Renan Larue : « Boucheries et poissonneries disparaîtront progressivement »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Ce seul chiffre donne le ver­tige : chaque année, plus de 110 000 agneaux1 sont éli­mi­nés afin de célé­brer Pâques, en France. Mais le lan­gage a ses pudeurs ; sans vrai­ment y pen­ser, nous appe­lons « viande » ceux que très peu d’entre nous seraient capables de mettre à mort lors­qu’ils étaient, quelques minutes avant de deve­nir des « pro­duits car­nés », des êtres doués de sen­si­bi­li­té, d’in­tel­li­gence et d’af­fects. Renan Larue, pro­fes­seur à l’Université de Californie, à Santa Barbara, est notam­ment l’au­teur de l’es­sai Le Végétarisme et ses enne­mis, paru aux édi­tions PUF. Et si nous ten­dions l’o­reille à ces voix qui, de Plutarque à Tolstoï, refu­saient déjà de se nour­rir aux dépens des autres espèces animales ?


Une « tra­hi­son de la com­mu­nau­té humaine » : c’est ain­si que la phi­lo­sophe Élisabeth de Fontenay évoque la manière dont sont le plus sou­vent per­çus les végé­ta­riens. Comment expli­quer que ce qui per­met aux humains de faire « corps » soit la mise à mal des autres espèces ?

Avant de pro­po­ser une réponse (il en existe pro­ba­ble­ment beau­coup), il me semble utile de rap­pe­ler que la vio­lence contre les ani­maux touche sou­vent de bien près à la vio­lence contre les êtres humains — et que, par consé­quent, nous serions pro­ba­ble­ment plus phi­lan­thropes si nous nous mon­trions plus com­pa­tis­sants à l’endroit des animaux2. L’humanité ne fait donc pas « corps » en mal­trai­tant les che­vaux, les mou­tons ou les poules, même si elle a sou­vent le sen­ti­ment, il est vrai, d’élever l’humain à chaque fois qu’elle abaisse la bête. D’où vient ce sen­ti­ment ? Je dirais que nous vivons dans une socié­té très lar­ge­ment façon­née par l’humanisme chré­tien. Dans les pre­miers siècles de notre ère, les Pères de l’Église ont insis­té sur l’unité et la gran­deur du genre humain : Dieu, qui nous a sacri­fié son fils, s’adresse d’ailleurs à l’humanité tout entière alors qu’il s’adressait aupa­ra­vant seule­ment, ou plu­tôt sur­tout, au peuple élu. Une manière très claire, très facile, de mon­trer la soli­da­ri­té du genre humain est de mar­quer du mépris envers tout ce qui n’est pas nous — c’est-à-dire d’abord les ani­maux. Cela est très net chez saint Paul, et même dans les Évangiles. Avec les débuts du chris­tia­nisme, l’exigence de dou­ceur envers les ani­maux dis­pa­raît pure­ment et sim­ple­ment. Je ferais remar­quer autre chose : quelques siècles avant la venue du Christ, les phi­lo­sophes stoï­ciens van­taient eux aus­si la fra­ter­ni­té humaine. Ces phi­lo­sophes qui met­taient en cause les fon­de­ments de l’esclavagisme se mon­traient par­ti­cu­liè­re­ment insen­sibles au sort des ani­maux. Pour les stoï­ciens comme pour les chré­tiens, il sem­blait néces­saire de nous éloi­gner d’eux pour mar­quer notre sin­gu­la­ri­té et notre soli­da­ri­té. La belle idée de fra­ter­ni­té humaine avait un pen­dant spé­ciste. L’humanisme stoï­co-chré­tien s’est tra­duit dans les œuvres phi­lo­so­phiques modernes, que l’on étu­die au lycée et à l’université. La grande majo­ri­té des auteurs qui sont lus et célé­brés (Descartes, Kant, Marx, Heidegger, Sartre) font de l’animalité un contre-modèle de l’humain. Florence Burgat a très bien mon­tré cela : l’animal, dans les manuels de phi­lo­so­phie de classes ter­mi­nales, par exemple, ne sert qu’à exal­ter les « propres de l’homme ». À moins de se tenir au cou­rant des tra­vaux des étho­logues, de lire les phi­lo­sophes anglo­saxons contem­po­rains (qui sont d’ailleurs magni­fi­que­ment bou­dés en France) ou de remettre en cause ce qu’on a appris à l’école, il est fort ten­tant de faire des défen­seurs des ani­maux des hur­lu­ber­lus et des misanthropes.

Vous uti­li­sez, avec d’autres, le terme « car­nisme ». Le « isme » ren­voie évi­dem­ment à une idéo­lo­gie, au même titre que « machisme », « racisme » ou « capi­ta­lisme ». Le « car­nisme » paraît pour­tant à pre­mière vue sans mot d’ordre ni par­ti, doc­trine ni grands lea­ders : en quoi est-ce une vision idéo­lo­gique du monde ?

« Légitimer la vio­lence que l’on fait subir aux ani­maux, endor­mir notre mau­vaise conscience, trou­ver de bonnes excuses à nos mau­vais penchants. »

Vous avez rai­son : il ne semble pas y avoir aujourd’hui de lea­ders car­nistes, de mots d’ordre ni de doc­trine car­nistes. Mais cela ne veut pas dire que le car­nisme n’existe pas. Rappelons tout d’abord que le car­nisme est l’idéologie qui vise à jus­ti­fier la vio­lence que l’on fait subir aux ani­maux que l’on pêche, chasse ou élève. Nous avons com­men­cé par man­ger de la viande par abso­lue néces­si­té, puis la néces­si­té s’est dou­ce­ment mêlée au plai­sir et même au caprice. Aussi loin que l’on remonte dans l’Histoire, il s’est tou­te­fois trou­vé des hommes et des femmes qui ont éprou­vé un malaise à voir tor­tu­rer et tuer des ani­maux. Il y a donc bien en nous, du moins en beau­coup d’entre nous, une répu­gnance à leur faire du mal. C’est cette répu­gnance qu’il fal­lait sur­mon­ter intel­lec­tuel­le­ment pour conti­nuer à man­ger de la viande. Les prêtres et les phi­lo­sophes se sont très tôt char­gés de cette besogne (la plu­part d’entre eux conti­nuent d’ailleurs à le faire). La mise à mort des ani­maux n’est pas un crime, appre­naient les uns, puisque les dieux la réclament ; il n’y a pas d’injustice à tuer les êtres dépour­vus de logos [rai­son, dis­cours, en grec, ndlr], ensei­gnaient les autres. Et d’ailleurs, décla­raient-ils en chœur, l’univers tout entier a été créé pour l’espèce humaine : les ani­maux ne sont que des moyens pour nos fins. Ces entre­prises de jus­ti­fi­ca­tion rétros­pec­tive de la consom­ma­tion de viande ont pris plu­sieurs formes au cours de l’Histoire, mais elles visaient toutes un seul et unique but : légi­ti­mer la vio­lence que l’on fait subir aux ani­maux, endor­mir notre mau­vaise conscience, trou­ver de bonnes excuses à nos mau­vais pen­chants. S’il ne semble pas y avoir de lea­ders car­nistes ou de mot d’ordre car­niste, c’est parce que nous avons tous inté­rêt à consi­dé­rer qu’il est par­fai­te­ment légi­time de man­ger des chairs ani­males. Je dis « semble ne pas y avoir » parce qu’en réa­li­té, les pou­voirs publics et les grands groupes agro-ali­men­taires nous rabâchent sem­pi­ter­nel­le­ment qu’il est « nor­mal, natu­rel et néces­saire », comme dirait Melanie Joy, de man­ger de la viande, beau­coup de viande, des lai­tages, beau­coup de lai­tages, pour être en bonne san­té. Comme plus per­sonne ne lit les phi­lo­sophes ni ne va à l’Église, du moins en Europe, ce sont eux qu’on pour­rait qua­li­fier aujourd’hui de cham­pions du carnisme.

[Scottie Wilson]

Vous vous atta­chez en effet à rap­pe­ler qu’il y a tou­jours eu des oppo­sants à la mise à mort des ani­maux à des fins ali­men­taires. Prenons Plutarque, qui se deman­dait com­ment il était pos­sible que l’homme puisse por­ter à « sa bouche une chair meur­trie ». En quoi son apport est-il « ori­gi­nal », pour reprendre votre mot ?

Plutarque fait en effet par­tie de ces nom­breux phi­lo­sophes de l’Antiquité qui ont prê­ché l’abstinence de viande. Alors qu’il est encore tout jeune homme, il écrit deux courts trai­tés que l’on a ensuite ras­sem­blés sous le titre : De esu car­nium, c’est-à-dire Sur la consom­ma­tion de chair. Dans ce texte, Plutarque avance un argu­ment que l’on ne retrouve dans aucun autre texte antique — ce qui ne veut pas dire pour autant que Plutarque soit le pre­mier ou même le seul à l’utiliser. Cet argu­ment consiste à dire que la consom­ma­tion de viande n’est pas « natu­relle », comme le sou­tiennent bon nombre de phi­lo­sophes de son temps. Plutarque voit même dans la consom­ma­tion de pâté ou d’entrecôtes une acti­vi­té émi­nem­ment cultu­relle. Selon lui, en effet, les êtres humains ont besoin du feu et d’outils — en d’autres termes d’artifices — pour man­ger les ani­maux. Les lions et les ours n’ont pas besoin d’armes, de pièges, de cou­teaux, d’assaisonnements ou de four pour consom­mer de la viande. Les êtres humains, si. L’argument de Plutarque est donc plu­tôt un contre-argu­ment, une façon de réfu­ter l’idée selon laquelle nous sommes par nature des ani­maux car­ni­vores. Il ajoute que nous serions en outre psy­cho­lo­gi­que­ment bien inca­pables de dévo­rer des bêtes vivantes comme le font les pré­da­teurs dans la nature. Dès lors que notre régime car­né est consi­dé­ré seule­ment comme une habi­tude ou comme un pro­duit de notre Histoire, il peut être exa­mi­né mora­le­ment et éven­tuel­le­ment remis en cause. C’est un point abso­lu­ment fondamental.

Vous étu­diez éga­le­ment le rap­port des reli­gions au végé­ta­risme. Et révé­lez quelque chose de pas­sion­nant : les pre­miers chré­tiens condam­naient les végé­ta­riens car ceux-ci met­taient « trop dan­ge­reu­se­ment en évi­dence les bornes de la misé­ri­corde de Jésus »…

« Les lions et les ours n’ont pas besoin d’armes, de pièges, de cou­teaux, d’assaisonnements ou de four pour consom­mer de la viande. Les êtres humains, si. »

Les pre­miers siècles de l’Église sont une période de l’Histoire abso­lu­ment fas­ci­nante. La chris­tia­ni­sa­tion de l’Empire romain est en outre l’un des phé­no­mènes his­to­riques les plus consi­dé­rables, qui n’a pas seule­ment bou­le­ver­sé l’Europe mais aus­si, à terme, une grande par­tie du monde : il y a aujourd’hui 2,5 mil­liards de chré­tiens dans le monde ! Aux ori­gines de cette reli­gion, l’alimentation en géné­ral et la consom­ma­tion de viande en par­ti­cu­lier sou­lèvent des ques­tions théo­lo­giques et pra­tiques consi­dé­rables. D’abord, parce qu’il s’agit d’abandonner les règles ali­men­taires juives, ce qui ne se fait pas sans heurts. Ensuite, parce que les pre­miers chré­tiens doivent trou­ver une jus­ti­fi­ca­tion morale à la vio­lence qu’on inflige aux ani­maux que l’on mange. Le Christ, comme la plu­part des juifs de son temps, mange de la viande et du pois­son ; dans les Évangiles, il ne montre jamais de com­pas­sion à l’égard des ani­maux qu’il tue ou fait tuer. Son spé­cisme appa­raît même clai­re­ment à de nom­breux endroits. Les pre­miers théo­lo­giens chré­tiens le pré­sentent pour­tant comme un Dieu d’amour, un Dieu infi­ni­ment misé­ri­cor­dieux et aimable. Il semble donc exis­ter une oppo­si­tion mani­feste entre d’un côté l’infinie bon­té de ce nou­veau Dieu qu’on com­mande d’adorer et de l’autre son car­nisme patent. Tout cela est bien embar­ras­sant… Le pro­blème est d’autant plus épi­neux que plu­sieurs sectes chré­tiennes héré­tiques prônent le res­pect de la vie ani­male et semblent donc dépas­ser en mora­li­té ce modèle a prio­ri indé­pas­sable qu’est le Christ. Les théo­lo­giens catho­liques — saint Augustin le pre­mier — n’ont d’autre choix que d’affirmer que le res­pect des ani­maux relève de la super­sti­tion et qu’il est tout sim­ple­ment incom­pa­tible avec la vraie foi. Les végé­ta­riens qui le sont pour des rai­sons morales se voient alors excom­mu­niés tan­dis que l’Église encou­rage à se pas­ser momen­ta­né­ment de viande pour des rai­sons ascé­tiques. C’est à cette époque que le carême est ins­tau­ré. La mise au ban des végé­ta­riens éthiques est un épi­sode peu connu de l’histoire de l’Église, mais il a joué un rôle déci­sif dans le déni­gre­ment dont les végé­ta­riens ont fait et font encore l’objet.

La reli­gion juive serait un peu à part. En quoi ?

Le judaïsme se dis­tingue du chris­tia­nisme d’abord parce que, à ma connais­sance, aucun rab­bin n’a jamais condam­né la non-vio­lence à l’égard des ani­maux, ni n’a jamais jugé le mode de vie végane fon­da­men­ta­le­ment incom­pa­tible avec la pra­tique reli­gieuse. Bien que la viande soit un élé­ment cen­tral lors des repas de fêtes, bien que la Torah rende compte du goût de Yahvé pour les viandes grillées et les sacri­fices san­glants, bien qu’Il marque sa pré­fé­rence à Abel, l’éleveur, et non à Caïn, le culti­va­teur, il existe une mitz­va, c’est-à-dire un com­man­de­ment reli­gieux, qui impose que l’on traite les ani­maux avec res­pect. Cette règle est à l’origine de nom­breux inter­dits dans le judaïsme : inter­dic­tion de chas­ser, de cas­trer un ani­mal, de sépa­rer immé­dia­te­ment le veau de sa mère, de muti­ler une bête avant de l’abattre, de faire tra­vailler les ani­maux pen­dant le sab­bat, etc. Ce n’est donc pas un hasard, je crois, si c’est en Israël que l’on trouve le plus grand pour­cen­tage de végé­ta­riens et de véganes dans le monde (après l’Inde).

[Scottie Wilson]

Vous vous êtes pen­ché de près sur Voltaire — qui esti­mait qu’il n’y a rien de plus « abo­mi­nable que de se nour­rir conti­nuel­le­ment de cadavres ». L’éthique ani­male a par­tie liée avec les Lumières, esti­mez-vous. En quoi ces pen­seurs contri­buèrent-ils à inter­pel­ler les hommes ?

Je crois en effet que l’éthique ani­male, si impor­tante dans l’Antiquité, renaît au siècle des Lumières. Voltaire est l’un de ceux qui se sont inté­res­sés au végé­ta­risme. Il est loin d’être le seul en France : Rousseau, Condorcet, Maupertuis, Bernardin de Saint-Pierre, Morelly et même Sade envi­sagent sérieu­se­ment les pro­blèmes théo­lo­giques, phi­lo­so­phiques et anthro­po­lo­giques qu’il sou­lève. Plusieurs phi­lo­sophes fran­çais bien connus, Luc Ferry en tête, s’en prennent vio­lem­ment au végé­ta­risme et au véga­nisme au pré­texte que leurs tenants fou­le­raient au pied l’héritage glo­rieux des Lumières, les droits de l’Homme, etc. Le pro­blème pour Ferry et ses confrères, c’est que les phi­lo­sophes dont ils se réclament orgueilleu­se­ment envi­sa­geaient l’extension des droits aux ani­maux, à tout le moins la res­tric­tion des nôtres à leur endroit. Certaines pages de Rousseau, sur­tout, sont abso­lu­ment déci­sives à ce sujet. Voltaire, de son côté, regarde clai­re­ment la bou­che­rie comme un som­met de la bar­ba­rie et exalte les modèles pytha­go­ri­ciens et hin­dous. Les phi­lo­sophes du XVIIIe siècle nous ont mon­tré la voie de l’antiracisme, de la démo­cra­tie, de la laï­ci­té et du fémi­nisme ; nous l’avons sui­vie — au moins en par­tie. Ils nous ont aus­si mon­tré celle de l’antispécisme. Il nous reste à emprun­ter ce chemin.

Tolstoï esti­mait qu’il y avait « assas­si­nat » dès l’ins­tant où l’on tuait un ani­mal pour man­ger. Faisons-nous l’a­vo­cat du diable tant ces objec­tions sont sys­té­ma­tiques : puisque cer­tains ani­maux en tuent d’autres pour se nour­rir, pour­quoi ne seraient-ils pas eux aus­si cou­pables ? En vou­lant « sau­ver » les ani­maux, les hommes ne s’ex­traient-ils pas du règne ani­mal en niant leur propre ani­ma­li­té, bri­sant ain­si le « cycle de l’entre-dévo­ra­tion » ?

« Les phi­lo­sophes du XVIIIe siècle nous ont mon­tré la voie de l’antiracisme, de la démo­cra­tie, de la laï­ci­té et du fémi­nisme ; nous l’avons sui­vie — au moins en par­tie. Ils nous ont aus­si mon­tré celle de l’antispécisme. Il nous reste à emprun­ter ce chemin. »

Il y a plu­sieurs choses dans votre ques­tion. La pre­mière concerne l’hypothétique culpa­bi­li­té des pré­da­teurs au sein de la nature. Il me semble tout d’abord qu’il ne peut y avoir culpa­bi­li­té qu’à par­tir du moment où il y a res­pon­sa­bi­li­té morale. Personne ne blâme un lion d’avoir man­gé une anti­lope, évi­dem­ment, et aucun juge ne condam­ne­rait péna­le­ment un très jeune enfant qui a mis en dan­ger la vie de sa sœur. Seuls les êtres humains et, par­mi eux, seuls ceux qui dis­posent de toutes leurs facul­tés men­tales peuvent être consi­dé­rés comme des agents moraux, c’est-à-dire des indi­vi­dus tenus res­pon­sables de leurs actes. Les ani­maux sont sans doute capables de plus d’autonomie qu’on ne l’a long­temps pen­sé, mais abso­lu­ment per­sonne ne consi­dère aujourd’hui qu’ils peuvent com­prendre nos règles morales et leur obéir. Ensuite, les lions dans la savane sont sou­mis à des impé­ra­tifs bio­lo­giques : ils doivent man­ger de la viande. Ce n’est pas notre cas. Enfin, vous avez rai­son, on reproche par­fois aux végé­ta­riens et véganes de se contre­dire eux-mêmes car ils « s’extrairaient » du règne ani­mal. En véri­té, les véganes voient sim­ple­ment qu’ils peuvent se pas­ser de tuer volon­tai­re­ment des ani­maux ; ils constatent en ce sens qu’ils sont « supé­rieurs » à eux et consi­dèrent qu’il est tout à leur hon­neur de s’interdire de leur faire du mal. Les phi­lo­sophes car­nistes partent exac­te­ment des mêmes pré­misses : ils l’emportent en mora­li­té sur les ani­maux et pour­raient ne pas les man­ger… ce qui leur don­ne­rait le droit de le faire. Il me semble que la véri­table contra­dic­tion est ici : lorsque l’on dit que notre mora­li­té nous donne le droit d’être immo­raux. Personnellement, je suis assez heu­reux et fier d’appartenir à une caté­go­rie d’êtres capables de s’extraire du cycle de l’entre-dévoration. J’ai l’impression de célé­brer mon huma­ni­té à chaque fois que j’épargne une bête. Après des mil­lé­naires où elle fut la proie des ani­maux, mon espèce est deve­nue la reine du monde. Elle se com­porte actuel­le­ment en tyran san­gui­naire alors qu’elle pour­rait agir en monarque sage et bienveillant.

[Scottie Wilson]

Une autre objec­tion, tout aus­si banale, fait entendre que la cause ani­male aurait à voir avec le fas­cisme en ce qu’elle nie­rait l’hu­ma­nisme — la sacra­li­té de l’Homme, son uni­ci­té. Paul Ariès, dans Libération ani­male ou nou­veaux ter­ro­ristes ?, n’a pas de mots assez vio­lents contre les mili­tants végé­ta­riens et véganes : il les accuse de pro­duire un nou­veau tota­li­ta­risme. Comment com­prendre cette furieuse levée de boucliers ?

Oui, Paul Ariès a en effet des mots très durs à l’encontre des phi­lo­sophes anglo-saxons qui se sont pen­chés sur la ques­tion ani­male. La pre­mière rai­son de son hos­ti­li­té, je pense, est sa mécon­nais­sance d’un champ de recherche — l’éthique ani­male — extra­or­di­nai­re­ment fécond depuis quelques années. La deuxième rai­son est pure­ment rhé­to­rique : trai­ter de nazis ceux avec qui on est en désac­cord per­met par­fois de rem­por­ter une joute ora­toire ou un débat d’idées. On a eu beau­coup recours à cette tech­nique dans les der­nières décen­nies ; le pro­cé­dé me semble aujourd’hui quelque peu pas­sé de mode et usé. La troi­sième rai­son de l’hostilité de Paul Ariès à l’égard du véga­nisme est plus pro­fonde et plus inté­res­sante ; elle repose sur son atta­che­ment aux valeurs huma­nistes, ou plu­tôt à la vision du monde huma­niste que nous a léguée l’Église. Cette posi­tion est fon­da­men­ta­le­ment méta­phy­sique : elle implique que l’espèce humaine soit une espèce élue par la divi­ni­té, ou tout du moins béné­fi­cie­rait d’une essence sin­gu­lière au sein de la Création. Les tenants de cette vision du monde ont été lar­ge­ment tour­nés en ridi­cule au siècle des Lumières ; il semble aujourd’hui bien pué­ril de croire en effet que l’univers tout entier ait davan­tage été fait pour les Homo sapiens que pour les baleines, les cro­co­diles ou les poux. Il me semble que nous méri­tons mieux que ces rêve­ries méta­phy­siques qui flattent certes notre vani­té, mais jus­ti­fient chaque année le mar­tyre de mil­liards d’animaux et mettent gra­ve­ment en péril le monde qui nous entoure et les géné­ra­tions qui nous sui­vront. Nous ne sommes pas le centre du monde, notre domi­na­tion sur les autres espèces n’est pas innée mais acquise, la nature n’est pas un réser­voir que l’on peut vider pour satis­faire nos caprices. L’humanisme met aujourd’hui clai­re­ment en péril l’espèce humaine. Il faut le dépasser.

Cette cri­tique de l’hu­ma­nisme n’est pas sou­vent admise : on accuse les anti­spé­cistes de mépri­ser l’es­pèce à laquelle ils appar­tiennent pour­tant… Pourquoi refu­ser à l’Homme le trône qu’il s’est lui-même construit impli­que­rait-il de le haïr ?

« La nature n’est pas un réser­voir que l’on peut vider pour satis­faire nos caprices. L’humanisme met aujourd’hui clai­re­ment en péril l’espèce humaine. Il faut le dépasser. »

Personnellement, je vois dans l’antispécisme et le véga­nisme des marques de gran­deur, et non de renon­ce­ment. Nous pou­vons être légi­ti­me­ment fiers de notre espèce quand on songe aux prouesses tech­niques, scien­ti­fiques et artis­tiques qu’elle a accom­plies en l’espace de quelques dizaines de mil­lé­naires. Tout cela a de quoi nous rendre éper­du­ment orgueilleux. Mais nous sommes aus­si les auteurs d’actes abo­mi­nables et pro­ba­ble­ment irré­ver­sibles. Certains anti­spé­cistes et éco­lo­gistes déve­loppent pour cette rai­son une forme de misan­thro­pie, ou plu­tôt d’aigreur à l’égard du genre humain. Je crois qu’il s’agit sur­tout de l’expression d’un très violent malaise sus­ci­té par la des­truc­tion de la nature et par le sort effroyable que nous réser­vons quo­ti­dien­ne­ment à des mil­liards de bêtes. Et nous com­met­tons ces crimes contre les ani­maux et contre les géné­ra­tions futures, essen­tiel­le­ment parce qu’on ne par­vient pas à se pas­ser de fro­mage ou de viande ! C’est abso­lu­ment insen­sé ! Cette incom­pré­hen­sion nour­rit le res­sen­ti­ment de quelques-uns de nos contem­po­rains. Cela dit, je le répète, il me semble que la colère de quelques défen­seurs de la nature et des ani­maux ne se tournent pas contre l’humanité en tant que telle, mais contre son œuvre de des­truc­tion. Si on adopte une pers­pec­tive his­to­rique, on remar­que­ra par ailleurs que l’humanisme a en fait com­men­cé à vaciller avec le constat que la Terre (et par consé­quent notre espèce) n’étaient pas au centre de l’univers. Ensuite, le dar­wi­nisme et la déchris­tia­ni­sa­tion ont simul­ta­né­ment por­té de ter­ribles coups à notre orgueil : nous n’étions plus à l’évidence les favo­ris de la Providence et de la nature. Depuis quelques décen­nies, quelques siècles tout au plus, nous sommes assis sur le trône lais­sé vacant par Dieu. Alors que nous pre­nons conscience de notre immense res­pon­sa­bi­li­té, nous consta­tons aus­si, affo­lés, nos plus pitoyables errements.

[Scottie Wilson]

Il existe une ten­dance apo­li­tique au sein de cer­taines franges du mou­ve­ment ani­ma­liste. Ne fau­drait-il pas, par-delà les appa­rents « bons sen­ti­ments », poli­ti­ser davan­tage cette ques­tion et l’ar­ti­cu­ler aux enjeux éco­no­miques et éco­lo­giques por­tés par les cou­rants tra­di­tion­nels de l’é­man­ci­pa­tion sociale ?

Le véga­nisme est un mou­ve­ment phi­lo­so­phique, au sens que la phi­lo­so­phie avait à l’origine : une manière de vivre en confor­mi­té avec ce qu’on juge devoir faire. Mais il est aus­si un mou­ve­ment poli­tique — même si, en effet, beau­coup de véganes ne reven­diquent pas une appar­te­nance poli­tique par­ti­cu­lière ; même si, sur­tout, aucun par­ti ne prône le véga­nisme en France (ce qui n’est pas le cas aux Pays-Bas, par exemple). En outre, les par­tis éco­lo­giques fran­çais ne s’intéressent nul­le­ment aux dégâts pro­vo­qués par la consom­ma­tion de pro­duits car­nés (et, de toute façon, ne parlent pas ou plus beau­coup d’écologie). À quelques — rares — excep­tions près. Je dirais, du reste, qu’il existe d’autres manières de faire de la poli­tique que de s’inscrire dans un par­ti ou dans un syn­di­cat. Boycotter les pro­duits de la pêche et de l’élevage me paraît être une bonne manière d’agir poli­ti­que­ment, une manière simple, non-vio­lente et par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace à long terme. En ce qui concerne les liens entre le véga­nisme et les autres mou­ve­ments de jus­tice sociale, je ferais remar­quer qu’aux États-Unis, au Canada et dans d’autres pays, cer­tains véganes s’efforcent de démon­trer que le véga­nisme est non pas seule­ment com­pa­tible avec les valeurs de gauche, mais encore tota­le­ment indis­so­ciable d’elles. Les par­ti­sans de ce qu’on appelle l’intersectionnalité sou­lignent que toutes les oppres­sions dont sont vic­times les êtres humains (les classes ouvrières, les femmes, les immi­grés, les per­sonnes de cou­leur, les homo­sexuels, les per­sonnes han­di­ca­pées) ne devraient pas être fon­da­men­ta­le­ment dis­tin­guées de l’oppression dont souffrent les ani­maux. Les mêmes méca­nismes, les mêmes ten­ta­tives de jus­ti­fi­ca­tion seraient à l’œuvre à chaque fois qu’on exploite, tue, humi­lie un être qui n’est pas du bon genre, de la bonne cou­leur, de la bonne espèce, etc. Les mili­tants ani­ma­listes sont tou­te­fois consi­dé­rés encore avec méfiance par les pen­seurs et acti­vistes de gauche parce que ces der­niers ont défen­du et défendent encore les droits des mino­ri­tés au nom pré­ci­sé­ment de leur appar­te­nance à l’espèce humaine. Ces mino­ri­tés devraient béné­fi­cier en consé­quence des mêmes égards et sur­tout des mêmes droits que les Blancs, les hommes, les hété­ro­sexuels, etc. Ces débats actuels sont extrê­me­ment intéressants.

Vous envi­sa­gez assez tran­quille­ment la pos­si­bi­li­té d’un monde qui aurait tour­né la page du car­nisme, comme elle l’a fait du can­ni­ba­lisme. Ce serait une ques­tion de pro­ces­sus, d’é­vo­lu­tion éthique logique. L’association L214 a révé­lé un nou­veau cas de « mal­trai­tance gra­tuite » dans les abat­toirs : des mil­lions de gens sont scan­da­li­sés mais ne semblent pas effec­tuer le lien entre ces images, leur assiette et l’af­fec­tion qu’ils portent à un ani­mal comme leur chien. Comment comp­tez-vous les convaincre, pour accé­lé­rer l’é­vo­lu­tion que vous appe­lez de vos vœux, que tout ceci est connecté ?

« Va-t-on reboi­ser nos cam­pagnes, elles qui res­semblent aujourd’hui de plus en plus à des déserts depuis qu’on y a abat­tu les haies et semé par­tout la même chose ? »

Je suis opti­miste. Nous par­vien­drons à dépas­ser le car­nisme comme nous sommes par­ve­nus à ébran­ler le racisme et le sexisme. Je crois sin­cè­re­ment que, dans quelques décen­nies, nous regar­de­rons l’élevage, la pêche, les zoos et les centres d’expérimentation ani­male comme des abo­mi­na­tions, des ves­tiges d’un monde heu­reu­se­ment révo­lu. Ce sera un des plus grands bou­le­ver­se­ments de l’Histoire, un bond de géant pour l’humanité. Cette pers­pec­tive est enthou­sias­mante et même ver­ti­gi­neuse ; j’espère pou­voir assis­ter à la fin de l’exploitation ani­male de mon vivant, comme j’aimerais voir la fin du sexisme et du racisme. Vous avez rai­son : la plu­part des gens aiment leurs ani­maux de com­pa­gnie, sont pro­fon­dé­ment tou­chés lorsqu’ils visionnent des images d’abattoir, mais ne cessent pas pour autant de sou­te­nir l’industrie de la viande, des œufs et du lait en ache­tant ses pro­duits. C’est un phé­no­mène sur lequel se penchent de plus en plus de psy­cho­logues… J’ai lu récem­ment un son­dage qui mon­trait que la pro­por­tion de végétariens/véganes aug­men­tait en France régu­liè­re­ment mais plu­tôt dou­ce­ment ; en revanche, le nombre de per­sonnes envi­sa­geant de se pas­ser de viande s’est accru consi­dé­ra­ble­ment depuis quelques années. C’est un signe extrê­me­ment posi­tif. Les indus­triels ne pour­ront que s’adapter à cette nou­velle demande et la favo­ri­se­ront en pro­po­sant de plus en plus de sub­sti­tuts à base végé­tale. Une plus grande dis­po­ni­bi­li­té de ces pro­duits dans les épi­ce­ries ou les super­mar­chés aide­ra les gens à deve­nir et res­ter véganes et contri­bue­ra à bana­li­ser leur régime.

Il sera alors de plus en plus dif­fi­cile de jus­ti­fier la pro­duc­tion et la consom­ma­tion de viande, d’œufs et de lai­tages dont les consé­quences sont dra­ma­tiques pour l’environnement et pour les ani­maux. Enfin, les méfaits de la consom­ma­tion de pro­duits d’origine ani­male ne pour­ront plus être cachés comme ils le sont actuel­le­ment. Je m’attends à de gros chan­ge­ments dans les recom­man­da­tions de l’Institut natio­nal de pré­ven­tion et d’é­du­ca­tion à la san­té, par exemple : il est invrai­sem­blable que l’on force presque lit­té­ra­le­ment les enfants à man­ger du fro­mage et de la viande chaque jour dans les écoles. Cela va cau­ser un grand émoi et de vifs débats, mais la ques­tion des bien­faits des nour­ri­tures d’origine ani­male se pose­ra très sérieu­se­ment dans quelques années — en France comme ailleurs. J’ai le sen­ti­ment que les nour­ri­tures végé­ta­liennes devraient peu à peu rem­pla­cer les pro­duits aller­gènes et can­cé­ri­gènes que l’on sert aujourd’hui aux enfants dans les can­tines. Dans les cam­pagnes, le bou­le­ver­se­ment sera consi­dé­rable car la grande majo­ri­té des terres sont aujourd’hui culti­vées pour pro­duire du four­rage. Que se pas­se­ra-t-il ? Va-t-on reboi­ser nos cam­pagnes, elles qui res­semblent aujourd’hui de plus en plus à des déserts depuis qu’on y a abat­tu les haies et semé par­tout la même chose ? Va-t-on géné­ra­li­ser l’agriculture durable au détri­ment d’un modèle pro­duc­ti­viste qui épuise la terre et souille les cours d’eau ? Je n’en sais rien, mais ce que je sais, c’est que l’état de nos cam­pagnes ne pour­ra que s’améliorer. Dans les villes, le pas­sage de l’omnivorisme au véga­nisme sera quant à lui presque imper­cep­tible : les bou­che­ries et les pois­so­ne­ries dis­pa­raî­tront pro­gres­si­ve­ment au pro­fit d’autres com­merces. Il existe déjà bien à Paris des « bou­che­ries végé­ta­riennes » ! Les rayons « fro­ma­ge­rie » de nos super­mar­chés accueille­ront de pro­duits à base de graines et de noix. La cui­sine végane fait d’immenses pro­grès. La France devien­dra peut-être le grand pays du fro­mage végé­tal. Qui sait ?


Illustrations : Scottie Wilson


  1. Chiffres de l’OABA concer­nant les abat­tages en France, avril 2015.
  2. Ceci est d’ailleurs confir­mé par plu­sieurs études en psy­cho­lo­gie menées par exemple par Massimo Filippi : les végé­ta­riens et les véganes sont sta­tis­ti­que­ment plus empa­thiques envers les ani­maux et les humains que les car­nistes.

REBONDS

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☰ Lire notre entretien avec L214 : « Les animaux ? C'est une lutte politique », novembre 2015
☰ Lire notre entretien avec Aurélien Barrau : « Le combat animalier est frère des combats d'émancipation et de libération », septembre 2015
☰ Lire notre entretien avec Normand Baillargeon : « Le statut moral des animaux est impossible à ignorer », septembre 2014

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