à boire à ces ani­maux, les nour­rir, et les pâtu­rages ne suf­fi­ront pas ; on impor­te­ra donc des céréales… pro­duites en déboi­sant les forêts de pays pauvres. Arrêter la viande est la moindre des choses : pour les ani­maux et pour la pla­nète. On voit là que les éco­lo­gistes, en ne par­lant pas du pro­blème envi­ron­ne­men­tal majeur que pose l’élevage, tiennent davan­tage à leur pou­let fer­mier qu’à l’écologie. Être éco­lo­giste et man­ger de la viande, c’est comme être éco­lo­giste et rou­ler en 4 x 4 : c’est un non-sens. Malheureusement, c’est la règle. La fin de la viande devrait être au cœur du com­bat éco­lo­giste.

Vous insis­tez sur la dimen­sion créa­tive, gour­mande, voire exci­tante, du véga­nisme, dos à son image aride, sec­taire et sacri­fi­cielle. Vraiment ?

S’écarter de la norme, la remettre en cause, c’est néces­sai­re­ment faire preuve d’imagination, être créa­tif. C’est valable pour toutes les luttes. On peut d’abord pen­ser que ce sont des empê­che­ments, des contraintes, mais, comme dans un geste ouli­pien, on trouve de la créa­tion dans ces quelques impos­si­bi­li­tés. Je n’ai jamais aus­si bien man­gé que depuis que je suis végane : à la mai­son, nos repas sont variés, chan­geants — nous consom­mons des légumes et légu­mi­neuses que nous ne cui­si­nions jamais avant. Cesser de man­ger des ani­maux est une joie. Nous ne par­ti­ci­pons plus au mas­sacre. C’est une véri­table déli­vrance. Les ani­maux sont des indi­vi­dus, non plus des objets : ils sont des gens. Le monde en devient plus riche et cha­leu­reux. Évidemment, ça demande du temps, l’apprentissage de nou­veau gestes — faire une bécha­mel végé­tale, une pâte à crêpes végane… on réap­prend tous nos basiques en cui­sine ! Mais nous ne sommes pas seuls. Nous nous entrai­dons, nous nous encou­ra­geons via les réseaux sociaux. Il faut dire l’importance des blogs culi­naires, qui sont de véri­tables œuvres poli­tiques en mou­ve­ment. La cui­sine n’est pas futile. C’est une pen­sée machiste que de nier l’importance de la pro­duc­tion de savoir et de pou­voir qui a lieu au sein de ces blogs. Ces connais­sances et cette gour­man­dise dis­pen­sés sou­vent par des femmes ont une influence consi­dé­rable chez des gens qui deviennent ain­si véganes avec plus de faci­li­té, mais aus­si chez des végé­ta­riens ou des omni­vores qui végé­ta­lisent peu à peu leurs repas. Souvent, ces blogs abordent la ques­tion poli­tique du véga­nisme. Le véga­nisme est révo­lu­tion­naire. Les cui­si­niers véganes n’arrêtent pas d’inventer : Joël Roessel a décou­vert que le jus de trem­page des pois chiche en boîte est un par­fait sub­sti­tut aux blancs d’œufs ; il est désor­mais facile de faire des meringues, des mousses au cho­co­lat… Le monde des fro­mages véganes est en constante évo­lu­tion. Les fro­ma­gers uti­lisent de plus en plus de véri­tables fer­ments ; ils réus­sissent des exploits gus­ta­tifs — mais les prix sont encore pro­hi­bi­tifs… Ça va se démo­cra­ti­ser. D’ici vingt ans, nous aurons à notre dis­po­si­tion des fro­mages végé­taux du niveau du roque­fort, du müns­ter et du camem­bert, pour un prix qui ne sera pas plus éle­vé. Les véganes ne se laissent pas arrê­ter par le clas­sique « There is no alter­na­tive », qui casse tout désir de chan­ger le monde. Ils inventent des alter­na­tives : tout est pos­sible, nos moyens sont infi­nis. L’artisanat gas­tro­no­mique végane n’a pas fini de nous sur­prendre.

16 jan­vier 1954 (Maurice Ambler)

Le véga­nisme, assu­rez-vous, « a tout pour être un mou­ve­ment popu­laire » : il en est pour­tant très loin ! D’autant qu’un argu­ment pèse de tout son poids : le sou­ci des ani­maux serait le fait d’une mino­ri­té éco­no­mi­que­ment pri­vi­lé­giée… Vous avez tou­te­fois à cœur de rap­pe­ler que les « fau­chés » ont toute leur part dans cette aven­ture.

On n’a pas de sta­tis­tiques offi­cielles sur le milieu social des véganes. Je sais qu’il est à la mode de dire que c’est un truc de bour­geois, mais c’est un argu­ment clas­sique qui a été uti­li­sé à l’égard des fémi­nistes. C’est une manière de décon­si­dé­rer le mou­ve­ment. C’est une attaque idéo­lo­gique dégui­sée, à prendre comme telle. Ceci dit, il importe de consi­dé­rer les ques­tions sociales : le véga­nisme qui ne se mêle­rait pas de poli­tique est absurde et joue contre son camp — car les car­nistes n’attendent que ça : trou­ver des ani­ma­listes sexistes ou racistes ou capi­ta­listes pour dire : « Vous voyez, c’est un truc d’oppresseurs et de bour­geois ! » Il faut quand même rap­pe­ler qu’une nour­ri­ture essen­tiel­le­ment végé­tale est une nour­ri­ture popu­laire. Sur toute la pla­nète. La viande à tous les repas, au départ c’est un truc de riches.

Vous dénon­cez le viri­lisme qui frappe une par­tie de la gauche : en quoi a‑t-il par­tie liée avec les sujets qui nous pré­oc­cupent ici ?

« Je sais qu’il est à la mode de dire que c’est un truc de bour­geois, mais c’est un argu­ment clas­sique qui a été uti­li­sé à l’égard des fémi­nistes. »

C’est la thèse sou­te­nue par Carol J. Adams dans son livre Politique sexuelle de la viande. Le pro­blème, c’est le patriar­cat, l’idéologie qui est l’origine de toutes les oppres­sions. Le viri­lisme signi­fie la supré­ma­tie des hommes sur les femmes et les enfants, la supré­ma­tie sur la nature et les ani­maux. Toutes les acti­vi­tés et pen­sées fémi­nines sont déva­luées. Le domaine mas­cu­lin prend toute la place : la vio­lence, la pen­sée soi-disant ration­nelle, la tech­nique. Ça concerne aus­si le mou­ve­ment ani­ma­liste. Carol J. Adams a écrit un excellent texte à ce sujet, « Visibility, History, and Tennis Shoes », dans lequel elle estime que cer­tains théo­ri­ciens ani­ma­listes, comme Peter Singer et Tom Regan, ont reje­té, pour asseoir leurs thèses, les émo­tions et l’empathie comme base pos­sible d’une éthique ani­ma­liste. Pourtant, les émo­tions ne sont pas mièvres, elles ont même une ver­tu épis­té­mique. C’est une chose impor­tante à dire : le mou­ve­ment est hété­ro­clite, il est ani­mé par de nom­breux débats, dis­putes, engueu­lades. Je trouve que c’est impor­tant, et impor­tant de le dire à l’extérieur du mou­ve­ment. Nous avons besoin de réflexi­vi­té. De nous remettre en cause. De nous dis­pu­ter. Car, après tout, notre lutte est très par­ti­cu­lière : nous lut­tons pour des indi­vi­dus qui ne parlent pas direc­te­ment (mais les ani­maux parlent si on sait les écou­ter, ils le disent tout le temps : ils ne veulent pas mou­rir). Il est dès lors impor­tant de réflé­chir à notre pra­tique mili­tante, de ne pas nous pen­ser comme des héros, des sau­veurs des ani­maux, mais davan­tage comme leurs alliés. Nous leur prê­tons main forte dans une lutte qu’ils portent en eux. Il suf­fit de les voir quand ils se débattent face à ceux qui vont les tuer, quand ils s’échappent. Les ani­maux ne sont pas pas­sifs. Ils luttent.

L’écrivaine ita­lienne Anna Maria Ortese estime que les créa­teurs « ont trai­té, et traitent exclu­si­ve­ment, de la dou­leur humaine », qu’ils ne « croient en rien d’autre » : il est pour­tant à ses yeux « une honte suprême pour un écri­vain » que d’ignorer le monde ani­mal. Vous êtes vous-même roman­cier : de quelle façon votre anti­spé­cisme nour­rit-il votre plume ?

Quand je regarde un ani­mal, je ne vois pas une jolie chose, un être sym­pa­thique et mignon, je vois un indi­vi­du, je vois une per­sonne douée d’une pen­sée com­plexe, de sen­ti­ments et d’émotions, d’une vision du monde. Être un écri­vain anti­spé­ciste, c’est voir un monde qui n’existe pas pour la majo­ri­té et tra­vailler à révé­ler ce monde. Tous les moyens sont bons : on tra­vaille par petites touches, par évo­ca­tions, on agit aus­si avec des outils ouver­te­ment poli­tiques. Certains de mes livres seront très mili­tants. Dans d’autres, l’aspect poli­tique se joue­ra au niveau des repré­sen­ta­tions. Dorénavant, les ani­maux ne sont plus de la nour­ri­ture dans mes romans, ni des sacs ou des chaus­sures. Je ne sais pas encore quels per­son­nages ils seront, mais ils seront des per­sonnes, c’est cer­tain.


Photographie de ban­nière : 24 mars 1932 (DR)


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Geoffrey Le Guilcher : « L’abattoir est une chaîne de tabous », avril 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Corine Pelluchon : « La cause ani­male va dans le sens de l’Histoire », avril 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Maud Alpi : « Cet aveu­gle­ment est aujourd’hui impos­sible », novembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Les Cahiers anti­spé­cistes : « Sortir les ani­maux de la caté­go­rie des mar­chan­dises », sep­tembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Vincent Message : « Accomplir le pro­jet inache­vé des Lumières », juin 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Renan Larue : « Boucheries et pois­son­ne­ries dis­pa­raî­tront pro­gres­si­ve­ment », mars 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Ronnie Lee : « Mettre un terme à l’exploitation ani­male », jan­vier 2016
☰ Lire notre entre­tien avec L214 : « Les ani­maux ? C’est une lutte poli­tique », novembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Aurélien Barrau : « Le com­bat ani­ma­lier est frère des com­bats d’émancipation et de libé­ra­tion », sep­tembre 2015

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.