Martin Page : « Les animaux sont des individus »


Entretien inédit pour le site de Ballast

« C’est à la souf­france qu’il faut décla­rer la guerre, et vous par­lez un lan­gage uni­ver­sel lorsque vous criez pitié et jus­tice pour les bêtes », lan­ça en son temps l’au­teur de Germinal. C’est là tout le sens du der­nier ouvrage du roman­cier Martin Page, au titre déli­cieu­se­ment pro­vo­ca­teur : Les Animaux ne sont pas comes­tibles. C’est à ce « com­bat », émi­nem­ment poli­tique, qu’il appelle tout en veillant à tendre la main plu­tôt que d’ac­ca­bler. On ne sau­rait, assure-t-il, lut­ter contre l’ex­ploi­ta­tion ani­male en tour­nant le dos au camp de l’é­man­ci­pa­tion — il s’a­git d’un même élan, qu’il convient d’ar­ti­cu­ler : en finir avec la sujé­tion. Si le mou­ve­ment ani­ma­liste reste mino­ri­taire, Page paraît tou­te­fois des plus sereins : il a tout pour deve­nir popu­laire et nul n’ar­rête un train qui file — tôt ou tard, on ne pour­ra plus, léga­le­ment, se nour­rir d’êtres sen­tients ni les enfer­mer dans des laboratoires.


« Un jour, la consom­ma­tion de viande sera inter­dite », lan­cez-vous — sans igno­rer qu’on vous taxe­ra, évi­dem­ment, d’attenter aux « liber­tés individuelles »…

La liber­té ne peut pas être la liber­té du plus fort sur le plus faible. Les per­sonnes qui reven­diquent leur liber­té de man­ger de la viande sont tou­jours du bon côté du cou­teau. Je le sais bien : j’en fai­sais par­tie et jamais je ne me pen­sais comme un domi­nant qui par­ti­cipe à une oppres­sion. L’admettre a été un long tra­vail. Quand la liber­té relève de la domi­na­tion, on est dans la mani­pu­la­tion lexi­cale — comme ces capi­ta­listes qui parlent de « réformes » pour « sac­cage du ser­vice public et des droits des tra­vailleurs » ou, jus­te­ment, qui chantent la « liber­té » à tout bout de champ pour jus­ti­fier la pré­da­tion des plus riches. Revenons au sens des mots, bat­tons-nous sur ces ques­tions de voca­bu­laire. Nous sommes édu­qués à pen­ser que l’oppression exer­cée par l’espèce humaine sur les autres ani­maux est une liber­té. Pire encore : nous sommes édu­qués à ne plus voir cette oppres­sion. Comme l’écrit Carol J. Adams : « Inequality has been made tas­ty. » [« Les inéga­li­tés ont désor­mais bon goût. », ndlr] La gas­tro­no­mie et nos cou­tumes culi­naires ont per­mis d’oublier les ani­maux et leurs souf­frances. Manger des ani­maux est deve­nu man­ger de la « viande » et, miracle de la vie sociale, c’est deve­nu un art et de la culture. Qui vou­drait s’en prendre à un art ? Magnifique sub­ter­fuge qui auto­rise des per­sonnes lut­tant habi­tuel­le­ment contre les oppres­sions à igno­rer celle subie par les animaux.

« Tuer des ani­maux pour notre consom­ma­tion et pour l’expérimentation sera inter­dit un jour. »

Retrouvons les mots, juste les mots, sans les his­toires qu’on se raconte : l’amour, ce n’est pas cogner sa com­pagne ; la liber­té, ce n’est pas la mort et la souf­france. Jamais. Tuer des ani­maux pour notre consom­ma­tion et pour l’expérimentation sera inter­dit un jour. Quand ? Je ne sais pas. Qui défend la viande aujourd’hui ? Personne n’est capable d’articuler un dis­cours pro-viande sans tom­ber dans l’irrationnel et l’anti-darwinisme (du type : « Les êtres humains sont supé­rieurs aux ani­maux donc ils peuvent les tuer. »). Comme per­sonne n’est capable de voir un agneau se faire tuer dans un abat­toir sans avoir le cœur qui saigne. Donc, oui, nous arri­ve­rons à l’interdiction. Cette inter­dic­tion sera une libé­ra­tion, pour les ani­maux, mais aus­si pour nombre de man­geurs d’animaux — je pense à cer­tains de mes amis qui aiment la viande et n’arrivent pas à arrê­ter… et qui seraient satis­faits que la viande soit inter­dite ! En tant qu’individus, ils n’ont pas la force de résis­ter. Mais, avant cette loi, il y a la sen­si­bi­li­sa­tion. Ça com­mence par des atti­tudes indi­vi­duelles, dans notre cui­sine, dans les super­mar­chés, sur nos blogs ; nous tou­chons ain­si nos proches, nous leur mon­trons qu’une vie végane est pos­sible et qu’elle est gour­mande, que ce n’est pas de l’ascétisme. Et, paral­lè­le­ment, il importe de por­ter ce com­bat comme un com­bat poli­tique col­lec­tif : ici, le rôle des asso­cia­tions est grand. Nous devons les sou­te­nir car elles seules peuvent répli­quer aux indus­tries et influen­cer les pou­voirs publics, mener des cam­pagnes d’information de grande ampleur. Face aux ins­ti­tu­tions car­nistes, nous avons besoin d’institutions ani­ma­listes. C’est tout ça qui chan­ge­ra le monde : ça sera pro­gres­sif — et le jour de l’interdiction aura lieu, quand la plu­part des humains auront inté­gré que les ani­maux sont des indi­vi­dus doués de conscience et qu’ils ont le droit de vivre, et que ces mêmes humains auront à leur dis­po­si­tion des plats et des res­tau­rants véganes, des habi­tudes culi­naires dif­fé­rentes, des chaus­sures en cuir végé­tal abor­dable, etc. Bien sûr, il res­te­ra quelques vian­distes, comme il y a dans notre socié­té actuelle des êtres qui jus­ti­fient leurs actions vio­lentes à l’égard d’autres indi­vi­dus. Mais ils seront minoritaires.

Le res­pect de l’animal devien­dra donc la norme morale et juri­dique de demain, comme il en est actuel­le­ment des luttes contre le racisme, l’antisémitisme, le sexisme ou l’homophobie, en leur temps — bien qu’au­jourd’­hui encore — com­bat­tues et moquées ?

Je pense qu’on a fran­chi un cap ces der­nières années. On se moque beau­coup moins des végé­ta­riens et des véganes avec un rire gras. Même si ce n’est pas tou­jours simple, en par­ti­cu­lier pour les enfants végés dans cer­taines familles, pour les malades dans cer­tains hôpi­taux et pour les enfants et les ado­les­cents qui vont à la can­tine — dans ce pays qui ins­tru­men­ta­lise la laï­ci­té, le repas végé­ta­rien ou végane devient « anti­ré­pu­bli­cain », car éthique et déviant de la norme… Mais la ques­tion ani­male est deve­nue grand public. Les gens se réveillent et s’avouent de plus en plus qu’un abat­tage, même éthique, n’est pas pos­sible. La plu­part ont encore du mal à aban­don­ner la viande ; c’est nor­mal, l’habitude est ancrée en nous. Et trou­ver des alter­na­tives n’est pas simple pour tout le monde. Mais même les omni­vores recon­naissent la jus­tesse du com­bat ani­ma­liste. Je n’oublie pas que toutes les luttes que vous citez, si elles sont (par­fois encore mal) recon­nues, res­tent tou­jours à mener. Et, en tant que mili­tant ani­ma­liste, je me dois de les sou­te­nir, comme je me dois de ne pas m’en ser­vir pour la cause ani­male. Je n’ai pas besoin de poser une éga­li­té éle­vage = escla­vage = sexisme pour défendre les ani­maux, ni de com­pa­rer l’insémination for­cée des vaches à un viol. Se ser­vir des luttes et des tra­gé­dies d’autres oppri­més est une erreur et un coup por­té au mou­ve­ment, parce que les per­sonnes raci­sées, par exemple, y voient, à rai­son, une récu­pé­ra­tion. On devrait être déli­cat dans ce domaine.

1920 (DR)

Dernièrement, l’association 269 Libération ani­male avait pré­vu une mobi­li­sa­tion le jour de la célé­bra­tion de l’abolition de l’esclavage — évi­dem­ment, les asso­cia­tions et mili­tants afro­des­cen­dants ont pro­tes­té et ont expli­qué que ce n’était pas pos­sible. 269 Libération ani­male a fina­le­ment recon­nu son erreur : bien sûr, il n’y avait pas de volon­té de nuire dans leur action, c’était de la mal­adresse et la preuve qu’on ne peut pas être dans la conver­gence des luttes si on n’inclut pas les per­sonnes qui subissent des oppres­sions. Il ne faut pas se ser­vir de l’histoire de la lutte contre le racisme pour par­ler de la libé­ra­tion ani­male : il faut inclure, accueillir et écou­ter ce que les Afrodescendants ont à dire concer­nant le com­bat ani­ma­liste. Il ne s’agit pas de conver­gence des luttes — je suis du reste un peu scep­tique sur ce terme très opti­miste : il s’agit de dire que le mou­ve­ment doit être inclu­sif et s’enrichir de tous ceux qui subissent des oppres­sions, parce qu’ils ren­dront le mou­ve­ment plus juste. Nous avons tout inté­rêt à écou­ter quelqu’un comme Sunaura Taylor, peintre, végane, han­di­ca­pée, ou des mili­tantes véganes comme Angryblackvegan (du blog T‑Punch Insurrectionnel) qui arti­culent leur véga­nisme avec leur vécu d’oppressions capa­ci­tistes ou racistes.

Vous arti­cu­lez jus­te­ment la défense des ani­maux et la lutte pour la jus­tice sociale humaine, ajou­tant que le véga­nisme est « par essence pro­gres­siste et liber­taire ». Angela Davis décla­rait en 2012 qu’il existe un lien « entre la façon dont nous trai­tons les ani­maux et la façon dont nous trai­tons les gens qui se situent en bas de la hié­rar­chie »… Mais quel est-il, ce lien ?

« Il ne faut pas se ser­vir de l’histoire de la lutte contre le racisme pour par­ler de la libé­ra­tion ani­male : il faut inclure, accueillir et écou­ter ce que les Afrodescendants ont à dire concer­nant le com­bat animaliste. »

C’est le pou­voir des plus forts sur tous les autres. Qui, du reste, a la main­mise sur la vio­lence phy­sique dans le monde ? Les hommes. Carol J. Adams iden­ti­fie le patriar­cat comme oppres­sion ori­gi­nelle. Alors, oui, le mou­ve­ment ani­ma­liste est pro­gres­siste et liber­taire, mais, dans les faits, il est encore plein de patriar­cat. Il suf­fit de pen­ser aux cam­pagnes de PETA, gros­so­phobes (le navrant « Save the whales ») et sexistes… Ensuite, je ne sais pas com­bien de fois j’ai enten­du par­ler de Peter Singer comme du « père du mou­ve­ment de libé­ra­tion ani­male ». Le père, vrai­ment ? C’est oublier que les mou­ve­ments végé­ta­riens ont d’abord été por­tés par les fémi­nistes anglaises. Quand on devient végane et mili­tant, tout le monde nous parle de Singer, Francione et Regan. Mais c’est oublier Frances Power Cobbe et nombre de suf­fra­gettes, ain­si que Louise Michel, Rosa Luxemburg, Sophie Zaïkowska, Angela Davis, Brigid Brophy, Ruth Harrison ! J’aime aus­si rap­pe­ler que les fon­da­teurs de la Vegan Society n’étaient pas Donald Watson, comme on le lit sou­vent, mais deux couples, le couple Watson et le couple Henderson. Ce n’est pas un hasard. Dans un mou­ve­ment sur­tout fémi­nin, où les femmes sont net­te­ment majo­ri­taires par­mi les mili­tants, c’est un problème.

On ne fera pas avan­cer la cause ani­male si, en tant que mili­tant, on com­pare des per­sonnes à des baleines, ou on uti­lise le corps de femmes dénu­dées et pho­to­sho­pées dans des pubs pour la cause. C’est parce que le public ver­ra que nous avons une aus­si grande consi­dé­ra­tion pour les humains que pour les ani­maux qu’il pour­ra entendre ce que nous disons. La misan­thro­pie nous atti­re­ra uni­que­ment les misan­thropes. C’est sté­rile. Nous aimons les ani­maux, alors soyons logiques et aimons les ani­maux humains mal­gré leur vio­lence et leurs imper­fec­tions (mais faut-il rap­pe­ler que des ani­maux non-humains sont aus­si source de vio­lence ?). Et puis se battre pour la jus­tice sociale, c’est se battre pour qu’il soit facile, pour les plus pauvres, pour ceux qui vivent dans les déserts ali­men­taires, de se nour­rir de façon végé­tale et d’avoir accès à une infor­ma­tion nutri­tion­nelle fiable. Si la majeure par­tie des gens n’ont pas accès à l’information, s’ils n’ont pas le temps de cui­si­ner, de repen­ser leurs habi­tudes de vie, s’ils res­tent pri­son­niers des indus­tries et d’un sys­tème poli­tique qui sert les inté­rêts de la bour­geoi­sie, alors le monde res­te­ra car­niste. Forcément le véga­nisme implique la libé­ra­tion humaine. Se battre pour les ani­maux, c’est se battre pour les êtres humains. Se battre pour les êtres humains, c’est se battre pour les animaux.

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Vous appe­lez au « déman­tè­le­ment de toutes les acti­vi­tés car­nistes », tout en res­tant « modé­ré » dans vos pro­pos. Certains cou­rants ani­ma­listes assument l’illégalité et tiennent ouver­te­ment les éle­veurs, les employés d’abattoirs, voire les consom­ma­teurs, pour des adver­saires. Vous ne dési­gnez, quant à vous, que « les ins­ti­tu­tions » comme enne­mies, jamais « les indi­vi­dus » : les pre­mières n’existent-elles pour­tant pas sans les seconds ?

Je suis radi­cal dans le sens où je désire la fin de la viande et la fer­me­ture des abat­toirs, dans le sens où je veux un monde inter­es­pèces dans lequel les humains n’exploiteront et ne tue­ront pas les autres ani­maux. Mais dans les moyens, effec­ti­ve­ment, je suis non-violent et je ne culpa­bi­lise pas les indi­vi­dus. La culpa­bi­li­sa­tion est sté­rile et éthi­que­ment pro­blé­ma­tique. De même, je ne m’en prends pas aux per­sonnes qui tra­vaillent dans les abat­toirs : ce sont des tra­vailleurs pauvres, détruits par un métier ter­rible. Notre ambi­tion n’est pas d’envoyer au chô­mage toutes les per­sonnes qui tra­vaillent dans le domaine de la viande, du cuir et des pro­duits ani­maux. Notre ambi­tion est de mettre fin à toutes les acti­vi­tés qui impliquent la mort d’animaux et de chan­ger la socié­té pour que les anciens tra­vailleurs de ces filières aient leur place, pour qu’ils aient du tra­vail, pour qu’ils vivent. Parce qu’on pense aux ani­maux, on pense aux êtres humains. L’un ne va pas sans l’autre. Je trouve que nous avons de la chance : le mou­ve­ment ani­ma­liste est très divers ; il y a de nom­breuses asso­cia­tions, des indi­vi­dus, des auteurs, des des­si­na­teurs (comme Insolente Veggie), des musi­ciens, des édu­ca­teurs, qui agissent cha­cun à leur façon. Ils s’attaquent, sans vio­lence, aux struc­tures, indus­tries, abat­toirs, lob­bies et aux méca­nismes de pen­sée. Je crois qu’il manque juste une asso­cia­tion comme Act Up — un Act Up ani­ma­liste, capable de pro­vo­ca­tion, d’invention et d’humour. Ça viendra.

Face à cette prise de conscience gran­dis­sante, les appels à un « retour » à l’élevage et à l’abattage tra­di­tion­nel se mul­ti­plient — le cou­teau qui saigne bio, en somme. En 1981, Marguerite Yourcenar écri­vait que cette tra­di­tion pré-pro­duc­ti­viste mêlait « fami­lia­ri­té » et « hor­reur » et qu’il exis­tait en effet « un étroit contact », depuis per­du, mais que la bête n’en demeu­rait pas moins « une chose ». Réduire la voi­lure n’est donc pas une solution ?

« On voit là que les éco­lo­gistes, en ne par­lant pas du pro­blème envi­ron­ne­men­tal majeur que pose l’élevage, tiennent davan­tage à leur pou­let fer­mier qu’à l’écologie. »

La mort res­pec­table est la belle his­toire que se racontent ceux qui ont les moyens de payer leur pou­let fer­mier, leurs œufs bios, leur agneau de petit pro­duc­teur. C’est un pri­vi­lège de classe de per­sonnes qui peuvent payer un pou­let fer­mier 15 euros le kilo. Soyons sérieux : l’abattage tra­di­tion­nel ? la mort tra­di­tion­nelle ? l’exécution tra­di­tion­nelle d’animaux qui ne sont encore que de jeunes ado­les­cents ou des enfants ? Il faut avoir assis­té à un abat­tage tra­di­tion­nel pour voir que ce n’est pas pos­sible, qu’on se raconte des his­toires : l’animal a peur, il panique, il veut vivre et il sait que sa fin est proche. Il est arra­ché à ses proches, sa per­son­na­li­té, sa conscience, ses émo­tions et ses sen­ti­ments, son indi­vi­dua­li­té — tout ça va dis­pa­raître pour satis­faire notre appé­tit. Tuer un indi­vi­du avec dou­ceur, avec ten­dresse, c’est tou­jours tuer, et ça ne sera jamais doux. Mettre en rap­port les mots « abat­tage » et « éthique » est un oxy­more qui fonde le mal­heur de notre monde. Et puis il y a une rai­son envi­ron­ne­men­tale qui explique que l’élevage bio et local est un bobard : c’est un éle­vage qui demande infi­ni­ment plus de place que l’élevage indus­triel (qui empile les ani­maux les uns sur les autres). Si on en fai­sait la norme, il fau­drait raser toutes les forêts du globe pour les trans­for­mer en pâtu­rage. L’élevage local est source de pol­lu­tion : il faut bien faire quelque chose du lisier. Couvrez la Bretagne de petits éle­vages bios : vous aurez tou­jours des tor­rents de lisier qui pol­lue­ront les nappes phréa­tiques. Il y aura tou­jours des émis­sions de gaz à effet de serre. Il fau­dra don­ner à boire à ces ani­maux, les nour­rir, et les pâtu­rages ne suf­fi­ront pas ; on impor­te­ra donc des céréales… pro­duites en déboi­sant les forêts de pays pauvres. Arrêter la viande est la moindre des choses : pour les ani­maux et pour la pla­nète. On voit là que les éco­lo­gistes, en ne par­lant pas du pro­blème envi­ron­ne­men­tal majeur que pose l’élevage, tiennent davan­tage à leur pou­let fer­mier qu’à l’écologie. Être éco­lo­giste et man­ger de la viande, c’est comme être éco­lo­giste et rou­ler en 4 x 4 : c’est un non-sens. Malheureusement, c’est la règle. La fin de la viande devrait être au cœur du com­bat écologiste.

Vous insis­tez sur la dimen­sion créa­tive, gour­mande, voire exci­tante, du véga­nisme, dos à son image aride, sec­taire et sacri­fi­cielle. Vraiment ?

S’écarter de la norme, la remettre en cause, c’est néces­sai­re­ment faire preuve d’imagination, être créa­tif. C’est valable pour toutes les luttes. On peut d’abord pen­ser que ce sont des empê­che­ments, des contraintes, mais, comme dans un geste ouli­pien, on trouve de la créa­tion dans ces quelques impos­si­bi­li­tés. Je n’ai jamais aus­si bien man­gé que depuis que je suis végane : à la mai­son, nos repas sont variés, chan­geants — nous consom­mons des légumes et légu­mi­neuses que nous ne cui­si­nions jamais avant. Cesser de man­ger des ani­maux est une joie. Nous ne par­ti­ci­pons plus au mas­sacre. C’est une véri­table déli­vrance. Les ani­maux sont des indi­vi­dus, non plus des objets : ils sont des gens. Le monde en devient plus riche et cha­leu­reux. Évidemment, ça demande du temps, l’apprentissage de nou­veau gestes — faire une bécha­mel végé­tale, une pâte à crêpes végane… on réap­prend tous nos basiques en cui­sine ! Mais nous ne sommes pas seuls. Nous nous entrai­dons, nous nous encou­ra­geons via les réseaux sociaux. Il faut dire l’importance des blogs culi­naires, qui sont de véri­tables œuvres poli­tiques en mou­ve­ment. La cui­sine n’est pas futile. C’est une pen­sée machiste que de nier l’importance de la pro­duc­tion de savoir et de pou­voir qui a lieu au sein de ces blogs. Ces connais­sances et cette gour­man­dise dis­pen­sés sou­vent par des femmes ont une influence consi­dé­rable chez des gens qui deviennent ain­si véganes avec plus de faci­li­té, mais aus­si chez des végé­ta­riens ou des omni­vores qui végé­ta­lisent peu à peu leurs repas. Souvent, ces blogs abordent la ques­tion poli­tique du véga­nisme. Le véga­nisme est révo­lu­tion­naire. Les cui­si­niers véganes n’arrêtent pas d’inventer : Joël Roessel a décou­vert que le jus de trem­page des pois chiche en boîte est un par­fait sub­sti­tut aux blancs d’œufs ; il est désor­mais facile de faire des meringues, des mousses au cho­co­lat… Le monde des fro­mages véganes est en constante évo­lu­tion. Les fro­ma­gers uti­lisent de plus en plus de véri­tables fer­ments ; ils réus­sissent des exploits gus­ta­tifs — mais les prix sont encore pro­hi­bi­tifs… Ça va se démo­cra­ti­ser. D’ici vingt ans, nous aurons à notre dis­po­si­tion des fro­mages végé­taux du niveau du roque­fort, du müns­ter et du camem­bert, pour un prix qui ne sera pas plus éle­vé. Les véganes ne se laissent pas arrê­ter par le clas­sique « There is no alter­na­tive », qui casse tout désir de chan­ger le monde. Ils inventent des alter­na­tives : tout est pos­sible, nos moyens sont infi­nis. L’artisanat gas­tro­no­mique végane n’a pas fini de nous surprendre.

16 janvier 1954 (Maurice Ambler)

Le véga­nisme, assu­rez-vous, « a tout pour être un mou­ve­ment popu­laire » : il en est pour­tant très loin ! D’autant qu’un argu­ment pèse de tout son poids : le sou­ci des ani­maux serait le fait d’une mino­ri­té éco­no­mi­que­ment pri­vi­lé­giée… Vous avez tou­te­fois à cœur de rap­pe­ler que les « fau­chés » ont toute leur part dans cette aventure.

On n’a pas de sta­tis­tiques offi­cielles sur le milieu social des véganes. Je sais qu’il est à la mode de dire que c’est un truc de bour­geois, mais c’est un argu­ment clas­sique qui a été uti­li­sé à l’égard des fémi­nistes. C’est une manière de décon­si­dé­rer le mou­ve­ment. C’est une attaque idéo­lo­gique dégui­sée, à prendre comme telle. Ceci dit, il importe de consi­dé­rer les ques­tions sociales : le véga­nisme qui ne se mêle­rait pas de poli­tique est absurde et joue contre son camp — car les car­nistes n’attendent que ça : trou­ver des ani­ma­listes sexistes ou racistes ou capi­ta­listes pour dire : « Vous voyez, c’est un truc d’oppresseurs et de bour­geois ! » Il faut quand même rap­pe­ler qu’une nour­ri­ture essen­tiel­le­ment végé­tale est une nour­ri­ture popu­laire. Sur toute la pla­nète. La viande à tous les repas, au départ c’est un truc de riches.

Vous dénon­cez le viri­lisme qui frappe une par­tie de la gauche : en quoi a‑t-il par­tie liée avec les sujets qui nous pré­oc­cupent ici ?

« Je sais qu’il est à la mode de dire que c’est un truc de bour­geois, mais c’est un argu­ment clas­sique qui a été uti­li­sé à l’égard des féministes. »

C’est la thèse sou­te­nue par Carol J. Adams dans son livre Politique sexuelle de la viande. Le pro­blème, c’est le patriar­cat, l’idéologie qui est l’origine de toutes les oppres­sions. Le viri­lisme signi­fie la supré­ma­tie des hommes sur les femmes et les enfants, la supré­ma­tie sur la nature et les ani­maux. Toutes les acti­vi­tés et pen­sées fémi­nines sont déva­luées. Le domaine mas­cu­lin prend toute la place : la vio­lence, la pen­sée soi-disant ration­nelle, la tech­nique. Ça concerne aus­si le mou­ve­ment ani­ma­liste. Carol J. Adams a écrit un excellent texte à ce sujet, « Visibility, History, and Tennis Shoes », dans lequel elle estime que cer­tains théo­ri­ciens ani­ma­listes, comme Peter Singer et Tom Regan, ont reje­té, pour asseoir leurs thèses, les émo­tions et l’empathie comme base pos­sible d’une éthique ani­ma­liste. Pourtant, les émo­tions ne sont pas mièvres, elles ont même une ver­tu épis­té­mique. C’est une chose impor­tante à dire : le mou­ve­ment est hété­ro­clite, il est ani­mé par de nom­breux débats, dis­putes, engueu­lades. Je trouve que c’est impor­tant, et impor­tant de le dire à l’extérieur du mou­ve­ment. Nous avons besoin de réflexi­vi­té. De nous remettre en cause. De nous dis­pu­ter. Car, après tout, notre lutte est très par­ti­cu­lière : nous lut­tons pour des indi­vi­dus qui ne parlent pas direc­te­ment (mais les ani­maux parlent si on sait les écou­ter, ils le disent tout le temps : ils ne veulent pas mou­rir). Il est dès lors impor­tant de réflé­chir à notre pra­tique mili­tante, de ne pas nous pen­ser comme des héros, des sau­veurs des ani­maux, mais davan­tage comme leurs alliés. Nous leur prê­tons main forte dans une lutte qu’ils portent en eux. Il suf­fit de les voir quand ils se débattent face à ceux qui vont les tuer, quand ils s’échappent. Les ani­maux ne sont pas pas­sifs. Ils luttent.

L’écrivaine ita­lienne Anna Maria Ortese estime que les créa­teurs « ont trai­té, et traitent exclu­si­ve­ment, de la dou­leur humaine », qu’ils ne « croient en rien d’autre » : il est pour­tant à ses yeux « une honte suprême pour un écri­vain » que d’ignorer le monde ani­mal. Vous êtes vous-même roman­cier : de quelle façon votre anti­spé­cisme nour­rit-il votre plume ?

Quand je regarde un ani­mal, je ne vois pas une jolie chose, un être sym­pa­thique et mignon, je vois un indi­vi­du, je vois une per­sonne douée d’une pen­sée com­plexe, de sen­ti­ments et d’émotions, d’une vision du monde. Être un écri­vain anti­spé­ciste, c’est voir un monde qui n’existe pas pour la majo­ri­té et tra­vailler à révé­ler ce monde. Tous les moyens sont bons : on tra­vaille par petites touches, par évo­ca­tions, on agit aus­si avec des outils ouver­te­ment poli­tiques. Certains de mes livres seront très mili­tants. Dans d’autres, l’aspect poli­tique se joue­ra au niveau des repré­sen­ta­tions. Dorénavant, les ani­maux ne sont plus de la nour­ri­ture dans mes romans, ni des sacs ou des chaus­sures. Je ne sais pas encore quels per­son­nages ils seront, mais ils seront des per­sonnes, c’est certain.


Photographie de ban­nière : 24 mars 1932 (DR)


REBONDS

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