Corine Pelluchon : « La cause animale va dans le sens de l’Histoire »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Le minis­tère de l’Agriculture a récem­ment ren­du public un rap­port pros­pec­tif afin d’i­ma­gi­ner quelles seraient nos rela­tions avec les ani­maux en 20301. L’un des cinq scé­na­rios annonce la dis­pa­ri­tion qua­si-com­plète de l’é­le­vage : pour des rai­sons « d’é­thique, de dura­bi­li­té et de san­té glo­bal », le sys­tème ali­men­taire s’a­van­ce­ra vers le « tout végé­tal » — 55 % des moins de 30 ans seront alors conscients, et acteurs au quo­ti­dien, de ces enjeux. Affaire à suivre, donc… D’ici là, entre­te­nons-nous avec Corine Pelluchon, qui publie, aux édi­tions Alma, un Manifeste ani­ma­liste dont le sous-titre a rete­nu notre atten­tion : Politiser la cause ani­male. D’une plume sou­cieuse du dia­logue, l’au­teure n’en dénonce pas moins le sta­tut d’es­claves des bêtes dans la Cité et appelle à une révo­lu­tion : on ne peut plus, à des seules fins gus­ta­tives, « tuer un ani­mal qui veut vivre ». La majo­ri­té détient les clés ; reste aux forces de s’a­gran­dir, pas à pas, pour en finir avec l’ex­ploi­ta­tion : « Animalistes de tous les pays, […] unis­sez- vous ! », lance ain­si la philosophe. 


Vous évo­quez le dépas­se­ment des « cli­vages poli­tiques » que sup­pose la cause ani­male. De fait, un natio­na­liste et un anar­chiste peuvent pareille­ment res­pec­ter les ani­maux. Comment « poli­ti­ser » une lutte sans consen­tir aux frac­tures ordi­naires (droite, gauche, centre ; libé­ra­lisme, socia­lisme, fas­cisme…), sans tom­ber dans quelque ventre mou ?

Politiser la cause ani­male, c’est d’abord recon­naître qu’elle nous concerne tous, quelles que soient les consé­quences qu’on en tire dans ses styles de vie et ses habi­tudes de consom­ma­tion. En effet, les ani­maux existent : ils tra­versent les cieux, nagent dans les océans, habitent la Terre — et nous en avons domes­ti­qués cer­tains. Nous avons un impact, direct ou indi­rect, sur eux. Notre poli­tique est tou­jours en même temps une zoo­po­li­tique. La poli­tique consiste à déter­mi­ner les règles de cette coexis­tence ou de cette coha­bi­ta­tion ; or nous fai­sons comme s’ils n’étaient là que pour nous ser­vir. Une poli­tique juste sup­pose que l’on intègre les inté­rêts des ani­maux dans nos poli­tiques publiques, au lieu de faire comme si seuls nos inté­rêts devaient comp­ter. Mais pour atteindre cet objec­tif, il faut que des humains défendent les inté­rêts des ani­maux auprès d’autres humains, dont cer­tains vivent encore de l’exploitation ani­male ou estiment que les ani­maux n’ont qu’une valeur ins­tru­men­tale. C’est pour­quoi il faut construire un consen­sus. Il est ques­tion non de s’en tenir au plus petit déno­mi­na­teur com­mun, ce que vous appe­lez un « ventre mou », ni de faire une syn­thèse impro­bable entre des points de vue irré­con­ci­liables, mais de s’efforcer, au terme de pro­ces­sus par­fois longs et dif­fi­ciles, de déter­mi­ner ce qui peut être juste et a du sens pour la com­mu­nau­té — même si cela s’oppose au départ à ses inté­rêts immé­diats et à ses pré­fé­rences. Il y a un effort à faire pour par­ve­nir à des­si­ner des lignes d’accord sur fond de désac­cords et avan­cer sur ce sujet. Il importe aus­si de négo­cier car ceux qui devront sacri­fier cer­tains inté­rêts éco­no­miques doivent aus­si y trou­ver leurs comptes et rece­voir des com­pen­sa­tions, comme je le sou­ligne à pro­pos de l’élevage. Enfin, il ne faut pas confondre la poli­tique et le poli­tique : la pre­mière désigne la conquête du pou­voir et les stra­té­gies mises en œuvre pour le conser­ver, alors que le second, qui se situe avant la ques­tion de savoir qui gou­verne, ren­voie à la créa­tion d’un espace public où l’on décide du type de socié­té dans laquelle on veut vivre. Par ailleurs, il existe des ques­tions, rela­tives à cer­tains sujets de bioé­thique, à l’environnement et à la condi­tion ani­male, qui divisent for­te­ment les indi­vi­dus, sans que ces conflits puissent s’exprimer de manière adé­quate dans les oppo­si­tions binaires dont vous par­lez (droite/gauche, conservatisme/progressisme, libéralisme/socialisme). Ces ques­tions-là sup­posent que l’on enri­chisse les débats.

Jean-Luc Mélenchon porte cette ques­tion dans le cadre des pré­si­den­tielles — sans aller jus­qu’à par­ler d’an­tis­pé­cisme. Doit-on y voir l’un des signes que nous entrons dans une nou­velle ère, que cet enjeu est enfin prêt à sus­ci­ter l’in­té­rêt du grand public et des médias de masse ?

« La cause ani­male n’est pas un îlot éthique. »

Cette ques­tion n’a pas atten­du Jean-Luc Mélenchon pour entrer dans la Cité et elle n’appartient à aucun homme ni à aucune femme poli­tique en par­ti­cu­lier. Elle n’a pas atten­du non plus l’intérêt des médias de masse pour exis­ter, même s’ils lui donnent une visi­bi­li­té qui pour­ra sans doute déci­der celles et ceux qui veulent être élu-es à s’en empa­rer. Cependant, la cause ani­male est une cause uni­ver­selle : ce qui est en jeu dans la mal­trai­tance ani­male, et qui dépasse même les condi­tions de vie et de mort misé­rables infli­gées aux bêtes — puisque cela ren­voie aus­si à notre modèle de déve­lop­pe­ment aber­rant et essouf­flé —, est suf­fi­sam­ment impor­tant pour ne pas être dépen­dant des jeux poli­ti­ciens et de l’ère du temps… La cause ani­male va dans le sens de l’Histoire. Je m’en explique dans Le Manifeste ani­ma­liste : je l’ai d’ailleurs écrit pour cette raison.

Vous rap­pe­lez que les mili­tants enga­gés dans ce com­bat en font par­fois « la cause prin­ci­pale de leur exis­tence ». N’est-ce pas par­fois l’un des écueils d’une frange de ce vaste mou­ve­ment, dès lors qu’elle se détourne de l’ar­ti­cu­la­tion des luttes — éco­no­miques, sociales ou écologiques ?

La cause ani­male ne détourne pas des enjeux envi­ron­ne­men­taux et sociaux, car la mal­trai­tance ani­male est un coup de pro­jec­teur sur un modèle de déve­lop­pe­ment géné­ra­teur de contre-pro­duc­ti­vi­tés sur le plan social et envi­ron­ne­men­tal. Elle est aus­si l’un des leviers de la tran­si­tion vers un autre modèle de déve­lop­pe­ment. Le Manifeste vise à don­ner une pro­fon­deur à ce mou­ve­ment, l’animalisme, qui ne se réduit pas à l’apologie du mode de vie végane : il est por­teur d’une concep­tion de la socié­té et de la jus­tice. Il convient aus­si de don­ner des repères à la fois théo­riques et pra­tiques pour que ce mou­ve­ment social, cultu­rel et phi­lo­so­phique pro­fond devienne une force poli­tique et entre en poli­tique, avec rigueur et géné­ro­si­té. Enfin, la phrase que vous citez ren­voie à quelque chose d’un peu dif­fé­rent : elle se rap­porte à la souf­france que l’on éprouve le jour où l’on prend conscience de l’intensité des souf­frances ani­males. C’est un cata­clysme. Après la honte et l’indignation, vous vous dites : je dois faire quelque chose, en chan­geant mes habi­tudes de consom­ma­tion, en sou­te­nant les asso­cia­tions, en m’engageant. Non, il n’y a pas de retour à l’état anté­rieur quand on regarde en face ce qui est fait aux ani­maux. Cela devient quelque chose qui vous kid­nappe. Il s’agit de faire de ce trau­ma­tisme un enga­ge­ment, sans s’enfermer dans l’indignation et la honte. Ce n’est pas facile. C’est pour cela, je crois, que tant de per­sonnes refoulent ce qu’elles res­sentent : elles ne veulent pas souf­frir ni avoir honte de ce que nous fai­sons aux ani­maux, alors elles n’y pensent pas (trop). Quiconque regarde en face la souf­france ani­male et souffre de leur souf­france devient d’une cer­taine manière l’otage de cette cause. Celle-ci, encore une fois, ne détourne pas des autres enga­ge­ments, sur­tout si l’on tient compte de tout ce qui est en jeu dans les vio­lences infli­gées aux ani­maux. La cause ani­male n’est pas un îlot éthique.

Vous cri­ti­quez le prisme ultra-ratio­na­liste au pro­fit d’un éloge de la pitié. Le mou­ve­ment anti­spé­ciste s’est volon­tiers construit sur les notions de logique, d’a­na­lyse et de rai­son afin de cou­per l’herbe sous le pied aux habi­tuelles accu­sa­tions de sen­ti­men­ta­lisme. Le phi­lo­sophe Peter Singer avance d’ailleurs que la pitié « ne doit pas être un cri­tère dans nos choix moraux à l’é­gard des ani­maux » — en ce qu’elle ne mène pas, selon lui, à la notion de droits ou à la « consi­dé­ra­tion égale des inté­rêts ». Comment entendre votre divergence ?

En accep­tant les vio­lences quo­ti­diennes faites aux ani­maux, nous nous cli­vons, refou­lons la pitié, qui est une iden­ti­fi­ca­tion pré­lo­gique, pré­ré­flexive, à tout être souf­frant. Je dirais — sans réécrire ici le cha­pitre que je consacre au rap­port entre la pitié et la jus­tice, sans non plus citer les pages magni­fiques que Claude Lévi-Strauss lui consacre dans Anthropologie struc­tu­rale deux — que, mal­gré l’admiration que j’ai pour Peter Singer, mal­gré ses efforts et ceux de tant d’autres depuis 45 ans, rien n’a chan­gé pour les ani­maux. Les indi­vi­dus, dans leur majo­ri­té, ne changent pas leurs styles de vie parce qu’ils font un cal­cul uti­li­ta­riste et se disent qu’en consom­mant des pro­duits ani­ma­liers, ils infligent des souf­frances abo­mi­nables à un nombre incroyable d’êtres sen­tients. Les moteurs des chan­ge­ments sont les affects plus que les argu­ments. Sinon, tous les êtres humains seraient véganes et nous aurions réso­lu le pro­blème du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, opé­ré la tran­si­tion éner­gé­tique, etc. À cet échec rela­tif des éthiques ani­males et envi­ron­ne­men­tales, consé­quen­tia­listes ou déon­to­lo­giques, il faut répondre. C’est du reste l’un des objec­tifs de la poli­ti­sa­tion de la cause ani­male : construire une théo­rie poli­tique qui prenne en compte les inté­rêts des ani­maux, faire en sorte qu’ils soient inté­grés à nos poli­tiques publiques, dire pré­ci­sé­ment com­ment cela est pos­sible, au lieu de se conten­ter de beaux dis­cours alors que, dans les faits, rien ne change pour les ani­maux. Travailler de concert avec les dif­fé­rents acteurs, y com­pris avec ceux qui vivent encore de l’exploitation ani­male, les aider à se recon­ver­tir, pous­ser à l’innovation, afin qu’il soit plus facile de s’habiller, de se nour­rir sans uti­li­ser de pro­duits ani­ma­liers. Travailler sur les dif­fé­rents volets du com­bat pour les ani­maux. Enfin, il faut s’adresser à l’intelligence, au por­te­feuille et au cœur des individus.

Vous liez, à l’ins­tar de Carol J. Adams, fémi­nisme et cause ani­male — nous avons d’ailleurs publié un article sur le sujet dans notre cin­quième numé­ro papier. Qu’auraient à gagner les femmes à la fer­me­ture des abat­toirs et à la fin de la vivisection ?

« Les moteurs des chan­ge­ments sont les affects plus que les argu­ments. »

Je crois que le fémi­nisme et, au-delà, la ques­tion du fémi­nin sont au cœur de ce com­bat ani­ma­liste, mais pas seule­ment au sens où vous en par­lez. Car tout le monde a quelque chose à gagner avec la fin de la vivi­sec­tion, qui n’a aucun sens aujourd’hui, à l’époque des ordi­na­teurs. La fer­me­ture des abat­toirs, qui n’est pas pour demain, pose d’autres pro­blèmes ; elle n’aurait de sens que si tout le monde ces­sait de man­ger de la viande, et ce n’est pas encore le cas. L’analogie entre le sexisme et le spé­cisme, qui sont deux dis­cri­mi­na­tions, est inté­res­sante car il s’agit d’injustices repo­sant sur des pré­ju­gés. Cependant, les femmes peuvent se défendre seules et elles l’ont mon­tré, même si rien n’est jamais acquis, alors que les ani­maux ont besoin des humains pour que leur droit à la consi­dé­ra­tion morale et leur droit à avoir des droits soient recon­nus et deviennent effec­tifs. L’analogie n’est donc pas com­plète pour cette rai­son et pour d’autres. Maintenant, la vio­lence exer­cée à l’encontre des ani­maux et des femmes a ceci de com­mun qu’elle est tou­jours une vio­lence exer­cée sur le corps des êtres et qu’elle résulte de la domi­na­tion, de la volon­té de s’approprier un être, de nier ou d’amoindrir sa valeur. Elle reflète de la part de ceux qui l’exercent la dif­fi­cul­té à accep­ter l’altérité et avoir un rap­port à autrui qui passe par le res­pect. La pro­mo­tion d’un rap­port au vivant et aux autres qui ne soit pas carac­té­ri­sé par la domi­na­tion est l’un des enjeux du tra­vail phi­lo­so­phique que je pour­suis. En cela, il ren­contre de manière essen­tielle des thèmes sou­vent inves­tis par les fémi­nistes et qui, à mon avis, expriment ce que le fémi­nin a à appor­ter à la pen­sée et au poli­tique, au-delà même des com­bats des féministes.

Abraham Lincoln appa­raît sous votre plume, comme pos­sible modèle. Ce paral­lèle avec la situa­tion escla­va­giste choque cer­tains. Pourquoi cette incompréhension ?

Je ne com­pare pas les ani­maux aux anciens esclaves noirs mais m’inspire de Lincoln pour pen­ser une stra­té­gie afin de poli­ti­ser la cause ani­male. Lincoln, pour des rai­sons liées aus­si à ses traits moraux, est un homme poli­tique qui me sert de modèle : il a com­pris que la cause de l’esclavage était aus­si la cause de l’humanité, que cette ins­ti­tu­tion était contraire aux droits de l’homme, à la décla­ra­tion d’Indépendance, et qu’il s’agissait d’un sys­tème d’exploitation inique. Il s’efface der­rière cette cause uni­ver­selle, et, en pleine guerre de Sécession, dit aux escla­va­gistes du Sud que, s’ils sont d’accord pour arrê­ter l’escla­vage, ils auront des délais et une com­pen­sa­tion finan­cière. Cette solu­tion, pro­po­sée en 1862, ne sera pas sui­vie, mais elle est inté­res­sante. Lincoln mesure la pro­fon­deur des pré­ju­gés racistes et ne fait pas des escla­va­gistes du Sud, que pour­tant il com­bat, des bour­reaux. Cette pru­dence et cette gran­deur d’âme sont salutaires.

Vous refu­sez de voir dans les éle­veurs « des enne­mis ». C’est une posi­tion qui n’est pas par­ta­gée par l’en­semble du mou­ve­ment animaliste/antispéciste : cela tient-il de votre exhor­ta­tion à la « géné­ro­si­té » vis-à-vis d’au­trui, à votre refus du cercle pureté/impureté ?

Pensez-vous que l’on arri­ve­ra à amé­lio­rer les condi­tions de vie des ani­maux si on ne pro­pose pas des solu­tions de recon­ver­sion aux éle­veurs et, dans un pre­mier temps, des mesures logis­tiques et finan­cières pour qu’ils puissent sor­tir de l’enfer de l’élevage inten­sif ? Sans des pro­po­si­tions éco­no­miques et sans un volon­ta­risme poli­tique, c’est l’intensification de l’élevage inten­sif que l’on ver­ra, sur­tout si le CETA, le Traité de com­merce et d’investissement avec le Canada, est adop­té. Il n’y a pas, sous ma plume, que des mesures « molles », mais aus­si des reven­di­ca­tions non-négo­ciables qui impliquent la sup­pres­sion de pra­tiques (la four­rure, la chasse à courre, le foie gras, la cap­ti­vi­té des ani­maux sau­vages, etc.) Évidemment, par­ler de consen­sus pos­sible à pro­pos de ces sujets dif­fi­ciles sup­pose de rap­pe­ler qu’un consen­sus n’est pas un accord a prio­ri et aisé…

Dans un débat mené avec Alain Finkielkraut, celui-ci — qui aime les vaches d’un amour qui consent à les déca­pi­ter — vous accu­sait de vou­loir en finir avec les espaces domes­ti­quées par l’homme. Quel ave­nir pour le porc, l’âne, le mou­ton, la poule et le chien dans un monde sans exploi­ta­tion animale ?

« Les ani­maux devront reve­nir de moins en moins cher et pro­duire plus en un mini­mum de temps. »

L’ouvrage de Sue Donaldson et de Will Kymlicka, Zoopolis — Une théo­rie poli­tique des droits des ani­maux, paru en 2016 aux édi­tions Alma, répond par­tiel­le­ment, mais pré­ci­sé­ment, à ces ques­tions. On pour­rait lais­ser vivre ces ani­maux, même si la fin de l’exploitation (pas for­cé­ment de l’utilisation, disent les auteurs) et de l’élevage implique la dimi­nu­tion du nombre d’animaux. Cela dit, ce jour n’est pas encore arri­vé. En atten­dant, c’est plu­tôt les fermes-usines, avec des vaches usées au bout de quatre ans et qui n’ont jamais vu de l’herbe ni le jour, qui vont se mul­ti­plier — sur­tout si nous pas­sons à neuf mil­liards d’êtres humains et que les indi­vi­dus ne réduisent pas de manière dras­tique leur consom­ma­tion de pro­duits ani­ma­liers. L’urgence est donc de s’attaquer à la géné­ra­li­sa­tion et l’intensification des éle­vage inten­sifs par­tout dans le monde, à l’enfer sur terre pour les ani­maux. C’est cela qu’il faut d’abord com­battre, sans oublier la misère des ani­maux cap­tifs dans des cirques, des del­phi­na­riums, sans oublier les éle­vages de visons, de renards, qui sont abat­tus dans des condi­tions sou­vent pires que les cochons.

Vous assu­mez une cri­tique du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste — comme « néga­tion de la valeur des êtres » — et avan­cez que toute libé­ra­tion ani­male demeu­re­ra impos­sible dans ce cadre. L’Homo sapiens tuait néan­moins des bêtes en périodes pré-capi­ta­listes et conti­nue de le faire dans les socié­tés tra­di­tion­nelles éloi­gnées de l’é­co­no­mie de mar­ché… Quel rôle le capi­ta­lisme joue-t-il ici ?

Le mot « capi­ta­lisme » nous piège car nous pou­vons croire que cela se réduit au conflit entre le patro­nat et les tra­vailleurs. Or non seule­ment le capi­ta­lisme en 2017 est un capi­ta­lisme finan­cier qui a chan­gé par rap­port à celui dont par­lait Marx, mais, de plus, il s’agit d’un modèle de déve­lop­pe­ment fon­dé sur l’exploitation sans limite des vivants, de la nature et même des nations par d’autres nations. Commandé par le pro­fit, ce modèle impose la baisse constante des coûts de revient. Les ani­maux devront reve­nir de moins en moins cher et pro­duire plus en un mini­mum de temps. Cela est incom­pa­tible avec la prise en compte du « bien-être » ani­mal. De même, ce n’est pas tant l’économie de mar­ché qui est en cause que l’économisme, le fait que l’économie, qui devient de la spé­cu­la­tion, et non l’administration des biens et des richesses, domine toutes les autres sphères de l’existence. Il est ques­tion ici d’examiner un modèle qui ne res­pecte pas le type de biens pro­duits et échan­gés, le sens des acti­vi­tés (l’élevage n’est pas l’industrie) ni la valeur des êtres impli­qués, qu’il s’agisse des humains ou des non-humains. Le pro­fit ne peut pas être un abso­lu et l’efficacité n’a pas le même sens selon qu’on pro­duit des objets manu­fac­tu­rés ou des ali­ments, a for­tio­ri du lait ou de la viande ! Enfin, il est impor­tant d’encourager les inno­va­tions en matière de cui­sine, de mode, de recherches d’alternatives à l’expérimentation. Ce sont les res­sorts de la tran­si­tion vers un monde plus juste à la fois pour les humains et les ani­maux. Cela peut même être l’occasion d’une cer­taine pros­pé­ri­té éco­no­mique. Le modèle de déve­lop­pe­ment actuel est insou­te­nable éco­no­mi­que­ment, atroce pour les ani­maux, injuste socia­le­ment et il détruit les petites ou moyennes entre­prises, car il repose sur des mono­poles et des lobbies.

La phi­lo­sophe Florence Burgat a récem­ment décla­ré que « les végé­ta­riens demeurent en réa­li­té très mino­ri­taires » et qu’ils « le res­te­ront ». Partagez-vous son pessimisme ?

S’ils veulent réduire leur empreinte éco­lo­gique (et, en ce sens, se sau­ver, parce que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique et l’érosion des res­sources sont une réa­li­té qui menace notre sur­vie) et à condi­tion qu’ils sachent com­ment se nour­rir, qu’ils aient des alter­na­tives végé­tales appé­tis­santes et acces­sibles, qu’ils aient pris l’habitude de se nour­rir en rem­pla­çant les pro­duits ani­ma­liers, les humains seront de plus en plus nom­breux à adop­ter le régime végé­ta­rien, voire végé­ta­lien. Beaucoup devien­dront sans doute dans un pre­mier temps flexi­ta­riens, ne man­geant que deux fois par semaine, par exemple, de la viande et du pois­son. Mais cela ne se décrète pas ; il faut tra­vailler avec les acteurs éco­no­miques, conti­nuer à sen­si­bi­li­ser les indi­vi­dus à la cause ani­male et apprendre aux êtres, dès leur plus jeune âge — dès l’école, de la can­tine au repas d’entreprise — à bien man­ger sans viande et même sans pro­duits ani­ma­liers. Ce n’est pas une ques­tion de pes­si­misme ou d’optimisme : il y a une réa­li­té éco­lo­gique qui s’impose à nous, sur­tout en rai­son de notre poids démo­gra­phique. Cependant, sans méthode, et si cha­cun campe sur ses posi­tions, on n’avancera à rien. « Nous avons un monde à y gagner. » Ce n’est pas, comme dans le Manifeste du Parti com­mu­niste de Marx, un camp contre un autre, mais il s’agit d’un tra­vail en com­mun. La cause ani­male n’avancera pas si l’on ne se donne pas les moyens de la poli­ti­ser, de la faire entrer dans la poli­tique, en veillant à ce que les inté­rêts des ani­maux soient pris en consi­dé­ra­tion dans les poli­tiques publiques. Pour cela, il faut une méthode, une stra­té­gie et un cer­tain état d’esprit, que, selon moi, Lincoln incarne bien : de la radi­ca­li­té et de la modé­ra­tion, la capa­ci­té à pen­ser avec les autres, à bou­ger, mais aus­si à faire évo­luer les autres, à les convaincre, de la ruse et de la géné­ro­si­té, de la déter­mi­na­tion et de la patience, l’art de sai­sir le moment oppor­tun et l’audace. La balle est dans notre camp, comme disent Donaldson et Kymlicka, à la fin de Zoopolis.


Le por­trait de Corine Pelluchon est d’Olivier Roller (2009).
Toutes les pho­tos sont de Maya Mihindou, pour Ballast (elles ont été prises à Nara, au Japon). 


  1. CENTRE D’ÉTUDES ET DE PROSPECTIVE — n° 95 — Novembre 2016.

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